1. Walter Benjamin: Écrits sur le théâtre / 2. Les Mille Plateaux de Walter Benjamin
1. Anthologie établie et préfacée par Marianne Dautrey
168 pp.
2. par Bruno Tackels
138 pp.
Besançon : Les Solitaires intempestifs
Critique par Selim Lander*
D’entre tous les arts, le théâtre est celui qui se prête le moins
à la reproduction mécanique c’est-à-dire à la
standardisation : c’est pourquoi les masses s’en détournent. –Walter Benjamin,
L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique.
Walter Benjamin (1892-1940) est d’abord connu dans les milieux du spectacle vivant pour son essai, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1936), dans lequel il compare notamment le théâtre et le cinéma, mais son intérêt pour le théâtre est plus ancien et constant. Plus ancien car sa thèse soutenue à Berne en 1920 portait déjà sur le théâtre et plus particulièrement la critique théâtrale.[1] Elle sera suivie en 1928 par un livre sur le « drame baroque » (Trauerspiel) allemand,[2] sachant que, à côté de ces deux ouvrages savants, Benjamin n’a cessé d’écrire sur le théâtre, des critiques ou de simples comptes rendus, mais qui sont souvent pour lui l’occasion de développements théoriques.
Certains de ces articles sont réunis par Marianne Dautrey dans un recueil qui vient de paraître aux Solitaires Intempestifs, concomitamment à la publication d’un essai de Bruno Tackels qui peut servir de vademecum à l’ouvrage précédent, complément utile, Benjamin ayant une tournure d’esprit (à l’Allemande ?) qui n’est pas toujours d’une grande clarté.
La fausse critique de la première d’Hamlet au Théâtre du Globe est le meilleur exemple – caricatural, il est vrai – de sa manière plutôt elliptique de s’exprimer. Difficile en effet de savoir ce que Benjamin pense réellement de cette pièce. Il n’est pas anodin, d’ailleurs, que son compte rendu soit complété par un autre tout aussi faux sous la plume de Bernhard Reich, l’amant en titre d’un grand amour de Benjamin, Asja Lăcis. Ces trois-là formèrent ainsi une communauté de créateurs semblable à celle du couple Hessel avec le journaliste Henri-Pierre Roché.[3]
De la collaboration avec Asja Lăcis naîtra l’un des articles les plus remarquables du recueil, « Programme pour un théâtre d’enfants prolétariens » (1929) qui prône l’improvisation, ce que l’on appelle aujourd’hui l’écriture de plateau. De manière générale, les textes les plus passionnants sont ceux qui rendent compte, d’une manière ou d’une autre, de l’effervescence théâtrale dans l’Union Soviétique des années vingt, avant que tombe la chape de plomb du stalinisme. Dans un article intitulé « À quoi ressemble un succès théâtral en Russie », Benjamin explique ainsi que la critique théâtrale journalistique a disparu au profit des représentants des cellules des usines, nommés rabkor[4] qui rendent compte de l’avis des ouvriers. On retiendra aussi l’entretien (1928) avec Alexis Granowski, fondateur du Studio-théâtre juif de Petrograd (1919) transféré à Moscou l’année suivante sous le nouvel intitulé Théâtre de chambre yiddish d’État.
On ne saurait néanmoins passer sous silence un article – au demeurant le plus étoffé du recueil (17 pages) – consacré à Bertolt Brecht sous le titre « Qu’est-ce que le théâtre épique ? ». Dans ce texte daté de 1931, donc antérieur au Petit Organon pour le théâtre (1948) de Brecht, Benjamin donne déjà les principales caractéristiques de ce théâtre où l’acteur « n’est plus un mime ayant à s’incorporer un rôle » et où le public « ne signifie plus une masse de cobayes hypnotisés ». Il énumère quelques techniques (la scène transformée en podium par la suppression de la fosse d’orchestre ; l’usage de panneaux explicatifs ; l’interruption de l’action afin de présenter des situations plutôt que dérouler des actions). Si le mot « distanciation » (Verfremdungseffekt) n’a pas encore été introduit par Brecht, l’idée est bien présente : « La tâche suprême d’une mise en scène épique consiste à exprimer le rapport entre l’action représentée et l’action que constitue la représentation. »
Benjamin fut aussi un homme de radio, expérimentant diverses formules pour démocratiser la culture dont il rend compte brièvement dans « Théâtre et radio » (1932), un article où il revient plutôt sur le « théâtre épique » qu’il oppose au « théâtre de la culture » et au « théâtre du divertissement ».[5]
Notes de fin
[1] Begriff der Kunstkritik in der deutschen Romantik (trad. fr. Le Concept de critique esthétique dans le romantisme allemand, 2008).
[2] Ursprung des deutschen Traueurspiels (trad. fr. Origine du drame baroque allemand, 1985).
[3] Immortalisée dans le film Jules et Jim de François Truffaut (1962).
[4] Rabotchi Korrespondent (correspondant des travailleurs).
[5] Les théories de Benjamin et ses réalisations dans le domaine radiophonique sont l’objet du chapitre 4 du livre de Tackels.

*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques paraissent dans les revues électroniques mondesfrancophones.com, madinin-art.net et dans la revue Esprit.
Copyright © 2025 Selim Lander
Critical Stages/Scènes critiques, #32, December 2025
e-ISSN: 2409-7411
This work is licensed under the
Creative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.
