{"id":137,"date":"2016-02-23T19:29:44","date_gmt":"2016-02-23T19:29:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/?p=137"},"modified":"2022-05-29T09:05:22","modified_gmt":"2022-05-29T09:05:22","slug":"du-temps-humain-a-propos-de-la-place-du-spectateur-dans-le-travail-du-teatro-meridional","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/du-temps-humain-a-propos-de-la-place-du-spectateur-dans-le-travail-du-teatro-meridional\/","title":{"rendered":"Du temps humain: \u00c0 propos de la place du spectateur dans le travail du Teatro Meridional"},"content":{"rendered":"<p><strong>Maria Jo\u00e3o Brilhante<\/strong><a href=\"#end1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-141\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1179673936.png\" alt=\"1179673936\" width=\"150\" height=\"221\" \/><\/p>\n<p>Invit\u00e9e \u00e0 parler du Teatro Meridional, j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 ce qui pourrait int\u00e9resser ceux qui n\u2019ont pas encore eu l\u2019occasion de conna\u00eetre les cr\u00e9ations de cette troupe. J\u2019allais dire \u00ab portugaise \u00bb et je ne vous tromperais pas, car il y a des rapports \u00e9troits entre les images, les th\u00e8mes ou les situations cr\u00e9\u00e9s par Miguel Seabra et ses copains du Meridional et les racines culturelles du Portugal, m\u00eame lorsqu\u2019il s\u2019agit de mettre en sc\u00e8ne Beckett, aussi rigoureusement que les textes de cet auteur le demandent. Mais mon h\u00e9sitation est principalement due au fait que leur travail de cr\u00e9ation part tr\u00e8s souvent d\u2019une id\u00e9e ou d\u2019un ensemble de textes \u2014 po\u00e8mes, contes \u2014 et que la r\u00e9elle dimension ethnologique, si je puis l\u2019appeler ainsi, est assujettie \u00e0 un d\u00e9sir d\u2019expression \u00e0 dimension universelle. Je crois que la production pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 Saint-P\u00e9tersbourg, <em>Cabo Verde,<\/em>est exemplaire de ce double vecteur \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les cr\u00e9ations du Meridional : l\u2019imaginaire portugais et africain, repr\u00e9sent\u00e9 par la mise en espace, les gestes et les attitudes, les sonorit\u00e9s, les paroles prononc\u00e9es ou chant\u00e9es ; l\u2019universalit\u00e9, sentie ou pressentie \u00e0 travers les sentiments, les \u00e9motions, les contradictions, les h\u00e9sitations, la force de l\u2019humour. Il n\u2019en tient qu\u2019au spectateur de se retrouver dans ce territoire tr\u00e8s codifi\u00e9 et cela implique la reconnaissance de ce qu\u2019en nous transcende l\u2019exp\u00e9rience individuelle.<\/p>\n<p>Le d\u00e9but de ce projet Meridional, il y a 19 ans, r\u00e9unissant un Italien, un Portugais et un Espagnol, a introduit d\u2019embl\u00e9e la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019accommoder les d\u00e9tails, c\u2019est-\u00e0-dire, les images, les symboles, les m\u00e9taphores personnelles, issues de chaque culture, dans cet autre plan de l\u2019universel humain. Le Sud voulait exprimer sa diff\u00e9rence, les fondements historiques et artistiques de son th\u00e9\u00e2tre, mais il fallait surtout atteindre ce qui justifie encore aujourd\u2019hui tout th\u00e9\u00e2tre : le partage du temps humain.<\/p>\n<figure id=\"attachment_140\" aria-describedby=\"caption-attachment-140\" style=\"width: 240px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-140\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1112668787.png\" alt=\"Carla Galv\u00e3o, dans Cabo Verde (Cape Vert). Mise en sc\u00e8ne : Miguel Seabra. Production : Teatro Meridional, 2007 \u00a9 Patr\u00edcia Po\u00e7\u00e3o\" width=\"240\" height=\"365\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1112668787.png 240w, https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1112668787-197x300.png 197w\" sizes=\"auto, (max-width: 240px) 100vw, 240px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-140\" class=\"wp-caption-text\">Carla Galv\u00e3o, dans Cabo Verde (Cape Vert). Mise en sc\u00e8ne : Miguel Seabra. Production : Teatro Meridional, 2007 \u00a9 Patr\u00edcia Po\u00e7\u00e3o<\/figcaption><\/figure>\n<p>Cela me conduit aux deux termes \u00e0 travers lesquels j\u2019aimerais vous inviter \u00e0 regarder les cr\u00e9ations du Meridional : temps et humain. Le temps est, selon moi, le principe ou l\u2019essence du travail du Meridional et des exp\u00e9riences qu\u2019il nous propose de partager. L\u2019exp\u00e9rience du temps que le spectateur accomplit pendant qu\u2019il suit l\u2019action est tr\u00e8s singuli\u00e8re. Effectivement, il est invit\u00e9 \u00e0 suspendre le rythme qu\u2019il transporte de sa vie quotidienne \u00e0 l\u2019espace du th\u00e9\u00e2tre et cette exigence qui lui est faite par le biais du rythme des actions sc\u00e9niques, devenu dense et pr\u00e9gnant, l\u2019oblige \u00e0 \u00e9largir le niveau de son attention sur d\u2019infimes d\u00e9tails aussi bien que sur les mouvements larges et la respiration du spectacle.<\/p>\n<p>En d\u2019autres mots, ce th\u00e9\u00e2tre veut nous \u00e9loigner du temps quotidien, du temps que nous vivons comme gaspillage, comme somme d\u2019actes naturels, non pens\u00e9s, pour nous int\u00e9grer dans le temps de la distinction, de la s\u00e9lection, de la d\u00e9couverte ou de la reconnaissance. Ce qui, pour nous, avait cess\u00e9 d\u2019exister, \u00e9tait rang\u00e9 dans nos m\u00e9moires, ressurgit illumin\u00e9 et r\u00e9ussit \u00e0 produire une forte \u00e9motion, comme si quelqu\u2019un que nous croyions disparu revenait de tr\u00e8s loin.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit aussi du temps de la critique, le temps des interrogations : qu\u2019avons-nous fait des gestes fondateurs ? Sont-ils dissimul\u00e9s sous la gesticulation globale ? Miguel Seabra nous donne le temps de faire comme si on \u00e9tait \u00e0 l\u2019abri du temps. Pour que nos \u00e9prouvions son \u00e9paisseur, il lui faut s\u2019occuper du temps quotidien des com\u00e9diens pendant d\u2019assez longues r\u00e9sidences de cr\u00e9ation collective et leur faire retrouver la lenteur du d\u00e9tail, les plis des gestes en les amplifiant, en les recoupant.<\/p>\n<figure id=\"attachment_139\" aria-describedby=\"caption-attachment-139\" style=\"width: 500px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-139\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1321524704.png\" alt=\"Carla Galv\u00e3o, dans Cabo Verde (Cape Vert). Mise en sc\u00e8ne : Miguel Seabra. Production : Teatro Meridional, 2007 \u00a9 Patr\u00edcia Po\u00e7\u00e3o\" width=\"500\" height=\"331\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1321524704.png 500w, https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1321524704-300x199.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-139\" class=\"wp-caption-text\">Carla Galv\u00e3o, dans Cabo Verde (Cape Vert). Mise en sc\u00e8ne : Miguel Seabra. Production : Teatro Meridional, 2007 \u00a9 Patr\u00edcia Po\u00e7\u00e3o<\/figcaption><\/figure>\n<p>\u00c0 propos des productions du Meridional, nous pouvons parler d\u2019\u00e9criture sc\u00e9nique, de dramaturgie des corps, de construction d\u2019un r\u00e9cit dont le spectateur est aussi le narrateur et tout cela est vrai. Mais, selon moi, il est plus ad\u00e9quat de souligner l\u2019obstin\u00e9 d\u00e9sir de vivre et faire vivre un autre temps et de justifier le th\u00e9\u00e2tre, dans ses multiples formes, comme lieu de son inscription \u00e0 travers l\u2019\u00e9ternel combat contre la voracit\u00e9 du quotidien.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me terme, l\u2019humain, est souvent pr\u00e9sent dans les discours critiques qui font partie de l\u2019histoire du Meridional. Maria Helena Ser\u00f4dio a utilis\u00e9, il y a quelques ann\u00e9es, l\u2019heureuse expression \u00ab \u00e9motive c\u00e9l\u00e9bration de l\u2019humain \u00bb pour d\u00e9finir le rapport des spectateurs au spectacle <em>Para al\u00e9m do Tejo<\/em> (<em>Au-del\u00e0 du Tage<\/em>). Il me semble que le d\u00e9fi central de chaque nouvelle cr\u00e9ation r\u00e9side dans l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00e9puiser la complexit\u00e9 de l\u2019humain et dans cet appel permanent \u00e0 lui enlever couche apr\u00e8s couche. C\u2019est ainsi que l\u2019humour surgit comme moyen de conjurer le sentiment d\u2019impuissance, mais aussi comme invitation au partage et \u00e0 la complicit\u00e9 adress\u00e9e au spectateur.<\/p>\n<p>Lorsque le th\u00e9\u00e2tre contemporain se laisse souvent, apprivoiser par les technologies de la communication devenues la mesure de toute chose et que la r\u00e9alit\u00e9 nous est propos\u00e9e \u00e0 travers de multiples filtres, comme si, entre nous et les autres, un cordon sanitaire avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 pour toujours, il est r\u00e9confortant de retrouver cette complexit\u00e9 de l\u2019humain sous les gestes les plus \u00e9l\u00e9mentaires, de voir recoup\u00e9es sur la sc\u00e8ne des actions sans autre but que d\u2019\u00e9veiller en nous des \u00e9motions qui viennent se d\u00e9poser dans nos m\u00e9moires.<\/p>\n<figure id=\"attachment_138\" aria-describedby=\"caption-attachment-138\" style=\"width: 500px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-138\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1006860310.png\" alt=\"Para al\u00e9m do Tejo (Au-del\u00e0 du Tage), Mise en sc\u00e8ne: Miguel Seabra. Production : Teatro Meridional, 2004 \u00a9 Rui Mateus &amp; Patr\u00edcia Po\u00e7\u00e3o\" width=\"500\" height=\"328\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1006860310.png 500w, https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1006860310-300x197.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-138\" class=\"wp-caption-text\">Para al\u00e9m do Tejo (Au-del\u00e0 du Tage), Mise en sc\u00e8ne: Miguel Seabra. Production : Teatro Meridional, 2004 \u00a9 Rui Mateus &amp; Patr\u00edcia Po\u00e7\u00e3o<\/figcaption><\/figure>\n<p>Si le sens de l\u2019humain est entr\u00e9 en crise au si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent, Miguel Seabra et le Meridional ont choisi d\u2019y r\u00e9pondre par la r\u00e9-humanisation du th\u00e9\u00e2tre, redonnant \u00e0 l\u2019acteur le centre de la piste. Le travail de l\u2019acteur a pris le premier plan, non en tant que virtuose m\u00e9diateur d\u2019un personnage, mais comme sujet qui se pr\u00e9sente au spectateur dans toute sa dimension humaine. Son identit\u00e9 sc\u00e9nique na\u00eet du croisement des discours et des actions qu\u2019il se doit de nous proposer, mais aussi de notre capacit\u00e9, je dirais m\u00eame, de notre engagement \u00e0 suivre ses exploits aussi bien que ses faiblesses. Nous savons tous que ce n\u2019est pas uniquement la vie reproduite sur la sc\u00e8ne qui nous attire vers le th\u00e9\u00e2tre, mais la possibilit\u00e9 unique de se trouver parmi d\u2019autres hommes et femmes et de partager ensemble des \u00e9motions.<\/p>\n<p>Pour le spectateur du Meridional, la rencontre avec la dimension humaine du travail des acteurs devient une exp\u00e9rience souvent inoubliable et \u00e9mouvante, car dans les actions qu\u2019ils pratiquent on a, par moments, le bonheur d\u2019apercevoir ce qui fait de nous tous des \u00eatres humains.<\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-141\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/4\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2016\/02\/1179673936-150x150.png\" alt=\"1179673936\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p><a name=\"end1\"><\/a>[1] <strong>Maria Jo\u00e3o Brilhante<\/strong> est professeure \u00e0 la Facult\u00e9 des Lettres de l\u2019Universit\u00e9 de Lisbonne, o\u00f9 elle enseigne \u00ab Iconographie \u00bb et \u00ab Histoire du Th\u00e9\u00e2tre portugais \u00bb dans la post-graduation en \u00c9tudes th\u00e9\u00e2trales. Ayant publi\u00e9 plusieurs \u00e9tudes, elle est actuellement pr\u00e9sidente du conseil d\u2019administration du Th\u00e9\u00e2tre National D. Maria II, \u00e0 Lisbonne.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2011 Maria Jo\u00e3o Brilhante<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Maria Jo\u00e3o Brilhante[1] Invit\u00e9e \u00e0 parler du Teatro Meridional, j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 ce qui pourrait int\u00e9resser ceux qui n\u2019ont pas encore eu l\u2019occasion de conna\u00eetre les cr\u00e9ations de cette troupe. 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