II Baku International Puppet Festival (November 9-16, 2013).
2nd Baku International Theatre Conference (November 5-6, 2012).

Michel Vaïs[1]

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Après quatre séjours à Bakou, chaque année au début de novembre, le temps est venu de proposer un regard sur l’état du théâtre en Azerbaïdjan, pays de caravansérails et de gratte-ciel opulents. En 2009, dans cette jeune république du Caucase qui a accédé douloureusement à l’indépendance en 1991, un décret gouvernemental a lancé un plan de dix ans pour le développement du théâtre. La plupart des salles du pays, rutilantes et bien équipées selon le modèle soviétique, ont été restaurées, et l’on a amorcé une série de forums internationaux pour ensuite créer dans la foulée un festival de théâtres de marionnettes.

Avant de le découvrir, en 2010, le pays représentait pour moi un lieu de mystères. Je savais tout au plus que cette ancienne république soviétique était riche en pétrole en en gaz. En fait, si on l’appelait « Terre de feu » (Land of fire), c’est parce que dès l’époque romaine, on y trouvait des nappes de pétrole affleurant à la surface du sol, qui pouvaient s’embraser sous l’effet de la chaleur ou de la foudre. Aujourd’hui, on peut être surpris de voir encore de petits puits de pétrole actifs en pleine ville, au pied de grands hôtels et au large des côtes, dans la Mer Caspienne. Mon premier séjour à Bakou, en novembre 2010, l’a été à l’occasion de la première Rencontre théâtrale internationale, où l’on m’avait invité à titre de secrétaire général de l’AICT.

Quoique notre association soit aujourd’hui active dans une soixantaine de pays, nous étions en effet à peu près absents du Caucase et de la région, même si nous avons depuis une section nationale en Géorgie, qui s’ajoute à celles de Turquie et d’Iran, sans compter un nouveau membre individuel à Oman. Par ailleurs, notre congrès mondial de juin 2010 a eu lieu dans l’Arménie voisine, bien qu’aucun critique de ce pays n’ait encore adhéré à l’AICT.

L'acrobate sur la corde raide, manipulé par Stiven Mottram dans « In Suspension ».
L’acrobate sur la corde raide, manipulé par Stiven Mottram dans « In Suspension ».

Mais revenons à la Rencontre de Bakou de novembre 2010, où l’on avait invité une soixantaine d’experts à esquisser les grandes tendances du théâtre actuel afin que les Azéris puissent prendre leur place sur la scène internationale. À la demande du ministère de la Culture, j’ai donné à 75 journalistes un atelier sur la critique dramatique. En me basant sur mon expérience autant que sur les pratiques que j’ai pu observer au sein de l’AICT, j’ai parlé de notre métier, de son utilité, de ce que nous pouvons dire et des manières de le dire. J’ai aussi abordé l’éthique de la critique et notre code de pratique, pour enfin pousser les journalistes azéris à se doter d’une association afin de pouvoir adhérer à l’AICT, ce qui est maintenant chose faite. Le principal obstacle des Azéris à une réelle participation à nos travaux est cependant leur connaissance insuffisante d’une de nos deux langues officielles, soit le français ou l’anglais. Je leur ai suggéré, comme nos collègues chinois, de venir à nos activités accompagnés d’un ou d’une interprète, ce qui devrait être le cas à notre congrès de Pékin, en octobre 2014. Pour le moment, la seconde langue de la plupart des Azéris étant le russe, ils n’ont pas beaucoup de possibilités de dialoguer avec nos collègues sur la scène internationale.

Place aux marionnettes

La première Rencontre internationale, en 2010, avait pour but de tracer la voie au développement du théâtre dans le pays. Première conséquence : en novembre 2011, un festival international de marionnettes a été fondé à Bakou. Comme on pouvait s’y attendre, malgré beaucoup de bonnes intentions, la première édition ne fut pas exempte de quelques maladresses, dont j’ai d’ailleurs fait part aux organisateurs, très attentifs à mes propos. Ainsi, on avait programmé chaque jour à midi deux pièces différentes, présentées une seule fois. Cela m’avait obligé quotidiennement à choisir une des deux, mais à manquer l’autre ! Par ailleurs, l’information sur les spectacles était plutôt sommaire, se limitant à un programme général du festival, sans beaucoup de détails sur les troupes, leur démarche ou leur histoire. Quant au public, il était assez dissipé, souvent composé d’enfants trop jeunes pour apprécier les spectacles. Les gens entraient ou sortaient de la salle à tout moment, répondaient au téléphone sans respect pour les voisins ou pour les artistes en scène, sans compter les journalistes des médias électroniques qui ne se gênaient pas pour bombarder les spectateurs de projecteurs (j’en ai compté jusqu’à douze simultanément), même au cours d’une représentation !

L'homme, le chien et la fleur en ballons dans le specatcle croate « Best Friends ».
L’homme, le chien et la fleur en ballons dans le specatcle croate « Best Friends ».

En 2012, lors de la deuxième Rencontre internationale, on m’a demandé de présenter un exposé sur les grandes tendances de la marionnette aujourd’hui. J’ai souligné notamment que les anciennes traditions marionnettiques encore vives en Azerbaïdjan et dans les pays voisins devraient pouvoir se mesurer aux spectacles les plus avancés de l’art de la marionnette d’aujourd’hui. En effet, les nouvelles technologies et le multimédia contribuent énormément à transformer cet art et tout ce qui s’y apparente, comme le théâtre d’objets ou les projections, le mime corporel ou la danse, pour en faire un art qui s’adresse non seulement aux enfants mais, de plus en plus, aux grandes personnes. À l’occasion de son premier festival, l’Azerbaïdjan a pu adhérer à l’Union internationale de la marionnette (UNIMA), dont j’avais alerté le secrétaire général. Par la suite, les autorités ont décidé d’organiser une Rencontre internationale sur le théâtre chaque année paire, et un festival de marionnettes les années impaires. L’UNIMA a ainsi été invitée à réunir son comité exécutif à Bakou en novembre 2013 (18 personnes, plus des conseillers et les membres des commissions). Une section nationale de l’IIT a aussi été constituée (elle y tiendra un congrès en 2014), ainsi qu’une autre de l’ASSITEJ.

Le cru de 2013

Quant au festival de 2013 proprement dit, il s’adressait en majeure partie aux enfants, car, contrairement à 2011, on a voulu cette fois profiter pleinement de la relâche scolaire qui a permis de remplir les salles. Si l’absence de traduction autre qu’en azéri (ou parfois en russe), que ce soit avec des oreillettes ou par des surtitres, m’a empêché de suivre pleinement le déroulement des histoires, j’ai cependant constaté la nature assez conventionnelle de plusieurs spectacles.

L'homme sans corps, créature étrange de Stiven Mottram à Bakou.
L’homme sans corps, créature étrange de Stiven Mottram à Bakou.

Après deux pièces assez faibles (un étrange Pinocchio azéri sans long nez et une pièce italienne, Dorme, aux mouvements précis, mais dont le déroulement manquait de clarté), un spectacle britannique subtil et minutieux a soulevé l’intérêt général : In Suspension, de la Dorset Puppet Company. L’homme à tout faire de ce solo, l’impassible Stiven Mottram, a démontré une grande maîtrise de la manipulation à fils. Sa série de numéros sans paroles, mais soutenus par une musique rythmée, était basée sur une observation aiguë des mouvements humains. Mottram montrait des sportifs, petits bonshommes articulés en bois de couleurs vives, se livrant à des exercices de poids et haltères, de trapèze ou de gymnastique. Puis, on a vu un bonhomme écrasant une mouche, une autruche sortant son petit d’un œuf, une magnifique et séduisante abeille se livrant à la danse du ventre, un personnage sans corps représenté seulement par les pieds, les mains et la tête, enfin, deux magiciens dont le dernier, en marionnette à gaine, faisait sortir de son chapeau toutes sortes d’objets et d’animaux qui le surprenaient lui-même.

Un autre spectacle italien, Once Upon a Time, a King…, d’Andrea Calabretta, par le Teatro Verde de Rome, était composé d’habiles numéros de marionnettes à tiges et à gaine, chantant des airs d’opéra et des airs modernes américains, en échappant au contrôle du maître de cérémonie. Il y a eu de bons moments, notamment lorsque des cous extensibles permettaient aux figurines de pousser les aigus, ou quand un pianiste s’acharnait sur un clavier de tissu. Mais là encore, chose incroyable dans d’autres pays, le charme se rompait lorsque des caméras et des projecteurs de chaînes de télé se postaient sur la scène, à côté du castelet, pour filmer les spectateurs qui tentaient de suivre la pièce. J’ai même dû refuser de me prêter à une interview télévisée pendant le spectacle !

Des ballons peuvent aussi représenter un cœur... « Best Friends ».
Des ballons peuvent aussi représenter un cœur… « Best Friends ».

Un spectacle croate, Best Friends, du Théâtre municipal Zorin Dom de Karlovac, racontait en 30 minutes, et sur une musique trépidante de piano de film muet, la délicieuse histoire d’amour entre un bonhomme, un chien, un dragon, une fleur et une maison, qui finalement les accueillent tous. Tout cela, avec en guise de marionnettes des ballons de tailles différentes, gonflés à mesure, qui se tordent, s’entortillent, éclatent, se dégonflent et s’envolent, pour représenter de façon très convaincante des serpents amoureux, un escargot, le ciel et le soleil, un homme qui verse des larmes, un nuage qui pleut, etc. Et ce spectacle très réussi avait une scénographie qui tenait tout entière dans un sac de ballons ! À la fin, des douzaines d’enfants réjouis ont fait la queue pour recevoir un personnage-ballon en cadeau.

J’ai vu deux autres spectacles azéris pour enfants, l’un, du Gakh State Puppet Theatre, A Cat With a Bellde Ahmad Oruj, mettant en scène des souris et un gros chat blanc, où la salle s’époumonait comme au guignol, et l’autre, Karlsson, de la Suédoise Astrid Lindgren, où un personnage sur le toit devient l’ami imaginaire d’un petit garçon qui s’ennuie. La précision des marionnettes et de la manipulation a favorisé une excellente participation des enfants. À noter, bien que produit par le Théâtre de marionnettes d’État d’Azerbaïdjan, ce spectacle était conçu et réalisé par une équipe géorgienne, autant à la mise en scène qu’à la manipulation et pour la scénographie.

Enfin, le dernier jour, le Festival avait mis à l’affiche une curiosité : un spectacle de trois minutes pour spectateur unique donné par une Japonaise. Une après l’autre, dans le foyer du théâtre, une personne seule munie d’écouteurs pouvait assister à un mini-spectacle à travers un trou dans un lutrin qui passait pour un « arbre ». Quand est venu mon tour, après une heure d’attente remplie de fébrilité, j’ai vu dans le minuscule castelet une grenouille sautant et coassant, puis, un monstre sur un nuage laissant tomber de la pluie, la grenouille montant dans ce nuage, un petit nuage venant laisser une perle sur mon hublot… et c’était déjà fini ! On m’a donné une petite carte avec la perle, et je suis reparti en restant sur ma faim ! L’événement et l’attente se sont avérés plus importants que le « spectacle » de la compagnie Yuki Puppet Works.

Je passe sous silence d’autres pièces moins marquantes venues de Turquie, de Hongrie, de Bulgarie ou de Suisse ; dans ce dernier cas, la barrière linguistique a sérieusement compliqué la tâche de la sympathique troupe du Guignol à roulettes de Pierre-Alain Rolle, de Fribourg, dont l’histoire était aussi verbeuse que compliquée.

En conclusion, si le Festival a fait du chemin depuis deux ans, il reste du travail à faire pour éduquer le public et le rendre plus exigeant, car on constate déjà une grande disponibilité. On le comprend, l’Azerbaïdjan, petit État aux immenses possibilités, est en train d’ouvrir des fenêtres sur le monde culturel. On ne peut que se réjouir de voir le théâtre faire partie des priorités. L’AICT ne demeurera pas insensible à cet appétit et accompagnera à coup sûr ce jeune pays dans ses découvertes.


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[1] Ex-rédacteur en chef de la Revue de théâtre Jeu, journaliste indépendant et traducteur, Michel Vaïsest Secrétaire général de l’Association internationale des critiques de théâtre depuis 1998. Après des études en lettres françaises à l’Université de Montréal et à McGill, il a obtenu un doctorat d’études théâtrales à l’Université de Paris 8. Il a reçu la médaille d’or du Rayonnement culturel décerné par la Renaissance française et plusieurs prix Jean-Béraud pour son activité de critique de théâtre, notamment au journal Le Devoir et à la chaîne culturelle de Radio-Canada pendant 21 ans. Michel Vaïs a publié ses mémoires en novembre 2005: L’accompagnateur. Parcours d’un critique de théâtre (Éd. Varia). Le premier Dictionnaire des artistes du théâtre québécois, dont il est directeur éditorial, a paru en 2008 (Éd. JEU/Québec Amérique).

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L’essor du théâtre en Azerbaïdjan