{"id":233,"date":"2016-03-02T15:22:22","date_gmt":"2016-03-02T15:22:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/?p=233"},"modified":"2022-05-29T08:39:38","modified_gmt":"2022-05-29T08:39:38","slug":"lettres-damour-a-staline-rencontre-fantasmee-entre-lartiste-et-son-bourreau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/lettres-damour-a-staline-rencontre-fantasmee-entre-lartiste-et-son-bourreau\/","title":{"rendered":"Lettres d&#8217;amour \u00e0 Staline;  Rencontre fantasm\u00e9e entre l&#8217;artiste et son bourreau"},"content":{"rendered":"<p><strong>Alvina Ruprecht<\/strong><a href=\"#end1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-235\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1336489735.png\" alt=\"1336489735\" width=\"270\" height=\"180\" \/><\/p>\n<p><em>Lettres d\u2019amour \u00e0 Staline<\/em> de Juan Mayorga, mise en sc\u00e8ne Jorge Lavelli, texte fran\u00e7ais de Jorge Lavelli et Dominique Poulange, sc\u00e9nographie Graciela Galan et Jorge Lavelli, lumi\u00e8res G\u00e9rard Monin et Jorge Lavelli, costumes Graciela Galan. Une production de Le M\u00e9chant Th\u00e9\u00e2tre avec le soutien de la Drac Ile de France, en cor\u00e9alisation avec le Th\u00e9\u00e2tre de la Temp\u00eate et remerciements du Minist\u00e8re de la Culture d\u2019Espagne. Present\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre de la Temp\u00eate (la Cartoucherie) , Paris, du 27 avril au 29 mai, 2011.<\/p>\n<figure id=\"attachment_234\" aria-describedby=\"caption-attachment-234\" style=\"width: 400px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-234\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1225122120.w450-h366.png\" alt=\"Lettres d\u2019amour \u00e0 Staline de Juan Mayorga, mise en sc\u00e8ne Jorge Lavelli G\u00e9rard Lartigau (Stalin), Luc-Antoine Diquero (Bulgakov) and Marie-Christine Letort (Mrs. Bulgakov) in a rehearsal photo from April 2011\" width=\"400\" height=\"265\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1225122120.w450-h366.png 400w, https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1225122120.w450-h366-300x199.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-234\" class=\"wp-caption-text\">Lettres d\u2019amour \u00e0 Staline de Juan Mayorga, mise en sc\u00e8ne Jorge Lavelli G\u00e9rard Lartigau (Stalin), Luc-Antoine Diquero (Bulgakov) and Marie-Christine Letort (Mrs. Bulgakov) in a rehearsal photo from April 2011<\/figcaption><\/figure>\n<p>Une sc\u00e8ne remplie de mobilier lourd nous accueille : des tables, des chaises, des divans, un lit et des biblioth\u00e8ques vides align\u00e9s comme des sentinelles. Ces objets enferment, voire \u00e9touffent l\u2019homme pench\u00e9 sur sa table d\u2019\u00e9criture en train de r\u00e9diger \u00e0 un rythme fr\u00e9n\u00e9tique. Des miroirs encastr\u00e9s dans des placards renvoient \u00e0 l\u2019\u00e9crivain l\u2019image de sa propre d\u00e9ch\u00e9ance, tout en nourrissant sa panique et son besoin de sortir de cette exclusion qui est en train de tuer son \u00e2me d\u2019artiste. D\u00e9j\u00e0 le dispositif sc\u00e9nique construit avec beaucoup d\u2019efficacit\u00e9 un lieu clos sombre qui incarne le monde int\u00e9rieur d\u2019un cr\u00e9ateur frapp\u00e9 par l\u2019interdiction de l\u2019\u00e9tat stalinien et annonce la nature obsessionnelle d\u2019un texte qui fouille impitoyablement la psych\u00e9 d\u2019un homme que l\u2019\u00e9tat condamne \u00e0 l\u2019inexistence.<\/p>\n<p>La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019histoire est tr\u00e8s claire. Boulgakov, auteur dramatique connu hors de son pays surtout pour son roman <em>Le Ma\u00eetre et Margarita<\/em>, a \u00e9crit des lettres \u00e0 Staline entre 1929 et 1938. Il demande tr\u00e8s respectueusement qu\u2019on lui explique la raison de la censure de son \u0153uvre qui a transform\u00e9 l\u2019auteur en paria social. Et\u2026puisqu\u2019il ne sera plus jou\u00e9, il voudrait qu\u2019on lui accorde au moins un poste subalterne dans le th\u00e9\u00e2tre de Stanislavski ou qu\u2019il obtienne l\u2019autorisation de quitter le pays, comme c\u2019\u00e9tait le cas d\u2019Evgueni Zamiatine, autre auteur interdit mais qui a pu partir en 1931 sans perdre son passeport russe. Zamiatine est mort \u00e0 Paris en 1937.<\/p>\n<p>Boulgakov n\u2019a jamais obtenu cette autorisation. Il a m\u00eame \u00e9t\u00e9 la victime de jeux quasi sadiques de la part des autorit\u00e9s afin de faire croire que son probl\u00e8me \u00e9tait sur le point de se r\u00e9gler, pour mieux torturer l\u2019\u00e9crivain. D\u2019ailleurs le nom de Zamiatine revient comme un leitmotiv dans le texte, mod\u00e8le d\u2019une sortie possible que le tyran fait miroiter pour mieux faire souffrir l\u2019auteur.<\/p>\n<p>Staline, qui enfin, semble r\u00e9pondre \u00e0 ses lettres apr\u00e8s des mois de silence. Malheureusement, la conversation est coup\u00e9e au moment o\u00f9 le dictateur s\u2019appr\u00eate \u00e0 fixer un rendez-vous avec Boulgakov pour, semble-t-il, parler d\u2019un poste au th\u00e9\u00e2tre Stanislavski. Jeu cruel du dictateur qui provoque la col\u00e8re et la frustration chez l\u2019\u00e9crivain. Et, voil\u00e0 le d\u00e9but d\u2019une attente obsessionnelle o\u00f9 l\u2019auteur retourne la conversation cent fois dans sa t\u00e8te, et imagine les suites, car il est convaincu que Staline va le rappeler. La pi\u00e8ce se constitue \u00e0 partir de ce sc\u00e9nario possible, projet\u00e9 par le personnage qui ne supporte plus le silence de son interlocuteur.<\/p>\n<p>Jorge Lavelli , avec \u00e9norm\u00e9ment de <em>finesse<\/em>, insiste sur une mise en abyme qui projette l\u2019inconscient troubl\u00e9 du personnage principal. Dans un premier temps, sa femme, Boulgakova, se transforme en \u00ab Staline \u00bb et recr\u00e9e le dialogue que l\u2019artiste aurait souhait\u00e9 avoir avec son bourreau. Les lumi\u00e8res fortes \u00e9voquent une ambiance d\u2019interrogatoire alors que le jeu de Marie-Christine Letort , hyperth\u00e9\u00e2tral, hyperactif, hyper\u00e9motif, nous transporte dans un monde issu de l\u2019 imaginaire d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de Boulgakov, obs\u00e9d\u00e9 par le d\u00e9sir de confronter celui qu\u2019il n\u2019arrive pas \u00e0 rejoindre en personne. Cet premier dialogue \u00ab jou\u00e9 \u00bb par sa femme est dure car les r\u00e9ponses de celle-ci en \u00ab Staline \u00bb ob\u00e9issent \u00e0 la logique impeccable de la r\u00e9volution et contredisent les besoins du cr\u00e9ateur. S\u2019ensuit un dialogue des sourds ou nous sentons d\u00e9j\u00e0 que les \u2018arguments\u2019 de Staline annoncent la logique de celui qui est pr\u00eat \u00e0 sacrifier l\u2019individu pour maintenir le pouvoir, et que le fantasme th\u00e9\u00e2tral est tellement puissant que m\u00eame la femme pourrait \u00eatre un produit de l\u2019imaginaire tortur\u00e9 de l\u2019artiste.<\/p>\n<p>Toutefois, \u00e0 partir du coup de t\u00e9l\u00e9phone avort\u00e9, le dialogue se transforme. L\u2019artiste lui-m\u00eame imagine un robot cauchemardesque ressemble \u00e0 Staline, qui envahit la sc\u00e8ne et incarne l\u2019intransigeance , la cruaut\u00e9 de son r\u00e9gime. La confrontation finit par d\u00e9molir le po\u00e8te. D\u00e9sormais, le jeu s\u2019inscrit dans une deuxi\u00e8me mise en abyme qui confirme le martyr de l\u2019auteur. Le robot reprend le discours de \u00ab Staline \u00bb, jou\u00e9e par la femme, tout en raffinant la torture psychologique, en feignant la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 du dictateur pour mieux d\u00e9stabiliser sa victime.<\/p>\n<p>La logique implacable du pouvoir totalitaire incarn\u00e9e par la figure moustachue d\u2019une masculinit\u00e9 \u00e9nergique robotis\u00e9e, se heurte parfois aux hurlements quais hyst\u00e9riques de la Boulgakova qui interviennent d\u2019une mani\u00e8re aussi \u00e9nergique pour d\u00e9fendre son mari. Entre ces deux forces vitales qui incarnent l\u2019amour passion et la passion du pouvoir, se retrouve l\u2019artiste, d\u00e9chir\u00e9, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, r\u00e9duit au silence, incapable de se faire entendre par ceux qui se disputent ce qui reste de l\u2019artiste\u2026des vautours du syst\u00e8me enferm\u00e9s dans leurs propres discours, leurs propres \u00e9nergies, leurs propres jeux. La violence, l\u2019agression et enfin le silence mettent fin \u00e0 un dialogue qui n\u2019a jamais r\u00e9ellement eu lieu.<\/p>\n<p>Il est \u00e9vident que Jorge Lavelli a insist\u00e9 sur les tonalit\u00e9s, les d\u00e9bits, les rythmes, toute une orchestration des voix et des corps pour mieux diversifier un texte d\u2019apparence r\u00e9p\u00e9titif et statique. Il a ainsi clarifi\u00e9 le sens th\u00e9\u00e2tral de ce discours que le dictateur manie comme une arme mortelle. Le travail de Lavelli a bien saisi le propos de Mayorga qui veut nous faire comprendre que l\u2019oppression passe autant par un contenu que par une forme d\u2019\u00e9nonciation que l\u2019acte th\u00e9\u00e2trale surtout est apte \u00e0 repr\u00e9senter.<\/p>\n<p>On aurait pu couper certains \u00e9changes, surtout aux moments o\u00f9 les intentions \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 \u00e9videntes et o\u00f9 les r\u00e9p\u00e9titions avaient tendance \u00e0 faire ralentir l\u2019\u00e9nergie sc\u00e9nique, surtout vers la fin. Nous \u00e9tions malgr\u00e9 tout, captiv\u00e9e par ce dialogue cruel, quasi insupportable, men\u00e9 autant par les corps et que par les voix. Mayorga et Lavelli ont bien cern\u00e9 la vie de Boulgakov mais ils ont aussi cern\u00e9 une profonde angoisse humaine qui ne cesse de se faire entendre dans tous les coins du globe actuellement. L\u2019\u0153uvre de Juan Mayorga est d\u2019une tr\u00e8s grande importance et Lavelli porte la voix de l\u2019auteur d\u2019une mani\u00e8re magistrale.<\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-235\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1336489735-150x150.png\" alt=\"1336489735\" width=\"150\" height=\"150\" \/><br \/>\n<a name=\"end1\"><\/a>[1] <strong>Alvina Ruprecht<\/strong> est professeur \u00e9m\u00e9rite de l&#8217;Universit\u00e9 Carleton et actuellement professeur adjoint au programme d&#8217;\u00e9tudes th\u00e9\u00e2trales de l&#8217;Universit\u00e9 d&#8217;Ottawa. Elle est critique de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 la Radio nationale du Canada (services anglais et fran\u00e7ais), et membre co-fondateur de l&#8217;Association r\u00e9gionale des critiques de th\u00e9\u00e2tre de la Cara\u00efbe. \u00c0 part ses recherches et ses nombreuses publications universitaires, elle contribue \u00e0 diff\u00e9rents sites de critique th\u00e9\u00e2trale dont <a href=\"http:\/\/www.madinin-art.net\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">www.madinin-art.net<\/a> (Martinique) et\u00a0<a href=\"http:\/\/www.theatredublog.unblog.fr\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">www.theatredublog.unblog.fr<\/a> (Paris),\u00a0<a href=\"http:\/\/www.scenechanges.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">www.scenechanges.com<\/a> (Toronto) et\u00a0<a href=\"http:\/\/www.capitalcriticscircle.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">www.capitalcriticscircle.com<\/a> (Ottawa).<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2011 Alvina Ruprecht<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alvina Ruprecht[1] Lettres d\u2019amour \u00e0 Staline de Juan Mayorga, mise en sc\u00e8ne Jorge Lavelli, texte fran\u00e7ais de Jorge Lavelli et Dominique Poulange, sc\u00e9nographie Graciela Galan et Jorge Lavelli, lumi\u00e8res G\u00e9rard Monin et Jorge Lavelli, costumes Graciela Galan. 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