Pierre Notte, L’Effort d’être spectateur et L’Acteur, ça se saurait si ça servait à quelque chose

L’Effort d’être spectateur
Besançon: Les Solitaires intempestifs, 2016, 96 pp.

L’Acteur, ça se saurait si ça servait à quelque chose
Besançon: Les Solitaires intempestifs, 2024, 80 pp.

Critique par Selim Lander*

L’Effort d’être spectateur

À presque dix années de distance, Pierre Notte, homme de théâtre qui touche aussi bien à l’écriture, à la mise en scène, au jeu, à l’enseignement et même à la composition de chansons, confie ses réflexions sur le théâtre dans deux petits livres assez différents par leur projet, car si le second est bien centré sur l’acteur, le premier déborde de beaucoup la question du spectateur. Les deux textes ont été pensés pour la scène, en particulier le second, écrit sans ponctuation mais avec de nombreux retours à la ligne comme dans les ouvrages de poésie en vers libres.

Si L’Effort d’être spectateur consacre bien certains chapitres au sujet indiqué par le titre, à son implication personnelle dans le spectacle, d’autant plus indispensable que, contrairement au cinéma qui montre, le théâtre ne fait que suggérer, et à certains aspects purement matériels bien connus des amateurs de la condition de spectateur – comme le fauteuil généralement inconfortable, la toux ou le sommeil souvent irrésistibles –, il contient également plusieurs chapitres qui traitent de l’écriture, la mise en scène et, déjà, de l’acteur. Une citation résume un peu tout cela :

« Envisager le plateau comme le laboratoire d’une catastrophe, où l’acteur engagé, corps et voix réinventés, prend en charge la tragédie inextricable de l’existence depuis un fait divers, un mythe, une anecdote ou un portrait. » (p. 62) On retiendra aussi quelques rapides mais pertinentes notations sur les principaux auteurs-metteurs en scène du monde français du théâtre, sur les nouveaux usages de la vidéo ainsi que sur l’attachement de l’auteur à certaines traditions comme les saluts à la fin, mais ce premier livre annonce également le suivant par son insistance sur l’importance de l’acteur, sommé de se mettre constamment en danger tel le funambule de Jean Genet : « Acteur, soit tu atteins au sublime, soit tu vas mourir et nous tuer. » (p. 81)

L’Acteur

Le sous-titre du second ouvrage, L’Acteur, ça se saurait si ça servait à quelque chose, semblant contredire l’affirmation de l’importance de l’acteur, ne peut être qu’une antiphrase. Faut-il d’ailleurs parler d’« acteur » ou de « comédien » ? Notte, qui s’interroge là-dessus et cite quelques poncifs – « l’acteur habite son personnage / le comédien est habité par son personnage », « l’acteur se sert du personnage / le comédien le sert », « l’acteur acte en activiste / le comédien communie, il com-prend » (p. 39) – refuse la distinction et conclut simplement que « la différence c’est la taille de l’ego, c’est la circonférence du trou du cul ». (p. 40)

Quelque irrévérencieuse qu’elle puisse paraître, la dernière notation se trouve justifiée plus loin. Notte voit en effet dans un organe souvent méprisé « [l’]absolu point de gravité, [l’]astre solaire » d’où jaillit l’énergie de l’acteur, lequel ne serait finalement qu’« un trou du cul qui serre les fesses » (p. 55) ! Dans ce chapitre intitulé « Les autres », l’auteur revient sur les spectateurs, sur ce que le théâtre est pour eux, soit dans le meilleur des cas « un lieu d’accomplissements miraculeux […] un chemin pendant lequel sont forgés les outils qui éclipsent la bêtise et la peur et l’ignorance et le mépris du monde ». (p. 57) Si la réussite n’est que rarement au rendez-vous, et bien que le théâtre ne soit pas le seul capable de provoquer un état de grâce, c’est bien cela que nous espérons chaque fois que nous découvrons une nouvelle pièce ou la nouvelle interprétation d’une pièce connue.

C’est pourtant cette fois bien au métier d’acteur qu’est consacré l’essentiel de l’ouvrage, depuis la préparation dans La loge (« une bête dans une cage », p. 8) jusqu’au Retour à la maison puis la nuit pendant laquelle, raconte l’auteur, « je répéterai mes mots, referai mon entrée dans ma tête, des milliers de fois » (p. 72).

Dans la loge, se répéter comme un mantra : « faire ce qu’on fait mais sans le faire, être là mais sans être là et tout faire (faire tout) mais oublier ce qu’on est venu faire (du théâtre) et tout faire (sauf du théâtre) » (p. 9), car « ce qui est vrai fait faux et ce qui est faux fait vrai » (p. 13). Puis vient Le couloir où l’on s’encourage mutuellement par le mot de Cambronne, ce qui est l’occasion de rappeler l’origine de la coutume à une époque où la quantité de crottin laissée par les chevaux amenant les spectateurs ou par ces derniers sur les grattoirs était une indication du nombre des spectateurs et donc de la réussite de la pièce. Dans ce même chapitre Notte explique pourquoi les mots merci, vert, corde, de même que le sifflement sont interdits au théâtre (côté plateau, bien sûr). L’auteur s’émerveille aussi, sans pouvoir l’expliquer, que tous les maux dont peut souffrir l’acteur au moment d’entrer en scène disparaissent subitement : « la coupure qui saigne, la jambe qui boite, le nez qui coule, la fièvre qui monte », etc.

Le rideau, ensuite, « rideau d’entre les mondes » qui sépare la scène de la salle, est l’occasion de quelques détails sur les pendrillons (à l’italienne ou à l’allemande) et sur cour et jardin, avec les machinistes eux-mêmes dénommés courriers ou jardiniers. Cependant, comme indiqué dans La marque (celle où l’acteur pose son pied), il n’y a désormais plus de rideau et les trois fois trois coups de bâton (chacun ayant sa signification) ont également disparu. Entre-temps, le chapitre sur Le costume aura été l’occasion d’envoyer quelques coups de patte aux metteurs en scène français supposés bien moins soucieux du détail (comme un costume qui gratterait !) que leurs homologues italiens (?). C’est dans Les Partenaires que figurent les considérations sur la différence éventuelle entre « acteur » et « comédien » rapportées plus haut. La voix qu’il faut projeter en bien articulant (« regarde le lustre et articule » disait feu Louis Jouvet) « se place dans la gorge, dans le ventre, dans la tête », ou « dans le masque » (p. 41) en souvenir des Grecs qui amplifiaient leur voix grâce à leur masque dans les immenses théâtres en plein air. (Tous les spectateurs d’aujourd’hui auront remarqué que les jeunes comédiens ne savent en général plus porter leur voix, qu’ils ont besoin de micros (« micro-têtes – micros-cravates – micro-casques ») et d’un « sondier » en régie pour se faire entendre. O tempora, o mores !).

La mémoire c’est « deux mois deux heures par jour de dix heures à midi – après on est cuit » (p. 43), puis viendront les italiennes, les allemandes. Les murs, il y a ceux qu’il faut défoncer pour trouver son personnage et, bien sûr, ce « quatrième mur » qui isole du public : « ils me regardent derrière leur masque d’entomologiste des catastrophes humaines » (p. 45). Arrive alors le chapitre sur Les autres, les spectateurs, dont les motivations sont si variées, qui guettent le moment de vérité – postillon du tragédien, fou rire, trou de mémoire – et qu’il va falloir à tout prix convaincre. Les mots, c’est comment dire son texte, à propos d’un exemple tout simple, une première réplique, « Qui est là ? » qui peut se prononcer avec tant d’intentions différentes.

Et Le sens dans tout ça ? Notte ne doute pas – on l’a vu plus haut – que le théâtre doive être autre chose qu’un simple divertissement (d’ailleurs ce mot, celui qui pourrait pourtant venir en premier à l’esprit, est absent des deux livres, sauf erreur). Il faut, écrit-il, non seulement « jouer à construire ensemble des ébauches de la beauté », mais « prendre de la hauteur et sauver le monde – et sa peau en increvables bâtisseurs de cathédrales éphémères […] pour que chacun y trouve sa place, pour se réunir se rassembler se ressouder se réconcilier » (p. 63).

Sauvera-t-on le monde à force de bâtir des cathédrales éphémères ? Il faut beaucoup d’optimisme pour croire cela possible. On voit bien qu’il y a deux sortes de praticiens du théâtre (auteurs, metteurs en scène, comédiens), ceux qui cultivent le divertissement et ceux qui se sentent investis d’une mission proprement politique. Les deux ayant en outre l’objectif de gagner leur vie avec leur métier, mais avec évidemment des stratégies différentes vis-à-vis des institutions. Notte semble vouloir s’inscrire résolument dans la seconde mouvance, encore que ses propres pièces ne soient pas systématiquement engagées. L’avant-dernier chapitre, avant Le retour, est consacré aux Saluts : « ils feront du bruit pour avoir le dernier mot » et pendant ces instants où tous les malheurs du monde et les petites misères qui accablent sont encore mis de côté, « j’aurai l’humilité d’un faux-cul d’hypocrite qui baisse les yeux – qui fait son tour et puis s’en va » et puis « je rentrerai voûté sans bras sans jambes sans voix – corps de pantin usé » (p. 67). 


*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques apparaissent dans les revues électroniques mondesfrancophones.com, madinin-art.net, et dans la revue Esprit.

Copyright © 2026 Selim Lander
Critical Stages/Scènes critiques, #33, June 2026
e-ISSN: 2409-7411

Creative Commons Attribution International License

This work is licensed under the
Creative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.