
Réalisation de la condition contemporaine
Savas Patsalidis*
À une époque marquée par la guerre, les déplacements de population, la fragilité démocratique, les inquiétudes écologiques et l’omniprésence croissante de la technologie dans tous les aspects de l’expérience vécue, le théâtre se trouve confronté à une situation paradoxale. D’une part, la représentation reste l’une des dernières formes culturelles fondées sur la coprésence, l’incarnation et la temporalité collective ; d’autre part, elle est de plus en plus contrainte de composer avec les rythmes accélérés, la fragmentation de l’attention, les structures algorithmiques et les réalités médiatisées qui définissent la vie contemporaine. Comme l’affirme Hans-Thies Lehmann dans Le Théâtre postdramatique, la représentation contemporaine s’inscrit de plus en plus dans une « civilisation médiatisée » où le théâtre ne peut plus rester à l’écart des logiques de circulation technologique, de fragmentation et de simultanéité. De même, Paul Virilio nous rappelle que l’accélération n’est jamais purement technique, mais profondément politique, comme le résume son affirmation selon laquelle « l’invention du navire a été aussi l’invention du naufrage » (10-8).
Le théâtre d’aujourd’hui ne se contente pas de représenter la crise avec un certain recul. Il est au contraire lui-même plongé au cœur des crises de notre époque, dont il subit les effets sur les plans matériel, institutionnel, technologique, économique et esthétique. Les articles rassemblés dans ce 33e numéro de Critical Stages/Scènes critiques explorent collectivement ce terrain instable, en examinant comment les pratiques scéniques, dans des contextes géographiques, culturels et méthodologiques variés, répondent aux pressions de l’accélération, de la transformation technologique, de la fragmentation politique et de l’évolution des modes de spectateur. Ce faisant, ils font écho à la conception d’Erika Fischer-Lichte selon laquelle la représentation est une « boucle de rétroaction autopoïétique » (38-43) dans laquelle spectateurs et interprètes coproduisent continuellement du sens dans des conditions instables et contingentes.
Les neuf articles qui composent ce dossier, tous consacrés à l’« accélération » et sous la direction de Manuel García Martínez et Annita Costa Malufe, abordent ce concept non pas simplement comme une question de vitesse, mais comme une condition plus large qui façonne la production artistique, l’incarnation, la collaboration, la perception et l’expérience sociale. À travers ces textes, l’accélération apparaît à la fois comme une stratégie esthétique, une pression institutionnelle, une conséquence technologique et une condition existentielle. Les contributions couvrent de multiples écologies de la performance, allant des pratiques de théâtre appliquées en Ouganda et des traditions théâtrales assamaises aux interventions urbaines brésiliennes, en passant par la politique culturelle portugaise, les pièces radiophoniques grecques pendant la pandémie, le théâtre sur Zoom en Chine, les dramaturgies posthumaines au Royaume-Uni et la collaboration scénographique médiatisée par le numérique.
Ce qui relie ces études en apparence disparates, c’est une réflexion approfondie sur la temporalité elle-même : comment le théâtre absorbe, résiste, reproduit ou recadre de manière critique les rythmes intensifiés de la vie contemporaine. Ici, la question entre en dialogue avec la théorie influente de Hartmut Rosa sur l’accélération sociale (Social Acceleration 1-3, 6-8), selon laquelle la modernité se définit par « l’augmentation du nombre d’épisodes d’action ou d’expérience par unité de temps ». Pourtant, nombre de ces articles suggèrent également la possibilité de ce que Rosa appelle la « résonance », ces moments fugaces de connexion humaine qui résistent aux pressions aliénantes de l’accélération (Resonance 60-5).
Plusieurs textes mettent en avant la tension entre accélération et épuisement, suggérant que la représentation contemporaine oscille de plus en plus entre hyperactivité et effondrement. D’autres explorent la manière dont la médiation numérique restructure la temporalité théâtrale, en condensant les processus de répétition, en fragmentant les formes narratives ou en transformant le regard du spectateur à travers des modes d’engagement en ligne et hybrides.
Ce qui frappe particulièrement tout au long de cette rubrique, c’est la mesure dans laquelle l’accélération n’est plus simplement traitée comme un phénomène social externe à représenter sur scène ; elle s’intègre plutôt aux structures dramaturgiques, aux rythmes performatifs, aux modes de collaboration et à l’expérience sensorielle elle-même. Le théâtre devient ici à la fois le symptôme et la critique d’un monde hypermédiatisé. Cela rappelle l’observation de Jean Baudrillard selon laquelle la culture contemporaine fonctionne de plus en plus par la simulation et l’hyperréalité, où la représentation ne reflète plus la réalité mais la produit (1-7).
Pourtant, derrière ces analyses de la vitesse, de la simultanéité et de l’intensification technologique se cache une autre préoccupation récurrente : la volonté de préserver des formes de relations humaines dans un contexte de plus en plus accéléré. Que ce soit à travers la création collective, les dramaturgies participatives, les pratiques de témoignage, les rencontres interculturelles ou la collaboration incarnée, bon nombre de ces contributions s’interrogent implicitement sur les types de relations sociales, éthiques et affectives que le théâtre peut encore entretenir dans un monde de plus en plus régi par la fragmentation, la précarité et l’abstraction numérique. En ce sens, le dossier revient sans cesse sur la capacité durable du théâtre à créer des espaces de rencontre, même lorsque ces rencontres sont instables, médiatisées, temporaires ou contestées. Ces préoccupations font écho à l’insistance de Judith Butler sur le fait que la précarité peut aussi devenir le fondement de nouvelles formes d’assemblée collective et de visibilité politique (11-8), ainsi qu’à la conception de Jill Dolan selon laquelle la représentation offre des « performatifs utopiques », des moments éphémères au cours desquels le public fait l’expérience de la possibilité d’un monde social plus juste et plus connecté (5-7, 18-20).
Les huit articles de la section « Essais I » (sous la direction de Yana Meerzon) approfondissent ces questionnements à travers un riche éventail d’études abordant le témoignage, la création de mythes, l’exil, les dramaturgies des jeux vidéo, les traditions de spectacle populaire, l’adaptation interculturelle, les pratiques de création multimédia et les stratégies de représentation postcoloniales.
Bien que d’une grande diversité méthodologique, ces textes partagent un intérêt commun pour la capacité du théâtre à négocier la relation entre mémoire et avenir, localité et circulation transnationale, intimité et discours politique. Le témoignage apparaît comme un mode particulièrement significatif de la pratique scénique contemporaine, non seulement en tant que révélation personnelle, mais aussi en tant que forme de discours civique s’opposant aux cultures de la polarisation, de la désinformation et de la simplification idéologique.
De même, plusieurs articles examinent comment les formes traditionnelles et vernaculaires ne sont ni préservées en tant qu’objets culturels figés, ni dissoutes dans une esthétique mondialisée, mais continuellement reconfigurées à travers des processus d’adaptation, de traduction et de recanonicisation. Cette négociation permanente renvoie à la notion d’hybridité culturelle de Homi K. Bhabha et au « troisième espace » dans lequel les identités et les significations sont en perpétuelle formation (37-9, 53-6).
La technologie occupe à nouveau une place centrale tout au long de ce numéro, en particulier dans le deuxième groupe de quatre articles (dirigé par Nelson Barre et Stephanie Sandberg) et dans la section « Colloques » (dirigée par Hana Strejčková) consacrée aux transformations technologiques dans le domaine de la représentation. Ici, les discussions vont au-delà d’une simple célébration ou d’un rejet simpliste de l’innovation numérique. Au contraire, les auteurs examinent de manière critique comment les technologies émergentes – notamment les systèmes d’IA, les environnements immersifs, les installations interactives, les pratiques d’archivage numérique et les structures algorithmiques – reconfigurent l’incarnation, l’action, le spectateur et le caractère vivant. Il est particulièrement important de noter que bon nombre de ces articles s’opposent aux récits déterministes sur la technologie.
Plutôt que de présenter la médiation technologique comme un substitut à l’humain, elles révèlent des imbrications de plus en plus complexes entre corporéité, automatisation, perception et présence scénique. L’image du théâtre contemporain qui en résulte n’est ni nostalgique et anti-technologique, ni naïvement technophile ; c’est une image de négociation, d’instabilité, d’expérimentation et de redéfinition continue. Ces arguments font fortement écho à l’affirmation de N. Katherine Hayles selon laquelle « les humains deviennent post-humains » non pas par leur disparition, mais par l’évolution de leurs relations avec les systèmes informationnels et les environnements technologiques (1-5).
La rubrique « Inter/National Reflections » (sous la direction de Savas Patsalidis) vient renforcer l’engagement de longue date de Critical Stages/Scènes critiques en faveur du dialogue interculturel et des échanges internationaux. Les articles rassemblés ici couvrent la Lituanie, la Turquie, la Mongolie, la Chine, la Hongrie, la Roumanie, l’Italie, et bien d’autres pays, retraçant la manière dont les pratiques théâtrales contemporaines abordent les questions d’identité, d’altérité, de traduction, d’incarnation, de mémoire nationale et de transmission culturelle. Il convient de noter en particulier la façon dont ces réflexions remettent en question les distinctions binaires entre local et mondial, traditionnel et contemporain, national et transnational. À travers ces articles, le théâtre apparaît comme un lieu de négociation épistémique et esthétique où les formes culturelles voyagent, se transforment et deviennent lisibles d’une manière nouvelle à travers des processus d’aliénation, d’adaptation et de rencontre. À bien des égards, ces essais réaffirment l’argument de longue date de Rustom Bharucha selon lequel la représentation interculturelle ne doit pas être comprise comme une fusion harmonieuse des cultures, mais comme un champ marqué par des asymétries de pouvoir, de traduction et de tensions historiques.
Dans l’ensemble, les 62 articles de ce 33e numéro réaffirment l’importance de préserver des espaces dédiés à une recherche théâtrale plurielle, transnationale et interdisciplinaire, à une époque où le discours public lui-même est de plus en plus polarisé et fragmenté. Ils renforcent également l’engagement éditorial de Critical Stages à favoriser le dialogue entre les régions géographiques, les traditions méthodologiques et les pratiques artistiques, en mettant en dialogue des perspectives issues tant du Sud que du Nord, de cadres théoriques établis et de la recherche fondée sur la pratique, ainsi que des communautés universitaires et artistiques. Une telle pluralité n’est pas simplement représentative ; elle est fondamentale pour comprendre les cultures de la représentation contemporaines, dont les conditions sont de plus en plus interconnectées, même si elles continuent d’être vécues de manière inégale. Comme l’a observé Bell Hooks, la marginalité peut fonctionner non seulement comme une privation, mais aussi comme « un lieu de résistance », ouvrant des modes alternatifs d’imagination culturelle et politique (151-53).
Les entretiens, les comptes rendus de festivals, les critiques de spectacles et les critiques littéraires de la revue sont tout aussi essentiels à l’identité de Critical Stages, car ils continuent de nourrir le caractère hybride et multiforme de la publication. Ces rubriques ne constituent pas un simple complément aux contributions universitaires ; elles prolongent et enrichissent au contraire les débats qu’elles initient. Elles documentent la pratique théâtrale au fur et à mesure de son déroulement, préservent le dialogue critique entre les communautés artistiques et maintiennent une proximité nécessaire entre la recherche universitaire, la critique et la culture du spectacle.
À une époque où tant le monde universitaire que le journalisme subissent souvent des pressions en faveur de la spécialisation et de la fragmentation, la coexistence de l’analyse savante, de la réflexion critique, du témoignage artistique et du reportage culturel reste au cœur de la mission de la revue. Un tel engagement rappelle la conception influente de Raymond Williams selon laquelle la culture est « un mode de vie dans son ensemble » (41-2), indissociable des pratiques vécues, des institutions et des relations sociales à travers lesquelles le sens est produit collectivement.
S’il y a une question centrale qui traverse ce numéro, c’est peut-être celle-ci : comment le théâtre peut-il continuer à fonctionner comme un espace significatif de rencontre humaine dans un contexte de mutations historiques accélérées ? Les réponses proposées ici sont nécessairement partielles, provisoires et parfois contradictoires. Pourtant, pris ensemble, ces textes suggèrent que la pertinence du théâtre aujourd’hui réside précisément dans sa capacité à habiter la contradiction, entre rapidité et lenteur, incarnation et médiation, intimité et politique, spécificité locale et circulation mondiale, mémoire et futurité. À une époque où les réalités sociales et politiques apparaissent de plus en plus instables, le théâtre reste le seul capable de mettre à nu l’instabilité elle-même, non pas comme une paralysie, mais comme une condition de la pensée critique, de la réflexion collective et de la possibilité imaginative.
Je tiens tout d’abord à adresser mes remerciements les plus chaleureux aux rédacteurs invités de ce numéro thématique, Manuel García Martínez et Anita Costa Malufe, qui ont travaillé sans relâche pendant de nombreux mois pour rassembler cet ensemble de contributions d’une grande richesse, qui constitue sans aucun doute un apport majeur à la recherche théâtrale internationale. Je suis tout aussi reconnaissant envers les auteurs qui ont répondu à leur appel et ont généreusement partagé leurs recherches, leurs idées et leurs réflexions.
Je remercie également les deux rédacteurs invités de la deuxième partie des essais, Nelson Barre et Stephanie Sandberg, qui ont généreusement partagé leurs réflexions sur Les Dramaturgies de l’interstitialité.
Je tiens à exprimer ma sincère gratitude à tous les collaborateurs du présent volume qui ont confié à Critical Stages/Scènes critiques leurs travaux et leur engagement intellectuel. Ce numéro, comme tous les numéros de la revue, est le fruit d’un extraordinaire effort collectif porté par la générosité, le dialogue et un engagement commun envers la recherche et la critique théâtrales internationales. Rien de tout cela n’aurait été possible sans le dévouement inlassable de mes proches collaborateurs – Yana Meerzon, Hana Strejčková, Matti Linnavuori et Katayoun Salmasi – qui consacrent d’innombrables heures bénévoles au maintien de la rigueur scientifique, de l’intégrité éditoriale et de la portée internationale de la revue.
Je tiens également à remercier ceux qui veillent à ce que le langage de la revue reste non seulement précis sur le plan syntaxique, mais aussi nuancé et accessible sur le plan stylistique : Ian Herbert, Linda Manney et Michel Vaïs. Leur travail éditorial méticuleux contribue de manière inestimable à la clarté, à la cohérence et à la lisibilité de chaque numéro.
Nous préparons actuellement le numéro d’hiver 2026 (n° 34), consacré au thème d’actualité et largement débattu « Performing the Politics of Peace: Locational Dramaturgies and the Public Space » (Mettre en scène la politique de la paix : dramaturgies spatiales et espace public), sous la direction de Maria Konomi et Avra Sidiropoulou. Ce prochain numéro vise à explorer la richesse, la complexité et la diversité des pratiques scéniques internationales contemporaines qui abordent l’espace public comme un lieu d’imagination politique, de rencontre civique et de négociation performative autour de la question urgente de la paix dans un monde de plus en plus fracturé.
Enfin, si vous avez des questions concernant la revue ou ses processus éditoriaux, n’hésitez pas à me contacter à l’adresse spats@enl.auth.gr.
Pour conclure, je souhaite à nos lecteurs de l’hémisphère nord un été reposant et revigorant, et à ceux de l’hémisphère sud un hiver doux, paisible et agréable.
Photo: Simulating the Future: Cyborg Woman, image issue de PxHere (CC0). Photographie : Richard Reid, domaine public. Reproduction de l’article de Richard Jordan, « “Bridget is there” : l’accélération du sujet cybernétique dans More Life de Lauren Mooney et James Yeatman », publié dans ce numéro.
Bibliographie
Baudrillard, Jean. Simulacres et simulation. Traduit par Sheila Faria Glaser, Presses de l’Université du Michigan, 1994.
Bhabha, Homi K. The Location of Culture. Routledge, 1994.
Bharucha, Rustom. The Politics of Cultural Practice: Thinking Through Theatre in an Age of Globalization. Wesleyan UP, 2000.
Boal, Augusto. Théâtre de l’opprimé. Traduit par Charles A. et Maria-Odilia Leal McBride, Pluto Press, 1979.
Butler, Judith. Notes Toward a Performative Theory of Assembly. Harvard UP, 2015.
Dolan, Jill. Utopia in Performance: Finding Hope at the Theater. U of Michigan P, 2005.
Fischer-Lichte, Erika. The Transformative Power of Performance: A New Aesthetics. Traduit par Saskya Iris Jain, Routledge, 2008.
Hayles, N. Katherine. How We Became Posthuman: Virtual Bodies in Cybernetics, Literature, and Informatics. Presses de l’Université de Chicago, 1999.
Hooks, Bell. Yearning: Race, Gender, and Cultural Politics. South End Press, 1990.
Lehmann, Hans-Thies. Postdramatic Theatre. Traduit par Karen Jürs-Munby, Routledge, 2006.
Rosa, Hartmut. Social Acceleration: A New Theory of Modernity. Traduit par Jonathan Trejo-Mathys, Columbia UP, 2013.
———. Resonance: A Sociology of Our Relationship to the World. Traduit par James C. Wagner, Polity Press, 2019.
Taylor, Diana. The Archive and the Repertoire: Performing Cultural Memory in the Americas. Duke UP, 2003.
Virilio, Paul. Speed and Politics: An Essay on Dromology. Traduit par Mark Polizzotti, Semiotext(e), 2006.
Williams, Raymond. Culture and Society: 1780–1950. Columbia UP, 1983.

*Savas Patsalidis est professeur émérite d’études théâtrales à l’Université Aristote de Thessalonique, où il a enseigné à la Faculté d’anglais pendant près de trente-cinq ans. Il a également enseigné à l’École d’art dramatique du Théâtre national de Grèce du Nord, à l’Université ouverte hellénique et dans le cadre du programme universitaire de troisième cycle en théâtre. Il est l’auteur de quatorze ouvrages consacrés à la critique et à la théorie du théâtre et des arts du spectacle, et a coédité treize autres ouvrages. Son étude en deux volumes intitulée Theatre, Society, Nation (2010) a reçu le premier prix de la meilleure étude théâtrale de l’année. Parmi ses ouvrages récents figurent Theatre & Theory II: About Topoi, Utopias and Heterotopias (2019) et Comedy’s Encomium: The Seriousness of Laughter (2022), tous deux publiés par University Studio Press. Il a également beaucoup écrit en tant que critique de théâtre. Il siège au comité exécutif de l’Association hellénique des critiques de théâtre et des arts du spectacle, est membre de l’équipe de programmation du Festival international de Forest et est rédacteur en chef de Critical Stages/Scènes critiques, la revue de l’Association internationale des critiques de théâtre.