Disparition de Valère Novarina (1942-2026), un vrai démiurge

Jean-Pierre Han*

Mes livres, j’ai mis chaque fois cinq ans à les faire, des milliers d’heures, des corrections maniaques. Mais ils se sont faits tout seuls. Je n’ai jamais écrit aucun de mes livres. V. Novarina.

Avec la disparition de Valère Novarina, c’est tout un monde qui s’est évanoui. Il faut entendre cette formule dans son sens le plus littéral car Valère Novarina avait effectivement créé un monde total dans son entièreté chronologique, des origines à nos jours, avec son propre espace et sa propre temporalité. Toute son œuvre l’atteste. Poète, dramaturge, acteur, metteur en scène, peintre, dessinateur, sens toujours en éveil, en perpétuelle exploration et invention, il aura décortiqué la langue, lui infusant un souffle nouveau jusqu’au baroque, jusqu’à la clownerie, toujours en fin de compte dans un extraordinaire appétit de vie. Il a, son existence terrestre durant, réinvesti l’univers dans sa totalité, remontant jusqu’à la genèse de l’humanité pour la recomposer, la réinventer, la revivifier. D’où, chez lui, la tentative presqu’obsessionnelle de retourner aux origines mêmes de l’homme. Tenter de savoir d’où nous venons, quand et comment le monde a commencé… Comme le dit une de ses nombreuses et savantes commentatrices, Laure Née : « Novarina interroge ce mystérieux et attirant trou noir du commencement, de façon physiologique, anthropologique, philosophique, poétique ».

Valère Novarina, festival d’Avignon,1986. Photo : Michaud, Fernand.Wikimedia Commons/Public domain

Rien d’étonnant à le voir toujours en revenir à la Bible, aux écritures saintes, aux auteurs spirituels comme Saint Paul, Saint Augustin ou Maître Eckhart, un théologien et mystique dominicain vivant entre le XIIIe et le XIVe siècle. Rien d’étonnant de le voir revenir aussi à sa propre généalogie, sachant par ailleurs qu’une de ses tantes, Madeleine, peintre, épouse de Sarane Alexandrian, historien d’art et critique littéraire faisant partie du mouvement surréaliste dont elle fit partie aussi, un oncle fréquentant André Breton, etc., et sans parler de ses parents, Maurice le père, architecte de grande renommée qui, en dehors de ses nombreuses réalisations, a conçu la Maison des Arts de Thonon-les-bains, sa ville natale, et surtout la Scène nationale d’Annecy (Centre Bonlieu). Il y a encore Manon, la mère, comédienne qui donnera à son fils le prénom de Valère en référence à L’Avare de Molière.

Une page du carnet de Valère Novarina. Photo : Thierry Douce

Toute son œuvre durant, en combattant forcené et déclaré Novarina a bien tenté de percer le mystère de la vie.

On l’a sans doute compris, ce n’est pas seulement au cœur du monde théâtral que Valère Novarina s’est imposé. Il en a très largement outrepassé les frontières. Et s’il s’attaque au langage, au théâtre, c’est bien pour les faire exploser ou plutôt les enfouir ou les faire descendre dans ce qu’il appelle une « galerie », « il faut, dit-il, descendre dans les galeries, explorer par dedans, descendre dans les veines, dans les strates, comme dans des veines de charbon ». (« La parole opère l’espace »). Et de poursuivre : « Je ne considère pas la langue comme un instrument qui nous aurait été donné pour s’exprimer, mais plutôt comme la traversée d’une forêt ». Et d’immédiatement préciser que « le travail d’écrivain aussi, c’est un travail d’oreille : on prend un mot, on écoute dedans comme dans un coquillage, on entend d’autres mots sous les mots […] le travail d’écrivain est très auditif, très tactile ». Remarque presque similaire pour ouvrir son célèbre Pour Louis de Funès (qui parle de l’art de l’acteur) en 1985 : « J’écris par les oreilles ». Avec Novarina nous avons cette chance extraordinaire qu’il n’a cessé d’écrire et de décrire son travail et ses pensées dans d’infinies variations – intégrant des séquences entières de ses œuvres anciennes dans ses nouvelles propositions – tout en demeurant paradoxalement d’une parfaite cohérence.

Valère Novarina et Michel Butor. Photo : Mirona Orvanian. Wikimedia Commons 4

Ce n’est pas le lieu ici d’entrer dans le vif des détails de l’œuvre de Valère Novarina, mais on pourra toujours, si on veut en avoir un aperçu clair, prendre la liste de ses œuvres. Leurs titres sont on ne peut plus parlants et marquent pour ainsi dire les étapes d’une pensée toujours en pleine évolution : Le Drame de la vie, Le Discours aux animaux, Le Théâtre des paroles, Vous qui habitez le temps, La Lutte des morts, Pendant la matière, Je suis, L’Animal du temps, La Chair de l’homme, L’Espace furieux, L’Envers de l’esprit, La Clé des langues, Les Personnages de la pensée, pour ne pas tous les citer. Toutes les thématiques de son œuvre y sont annoncées. Particulièrement ce qui hante tout son travail comme La Lutte des morts (1979), car il est patent que tout tourne chez lui autour de cette thématique de la lutte et de la mort. « Mort à la mort !» s’était-il ainsi écrié, avant de partir à l’attaque.

On n’oubliera surtout pas le titre du dernier livre de l’auteur sorti… après son décès ! Un recueil de textes parus ici et là, avec quelques inédits. Un titre en forme de clin d’œil de l’au-delà bien dans sa manière : Désoubli ! Non, nous ne l’avions pas oublié et ne l’oublierons certainement pas tant il a su, s’imposer au cœur de notre monde artistique – car ne laissons pas dans l’ombre son activité de performeur, dessinateur, peintre, créant par exemple dans les années 1980, pendant des jours et en public un nombre incalculable de dessins, comme il l’explique dans son article, « Animal pratiquant » : « Trente-deux dessins à la plume ce matin. Dans la rage », « quatre cent cinquante-cinq dessins à la plume dans la journée [en avril 1980 à Montpellier] quatre cent cinquante-cinq figures humaines dans la journée, sorties d’un jet » et plus tard en juillet 1983, à la Rochelle, « pendant que huit acteurs répétaient la litanie de leurs noms, j’ai dessiné les 2587 personnages de mon livre, de l’aube jusque dans le milieu de la nuit ». Maisle théâtre est toujours déjà là. Et les 2587 figures – Novarina semble préfèrer ce dernier terme à celui de personnage – du livre, le Drame de la vie (1984) auraient bien sûr pu effrayer des candidats à la mise en scène du texte, pas son auteur bien sûr qui le créera au Festival d’Avignon en 1986. La pièce est un « hallucinant cortège de paroles », « une nouvelle et burlesque Genèse. Une Divine Comédie qui se libère de la prison de ses cercles » comme le dira plus tard, en 2001, un autre de ses célèbres metteurs en scène, Jean-Pierre Vincent.

La dernière pièce de Novarina, Les Personnages de la pensée. Photo : Tuong-Vi Nguy

Pour donner vie à toutes ces figures, appartenant à des registres de dénomination également très diverses et variées, Novarina a fait appel à de nombreux et talentueux comédiens que l’on retrouve de spectacle en spectacle. Ils forment une sorte de clan (ouvert) bien particulier et au fait de la langue, du jeu, de la rythmique et de la gestuelle novariniens. Le public désormais tout acquis à son univers, à sa cause, lui fait désormais un triomphe comme on pu le voir récemment avec sa dernière création, Les Personnages de la pensée présenté au théâtre national de la Colline fin 2023 et qui est actuellement en cours de répétition pour une reprise… sans son auteur ! Alors que toutes les grandes institutions du pays l’ont accueilli, que ce soit le festival d’Avignon, dans la cour du Palais des papes notamment, au festival d’automne, à la Comédie-Française, ou au théâtre national de la Colline, etc. Sa reconnaissance est avérée, en particulier par le public qui vient de faire un triomphe à sa dernière création, Les Personnages de la pensée, un spectacle que son équipe répète et va bientôt jouer sans lui.

La dernière pièce de Novarina, Les Personnages de la pensée. Photo : Tuong-Vi Nguy

La renommée et l’aura de Novarina sont aussi sorties des frontières de l’hexagone. Difficile pourtant d’imaginer que sa langue très particulière (avec usage de patois, de dialectes, etc. et donc difficilement transposable dans des langues étrangères) pourrait être transcrite dans celles d’autres pays. C’est pourtant ce qui a commencé, dans les années 1990, à se faire en Espagne, notre ami Juan Antonio Hormigon étant bien sûr partie prenante des rencontres et tables rondes avec Valère Novarina que j’accompagnais et artistes du cru. Séduit par le travail effectué, par les traductions réalisées, les discussions. Novarina a poursuivi son périple international par la suite, en Italie, au Portugal, en Allemagne.

Rien de ce qui concerne son travail et son œuvre ne lui sont étrangers, et Novarina se prête volontiers au jeu. Ainsi lors de la réalisation du très précieux Dictionnaire Valère Novarina dirigé par Céline Hersant et Fabrice Thumerel et rédigé par de nombreux spécialistes, l’intéressé n’a pas manqué de tout relire attentivement et de rédiger lui-même quelques brefs articles le concernant !


Bibliographie

Hersant, Céline, and Fabrice Thumerel, editors. Dictionnaire Valère Novarina. Hdiffusion. 


*Jean-Pierre Han: Journaliste et critique dramatique et littéraire. A fondé la revue Frictions, théâtres-écritures qu’il dirige. Rédacteur en chef des Lettres françaises. Collabore à de nombreuse publications françaises et internationales. À fait partie de nombreuses commissions ministérielles. Ex-Président du Syndicat de la critique de théâtre. Vice-Président de l’AICT. Directeur des séminaires pour jeunes critiques.Son livre, Derniers feux, a obtenu le prix du meilleur livre sur le théâtre décerné par le Syndicat de la critique de théâtre (2009).

Copyright © 2026 Jean-Pierre Han
Critical Stages/Scènes critiques, #33, June 2026
e-ISSN: 2409-7411

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