{"id":215,"date":"2016-02-24T16:44:13","date_gmt":"2016-02-24T16:44:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/?p=215"},"modified":"2022-05-29T09:00:49","modified_gmt":"2022-05-29T09:00:49","slug":"quelques-questions-sur-la-place-du-critique-dramatique-contemporain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/quelques-questions-sur-la-place-du-critique-dramatique-contemporain\/","title":{"rendered":"Quelques questions sur la place du critique dramatique contemporain"},"content":{"rendered":"<p><strong>Jean-Pierre Han<\/strong><a href=\"#end1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-216\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1102372490.png\" alt=\"1102372490\" width=\"260\" height=\"167\" \/><\/p>\n<p>\u00c0 lire et \u00e0 relire l\u2019intitul\u00e9 de la conf\u00e9rence dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit et redit l\u2019excellence, je ne puis que faire le constat qu\u2019au bout du compte ce n\u2019est rien moins que de l\u2019essence m\u00eame de la critique et de son d\u00e9veloppement temporel qu\u2019il nous faut rendre compte sous le concept d\u2019inter-critique. Je constate d\u2019ailleurs qu\u2019il aura fallu pas moins de trois pages \u2013 tout un programme parfaitement expos\u00e9 \u2013 pour nous expliquer ce que l\u2019on attendait de nous ! Je me sens d\u00e8s lors tout \u00e0 fait \u00e0 l\u2019aise pour \u00e9voquer seulement un ou deux points concernant la question, \u00e9tant donc certain qu\u2019ils finiront par entrer dans le fameux concept d\u2019inter-critique.<br \/>\nLa difficult\u00e9, je viens de l\u2019\u00e9voquer en passant, r\u00e9side dans le fait qu\u2019il nous faut \u00e0 la fois parler de la critique dans son essence, c\u2019est-\u00e0-dire dans son immuabilit\u00e9, mais aussi dans son d\u00e9veloppement historique en rapport bien s\u00fbr avec le d\u00e9veloppement historique du th\u00e9\u00e2tre dans notre soci\u00e9t\u00e9. Osciller entre la fixit\u00e9 et la mobilit\u00e9. Evoquer le diachronique et le synchronique.<\/p>\n<p>Juste avant de me lancer dans cette aventure, et pour taquiner un peu les auteurs de l\u2019invitation, je dirais concernant la tr\u00e8s belle m\u00e9taphore du film d\u2019Alfred Hitchcock, <em>Fen\u00eatre sur cour<\/em> qu\u2019ils nous offrent, qu\u2019il y a quand m\u00eame un \u00e9l\u00e9ment dans cet exemple qui n\u2019est pas \u00e9voqu\u00e9, c\u2019est le fait de savoir comment le photoreporter se retrouve dans sa position de spectateur en train d\u2019observer le petit monde de la cour et son assassin de voisin. Il faut parler ici de hasard car enfin, contrairement au critique dramatique qui, en principe (s\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 en service command\u00e9 par son journal) choisit le spectacle qu\u2019il va voir, le photoreporter, lui, se retrouve dans cet appartement qu\u2019il n\u2019a pas sp\u00e9cifiquement lou\u00e9 pour voir la cour et l\u2019assassin, ne sachant pas d\u2019ailleurs qu\u2019il y aurait un assassin\u2026 Par ailleurs s\u2019il observe les sc\u00e8nes qui se d\u00e9roulent sous ses yeux, c\u2019est parce qu\u2019il est immobilis\u00e9 \u00e0 la suite d\u2019un accident (qu\u2019il n\u2019avait donc pas pr\u00e9vu !). Ce sont les circonstances qui font de lui un observateur particulier, un spectateur. Est-ce que ce sont les m\u00eames types de circonstances qui font du critique dramatique un observateur privil\u00e9gi\u00e9 ? Par-del\u00e0 la taquinerie envers les auteurs de l\u2019intitul\u00e9 de la conf\u00e9rence, ce que je me plais \u00e0 souligner, c\u2019est le fait de savoir pourquoi on exerce ce m\u00e9tier (ou cette fonction, cela resterait \u00e0 d\u00e9finir) de critique dramatique. Quelles sont les raisons profondes qui vous font choisir de pratiquer ce m\u00e9tier ou cette fonction ? Voil\u00e0 qui nous m\u00e8ne aussi \u00e0 la distinction que je voulais \u00e9tablir, et au sujet que j\u2019avais promis de traiter. Car la r\u00e9ponse \u00e0 la question pos\u00e9e induit forc\u00e9ment la d\u00e9finition de la position (votre position) du critique dramatique face au spectacle propos\u00e9. Pour revenir au film d\u2019Hitchcock, disons que son reporter n\u2019a rien choisi du tout, et n\u2019a donc aucune position pr\u00e9\u00e9tablie par rapport \u00e0 ce qu\u2019il voit. Le critique dramatique, lui, a une position, et pour le dire plus clairement, un certain engagement, voire un engagement certain.<\/p>\n<p>Toute la question maintenant est de savoir quelle est la position, l\u2019engagement, du critique dramatique au sein de sa corporation et au sein du ph\u00e9nom\u00e8ne th\u00e9\u00e2tral, puisqu\u2019en fin de compte \u2013 faut-il le rappeler ? \u2013 c\u2019est toujours ce dernier qui est essentiel. \u00c0 ce stade, les choses ne sont pas monolithiques. Je veux dire par l\u00e0 qu\u2019il y a diff\u00e9rents types d\u2019engagement. Pour aller vite j\u2019en discernerai essentiellement deux qui correspondent peu ou prou d\u2019ailleurs au statut du critique. Si celui-ci est journaliste et s\u2019il est employ\u00e9 au sein d\u2019un journal, il aura tendance \u00e0 d\u2019abord se consid\u00e9rer comme journaliste avant d\u2019\u00eatre critique (employ\u00e9 au sein d\u2019une entreprise journalistique, il est en charge du th\u00e9\u00e2tre peut-\u00eatre par hasard, pas forc\u00e9ment par go\u00fbt et volont\u00e9 ; il peut \u00eatre chang\u00e9 de poste \u00e0 tout instant suivant les besoins de l\u2019entreprise). Il aura donc tendance \u00e0 se consid\u00e9rer comme un observateur ext\u00e9rieur au ph\u00e9nom\u00e8ne th\u00e9\u00e2tral. Dans une position qu\u2019il estimera \u00ab objective \u00bb. Il pr\u00e9tendra n\u2019avoir aucun rapport, aucun lien avec le monde de la cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale sur lequel il est charg\u00e9 d\u2019\u00e9crire. En d\u2019autres termes il est <strong>en dehors<\/strong> du syst\u00e8me de cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale. Il existe en revanche une deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie de critiques compos\u00e9e de personnes qui ont choisi ce m\u00e9tier par go\u00fbt ou vocation. Cette cat\u00e9gorie n\u2019op\u00e8re pas forc\u00e9ment \u00e0 demeure dans un journal, mais collabore de mani\u00e8re plus ou moins \u00e9pisodique dans un certain nombre de supports. Le choix de ces personnes est bien th\u00e9\u00e2tral. Elles pr\u00e9tendent \u0153uvrer, de mani\u00e8re modeste peut-\u00eatre, mais bien r\u00e9elle, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du syst\u00e8me th\u00e9\u00e2tral et avoir une influence plus ou moins grande sur la marche de la cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale. Elles op\u00e8rent <strong>en dedans <\/strong>du syst\u00e8me de cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale. Nous retrouvons l\u00e0 la distinction dedans\/dehors d\u00e9crite par le critique Bernard Dort dans les ann\u00e9es 1970.<\/p>\n<p>Pour le dire autrement \u2013 la question a \u00e9t\u00e9 souvent \u00e9voqu\u00e9e par les praticiens eux-m\u00eames \u2013, les critiques dramatiques font-ils partie du monde du th\u00e9\u00e2tre, font-ils partie de la \u00ab maison \u00bb comme le dit Peter Brook dans son livre <em>L\u2019Espace vide<\/em> ? le metteur en sc\u00e8ne anglais va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 ajouter que \u00ab plus le critique fait partie de la maison, mieux cela vaut. Je ne vois que des avantages \u00e0 ce qu\u2019un critique explore notre vie, rencontre les acteurs, parle, discute, observe, intervienne. Je serais enchant\u00e9 qu\u2019il m\u00eet la main \u00e0 la p\u00e2te \u00bb\u2026 La question \u00e9tant de savoir jusqu\u2019o\u00f9 il peut mettre la main \u00e0 la p\u00e2te. Ce qui revient \u00e0 \u00e9voquer la probl\u00e9matique soulev\u00e9e dans le troisi\u00e8me point (le troisi\u00e8me lieu) de l\u2019invitation \u00e0 cette conf\u00e9rence. Comment et \u00e0 quelle distance le critique dramatique doit-il, peut-il se mettre vis-\u00e0-vis de l\u2019objet \u00e9tudi\u00e9 ? Il est vrai qu\u2019au bout d\u2019un certain temps de pratique, nous finissons tous par conna\u00eetre les acteurs (auteurs, metteurs en sc\u00e8ne, com\u00e9diens, sc\u00e9nographes\u2026) de ce m\u00e9tier : premier probl\u00e8me lorsque nous devons \u00e9crire sur ces personnes avec lesquelles nous avons parfois \u00e9tabli des liens plus ou moins amicaux. Mais il est vrai aussi que les institutions font appel \u00e0 nous, soit pour occuper certains postes au minist\u00e8re (les conseillers techniques th\u00e9\u00e2tre sous le minist\u00e8re de Jack Lang, dans les ann\u00e9es 90, furent des critiques dramatiques, et j\u2019ai moi-m\u00eame \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9 pour un tel poste), dans des commissions d\u2019attributions de subventions (j\u2019en fais partie encore aujourd\u2019hui), membre de jurys, voire responsable de festivals, etc. Certains critiques se retrouvent m\u00eame au g\u00e9n\u00e9rique de spectacles, en tant que conseillers litt\u00e9raires, dramaturges, (j\u2019ai connu un critique-dramaturge qui faisait la critique des spectacles auxquels il collaborait, mais sous pseudonyme \u2013 c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 le code d\u2019\u00e9thique \u00e9labor\u00e9 par l\u2019AICT prend tout son sens ! \u2013 etc.). Plus courante encore est l\u2019invitation qui nous est faite d\u2019\u00e9crire dans des dossiers de presse et des brochures de pr\u00e9sentation de spectacles de certains th\u00e9\u00e2tres. Ou encore d\u2019animer des d\u00e9bats concernant tel ou tel spectacle. Je ne connais aucun confr\u00e8re qui ne soit pass\u00e9 par l\u00e0, tout simplement parce que les r\u00e9mun\u00e9rations des th\u00e9\u00e2tres sont meilleures que celles de la presse ! Et comme d\u00e9sormais \u2013 c\u2019est une donn\u00e9e de la presse contemporaine \u2013 il n\u2019existe pratiquement aucun critique qui vive sp\u00e9cifiquement de ses articles\u2026<\/p>\n<p>\u00c9voquer la distance critique, c\u2019est aussi \u00e9voquer l\u2019ind\u00e9pendance, voire la libert\u00e9 du critique d\u2019\u00e9crire ce que bon lui semble. Peut-on parler de distance si vous devez suivre la consigne \u00e9ditoriale (politique) de votre journal, lequel, bien \u00e9videmment, est lui aussi soumis \u00e0 certains imp\u00e9ratifs ? De la plus ou moins grande distance, spatiale et aussi temporelle, avec laquelle vous traitez d\u2019un spectacle d\u00e9pend le type d\u2019\u00e9criture qu\u2019inconsciemment vous adoptez.<\/p>\n<p>\u00catre de la maison, sans doute, mais \u00e0 la condition de pouvoir en sortir de temps \u00e0 autres, au bon moment. La position du critique, de celui en tout cas qui fait partie de la maison, est dans le perp\u00e9tuel jeu de va-et-vient du dedans au dehors, et vice-versa. Mais \u00eatre \u00ab dedans \u00bb, c\u2019est aussi \u00eatre pleinement engag\u00e9 dans un certain combat th\u00e9\u00e2tral, \u00eatre partie prenante de la politique th\u00e9\u00e2trale de votre soci\u00e9t\u00e9, si tant est qu\u2019elle en ait une. Cette position du critique est particuli\u00e8rement d\u00e9licate, voire intenable. C\u2019est la raison pour laquelle dans une majorit\u00e9 d\u2019articles ou de chapitres de livres consacr\u00e9s \u00e0 la critique dramatique, vous verrez les titres de ces \u00e9crits balancer entre deux \u00e9l\u00e9ments contradictoires. Thomas Ferenczi dans <em>Le th\u00e9\u00e2tre<\/em> (Ed. Bordas) parle de \u00ab La critique entre l\u2019humeur et la th\u00e9orie \u00bb, Georges Banu\u00a0 du \u00ab critique : utopie et autobiographie \u00bb\u2026 Dans ce dernier article Georges Banu reprend la distinction du dedans\/dehors op\u00e9r\u00e9e par Bernard Dort, avec d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ceux qui sont soit \u00ab du c\u00f4t\u00e9 de ceux qui re\u00e7oivent \u00bb \u2013 c\u2019est la place soi-disant passive du spectateur \u2013, soit du c\u00f4t\u00e9 de ceux qui \u0153uvrent \u00ab \u00e0 la dynamique du th\u00e9\u00e2tre \u00bb. Une telle distinction lui permet d\u2019affirmer que la figure de la position critique est celle de l\u2019\u00e9cart\u00e8lement, et de conclure que le destin du critique est d\u2019\u00eatre \u00ab \u00e0 jamais entre les deux \u00bb, ce qui lui permettra, dans un autre article, de parler du \u00ab regard \u00e0 mi-pente \u00bb du critique\u2026<\/p>\n<p>Un tr\u00e8s grand critique des ann\u00e9es 1970-80 en France, Gilles Sandier, exprimait de mani\u00e8re tr\u00e8s abrupte cet \u00e9cart\u00e8lement, cette d\u00e9chirure. \u00ab Je suis forc\u00e9ment de ceux \u2013 ils sont assez nombreux \u2013 qui ont le cul entre deux chaises \u00bb, position, vous en conviendrez, qui est fort inconfortable pour quelqu\u2019un qui la plupart du temps \u2013 et pour son travail \u2013 doit rester assis ! Mais Gilles Sandier poursuivait : \u00ab D\u2019une part on est critique, c\u2019est-\u00e0-dire quelqu\u2019un qui se propose en se fondant sur une exp\u00e9rience quasi quotidienne du th\u00e9\u00e2tre, d\u2019analyser et de comprendre la vie actuelle de l\u2019art dramatique. Et d\u2019autre part on est \u2013 ou du moins on se veut \u2013 un homme engag\u00e9 dans les luttes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 en crise, etc. \u00bb Je ne vous \u00e9tonnerais pas en vous disant que ces citations sont extraites d\u2019un article qui s\u2019intitule <em>Pour une critique de combat<\/em>. Les citations de Gilles Sandier sont int\u00e9ressantes parce qu\u2019il situe l\u2019\u00e9cart\u00e8lement dont parle Georges Banu sur un autre plan. Soci\u00e9tal et politique, celui-l\u00e0. Inutile d\u2019ajouter que ce critique appartenait \u00e0 la cat\u00e9gorie des critiques faisant partie de la maison, et je ne vous \u00e9tonnerais pas en ajoutant qu\u2019il fit beaucoup pour la connaissance de Patrice Ch\u00e9reau, au moment o\u00f9 la critique dans son ensemble le vilipendait, d\u2019Ariane Mnouchkine et de quelques autres grands noms de notre histoire th\u00e9\u00e2trale\u2026 bref pour tout ce qui \u00e9tait vivant et politiquement engag\u00e9.<\/p>\n<p>Nous voil\u00e0 devant un formidable paradoxe. Car c\u2019est, au bout du compte, les critiques qui agissent du dedans, ceux qui font partie de la \u00ab maison \u00bb ou du \u00ab b\u00e2timent \u00bb pour reprendre l\u2019expression de Bernard Dort (le critique \u00ab fait partie du b\u00e2timent \u00bb dit-il en pr\u00e9face \u00e0 son livre <em>Th\u00e9\u00e2tres<\/em>), ce sont ces critiques qui apparaissent comme les plus efficaces. De m\u00eame que ce sont peut-\u00eatre les critiques les plus \u00ab subjectifs \u00bb, ceux qui jouent cartes sur table, c\u2019est-\u00e0-dire qui osent \u00e9noncer leur position vis-\u00e0-vis du ph\u00e9nom\u00e8ne th\u00e9\u00e2tral (car c\u2019est sans doute un leurre que de penser qu\u2019il existerait une position \u00ab objective \u00bb par rapport \u00e0 l\u2019ensemble de la production th\u00e9\u00e2trale) et de l\u2019implication de celui-ci dans la soci\u00e9t\u00e9 qui sont les mieux \u00e0 m\u00eame de rendre compte de ce qu\u2019ils sont amen\u00e9s \u00e0 voir. Il existe d\u2019ailleurs, \u00e0 ce niveau, deux types d\u2019\u00e9critures critiques. Celle qui consiste \u00e0 rendre compte, au jour le jour, soir apr\u00e8s soir, du spectacle visionn\u00e9, en soi, sans chercher \u00e0 \u00e9tablir le moindre lien entre ces diff\u00e9rents spectacles, et celle qui consiste \u00e0 mettre le spectacle en perspective, c\u2019est-\u00e0-dire en le resituant dans un contexte politique et social, en \u00e9tablissant des liens avec les autres spectacles, etc. C\u2019est dire que finalement c\u2019est le critique dont la position (\u00e9thique) est la plus fragile (ou dangereuse) qui est le mieux \u00e0 m\u00eame de rendre compte du ph\u00e9nom\u00e8ne th\u00e9\u00e2tral. Car alors il est r\u00e9ellement concern\u00e9. En personne, oserais-je dire. Et je pense ici \u00e0 Bernard Dort qui, sur la fin de sa vie, monta sur sc\u00e8ne, notamment pour jouer dans le spectacle d\u2019un metteur en sc\u00e8ne aujourd\u2019hui disparu (Marc Fran\u00e7ois), qui avait \u00e9t\u00e9 son \u00e9l\u00e8ve au Conservatoire et qu\u2019il avait toujours soutenu. Sans doute n\u2019est-il pas n\u00e9cessaire d\u2019aller jusqu\u2019\u00e0 cette extr\u00e9mit\u00e9, mais cet exemple montre bien, \u00e0 mes yeux, l\u2019implication du critique dans la vie de la cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale. Cette mise en danger commune avec le cr\u00e9ateur th\u00e9\u00e2tral est rare, il va de soi. Elle n\u2019en est pas moins embl\u00e9matique. Elle est le point extr\u00eame d\u2019une \u00e9criture critique qui glisserait ou basculerait vers une \u00e9criture sc\u00e9nique, si on ose dire !<\/p>\n<p>Affirmer son engagement personnel, sa position dans le monde th\u00e9\u00e2tral et social ne doit toutefois pas \u2013 c\u2019est l\u00e0 un danger qui pourrait le guetter \u2013 pousser le critique dramatique \u00e0 pratiquer une sp\u00e9cialisation \u00e0 outrance. Sp\u00e9cialisation vers laquelle nous poussent nombre de supports auxquels nous collaborons. Car c\u2019est l\u00e0 une tendance g\u00e9n\u00e9rale de la presse d\u2019aujourd\u2019hui que de morceler \u00e0 l\u2019extr\u00eame ses rubriques. Voil\u00e0 qui r\u00e9pond peut-\u00eatre au fait que l\u2019art th\u00e9\u00e2tral, postdramatique ou pas, a tr\u00e8s largement ouvert son spectre d\u2019application. Je veux dire par l\u00e0 que certains spectacles sont d\u00e9sormais difficilement classifiables, m\u00ealant danse, musique, cirque, marionnettes, etc. Qui doit \u00e9crire et sur quoi ? Certains journaux ont des journalistes sp\u00e9cialis\u00e9s dans le th\u00e9\u00e2tre jeune public, d\u2019autres dans les arts de la rue, d\u2019autres m\u00eame encore dans les spectacles difficilement classifiables, une cat\u00e9gorie que je qualifierai volontiers de \u00ab fourre-tout \u00bb\u2026 Ainsi agissent les journaux \u00ab riches \u00bb, ceux qui ont les moyens de s\u2019offrir plusieurs journalistes \u00e9crivant sur les arts de la sc\u00e8ne\u2026 les autres continuant \u00e0 demander \u00e0 leurs critiques d\u2019\u00eatre g\u00e9n\u00e9ralistes\u2026<\/p>\n<p>Vous avez eu la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de nous offrir une belle m\u00e9taphore avec le film d\u2019Hitchcock. Permettez-moi, en retour, de vous en offrir une autre. Elle est sign\u00e9e du c\u00e9l\u00e8bre metteur en sc\u00e8ne Jean-Louis Barrault qui r\u00e9clamait \u2013 nous \u00e9tions dans les ann\u00e9es cinquante \u2013 \u00ab le r\u00e9tablissement des vraies \u201cg\u00e9n\u00e9rales\u201d \u00bb.<br \/>\n\u00ab Avant la guerre, celle de 39, la v\u00e9ritable cr\u00e9ation d\u2019une pi\u00e8ce se faisait \u00e0 la \u201cR\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale\u201d. Cette \u201cr\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale\u201d \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme la derni\u00e8re r\u00e9p\u00e9tition. D\u00e8s le lendemain, on livrait la pi\u00e8ce au public.<\/p>\n<p>[\u2026]<\/p>\n<p>\u00c0 cette r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale \u00e9tait convi\u00e9e toute la critique. C\u2019est \u00e0 cette soir\u00e9e que le cordon ombilical \u00e9tait coup\u00e9 et que la pi\u00e8ce prenait vie.<\/p>\n<p>La critique assistait donc \u00e0 cet accouchement.<\/p>\n<p>Venait ensuite la <em>premi\u00e8re<\/em> compos\u00e9e en majeure partie de public payant et, pour une tr\u00e8s petite partie, de quelques invitations obligatoires que nous appelons en terme de th\u00e9\u00e2tre : \u201dles servitudes\u201d.<\/p>\n<p>[\u2026] Apr\u00e8s la guerre, celle de 40, on donna, je ne sais plus sous quelle influence, une plus grande importance aux galas. Bient\u00f4t les galas ne se content\u00e8rent pas de prendre la place des <em>premi\u00e8res<\/em>, ils prirent celle de r\u00e9p\u00e9titions g\u00e9n\u00e9rales. [Les critiques] vinrent le lendemain du gala, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la deuxi\u00e8me repr\u00e9sentation. Le critique n\u2019assista plus \u00e0 ce moment particuli\u00e8rement \u00e9mouvant et fragile qu\u2019est la naissance d\u2019une pi\u00e8ce [\u2026]<\/p>\n<p>Nous voulons que la pi\u00e8ce que nous pr\u00e9sentons prenne vie <em>devant la critique. <\/em>Nous voulons faire comprendre \u00e0 la critique que celle-ci est une des parties r\u00e9elles de notre corporation. Le critique qui est convoqu\u00e9 \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la v\u00e9ritable naissance de la pi\u00e8ce, devient un collaborateur au m\u00eame titre que le d\u00e9corateur, le musicien, les acteurs, l\u2019\u00e9quipe technique, etc. Le critique qui est convoqu\u00e9 ne serait-ce qu\u2019un jour apr\u00e8s que la pi\u00e8ce a \u00e9t\u00e9 soumise \u00e0 la r\u00e9action publique devient un juge. Il ne fait plus partie de corporation. Il s\u2019en d\u00e9tache. Et cela est injuste. \u00bb<\/p>\n<p>Je voudrais terminer sur une derni\u00e8re remarque que je n\u2019aurais malheureusement pas le temps ni la place d\u2019expliciter. En quoi, le critique dramatique justement, et pour avaliser les propos de Jean-Louis Barrault n\u2019est pas un spectateur comme un autre\u2026 Voil\u00e0 qui nous m\u00e8nerait \u00e0 d\u00e9finir la place et la fonction du spectateur d\u2019aujourd\u2019hui. Place et fonction qui ont singuli\u00e8rement \u00e9volu\u00e9, en raison m\u00eame de son \u00e9troite liaison avec l\u2019\u00e9volution de nos soci\u00e9t\u00e9s\u2026<\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-216\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1102372490-150x150.png\" alt=\"1102372490\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p><a name=\"end1\"><\/a>[1] <strong>Jean-Pierre Han<\/strong> : Journaliste et critique dramatique. Directeur de la revue <em>Frictions<\/em>. R\u00e9dacteur en chef des <em>Lettres fran\u00e7aises<\/em>. Vice-Pr\u00e9sident de l&#8217;AICT.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2011 Jean-Pierre Han<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Pierre Han[1] \u00c0 lire et \u00e0 relire l\u2019intitul\u00e9 de la conf\u00e9rence dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit et redit l\u2019excellence, je ne puis que faire le constat qu\u2019au bout du compte ce n\u2019est rien moins que de l\u2019essence m\u00eame de la critique<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":216,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-215","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-conference-papers","","tg-column-two"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1102372490.png","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p7j4tu-3t","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/215","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=215"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/215\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":698,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/215\/revisions\/698"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-json\/wp\/v2\/media\/216"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=215"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=215"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=215"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}