{"id":199,"date":"2016-03-01T18:28:57","date_gmt":"2016-03-01T18:28:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/?p=199"},"modified":"2023-03-20T21:47:54","modified_gmt":"2023-03-20T21:47:54","slug":"sophocle-avec-ou-sans-bertrand-cantat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/sophocle-avec-ou-sans-bertrand-cantat\/","title":{"rendered":"Sophocle, avec ou sans Bertrand Cantat"},"content":{"rendered":"<p><strong>Louise Vigeant<\/strong><a href=\"#end1\">*<\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-200\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1286671885-243x300.jpg\" alt=\"1286671885\" width=\"243\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1286671885-243x300.jpg 243w, https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1286671885.jpg 649w\" sizes=\"auto, (max-width: 243px) 100vw, 243px\" \/><\/p>\n<p><em>Abstract<\/em><\/p>\n<p><em>When it was announced that the singer Bertrand Cantat \u2013 who was sentenced for the death of Marie Trintignant in 2004 but is now living freely in France \u2013 would participate in Wajdi Mouawad\u2019s trilogy of Sophocle in Montreal, there was a strong outcry. How could the public be invited to applaud a murderer? This article raises questions around that \u201caffair\u201d: is WM offering \u201credemption\u201d to BC, in a Christian sense? What is rehabilitation for an artist? Is it not indecent to ask a man who killed his lover to be the chorus in Greek tragedies where women are victims of violence? Are we facing here a moral or an artistic question? What is the role of theatre here?<\/em><\/p>\n<p>En conf\u00e9rence de presse \u00e0 Montr\u00e9al, le 4 avril 2011, Lorraine Pintal, la directrice du Th\u00e9\u00e2tre du Nouveau Monde, annonce sa saison 2011-2012, dont un projet hors norme, une trilogie de pi\u00e8ces de Sophocle mont\u00e9es par Wajdi Mouawad, intitul\u00e9e <em>Des femmes<\/em> : Les <em>Trachiniennes<\/em>, <em>Antigone <\/em>et <em>\u00c9lectre<\/em>. \u00c0 sa grande surprise, l\u2019int\u00e9r\u00eat pour le projet est \u00e9vacu\u00e9 alors que plusieurs retiennent surtout le fait que le metteur en sc\u00e8ne a demand\u00e9 \u00e0 Bertrand Cantat de non seulement \u00e9crire la musique du spectacle mais aussi de l\u2019interpr\u00e9ter sur sc\u00e8ne. Un toll\u00e9 suivra l\u2019annonce du spectacle, pr\u00e9vu en mai 2012.<\/p>\n<p>En 2004, en Lituanie, Bertrand Cantat a \u00e9t\u00e9 reconnu coupable d\u2019homicide involontaire pour avoir frapp\u00e9 mortellement (en 2003) sa compagne Marie Trintignant et condamn\u00e9 \u00e0 huit ans de prison. Apr\u00e8s avoir purg\u00e9 sa peine, il a \u00e9t\u00e9 rel\u00e2ch\u00e9 en 2007 et vit librement en France depuis. Comment pouvait-on associer un homme qui a tu\u00e9 une femme \u00e0 des trag\u00e9dies dont les h\u00e9ro\u00efnes sont des femmes ? On y a vu une insulte \u00e0 la m\u00e9moire de la victime ; on a parl\u00e9 d\u2019ind\u00e9cence. On a demand\u00e9 le retrait de Bertrand Cantat du projet.<\/p>\n<p>Lorraine Pintal a soutenu le choix de Wajdi Mouawad \u00e9voquant la libert\u00e9 de l\u2019artiste. Pour plusieurs, la discussion s\u2019arr\u00eate d\u2019ailleurs l\u00e0. Mais la directrice avouera plus tard avoir mal \u00e9valu\u00e9 l\u2019effet dans la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise de la pr\u00e9sence de Bertrand Cantat dans un spectacle. Quand la d\u00e9cision du gouvernement canadien de d\u00e9clarer Bertrand Cantat <em>persona non grata<\/em> parce que dix ans ne s\u2019\u00e9taient pas encore \u00e9coul\u00e9s depuis sa condamnation, condition avant d\u2019admettre un ex-d\u00e9tenu au pays, comme le stipule la loi<a href=\"#end2\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, le Th\u00e9\u00e2tre du Nouveau Monde et Wajdi Mouawad se sont pli\u00e9s, bien entendu, \u00e0 la d\u00e9cision. Avouons cependant que, d\u2019une certaine mani\u00e8re, cela a r\u00e9gl\u00e9 l\u2019affaire \u00e0 leur place\u2026<\/p>\n<p>L\u2019objectif, ici, n\u2019est pas de faire une critique du spectacle \u2013 je ne l\u2019ai pas encore vu \u2013 ni de refaire la chronologie des \u00e9v\u00e9nements. Rappelons seulement que la cr\u00e9ation a eu lieu le 28 juin \u00e0 Cenon, en p\u00e9riph\u00e9rie de Bordeaux, et que, depuis, le spectacle a \u00e9t\u00e9 jou\u00e9 ici, interdit l\u00e0. \u00c0 Avignon, le spectacle a eu lieu, mais sans Bertrand Cantat, qui avait d\u00e9cid\u00e9 par pudeur et par respect pour Jean-Louis Trintignant, le p\u00e8re de la d\u00e9funte, aussi pr\u00e9sent au festival, de ne pas monter sur sc\u00e8ne. \u00c0 plusieurs endroits, la pr\u00e9sence de Bertrand Cantat a suscit\u00e9 commentaires, \u00e9mois, voire condamnations. Ailleurs, peu de r\u00e9actions ! Comment comprendre cette situation ? Que s\u2019est-il pass\u00e9 au Qu\u00e9bec ? Qu\u2019est-ce qui a pos\u00e9 probl\u00e8me ? Sur quel plan situer la discussion ? L\u2019ampleur qu\u2019a prise cette \u00ab affaire \u00bb au Qu\u00e9bec provoque la r\u00e9flexion : la situation ne concerne-t-elle que la libert\u00e9 d\u2019expression de l\u2019artiste ? Y a-t-il ind\u00e9cence \u00e0 puiser dans la vie d\u2019un homme pour qu\u2019\u00e9clatent les \u00e9motions ? N\u2019est-ce pas \u00e7a faire de l\u2019art ? Finalement, cette \u00ab affaire \u00bb n\u2019interroge-t-elle pas le r\u00f4le m\u00eame du th\u00e9\u00e2tre dans notre soci\u00e9t\u00e9 ?<\/p>\n<p>De quoi parlons-nous ? D\u2019un malaise. Celui de se voir imposer d\u2019applaudir le travail d\u2019un artiste qui soit aussi un meurtrier. On entendra dire que Wajdi Mouawad a voulu offrir \u00e0 Bertrand Cantat la possibilit\u00e9 de se racheter \u2013 sa participation au spectacle jouant le r\u00f4le d\u2019une sorte de r\u00e9demption \u2013 et qu\u2019en agissant ainsi le metteur en sc\u00e8ne <em>impose<\/em> au spectateur le pardon de la faute. \u00c9trangement, dans une sorte de glissement difficilement contr\u00f4lable, la discussion ne s\u2019est pas faite autour de la cr\u00e9ation artistique mais bien sur le plan moral. On a vu en Bertrand Cantat, d\u2019abord et avant tout, le responsable de la mort d\u2019une femme. Au Qu\u00e9bec, le souvenir est encore vif de la tuerie survenue \u00e0 l\u2019\u00c9cole Polytechnique en 1989 alors que quatorze jeunes femmes ont \u00e9t\u00e9 cribl\u00e9es de balles par un homme qui, avant de se tuer lui-m\u00eame, a sp\u00e9cifiquement dit agir contre des \u00ab f\u00e9ministes \u00bb<a href=\"#end3\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. Le d\u00e9bat donc a port\u00e9 sur la \u00ab d\u00e9cence \u00bb de la d\u00e9marche. Comment pouvait-on inviter des spectateurs \u00e0 applaudir \u00e0 la fin d\u2019un spectacle quand, sur sc\u00e8ne, se tiendrait un homme qui a battu \u00e0 mort sa femme ? Plusieurs se sont dit incapables de dissocier l\u2019homme de son geste. Toutefois, comme cet homme est un musicien, d\u2019aucuns ont aussi \u00e9voqu\u00e9 la libert\u00e9 d\u2019expression et d\u2019abord celle du metteur en sc\u00e8ne qui l\u2019a choisi pour participer \u00e0 son spectacle. Les r\u00e9actions n\u00e9gatives ont fus\u00e9. On a parl\u00e9 de banalisation de la violence, d\u2019aveuglement, du risque de voyeurisme ; plus perfidement, certains flaireront m\u00eame un certain mercantilisme chez le metteur en sc\u00e8ne\u2026<\/p>\n<p>Dans une entrevue accord\u00e9e sur les ondes de Radio-Canada \u00e0 la journaliste Anne-Marie Dussault, deux semaines apr\u00e8s la lev\u00e9e de boucliers<a href=\"#end4\"><sup>[3]<\/sup><\/a>, Wajdi Mouawad a associ\u00e9 cette attitude \u00e0 un choix moral. Selon lui, en refusant \u00e0 Bertrand Cantat le droit de monter sur sc\u00e8ne, les gens donneraient plus d\u2019importance au symbole qu\u2019\u00e0 la justice. Parce que Bertrand Cantat est devenu le symbole de la violence faite aux femmes (ce que son statut de vedette a aiguillonn\u00e9, sans compter celui de sa victime), il ne doit pas, ne peut pas monter sur une sc\u00e8ne. Par contre, si on se place du c\u00f4t\u00e9 de la justice, comme Bertrand Cantat a purg\u00e9 sa peine pour le crime qu\u2019il a commis, on doit accepter que la m\u00eame justice qui l\u2019a condamn\u00e9 l\u2019ait lib\u00e9r\u00e9. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il se situe. Pour reprendre les mots de Wajdi Mouawad : \u00ab Si on n\u2019est pas pour la peine de mort, on doit \u00eatre pour la peine de vie \u00bb. Le metteur en sc\u00e8ne pense qu\u2019emp\u00eacher Bertrand Cantat de reprendre son travail \u2013 en l\u2019occurrence, faire de la musique \u2013, c\u2019est lui infliger une seconde peine. La justice ayant \u00e9t\u00e9 rendue, si nous la respections, nous devrions accepter ses d\u00e9cisions. Mais les d\u00e9tracteurs de r\u00e9pondre qu\u2019on lui souhaite de retrouver, en autant que cela soit possible, une vie normale\u2026 mais qu\u2019ils ne sont pas tenus de l\u2019applaudir\u2026 Et voil\u00e0 que c\u2019est le <em>symbole<\/em> Bertrand Cantat qui refait surface.<\/p>\n<p>Est-ce qu\u2019il fallait soulever la question de la r\u00e9habilitation ? Les comparaisons n\u2019ont pas manqu\u00e9 de fuser : un ex-d\u00e9tenu plombier peut retrouver son travail, qu\u2019en serait-il d\u2019un m\u00e9decin, \u00e0 qui on attribue le r\u00f4le de sauver des vies&#8230; et qu\u2019en est-il d\u2019un artiste ? A-t-il un statut \u00e0 part, sous pr\u00e9texte qu\u2019il s\u2019adresse \u00e0 la foule ? Oui, s\u00fbrement. Une personne publique a tout de m\u00eame plus d\u2019impact qu\u2019un travailleur de l\u2019ombre. Et l\u2019artiste est bien plac\u00e9 pour exprimer publiquement la d\u00e9tresse\u2026<\/p>\n<p>Offrir \u00e0 un homme \u00e0 tout jamais marqu\u00e9 par le geste brutal qui a occasionn\u00e9 la mort de celle qu\u2019il disait aimer d\u2019\u00eatre le ch\u0153ur dans une trag\u00e9die grecque portant sur la violence \u00e9tait pour Wajdi Mouawad un geste qui ne pouvait que contribuer \u00e0 la force d\u2019impact du spectacle et \u00e0 une sorte de r\u00e9conciliation. Voir un homme dont la vie a bascul\u00e9 \u00e0 la suite d\u2019une \u00ab erreur tragique \u00bb jouer un r\u00f4le aussi important allait susciter une r\u00e9flexion sur la place du tragique dans nos vies, priv\u00e9es et collectives. Il misait donc lui-m\u00eame sur le \u00ab personnage \u00bb\u2026 Il ne faut pas s\u2019\u00e9tonner alors que le public biffe lui aussi la distance entre le r\u00e9el et le fictif.<\/p>\n<p>Wajdi Mouawad a dit ne pas viser la r\u00e9demption de Bertrand Cantat en l\u2019invitant \u00e0 participer au spectacle. Toutefois, le mot vient forc\u00e9ment \u00e0 l\u2019esprit. Le metteur en sc\u00e8ne qu\u00e9b\u00e9cois offre au chanteur la possibilit\u00e9 d\u2019unir sa voix \u00e0 celle de Sophocle dans la d\u00e9nonciation de la violence. Il y a l\u00e0 une d\u00e9marche certainement r\u00e9demptrice. D\u2019ailleurs, pourquoi Bertrand Cantat a-t-il accept\u00e9 ? Je ne crois pas qu\u2019il voyait l\u00e0 une occasion de se racheter : il sait tr\u00e8s bien que cela est fondamentalement impossible. Wajdi Mouawad a demand\u00e9 \u00e0 un homme d\u00e9truit de participer \u00e0 l\u2019expression d\u2019une douleur infinie, un homme ayant connu la douleur, de surcro\u00eet par sa propre faute, un homme ayant connu une chute vertigineuse\u2026 comme bien des personnages de trag\u00e9dies grecques. Certes, dans ces circonstances, on peut penser que ses talents de musicien peuvent contribuer \u00e0 l\u2019expression de cette souffrance.<\/p>\n<p>Rappelons que nous tentons de comprendre pourquoi l\u2019annonce de la participation de Bernard Cantat \u00e0 un spectacle a soulev\u00e9 un tel toll\u00e9. Si la question n\u2019avait \u00e9t\u00e9 que de donner la possibilit\u00e9 \u00e0 un ex-d\u00e9tenu de renouer avec sa profession apr\u00e8s avoir purg\u00e9 sa peine, je ne crois pas que les r\u00e9actions auraient \u00e9t\u00e9 les m\u00eames. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que les pi\u00e8ces parlent de la violence et mettent en sc\u00e8ne principalement des femmes que la pol\u00e9mique s\u2019est d\u00e9clench\u00e9e. En effet, comme l\u2019invitation \u00e0 participer \u00e0 un spectacle th\u00e9\u00e2tral portait pr\u00e9cis\u00e9ment sur <em>ces<\/em> trag\u00e9dies de Sophocle, et non sur un quelconque autre texte dramatique<a href=\"#end5\"><sup>[4]<\/sup><\/a>, le rapprochement entre le pass\u00e9 r\u00e9cent de Bertrand Cantat et le contenu de l\u2019\u0153uvre ne s\u2019impose-t-il pas de lui-m\u00eame ?<\/p>\n<p>Wajdi Mouawad aurait-il tent\u00e9 de substituer au mythe antique l\u2019histoire d\u2019un homme d\u2019aujourd\u2019hui, pour susciter \u00ab crainte et piti\u00e9 \u00bb comme dans les temps anciens ? Selon la th\u00e9orie aristot\u00e9licienne de la catharsis, la terreur serait provoqu\u00e9e par le fait que le spectateur, se reconnaissant dans le personnage, peut craindre d\u2019un jour \u00eatre entra\u00een\u00e9 dans une pareille aventure, tandis que la piti\u00e9 serait engendr\u00e9e par le fait que le personnage, somme toute, n\u2019a pas m\u00e9rit\u00e9 son malheur. Va pour la crainte, mais la piti\u00e9 ? Il semble que certains en soient incapables. Mais voil\u00e0 justement peut-\u00eatre pourquoi il vaut la peine de soulever la question au th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>Depuis les existentialistes, l\u2019homme se fait dire qu\u2019il est responsable de lui-m\u00eame et du monde dans lequel il vit. Il doit donc consentir \u00e0 sa propre libert\u00e9 et l\u2019assumer. Or l\u2019homme libre peut devenir un homme coupable. Sur cette base, il ne peut s\u2019en prendre qu\u2019\u00e0 lui-m\u00eame pour ses fautes. Peut-\u00eatre avons-nous de la r\u00e9ticence \u00e0 accepter la pr\u00e9sence de Bertrand Cantat parce qu\u2019on le voit comme un homme ayant manqu\u00e9 \u00e0 son devoir d\u2019homme libre, donc responsable, et non comme un h\u00e9ros tragique qui se d\u00e9fend contre plus fort que lui ou contre qui soutient des positions aussi l\u00e9gitimes que les siennes. Bertrand Cantat n\u2019est pas vu comme un jouet du destin. Il est jug\u00e9 comme un homme ayant provoqu\u00e9 sa propre d\u00e9ch\u00e9ance. La question de la responsabilit\u00e9 est au c\u0153ur des trag\u00e9dies, il aurait peut-\u00eatre fallu attendre d\u2019entendre la voix de Sophocle avant de commencer la discussion\u2026<\/p>\n<p><strong>La trag\u00e9die aujourd\u2019hui<\/strong><\/p>\n<p>Nous n\u2019avons pas fini de discourir sur la trag\u00e9die et le tragique. Devant ce qui s\u2019est produit autour non pas de ce spectacle de Sophocle mais de l\u2019<em>annonce<\/em> d\u2019un spectacle \u00e0 venir, on peut se demander si le trouble caus\u00e9 par la pr\u00e9sence de Bertrand Cantat ne vient pas justement du fait que le public, aujourd\u2019hui, entretient un rapport fort diff\u00e9rent avec le th\u00e9\u00e2tre, et avec le tragique, que le public antique.<\/p>\n<p>Le renoncement \u00e0 l\u2019espoir \u2013 ou l\u2019acceptation du destin \u2013 fait partie de l\u2019essence m\u00eame de la trag\u00e9die. Aussi plusieurs penseurs croient-ils que la trag\u00e9die n\u2019est plus possible depuis le XVIIIe si\u00e8cle, soit depuis que les diff\u00e9rentes r\u00e9volutions \u2013 en premier lieu les am\u00e9ricaine (1677) et fran\u00e7aise (1789) \u2013 ont fait na\u00eetre l\u2019id\u00e9e de progr\u00e8s. D\u2019o\u00f9, tr\u00e8s souvent, la sensation d\u2019\u00e9tranget\u00e9 que ressent le spectateur contemporain devant les grandes pi\u00e8ces tragiques, qu\u2019elles soient antiques (Eschyle, Sophocle, Euripide), \u00e9lisab\u00e9thaines (Marlowe, Shakespeare) ou classiques (Racine, Corneille). L\u2019homme moderne, nourri de rationalisme, a voulu s\u2019affranchir non pas <em>des dieux<\/em> (car ceux-ci n\u2019ont que faire des hommes), mais <em>de Dieu,<\/em> celui que l\u2019on qualifie de mis\u00e9ricordieux et salvateur. Il n\u2019\u00e9crit donc plus de trag\u00e9dies\u2026 Beckett\u2026 peut-\u00eatre s\u2019en est le plus rapproch\u00e9, renouant avec cette id\u00e9e fondamentale de la trag\u00e9die \u00e0 savoir que l\u2019homme est parfaitement seul et ne doit rien attendre des dieux\u2026 ce qui ne veut pas dire qu\u2019ils n\u2019existent pas. L\u00e0-dessus l\u2019\u0153uvre de Beckett est parfaitement troublante car elle peut tout autant nourrir l\u2019espoir que le d\u00e9sespoir. Quand elle relance l\u2019espoir, on peut y voir la \u00ab preuve \u00bb de l\u2019existence de Dieu, mais comme le doute r\u00f4de toujours, on peut aussi y voir la \u00ab preuve \u00bb de l\u2019inexistence de Dieu. Mais voil\u00e0 que je m\u2019\u00e9gare\u2026<\/p>\n<p>Pourquoi parler de Bertrand Cantat comme s\u2019il \u00e9tait un personnage de ce spectacle alors qu\u2019il n\u2019en est qu\u2019un des artisans ? Peut-\u00eatre parce que le metteur en sc\u00e8ne lui a confi\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9mesur\u00e9, soit celui du ch\u0153ur \u2013 entit\u00e9 repr\u00e9sentant le peuple. Le ch\u0153ur, sorte de trait d\u2019union entre les personnages et le public, interroge le protagoniste au nom du peuple, jauge les raisons qui animent les uns et les autres, voire juge leurs actions. Wajdi Mouawad a dit avoir cherch\u00e9 l\u2019\u00e9quivalent contemporain de ce qui pouvait provoquer dans une foule une \u00ab vague \u00e9motive puissante \u00bb et l\u2019avoir trouv\u00e9 dans le spectacle rock. D\u2019o\u00f9 l\u2019invitation \u00e0 Bertrand Cantat. Mais, comme c\u2019est le ch\u0153ur, d\u2019une certaine mani\u00e8re, qui guide le spectateur dans sa lecture du spectacle et si \u00ab la pr\u00e9sence du ch\u0153ur signifie la possibilit\u00e9 et l\u2019importance de la communication entre le protagoniste et l\u2019ensemble social<a href=\"#end6\"><sup>[5]<\/sup><\/a>\u00bb, il peut \u00eatre emb\u00eatant de faire jouer ce r\u00f4le par un artiste qui a commis un crime\u2026<\/p>\n<p>Selon moi, une des raisons \u00e0 l\u2019origine de la controverse dont nous parlons r\u00e9side dans le fait que Wajdi Mouawad a voulu faire jouer \u00e0 son spectacle un r\u00f4le que le th\u00e9\u00e2tre aujourd\u2019hui n\u2019est plus en mesure d\u2019assumer. Il a dit vouloir remettre Sophocle au c\u0153ur de la Cit\u00e9, lui faire jouer un r\u00f4le \u00e9minemment politique. Sophocle montre des personnages qui agissent de fa\u00e7on h\u00e9ro\u00efque devant un choix difficile \u00e0 faire : pensons \u00e0 Antigone qui pr\u00e9f\u00e8re mourir plut\u00f4t que de laisser l\u2019\u00e2me de son fr\u00e8re d\u00e9funt errer \u00e0 jamais faute de rites fun\u00e9raires, alors que sa s\u0153ur, elle, choisit, certains diraient de mani\u00e8re plus \u00ab sage \u00bb, de se plier aux lois du plus fort, en l\u2019occurrence Cr\u00e9on, son oncle et roi, qui a pr\u00e9cis\u00e9ment interdit les rites en question sous pr\u00e9texte que Polynice avait mont\u00e9 ses arm\u00e9es contre sa ville. On parle alors de \u00ab justices ennemies \u00bb, chacune semblant irr\u00e9prochable, ou du moins justifi\u00e9e. Les trag\u00e9dies antiques, comme cette pi\u00e8ce o\u00f9 l\u2019on d\u00e9bat des lois divines et des lois des hommes, suscitent encore l\u2019int\u00e9r\u00eat puisqu\u2019elles soul\u00e8vent des questions touchant des sujets n\u00e9vralgiques de la vie en soci\u00e9t\u00e9 comme la justice. Autant Antigone est devenue le symbole par excellence de la r\u00e9volte des jeunes contre des lois jug\u00e9es iniques, autant on peut conclure que ce qui cause la perte de Cr\u00e9on \u2013 car non seulement Antigone meurt-elle mais aussi son amant H\u00e9mon et la m\u00e8re de celui-ci, Euridyce, le fils et l\u2019\u00e9pouse de Cr\u00e9on \u2013 c\u2019est son orgueil et son ent\u00eatement \u00e0 ne pas vouloir \u00e9couter la voix du ch\u0153ur qui lui pr\u00e9disait le malheur s\u2019il n\u2019\u00e9coutait pas la rumeur de la ville favorable \u00e0 Antigone. Le spectateur contemporain ne peut qu\u2019admirer le courage et la pugnacit\u00e9 d\u2019Antigone en m\u00eame temps qu\u2019il la prend en piti\u00e9. Par contre, contrairement au spectateur antique, il a certainement de la difficult\u00e9 \u00e0 vraiment <em>comprendre<\/em> son geste tellement il per\u00e7oit qu\u2019elle paie cher son attachement \u00e0 des valeurs que bien peu, aujourd\u2019hui, partagent, soit l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 une loi divine qui entra\u00eene la mort. Le spectateur peut aussi avoir piti\u00e9 de Cr\u00e9on, tout en reconnaissant sa part de responsabilit\u00e9 dans son malheur. Sophocle dit que le malheur vient de l\u2019homme. Bertrand Cantat l\u2019a v\u00e9cu.<\/p>\n<p>Finalement, les r\u00e9actions n\u00e9gatives (mais elles n\u2019\u00e9taient pas unanimes) laissent croire que le public n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eat \u00e0 voir sur sc\u00e8ne un homme meurtri plut\u00f4t qu\u2019un meurtrier. Wajdi Mouawad voudrait que le th\u00e9\u00e2tre ait encore le m\u00eame r\u00f4le qu\u2019en Gr\u00e8ce antique, qu\u2019il soit un lieu de r\u00e9flexion <em>pour tous<\/em><a href=\"#end7\"><sup>[6]<\/sup><\/a>, provoquant des r\u00e9actions devant des dilemmes autour de questions essentielles concernant la passion, le pouvoir, la violence, la justice, la vengeance. Toutefois, dans notre soci\u00e9t\u00e9, comme le th\u00e9\u00e2tre est associ\u00e9 le plus souvent \u00e0 un divertissement, il semble que le public ait plus de difficult\u00e9 \u00e0 aborder de front des questions aussi troublantes.<\/p>\n<hr>\n<p><b>Notes de fin<\/b><\/p>\n<p style=\"font-size:13px\">\n<a name=\"end2\"><\/a>[1] Ceci \u00e9tant dit, certains, dont Wajdi Mouawad lui-m\u00eame, n\u2019ont pas manqu\u00e9 de rappeler que des g\u00e9nocidaires rwandais se sont retrouv\u00e9s en sol canadien plut\u00f4t facilement\u2026<br \/>\n<a name=\"end3\"><\/a>[2] Il y a eu aussi, quelques ann\u00e9es plus tard, une autre tuerie, dans une autre institution scolaire, le Coll\u00e8ge Dawson.<br \/>\n<a name=\"end4\"><\/a>[3] Il a expliqu\u00e9 ce d\u00e9lai \u00e0 intervenir par le \u00ab bruit \u00bb des opinions qui aurait emp\u00each\u00e9 qu\u2019on entende sa voix. On peut entendre cet entretien sur le site de Radio-Canada : <a href=\"http:\/\/www.radio-canada.ca\/emissions\/24_heures_en_60_minutes\/2010-2011\/Entrevue.asp?idDoc=147859\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">http:\/\/www.radio-canada.ca\/emissions\/24_heures_en_60_minutes\/2010-2011\/Entrevue.asp?idDoc=147859<\/a><br \/>\n<a name=\"end5\"><\/a>[4] Bertrand Cantat avait d\u2019ailleurs particip\u00e9 \u00e0 un spectacle ant\u00e9rieur de Wajdi Mouawad, <em>Ciels<\/em>, sans que sa pr\u00e9sence ne soit critiqu\u00e9e.<br \/>\n<a name=\"end6\"><\/a>[5] Alexandre Lazarid\u00e8s, \u00ab Tragique et trag\u00e9die \u00bb, <em>Cahiers de th\u00e9\u00e2tre Jeu<\/em>, num\u00e9ro 68, 1993.3, p. 38. Cet article peut \u00eatre lu sur le site <a href=\"http:\/\/www.erudit.org\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">www.erudit.org<\/a>: <a href=\"http:\/\/www.erudit.org\/culture\/jeu1060667\/jeu1071473\/29264ac.pdf\">http:\/\/www.erudit.org\/culture\/jeu1060667\/jeu1071473\/29264ac.pdf<\/a><br \/>\n<a name=\"end7\"><\/a>[6] Le th\u00e9\u00e2tre \u00e9tait en Gr\u00e8ce antique un \u00ab service \u00bb public gratuit auquel toute la population assistait certains jours d\u00e9termin\u00e9s de l\u2019ann\u00e9e.<\/p>\n<hr>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-200\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1286671885-150x150.jpg\" alt=\"1286671885\" width=\"150\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1286671885-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1286671885-270x270.jpg 270w, https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1286671885-230x230.jpg 230w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><br \/>\n<a name=\"end1\"><\/a>*Docteur en s\u00e9miologie th\u00e9\u00e2trale, <strong>Louise Vigeant<\/strong> a \u00e9t\u00e9 professeure au Qu\u00e9bec de 1979 \u00e0 2011. Elle collabore r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0<em> Jeu<\/em>, revue de th\u00e9\u00e2tre dont elle a \u00e9t\u00e9 membre de la r\u00e9daction (puis r\u00e9dactrice en chef et directrice) de 1988 \u00e0 2003.Elle a publi\u00e9 de nombreux articles dans plusieurs revues ainsi que deux ouvrages : <em>La Lecture du spectacle th\u00e9\u00e2tral<\/em> (Mondia, 1989) et <em>Une \u00e9tude de \u00c0 toi, pour toujours, ta Marie-Lou<\/em> (Bor\u00e9al, 1998). De plus, elle a collabor\u00e9 \u00e0 des ouvrages collectifs : <em>Le Monde de Michel Tremblay<\/em> (\u00c9ditions Jeu et Lansmann 1993) et<em> Le Th\u00e9\u00e2tre qu\u00e9b\u00e9cois 1975-1995<\/em> (Fides, 2001). Elle a \u00e9galement con\u00e7u un CD-ROM intitul\u00e9 <em>L\u2019Histoire du th\u00e9\u00e2tre en Occident, de l\u2019Antiquit\u00e9 grecque au XVIIIe si\u00e8cle <\/em>(CCDMD) en 2006. Louise Vigeant, qui a aussi \u00e9t\u00e9 critique de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 la radio, a pr\u00e9sid\u00e9 l\u2019Association qu\u00e9b\u00e9coise des critiques de th\u00e9\u00e2tre de 1996 \u00e0 1999. De 2004 \u00e0 2007, elle a travaill\u00e9 \u00e0 la D\u00e9l\u00e9gation g\u00e9n\u00e9rale du Qu\u00e9bec \u00e0 Paris o\u00f9 elle \u00e9tait responsable de la Biblioth\u00e8que Gaston-Miron et o\u00f9 elle a fait partie de l\u2019\u00e9quipe qui a donn\u00e9 des stages d<em>\u2019Introduction \u00e0 la litt\u00e9rature et au cin\u00e9ma qu\u00e9b\u00e9cois<\/em> \u00e0 des professeurs fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2011 Louise Vigeant<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\"><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Louise Vigeant* Abstract When it was announced that the singer Bertrand Cantat \u2013 who was sentenced for the death of Marie Trintignant in 2004 but is now living freely in France \u2013 would participate in Wajdi Mouawad\u2019s trilogy of Sophocle<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":200,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-199","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-essays","","tg-column-two"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-content\/uploads\/sites\/7\/2016\/03\/1286671885.jpg","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p7j4p8-3d","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/199","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=199"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/199\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":797,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/199\/revisions\/797"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-json\/wp\/v2\/media\/200"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=199"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=199"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/5\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=199"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}