Antigone de Sophocle à travers l’optique formaliste de Ulrich Rasche

Eleni Gkini*

Antigone de Sophocle, mise en scène de Ulrich Rasche, avec Kora Katvouni, Giorgos Gallos, Philareti Komninou, Dimitris Kapouranis, Thanos Tokakis. Chœur (par ordre alphabétique) : Giorgos Ziakas, Dimitris Kapouranis, Marios Kritikopoulos, Ioannis, Bastas, Vasilis Boutsikos, Giorgis Partalidis, Thanasis Raftopoulos, Gal Robissa, Giannis Tsoumarakis, Stratis Chatzistamatiou. Scénographie : Ulrich Rasche. Traduction : Nikos A. Panagiotopoulos. Dramaturgie : Antigone Akgün. Musique : Alfred Brooks. Lumières : Eleftheria Deko. Costumes : Angelos Mentis. Théâtre antique d’Épidaure, 27-29 juin 2025.
Le Festival d’Athènes-Épidaure, en coproduction avec le Théâtre National du pays, a inauguré la saison théâtrale d’été 2025, célébrant ainsi les 70 ans de son existence, avec la représentation d’Antigone.

Après Agamemnon d’Eschyle en 2022, le metteur en scène allemand Ulrich Rasche est revenu au théâtre antique d’Épidaure, éclairant le conflit dialectique entre l’individu et l’État.

L’axe central de l’intrigue d’Antigone

Antigone a été présentée aux Grandes Dionysies en 441 av. J.-C. et son thème provient du Cycle thébain (tout comme les deux autres tragédies de Sophocle, Œdipe Roi et Œdipe à Colone). Après la mort d’Œdipe, ses fils Étéocle et Polynice décidèrent de se partager le pouvoir en régnant chacun une année à tour de rôle. La première année, Étéocle régna, mais, lorsque vint le moment de céder le trône à son frère, il refusa. Alors, Polynice se rendit à Argos, obtint le soutien des Argiens et attaqua Thèbes. Dans un duel, les deux frères s’entretuèrent, et le pouvoir passa à Créon, frère de Jocaste et beau-frère d’Œdipe. Créon ordonna d’ensevelir avec honneurs le défenseur de Thèbes, Étéocle, mais de laisser sans sépulture Polynice, considéré comme traître.

Leur sœur, Antigone, jugeant ce décret contraire aux lois divines, décide de le braver et d’ensevelir elle-même son frère. Ce violent affrontement a eu pour tragique conséquence non seulement la punition implacable et finalement le suicide d’Antigone, ainsi que l’écrasement psychique et l’exil de Créon, mais aussi le suicide d’Eurydice, la mère d’Hémon, dès qu’elle a appris la tragique fin de son fils, aux côtés de sa bien-aimée Antigone. La confrontation absolue entre les deux forces archétypales définies par les lois humaines et l’ordre moral est tout à fait évidente !

Antigone à travers l’esthétique de Rasche

Le metteur en scène déclare sans ambages que ce qui l’intéresse est de mettre en avant la volonté politique de Créon afin de protéger la Ville de l’opposition civile. Mais, il s’enferme dans le cadre de sa propre logique unidimensionnelle et reste sourd aux arguments de la part d’Antigone qui défend une perception différente et unidimensionnelle aussi. Le conflit entre le niveau symbolique/archaïque et le niveau politique est désormais considéré comme un dépassement conscient des limites qui détermine la destruction inévitable des deux côtés. Dans l’émergence de ces lignes de fracture entre les lois non écrites, la culture juridique et l’ordre étatique s’est dessinée l’esthétique formaliste qui a nourri la mise en scène.

Rasche ne s’intéresse pas au réalisme, aux mouvements et gestes naturels. En ce qui concerne son choix scénographique, tout est explicite : l’orchestre d’Épidaure avait été recouvert d’une énorme surface ronde surélevée, une plateforme mobile en mouvement constant. C’était un plateau tournant dont les parties se déplaçaient parfois en même temps et parfois en sens opposé, et où se dressaient deux colonnes très hautes, éclairées au néon. Ce plateau rendait possible le mouvement rythmique des acteurs et créait un lien indissoluble avec la musique. Leur démarche persistante encapsulait la collision, la tension asphyxiante, l’attitude intransigeante des deux camps opposés et préfigurait leur issue cauchemardesque. Cette forme créait un code rituel dans lequel résidait le combat sans issue, nous rappelant la fin tragique qui attendait les deux forces d’action.

Antigone (Kora Karvouni) défie la loi du roi en affirmant sa volonté. Les membres du Chœur (de gauche à droite) : Giorgos Ziakas, Giorgis Partalidis, Giannis Tsoumarakis. Photo : Karol Jarek

Ulrich Rasche, en collaboration avec Yannik Stöbener, qui avait pris en charge la direction du Chœur, a engendré une forme strictement formaliste qui renvoyait à l’expressionnisme. C’est un motif que les acteurs ont suivi tout au long du spectacle, car tous se déplaçaient d’une manière spécifique et utilisaient la même énonciation. Il s’agit d’une caractéristique qui suscitait l’intérêt et l’émerveillement, mais cela pourrait être perçu comme un processus monotone qui empêchait la connexion émotionnelle avec le public. Soulignons aussi la présence et l’action déterminante du Chœur, qui se trouvait constamment sur la scène. Dans l’ensemble, les acteurs n’ont pas manqué de talent et de dévouement professionnel, prouvant ainsi qu’ils peuvent parfaitement faire face à une représentation très exigeante sur le plan vocal, gestuel et par conséquent, de l’interprétation. Il faut mettre en relief le moment de l’entrée de Créon en scène qui est marquée par l’étreinte entre lui et le Chœur, un geste qui symbolise une adhésion mutuelle particulièrement forte du roi et du dème des Thébains.

Créon tente de détourner Antigone de sa décision. Au centre : Giorgos Gallos (Créon), Kora Karvouni (Antigone). Les membres du Chœur (de gauche à droite) : Thanassis Raftopoulos, Stratis Chatzistamatiou, Ioannis Bastas, Giorgis Partalidis, Giorgos Ziakas, Dimitris Kapouranis, Giannis Tsoumarakis. Photo : Karol Jarek
Musique, mouvement et langue en un seul rythme

Thanos Tokakis, dans le rôle du Gardien, malgré quelques pauses superflues en durée ou des gestes exagérés, a incarné avec succès la gamme d’émotions entre la crainte et la surprise.

Thanos Tokakis (le Gardien), Kora Karvouni (Antigone) écoutant la réprimande de Créon. Photo : Karol Jarek

Dans le rôle de Créon, Giorgos Gallos, par son authenticité en scène, a réussi à livrer au public le noyau de la confrontation dramatique. Il a révélé toute l’étendue de son talent lorsque son héros commence à entrevoir la catastrophe : discuter avec Tirésias, perdre son fils, et finalement s’effondrer.

La querelle entre le roi Créon (Giorgos Gallos) et son fils Hémon (Dimitris Kapouranis). Photo : Karol Jarek

L’Antigone jouée par l’extrêmement talentueuse Kóra Karvouni, a servi dignement les éléments équilibrés de la représentation, à savoir le corps, le langage et l’ordre symbolique des lois morales éternelles. L’intégration de son jeu d’actrice dans le décor expressionniste s’est réalisée par une forte interprétation du symbolisme. Bien que le réalisateur ait supprimé le Prologue, les rôles d’Ismène et d’Eurydice, et même le Chœur unique, empreint de poésie et de lyrisme sur l’amour, l’actrice s’est révélée remarquable. L’absence de plusieurs vers soulignant l’opposition entre Créon et Antigone n’a en rien affaibli l’intensité de son jeu. L’un des moments les plus saisissants de la représentation révèle pleinement sa capacité performative : muette et immobile à l’instant précis où le verdict de Créon retentit, elle y construit une véritable partition gestuelle, prodigieusement expressive, où chaque mouvement semble chargé d’émotion et de signification. Les contractions de son corps, les mouvements presque imperceptibles des mains et de la tête trahissaient avec éloquence les drames entendus, éveillant une émotion intense chez les spectateurs.

Kora Karvouni (Antigone), Dimitris Kapouranis (Hémon) : Le jeune couple face à la décision de Créοn. Photo : Karol Jarek

Dimitris Kapouranis, dans le rôle d’Hémon, a été expressif dans son interprétation gestuelle malgré quelques petites erreurs qui soulignaient une sorte d’excès. On doit mentionner la scène magnifique où le couple Hémon – Antigone s’est enfui de la scène, comme une déclaration de départ du monde des mortels, montant dans une lumière surnaturelle les escaliers du théâtre antique. Ainsi, ils ont inscrit un geste symbolique de haute concentration dramatique.

Dans le rôle du prophète Tirésias, l’actrice Filareti Komninou s’est écartée des directives du metteur en scène tant pour l’élocution que pour la gestuelle. Il est évident que ce choix provient de l’élément double de la nature du devin et de celle des mortels que le prophète incarne. La cécité lui permet de se connecter à l’ineffable, de ne pas être défini par son sexe, de prévoir l’avenir, de souligner l’impact des actions présentes et finalement de se tenir impitoyablement face à l’absolutisme du pouvoir humain.

Le devin Tirésias (Philareti Komninous) s’apprête à alerter l’irréductible Créon (Giorgos Gallos). Photo : Karol Jarek
La musique et le langage scénique du spectacle

Situées sur deux petites estrades, derrière la scène, les percussions et les cordes de l’orchestre à quatre musiciens, composé de Nefeli Stamatoyannopoulou, Charis Pazaroulas, Nikos Papavranousis et Evangelia Stavrou, ont interprété la musique d’Alfred Brooks, dialoguant de manière magistrale avec les événements du drame. Le rythme chthonien, les pauses et les tensions croissantes ont souligné les moments d’affrontement et de chute.

Par une austère simplicité, les costumes du Chœur et des personnages principaux ont été conçus par Angelos Mentis, tandis que les éclairages d’Eleftheria Deko ont mis en valeur – d’une manière qui évoquait parfois le théâtre d’ombres – le monde sombre des conflits tragiques. En parfaite cohésion avec la musique et l’éclairage, la scénographie réalisée par le metteur en scène a également trouvé sa place.

Dramaturgie

Le spectacle renforcerait encore plus la mise en lumière des contradictions internes des personnages ainsi que de leurs combats interpersonnels, politiques et culturels si la dramaturgie d’Antigone Akgün n’avait pas omis des dialogues cruciaux et des passages de valeur emblématique d’une haute poésie dramatique et d’une perspective politique.

Traduction

Notons enfin l’excellente traduction de Nikos A. Panagiotopoulos. Le rythme en vers – un élément clé du spectacle –, le lyrisme et les variations des intensités spécifiques, la profondeur éclatante de la tragédie des personnages ont été rendus d’une manière exceptionnelle. 

*Eleni Gkini is a Doctor of Philosophy and Philology, University of Athens, PhD in French Theatre. She is teaching at the Open University of Cyprus (Postgraduate Section), Theory of Theatre. She cooperates as a dramaturge with Persona Theater Company and other troupes. She also attends international symposia of Theatrology. Eleni translates from French & Spanish, drama, prose & poetry. She has also published a monograph, Monologues inspired by the ancient Greek tragedy. Signs and intertextuality (Athens: Dodoni, 2022).

Copyright © 2025 Eleni Gkini
Critical Stages/Scènes critiques, #32, December 2025
e-ISSN: 2409-7411

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