Un Misanthrope interlope

Selim Lander*

Le Misanthrope par Molière. Compagnie L’Illustre Théâtre, M.E.S. : Tigran Mekhitarien (assisté de Max Azoubel), avec Célimène : Clémentine Aussourd, Alceste : Tigran Mekhitarien, Philinte : Soulaymane Rkiba, Oronte : Félicien Juttner, Éliante : L’éclatante marine, Acaste : Etienne Paliniewicz, Clitandre : Venus Yaffa, Arsinoé : Isabelle Gardien. Décor : Georges Vauraz, lumières : Denis Koransky, costumes : Venus Yaffa (en partenariat avec Lacoste), musiques : Tigran Mekhitarien. Création le 18 mars 2026 au Théâtre Antoine, Paris. Production : Jean Marc Dumontet.

Molière n’étant plus là pour se défendre, chacun peut se saisir de ses œuvres et les monter à sa guise. Tigran Mekhitarien (33 ans, d’origine arménienne) qui s’était déjà attaqué aux Fourberies de Scapin (2016), à L’Avare (2019), à Don Juan (2020) et au Malade imaginaire (2024) présente cette saison à Paris son interprétation du Misanthrope. Cette pièce qui n’est pas la plus jouée de Molière[1] car faisant moins appel au ressort comique, est pourtant l’une des plus étudiées. Quant à la célèbre scène 1 de l’acte 1 entre Alceste, le misanthrope, et son ami Philinte, scène qui situe le débat (la vie en société condamne-t-elle à l’hypocrisie ?), elle a pu donner lieu à elle seule à un spectacle, une belle leçon d’interprétation donnée en public par deux « comédiens français ».[2] On ne résiste pas à en donner un très bref extrait :

Alceste :
Je ne trouve partout que lâche flatterie
Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie ;
Je n’y puis plus tenir, j’enrage, et mon dessein
Est de rompre en visière à tout le genre humain.

[…]
Philinte :
Mon Dieu, des mœurs du temps mettons-nous moins en peine
Et faisons un peu grâce à la nature humaine.

Alceste (Tigran Mekhitarien) et Philinte ( Soulaymane Rkiba). Alceste : Tous les hommes me sont à tel point odieux, / Que je serois fâché d’être sage à leurs yeux. Photo : Selim Lander

Transposer une pièce du répertoire classique chez les habitants des banlieues, quelque peu en marge du reste de la population, est une entreprise audacieuse qui n’est pas du tout la même chose que de les amener à s’approprier une pièce classique comme l’a fait le cinéaste Abdellatif Kechiche avec Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux (L’Esquive, 2003). L’objectif de Tigran Mekhitarien est tout autre : faire un Misanthrope transgressif, avec, par exemple, un Alceste en survêtement à capuche chevauchant un scooter.

Le souci de se démarquer des représentations à l’ancienne apparaît dès un prologue ajouté où l’on voit les comédiens vêtus de costumes évoquant pauvrement ceux du Grand Siècle, déclamer de manière outrée un morceau de la pièce sur une musique trop forte pour qu’on les entende distinctement. Puis apparaît, sorti de la salle, Philinte habillé en tenue décontractée d’aujourd’hui, qui interrompt cette parodie et présente les comédiens qui vont réellement jouer Le Misanthrope, ou plutôt un certain Misanthrope puisque coupé par endroits, interrompu par des intermèdes musicaux et agrémenté de quelques termes vulgaires contemporains comme on ne risque pas d’en rencontrer chez Molière.

Oronte (Félicien Juttner) entouré des comédiens de la troupe. Oronte : Belle Philis, on désespère, / Alors qu’on espère toujours. Photo : Selim Lander

Commence alors la fameuse scène 1 de l’acte 1 où Alceste est juché sur son scooter. Suit la scène 2, celle du sonnet, la plus drôle de la pièce, qui voit entrer, toujours depuis la salle, Oronte en tenue de ville. Après l’échange de civilités avec Alceste, il se saisit d’un micro pour slamer son sonnet, bientôt rejoint par les autres comédiens vêtus d’un survêtement sombre et cagoulés qui entament une danse endiablée autour de lui. Pour conforter l’ambiance music-hall, le décor de l’acte 1 montre l’entrée d’un « Grand Théâtre de Paris » illuminée par des néons.

Changement de décor à l’acte 2 dans le salon, plutôt le dressing de Célimène car entouré de portants chargés de vêtements. À la scène 1 de l’acte 2, Alceste reproche à son amante (au sens du XVIIe siècle) d’être trop complaisante envers ceux qui lui font la cour. Elle contient sans doute le plus beau vers de la pièce, qu’on pourrait croire racinien :

Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux.

Chez Célimène. En haut : Acaste (Etienne Paliniewicz). De gauche à droite : Oronte (Félicien Juttner), Philinte (Soulaymane Rkiba), Célimène (Clémentine Aussourd), Clitandre (Venus Yaffa), Éliante (L’éclatante marine). Célimène : C’est un parleur étrange, et qui trouve toujours / L’art de ne vous dire rien avec de grands discours. Photo : Laura Bousquet

La scène 4 est le deuxième sommet comique de la pièce : Célimène et ses amis se lancent dans un concours de médisance en présence d’Alceste qui enrage. Elle s’achève sur la tirade, fameuse, d’Éliante où celle-ci explique que dans l’objet aimé tout, même les défauts, devient aimable pour qui aime :

La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ;
La noire à faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
La grasse est dans son port pleine de majesté
 ;
[…]
La géante paroît une déesse aux yeux ;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux ;

etc.

La pièce de Molière est ce qu’elle est, un chef d’œuvre. Si on a le droit de la transgresser, c’est évidemment prendre un risque. Le jugement est difficile à porter dans le cas d’espèce, une telle mise en scène ne pouvant qu’être reçue de manière très différente par des publics différents. Un public adepte du rap, du slam, des danses urbaines, d’une langue relâchée sera évidemment plus réceptif que le public lettré fréquentant la ComédieFrançaise. Il me semble néanmoins qu’on peut faire part d’une certaine réticence concernant le jeu de Tigran Mekhitarien. Il campe un Alceste plutôt misérable, dos voûté, terne à l’image de son vêtement là où l’on attend plutôt un personnage sûr de lui qui affirme ses convictions. L’Alceste joué par Loïc Corbery dans la mise en scène – en costumes de ville d’aujourd’hui – de Clément Hervieu-Léger (2017), surexcité, paraissait prendre mieux la mesure du personnage. Par ailleurs confier le rôle de Clitandre à une comédienne ne s’imposait pas, sinon peut-être parce qu’elle ajoutait à la distribution ses qualités de danseuse.


Νotes de fin

[1] Si Le Misanthrope a été joué plus de 2300 fois à la Comédie-Française, la « Maison de Molière », depuis sa création en 1666, il se classe loin derrière Tartuffe (plus de 3500 fois) ou L’Avare.

[2] Cf. Des comédiens sociétaires de la Comédie-Française.


*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques paraissent dans la revue électronique mondesfrancophones.com et dans la revue Esprit.

Copyright © 2026 Selim Lander
Critical Stages/Scènes critiques, #33, June 2026
e-ISSN: 2409-7411

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