{"id":415,"date":"2016-03-18T18:28:26","date_gmt":"2016-03-18T18:28:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/?p=415"},"modified":"2022-05-22T11:06:33","modified_gmt":"2022-05-22T11:06:33","slug":"le-theatre-de-la-cruaute-comique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/le-theatre-de-la-cruaute-comique\/","title":{"rendered":"Le th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 comique"},"content":{"rendered":"<p><strong>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon<\/strong><a href=\"#end1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-7\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2016\/03\/Guillon-300x254.jpg\" alt=\"Guillon\" width=\"300\" height=\"254\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2016\/03\/Guillon-300x254.jpg 300w, https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2016\/03\/Guillon-768x649.jpg 768w, https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2016\/03\/Guillon.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p><em>L&#8217;atelier volant<\/em> de Val\u00e8re Novarina, mise en sc\u00e8ne de l&#8217;auteur, du 6 septembre au 6 octobre 2012 au Th\u00e9\u00e2tre du Rond Point, \u00e0 Paris. Suivie d&#8217;une tourn\u00e9e nationale durant toute la saison 2012\/2013. &#8211; Le texte de la pi\u00e8ce est publi\u00e9 aux \u00c9ditions P.O.L.<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois Val\u00e8re Novarina met en sc\u00e8ne sa premi\u00e8re pi\u00e8ce <em>L&#8217;atelier volant<\/em>, \u00e9crite en 1971 et cr\u00e9\u00e9e en 1974 par Jean-Pierre Sarrazac. 40 ans apr\u00e8s cette pi\u00e8ce n&#8217;a non seulement pris aucune ride mais semble avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9crite hier.<\/p>\n<p><em>L&#8217;atelier volant<\/em> montrant l&#8217;entreprise dans l&#8217;engrenage des lois du march\u00e9, du capitalisme moderne, lue \u00e0 l&#8217;\u00e9poque comme une pi\u00e8ce sur la lutte des classes, consid\u00e9r\u00e9e comme dangereusement politique, a \u00e9t\u00e9 interdite de radiodiffusion le 22 avril 1972 \u00e0 la veille d&#8217;un important r\u00e9f\u00e9rendum.<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui le monde qu&#8217;elle met en sc\u00e8ne \u00ab n&#8217;a pas chang\u00e9 mais simplement empir\u00e9 \u00bb dit Novarina. Les mutations de la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9crite dans <em>L&#8217;atelier<\/em> volant, doubl\u00e9es d&#8217;une m\u00e9canisation du langage, s&#8217;op\u00e8rent aujourd&#8217;hui dans un perpetuum mobile devant nous. En rappelant \u00e0 la vie cette pi\u00e8ce Val\u00e8re Novarina une fois de plus nous fascine par son art d&#8217;orchestrer et de tracer dans l&#8217;espace les mouvements, les rythmes, les pulsations de son texte incarn\u00e9 avec brio par ses acteurs, acrobates de la parole.<\/p>\n<p><em>L&#8217;atelier volant<\/em>, pi\u00e8ce fondatrice du th\u00e9\u00e2tre de Val\u00e8re Novarina, de structure plus classique que ses textes post\u00e9rieurs : situations concr\u00e8tes, lieux d&#8217;action, personnages, s&#8217;articule sur le conflit entre un trio patronal : Monsieur Boucot, sa femme Madame Bouche, le docteur et les cinq employ\u00e9s sans identit\u00e9 pr\u00e9cise, trois hommes, A, B, C et deux femmes D, E. Pas de r\u00e9alisme ni de r\u00e9f\u00e9rence historique, la pi\u00e8ce est une m\u00e9taphore car sous le conflit apparent identifi\u00e9 dans les ann\u00e9es 1970 \u00e0 la lutte des classes, transpara\u00eet et se fait entendre la lutte des langages, cette forme de domination beaucoup plus manifeste, omnipr\u00e9sente aujourd&#8217;hui. Le langage, les \u00e9l\u00e9ments du langage, les mots qui sournoisement agissent sur nous \u00ab nous d\u00e9vorent \u00bb, tel un corps animal.<\/p>\n<figure id=\"attachment_416\" aria-describedby=\"caption-attachment-416\" style=\"width: 700px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-416\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2016\/03\/1308980124.jpg\" alt=\"Les acteurs de L\u2019atelier volant Olivier Martin Salvan, Myrto Porcopiou, Richard Pierre, Nicolas Struve, Dominique Parent, Ren\u00e9 Turquois. \u00a9 Giovanni Cittadini Cesi\" width=\"700\" height=\"466\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2016\/03\/1308980124.jpg 800w, https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2016\/03\/1308980124-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2016\/03\/1308980124-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-416\" class=\"wp-caption-text\">Les acteurs de L\u2019atelier volant Olivier Martin Salvan, Myrto Porcopiou, Richard Pierre, Nicolas Struve, Dominique Parent, Ren\u00e9 Turquois. \u00a9 Giovanni Cittadini Cesi<\/figcaption><\/figure>\n<p>Car d\u00e8s sa premi\u00e8re pi\u00e8ce, au l\u00e9ger parfum brechtien, contenant en germes tous les th\u00e8mes r\u00e9currents de l&#8217;\u0153uvre de Novarina, entre en sc\u00e8ne l&#8217;acteur essentiel de ce th\u00e9\u00e2tre : le verbe vivant, la parole agissante, cette force invisible dont les acteurs sont les r\u00e9v\u00e9lateurs.<\/p>\n<p>Val\u00e8re Novarina aborde aujourd&#8217;hui <em>L&#8217;atelier volant<\/em> depuis son exp\u00e9rience de 40 ans d&#8217;\u00e9criture et presque autant de pratique sc\u00e9nique, avec des acteurs rompus \u00e0 l&#8217;exercice de la langue novarinienne et de ses d\u00e9ploiements dans l&#8217;espace. Il inscrit sa mise en sc\u00e8ne en ab\u00eeme de la mati\u00e8re verbale, rythmique, physique, corporelle, picturale, sculpturale et musicale de son \u0153uvre.<\/p>\n<p>Aucune modification dans le texte, juste quelques coupes finement op\u00e9r\u00e9es. L&#8217;espace s&#8217;avoue comme celui du th\u00e9\u00e2tre, du jeu. Au fond un grand rideau couvert de signes non figuratifs qui s&#8217;ouvrant au milieu, laisse passer un chariot carr\u00e9. Les \u00e9l\u00e9ments mobiles d\u00e9plac\u00e9s, manipul\u00e9s par les acteurs et les techniciens, trois meubles rectangulaires peints en bleu, de hauteurs diff\u00e9rentes, \u00e0 usage multiple, des bo\u00eetes \u00e0 pans d\u00e9montables, cr\u00e9ent des lieux, d\u00e9limitent les zones du jeu.<\/p>\n<p>Les costumes personnalis\u00e9s du trio patronal : Monsieur Boucot, pantalon, gilet, Madame Bouche en robe moulante bleue avec un grand volant en bas, le docteur, chemise, pantalon, contrastent avec les combinaisons gris beige un peu bouffantes couvrant les corps, uniformes, d\u00e9personnalisant le groupe d&#8217;employ\u00e9s. Ils fabriquent des objets ind\u00e9finissables dans un rythme qui s&#8217;acc\u00e9l\u00e8re de plus en plus.<\/p>\n<p>En quelques traits Val\u00e8re Novarina croque les m\u00e9canismes de l&#8217;entreprise : la production soumise \u00e0 la loi du march\u00e9, l&#8217;organisation du travail, l&#8217;imp\u00e9ratif de la rentabilit\u00e9, les rapports de forces, de domination. Une petite soci\u00e9t\u00e9 en mouvement permanent r\u00e9gie par les lois du march\u00e9 et les forces du discours qui manipule, soumet, hypnotise, prive de parole la masse laborieuse. Ainsi le discours du groupe patronal, de plus en plus rapide, autoritaire, truff\u00e9 du nouveau jargon du marketing, d&#8217;autant plus puissant qu&#8217;incompr\u00e9hensible aux employ\u00e9s, auquel leur parole d\u00e9munie tente de faire face.<\/p>\n<p>Novarina trace dans l&#8217;espace cette lutte des langages, affrontement des discours en les situant \u00e0 des hauteurs diff\u00e9rentes sur les \u00e9l\u00e9ments sc\u00e9niques et en les faisant s&#8217;incarner dans les corps et les mouvements des acteurs. Il y a \u00e0 la fois de la cruaut\u00e9 et du comique dans ces affrontements. Ainsi dans la derni\u00e8re sc\u00e8ne le discours maladroit de l&#8217;employ\u00e9 A hiss\u00e9 tout en haut d&#8217;un mat, haranguant ses camarades : \u00ab La vie est mal organis\u00e9e. R\u00e9clamons la fin des manigances tout de suite \u00bb \u2026 d\u00e9samorc\u00e9 par le langage \u00ab sup\u00e9rieur \u00bb, ironique des patrons, se d\u00e9sarticule, s&#8217;\u00e9touffe et le malheureux Diog\u00e8ne humili\u00e9 est renvoy\u00e9 \u00e0 son tonneau.<\/p>\n<p>Avec un humour tr\u00e8s fin Novarina joue avec les signes et les symboles (drapeau rouge, bo\u00eetes rouges, rose\u2026) \u00e9voquant les luttes politiques et sociales.<\/p>\n<p>La musique de Christian Paccoud intervient de temps \u00e0 autre, telle une voix, mais n&#8217;accompagne pas le ch\u0153ur a cappella, un peu d\u00e9glingu\u00e9, des employ\u00e9s.<\/p>\n<p>Les huit acteurs, virtuoses du langage novarinnien, agis, habit\u00e9s par l&#8217;\u00e9nergie de la parole, r\u00e9v\u00e8lent le mouvement de la pens\u00e9e dans son action physique, voire physiologique, du corps parlant.<\/p>\n<p>Une pi\u00e8ce visionnaire sur ce que nous vivons aujourd&#8217;hui.<\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-7\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2016\/03\/Guillon-150x150.jpg\" alt=\"Guillon\" width=\"150\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2016\/03\/Guillon-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2016\/03\/Guillon-270x270.jpg 270w, https:\/\/www.critical-stages.org\/7\/wp-content\/uploads\/sites\/9\/2016\/03\/Guillon-230x230.jpg 230w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><br \/>\n<a name=\"end1\"><\/a>[1] <strong>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon<\/strong> est critique dramatique et essayiste, sp\u00e9cialis\u00e9e dans le th\u00e9\u00e2tre contemporain et pr\u00e9sidente de \u00ab Hispanit\u00e9 Explorations \u00bb, \u00c9changes franco-hispaniques des dramaturgies contemporaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2012 Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon[1] L&#8217;atelier volant de Val\u00e8re Novarina, mise en sc\u00e8ne de l&#8217;auteur, du 6 septembre au 6 octobre 2012 au Th\u00e9\u00e2tre du Rond Point, \u00e0 Paris. 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