Taire, Mon Antigone – Mythe d’hier, réalité d’aujourd’hui
Selim Lander*
Taire, mon Antigone de Tamara Al Saadi (écriture et mise en scène), créée au Théâtre Dijon Bourgogne le 16 janvier 2025 avec Manon Combes, Ryan Larras, Mohammed Louridi, Eléonore Mallo, Bachar Mar-Khalifé, Fabio Meschini, Chloé Monteiro, Mayya Sanbar, Tatiana Spivakova, Ismaël Tifouche Nieto, Marie Tirmont, Clémentine Vignais. Chorégraphie : Sonia Al Khadir ; scénographie : Tamara Al Saadi et Jennifer Montesantos ; lumières : Jennifer Montesantos ; musiques : Eléonore Mallo, Bachar Mar-Khalifé, Fabio Meschini ; costumes : Pétronille Salomé. Vu à Aix-en-Provence, au théâtre du Jeu de paume le 2 octobre 2025.
Tamara Al Saadi née en 1986 à Bagdad, franco-irakienne, passée par le Conservatoire national d’art dramatique, a déjà créé avec sa compagnie La Base sept pièces, depuis Place couronnée lors du festival du théâtre émergent « Impatience » en 2019 jusqu’à Taire en 2025, soit une pièce par an ! L’auteure qui a souvent travaillé avec des adolescents met en scène quelques-uns d’entre eux dans cette pièce aux nombreux personnages, à commencer par Eden, la protagoniste du second volet de Taire qui juxtapose deux histoires : celle de l’Antigone du mythe et celle d’une enfant d’aujourd’hui ballottée de familles d’accueil en foyers sous la surveillance d’éducateurs spécialisés.

Nous on est des encombrants.
On ne sait pas où nous foutre.
On est la conséquence d’un truc qui a mal tourné et qui nous prédestine à mal tourner.
On veut nous oublier pour nous effacer.
On est coupable des erreurs qui nous ont précédés.
On a peur et on fait peur.
Il paraît que je suis un danger en devenir et je finis par le croire.
Je dois louer ma place sur terre et avec zéro thune et à chaque inspiration je fais carotte.
On est pas des enfants.
On, est des mineurs.
On nous a placés sous terre.
(extrait du monologue d’Eden)
Cette deuxième partie est passionnante. Tamara Al Saadi, servie par une interprète puissante, Chloé Monteiro (née en 1998), rend absolument crédible la trajectoire de cette « enfant de l’Assistance » sur qui s’accable le mauvais sort (une mère perturbée, incapable de s’occuper d’elle, les familles d’accueil qui se succèdent, plus ou moins bien attentionnées, les intermèdes dans le foyer où elle se trouve en butte à ses camarades et aux éducatrices) et qui finit par « disjoncter » : la petite fille modèle devient une adolescente révoltée et ingérable.
Une succession de scènes dramatiques, le plus souvent poignantes, rend compte de cette descente en enfer. Certaines qu’on n’oublie pas : celle où la première famille d’accueil se voit dépossédée de l’enfant auquel elle s’est attachée par une responsable de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) incapable de la moindre humanité ; celle du dortoir où les filles se racontent dans les termes les plus crus ; celle du repas où Eden se fait traiter en esclave par l’assistante familiale ; la scène finale où la possibilité d’une rédemption est esquissée, … seulement esquissée. Malgré la tentative d’une relation amicale avec un camarade de classe, rien dans cette histoire ne peut arracher Eden à la fatalité. On pourrait peut-être considérer que c’est un peu trop, tant d’épreuves qui s’abattent sur une seule tête, hélas on sait que les enfants de l’ASE ont souvent des destinées bien malheureuses.

Si Taire mérite d’être vue, c’est donc avant tout pour l’histoire d’Eden. Il faut dire que reprendre à nouveaux frais le mythe d’Antigone était une gageure. En l’occurrence, Tamara Al Saadi a choisi de se démarquer de ses prédécesseurs en rendant son Antigone entièrement muette : présente dans de nombreuses scènes, elle ne prendra jamais la parole.
Un personnage muet peut se montrer captivant. On pense ici par exemple à la pièce Acting de Xavier Durringer avec Niels Arestrup, Kad Merad et un Patrick Bosso en observateur silencieux qu’on ne pouvait quitter des yeux. Ici, par contre, on voit mal pourquoi Antigone, quelles que soient les circonstances, refuse de s’exprimer, y compris lors de la scène avec Polynice, lequel a franchi clandestinement les remparts de Thèbes uniquement pour la voir. Par ailleurs, autant la langue des personnages de la partie Eden fait mouche, autant celle de la partie Antigone paraît souvent artificielle et ampoulée, ainsi dans cette réplique d’Étéocle s’adressant à Polynice : « Votre vie ne tient qu’à un fil, imposteur. Je vous conseille de passer votre chemin et d’oublier cette cité qui ne vous reconnaît pas ». Les deux expressions toutes faites (la vie ne tient qu’à un fil, passez votre chemin) iraient mieux dans une comédie que dans une scène dramatique entre deux frères qui finiront par s’entretuer. Parfois, au contraire, la langue, négligée, apparaît anachronique comme dans la réplique du garde qui accompagne la troisième photo. Sans doute, toute cette partie apprendra-t-elle quelque chose à ceux des spectateurs qui n’auraient jamais entendu parler d’Antigone, cependant pour les autres cette langue qui sonne souvent faux, l’attitude incompréhensible d’Antigone (constamment réduite au silence sauf un mot qui conclut la pièce, elle n’explique donc pas pourquoi elle se devait d’enfreindre l’ordre de Créon et d’enterrer Polynice) ne facilitent pas l’adhésion.

Ces remarques ne sauraient faire oublier la magie de la mise en scène, la virtuosité des comédiens qui endossent sans coup faillir plusieurs rôles (ils ne sont que douze pour vingt-six personnages), l’intelligence du décor avec des passerelles amovibles, la façade d’un bâtiment (tour à tour maison ou palais), les chansons en arabe qui ponctuent la pièce, les jeux d’ombre et de lumière.
Tamara Al Saadi et sa compagnie n’en sont pas à leur coup d’essai, ce travail témoigne de leur professionnalisme et la partie Eden, servie encore une fois par une interprète éblouissante dans ce rôle, est une vraie réussite. Reste le déséquilibre entre les deux parties et une question finale. Pourquoi avoir voulu juxtaposer des histoires aussi différentes ? Le titre complet, Taire, mon Antigone, semble dire que le personnage d’Eden serait une Antigone d’aujourd’hui. Certes, elles sont toutes les deux révoltées, l’une s’exprimant par ses cris, l’autre par ses silences, mais il y a un monde entre Antigone, héroïne qui se sacrifie pour un principe moral et Eden qui n’a d’autre idéal que celui d’être aimé.

*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques paraissent dans la revue électronique mondesfrancophones.com et dans la revue Esprit.
Copyright © 2025 Selim Lander
Critical Stages/Scènes critiques, #32, December 2025
e-ISSN: 2409-7411
This work is licensed under the
Creative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.
