Note éditoriale

Redéfinir le théâtre à une époque d’incertitude sociopolitique

Savas Patsalidis*

Le monde contemporain connaît actuellement une convergence de crises : guerres et déplacements de populations, affaiblissement des normes institutionnelles, changement climatique et son impact néfaste sur l’environnement, résurgence de l’autoritarisme, révisionnisme historique et normalisation de la violence politique facilitée par la complicité des médias. Ces forces ont défini une époque marquée par la fragmentation sociale et la désorientation éthique ; dans de telles conditions, le théâtre peut apparaître comme une institution marginale, voire impuissante.

C’est précisément pour cette raison, cependant, que le théâtre exige une attention critique renouvelée. S’il ne peut mettre fin à la violence ou inverser l’effondrement politique, il peut influencer la façon dont le monde est perçu, mémorisé et contesté. Lorsqu’il s’appuie sur une conscience éthique, une conscience historique et des principes esthétiques clairement définis, le théâtre réoriente notre attention, influençant notre façon de voir, d’écouter et de rencontrer les autres. Il n’offre pas de solutions, mais insiste pour que les agents soient identifiés et tenus de prendre leurs responsabilités.

Cette conception, qui résonne tout au long du présent dossier de Critical Stages/Scènes critiques, reconnaît le théâtre comme une force sociale qui attribue des responsabilités plutôt que d’accorder la rédemption. Ce numéro aborde le théâtre comme un microcosme de la sphère publique, un lieu hétérotopique où les conflits sont exposés plutôt que dissimulés, l’altérité engagée plutôt que réduite au silence, et la mémoire activée plutôt qu’effacée. Le sens n’émerge pas comme une abstraction, mais à travers la rencontre entre les corps, les voix, les histoires et les spectateurs.

Historiquement, le théâtre a assumé cette fonction critique à des moments de rupture politique et éthique. La tragédie grecque a confronté le pouvoir en donnant la parole aux vaincus et aux dépossédés ; les pièces de Shakespeare ont interrogé la souveraineté dans un contexte d’instabilité dynastique ; le théâtre moderne, d’Ibsen à Brecht, a remis en question les rôles sociaux et la manipulation idéologique, souvent dans des conditions de censure ou de répression. À ces moments charnières, le théâtre n’a pas racheté l’histoire, mais l’a plutôt remise en question, exprimant les angoisses, les contradictions et les valeurs contestées après que les récits dominants se sont déjà cristallisés en dogmes.

Dans cette perspective plus large, le présent numéro s’intéresse de manière décisive à la question de la redéfinition du théâtre asiatique. L’accent n’est pas uniquement mis ici sur la crise, mais aussi sur la création : comment les connaissances théâtrales sont produites, diffusées et validées dans le cadre des études mondiales sur les arts du spectacle. Pendant une grande partie du XXe siècle, le théâtre asiatique a été filtré à travers des cadres épistémologiques occidentaux qui le rendaient statique, ritualiste ou intemporel, le positionnant comme l’Autre esthétique d’une modernité occidentale supposée dynamique. De telles perspectives exotisaient la différence tout en niant la contemporanéité, l’action et la diversité interne.

De plus en plus, ces modèles réducteurs ont été remis en question par des universitaires et des praticiens engagés dans la décolonisation de la pensée théâtrale et la refonte des échanges interculturels. La redéfinition du théâtre asiatique, telle que proposée dans ce numéro, ne consiste pas à ajouter de nouveaux territoires à une carte existante, mais plutôt à remettre en question la carte elle-même, ses coordonnées, ses hiérarchies et ses angles morts. Elle nécessite de passer d’une inclusion représentative à un repositionnement épistémologique, en reconnaissant les pratiques théâtrales asiatiques non pas comme périphériques ou dérivées, mais comme productrices de théorie, de méthode et d’innovation esthétique à part entière.

Les articles rassemblés ici, qui mettent en avant toute une gamme de pratiques, du théâtre japonais Nô et Kabuki aux théâtres politiquement engagés en Turquie et aux Philippines, en passant par les pratiques contemporaines en Corée, en Chine, en Thaïlande, au Vietnam, à Taïwan et ailleurs, résistent toutes à l’homogénéisation culturelle sans pour autant se réfugier dans l’essentialisme. Le retour à la tradition n’est pas nostalgique mais stratégique, une manière de réactiver la mémoire, la forme et le savoir incarné dans les conditions contemporaines.

La notion de déconnexion est au cœur de cette redéfinition. Dans un monde dominé par la connectivité, la vitesse et la circulation mondiale, de nombreuses pratiques théâtrales refusent délibérément les modes de production et de consommation dominants. Ce refus ne signifie pas un retrait ou un isolationnisme, mais affirme plutôt l’autonomie culturelle, le droit de définir des priorités esthétiques, des temporalités et des modes d’expression sans se soumettre à la logique uniformisante du spectacle mondial. Ces pratiques remettent en question l’idée selon laquelle le théâtre non occidental doit être immédiatement lisible ou validé par les cadres critiques occidentaux, proposant à la place une forme de citoyenneté culturelle fondée sur la localité, la langue et la mémoire incarnée.

L’accent mis sur le théâtre asiatique dans ce numéro n’est donc pas seulement un choix éditorial ; il s’agit plutôt d’une intervention politique et intellectuelle visant à restaurer la polyphonie culturelle et à recalibrer la place du théâtre dans un contexte mondial. Il s’agit non seulement de savoir comment le théâtre asiatique est perçu, mais aussi comment les positions critiques elles-mêmes sont impliquées dans les systèmes de visibilité, d’autorité et d’interprétation.

Le théâtre ne changera peut-être pas le monde, mais il peut changer les conditions dans lesquelles le monde est perçu. Il peut redonner une voix à l’angoisse, une durée à la mémoire et une valeur à l’écoute. À un moment où l’apathie fonctionne souvent comme un mécanisme de survie, de tels gestes sont cruciaux.

Ce dossier ne prétend pas offrir des réponses définitives. Il ouvre plutôt un espace de conversation sur la manière dont le théâtre fonctionne comme lieu de réflexion publique et dont la représentation peut transformer l’observation en participation. Ce faisant, il affirme la scène comme l’un des rares espaces restants où le silence peut encore être contesté et l’attention, retrouvée.

Outre les treize articles inclus dans le dossier et les quatre contributions à la section Réflexions inter/nationales, ce numéro met en avant un large éventail de thèmes et de zones géographiques. Au total, cinquante-huit contributions rédigées par soixante-sept personnes, dont neuf en collaboration, abordent des perspectives africaines, asiatiques, européennes et américaines. Représentant vingt-six pays et contextes culturels, ce numéro présente un panorama polyphonique de la recherche universitaire qui ne cherche pas à simplifier le monde dans lequel nous vivons, mais à le rendre plus lisible.

Je tiens tout d’abord à remercier chaleureusement les rédacteurs invités de ce numéro spécial, Walter Jen-Hau Hsu, Deniz Başar et S. Anril Tiatco, qui ont travaillé sans relâche pendant de nombreux mois pour rassembler ce riche corpus, qui constitue clairement une contribution significative à la recherche internationale sur le théâtre. Je suis tout aussi reconnaissant aux auteurs qui ont répondu à leur appel et ont généreusement partagé leurs recherches, leurs idées et leurs réflexions.

Je tiens à exprimer ma sincère gratitude à tous ceux et celles qui ont contribué au présent volume et qui ont confié leurs travaux à Critical Stages/Scènes critiques. Rien de tout cela n’aurait été possible sans l’engagement sans faille de mes collaborateurs, Yana Meerzon, Don Rubin et Matti Linnavuori, qui consacrent d’innombrables heures bénévoles à maintenir le haut niveau de qualité de la revue. Je suis également profondément reconnaissant à ceux qui veillent à ce que la langue de la revue soit à la fois syntaxiquement correcte et stylistiquement appropriée : Ian Herber, Linda Manney et Michel Vais.

Nous préparons actuellement le numéro d’été (n° 33), consacré au thème d’actualité et largement débattu de L’accélération au théâtre, qui examine comment l’accélération est représentée dans divers contextes culturels, sous la direction de Manuel García Martínez et Annita Costa Malufe. Les personnes intéressées à soumettre des articles, des critiques, des entretiens ou des études de cas sont invitées à contacter les responsables des sections concernées. Pour plus d’informations, consultez cette page.

Enfin, si vous avez des questions concernant la revue ou son processus éditorial, n’hésitez pas à me contacter à l’adresse spats@enl.auth.gr.

Pour conclure, je vous souhaite à tous une nouvelle année heureuse et créative, une année de paix, de compassion et d’engagement.

Photo de la une : Tirée de “Through Foreign Eyes: Reflecting on the Bucharest National Theatre Festival (2025”, par Savas Patsalidis. Photo : Albert Dobrin et Cosmin Kleiner Stoian. 


* Savas Patsalidis est professeur émérite en études théâtrales à l’université Aristote de Thessalonique. Il a également enseigné à l’école d’art dramatique du Théâtre national de Grèce du Nord, à l’université ouverte hellénique et dans le programme d’études supérieures du département de théâtre de l’université Aristote. Il est l’auteur de quatorze ouvrages sur le théâtre et la critique/théorie du spectacle et co-éditeur de treize autres. Son étude en deux volumes Theatre, Society, Nation (2010) a reçu le premier prix de la meilleure étude théâtrale de l’année. En 2022, son étude Comedy’s Encomium: The Seriousness of Laughter a été publiée par University Studio Press. Il siège au comité exécutif de l’Association hellénique des critiques de théâtre et des arts du spectacle, est membre de l’équipe de conservateurs du Festival international de Forest (organisé par le Théâtre national de Grèce du Nord) et est rédacteur en chef de Critical Stages/ Scènes critiques, la revue de l’Association internationale des critiques de théâtre.