{"id":385,"date":"2025-05-08T19:57:10","date_gmt":"2025-05-08T19:57:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/?p=385"},"modified":"2025-07-05T11:26:25","modified_gmt":"2025-07-05T11:26:25","slug":"du-luxe-et-de-limpuissance-il-ne-mest-jamais-rien-arrive","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/du-luxe-et-de-limpuissance-il-ne-mest-jamais-rien-arrive\/","title":{"rendered":"Du luxe et de l\u2019Impuissance\u00a0 (The Rich and the Powerless) \/ Il ne m\u2019est jamais rien arriv\u00e9 \u00a0(It Never Arrived) Un projet de Vincent Dedienne"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Besan\u00e7on: Les Solitaires Intempestifs, <\/strong><br><strong>2008 premi\u00e8re \u00e9dition 64 pp.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Besan\u00e7on: Les Solitaires Intempestifs, <\/strong><br><strong>2025, 64 pp.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Par Jean-Luc Lagarce<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\">Critique par <strong>Selim Lander<\/strong><a href=\"#end\" name=\"back\">*<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deux petits textes des Solitaires intempestifs, probablement la maison d\u2019\u00e9dition qui publie le plus de textes contemporains en France. Elle compte parmi ses auteurs Tiago Rodrigues (actuel directeur du Festival d\u2019Avignon), Yuval Rosman, Mohames El Khatib, Christophe Honor\u00e9, Vincent Dilasser, Carolina Bianchi et bien d\u2019autres. Cette maison a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par Jean-Luc Lagarce et Fran\u00e7ois Berreur, lequel s\u2019est employ\u00e9 apr\u00e8s la mort de son ami \u00e0 faire conna\u00eetre ses pi\u00e8ces (d\u00e9sormais r\u00e9unies en quatre volumes).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Car si Lagarce (1957-95) est aujourd\u2019hui l\u2019un des dramaturges le plus jou\u00e9, pour aussi incroyable que cela puisse para\u00eetre il n\u2019en \u00e9tait pas de m\u00eame de son vivant\u00a0et il dut gagner sa vie comme metteur en sc\u00e8ne. Le m\u00eame \u00e9diteur a d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 une <a href=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/23\/lagarce-une-vie-de-theatre\/\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/23\/lagarce-une-vie-de-theatre\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">biographie de Lagarce par Jean-Pierre Thibaudat<\/a> dont nous avons rendu compte ici-m\u00eame. Tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9e \u00e0 propos de la carri\u00e8re de notre auteur, en particulier sur les cr\u00e9ations de ses pi\u00e8ces, elle \u00e9chouait, \u00e9crivions-nous alors, \u00e0 pr\u00e9senter Lagarce dans sa chair, ses envies, ses convictions. Deux petits livres de la main de Lagarce compl\u00e8tent en partie cette lacune.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Du luxe et de l\u2019Impuissance<\/em> est le titre d\u2019un bref article (repris dans l\u2019ouvrage \u00e9ponyme) publi\u00e9 dans la <em>Revue d\u2019Esth\u00e9tique<\/em> en 1994, une sorte de testament litt\u00e9raire pour un auteur qui se savait condamn\u00e9 \u00e0 br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance. Il y \u00e9nonce la mani\u00e8re dont il con\u00e7oit son th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Raconter le Monde, ma part mis\u00e9rable et infime du Monde, la part qui me revient, l\u2019\u00e9crire et la mettre en sc\u00e8ne, en construire \u00e0 peine, une fois encore, l\u2019\u00e9clair, la duret\u00e9, en dire avec lucidit\u00e9 l\u2019\u00e9vidence. Montrer sur le th\u00e9\u00e2tre la force exacte qui nous saisit parfois, <\/em>cela, exactement cela,<em> les hommes et les femmes tels qu\u2019ils sont, la beaut\u00e9 et l\u2019horreur de leurs \u00e9changes et la m\u00e9lancolie aussit\u00f4t qui les prend lorsque cette beaut\u00e9 et cette horreur se perdent, s\u2019enfuient et cherchent \u00e0 se d\u00e9truire elles-m\u00eames, effray\u00e9es de leurs propres d\u00e9mons.<\/em> (p. 41)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet ouvrage rassemble divers essais dont l\u2019un, \u00ab&nbsp;Comment j\u2019\u00e9cris&nbsp;\u00bb, purement documentaire, les autres amplifiant sa r\u00e9flexion sur le th\u00e9\u00e2tre, la n\u00e9cessit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre. Ce qui ne l\u2019emp\u00eache pas de porter un regard critique sur sa pratique, une introspection qui devrait \u00eatre m\u00e9dit\u00e9e par tant de \u00ab&nbsp;cr\u00e9ateurs&nbsp;\u00bb d\u2019aujourd\u2019hui si imbus de leurs \u00ab&nbsp;messages&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00c0 ne parler que des combats que nous leur intimons de livrer, dans notre bon confort, les batailles \u00e0 livrer et les questions que nous leur ordonnons de se poser, et les jugements d\u00e9finitifs que nous assenons sur leurs vies, leurs erreurs, leurs victoires et leurs imb\u00e9ciles d\u00e9faites, nous mourons, nous sommes morts, nous regardons le spectacle, tout nous est spectacle, la vie nous quitte, nous ne nous interrogeons plus, nous nous aimons tels que nous avons patiemment d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00eatre. Nous trichons. <\/em>(p. 55)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Il ne m\u2019est jamais rien arriv\u00e9<\/em> est un collage de textes, principalement du <em>Journal<\/em> de Lagarce, r\u00e9alis\u00e9 par le com\u00e9dien Vincent Dedienne (dont la photo est sur la couverture), qui le porte au th\u00e9\u00e2tre. Pour les lecteurs qui appr\u00e9cient les pi\u00e8ces de Lagarce mais qui ne souhaiteraient pas se lancer dans les deux volumes du <em>Journal<\/em>, ce petit livre est une pr\u00e9cieuse introduction qui permet d\u00e9j\u00e0 de v\u00e9rifier combien la vie et l\u2019\u0153uvre sont imbriqu\u00e9es chez cet auteur. Par exemple dans ce bref passage qui r\u00e9sume en quelques mots, \u00e0 l\u2019occasion de la visite de ses parents \u00e0 Paris, la relation ou plut\u00f4t l\u2019absence de relation&nbsp;qu\u2019il pouvait avoir avec ces derniers, tout en rappelant ses vagabondages sexuels (les deux \u00e9tant \u00e9videmment li\u00e9s).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Ils me laissent \u00e0 9 heures du soir (on se couche t\u00f4t pour \u00eatre en forme et \u00ab&nbsp;profiter&nbsp;\u00bb) et elle me dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e7a te fera du bien de te coucher t\u00f4t&nbsp;\u00bb. Je rentre chez moi \u00e0 6 heures du matin, r\u00e9cup\u00e9rant en d\u00e9bauches diverses mon trop-plein d\u2019amour filial. Je ne suis pas m\u00e9chant. Ils sont comme \u00e7a. Je suis rentr\u00e9 amus\u00e9 et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00e0 la fois de les voir, ignorant tout de moi.<\/em> (p. 25)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lagarce se revendique comme homosexuel. Il ne dissimule rien de ses besoins et\u2019il ne se montre pas trop regardant pour les satisfaire, avec le risque des mauvaises rencontres, y compris avec des homophobes (ce qui lui valut un rude \u00ab&nbsp;passage \u00e0 tabac&nbsp;\u00bb, p. 27), ni le refus de s\u2019engager sentimentalement, m\u00eame s\u2019il fera une exception \u00e0 la fin pour un ami mourant&nbsp;: <em>On prend un long bain, lui, pos\u00e9 sur moi comme un enfant malade, son corps superbe en train de se d\u00e9faire.<\/em> (p. 43)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce sont les ann\u00e9es Sida. <em>Je vis d\u00e9sormais avec, comme assis sur la Mort, comme beaucoup d\u2019autres gens aussi, j\u2019imagine. Le cul, tout \u00e7a s\u2019est un peu modifi\u00e9.<\/em> (p. 21) Il se d\u00e9couvrira s\u00e9ropositif en juillet 1988 et r\u00e9sistera donc sept ans \u00e0 sa maladie, encha\u00eenant les traitements m\u00e9dicaux, continuant \u00e0 travailler jusqu\u2019au bout, tout en supportant une descente aux enfers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Et la maladie, c\u2019est cela aussi, il ne faudrait pas imaginer que c\u2019est seulement un \u00e9tat m\u00e9lancolique, la maladie, c\u2019est aussi, depuis plusieurs jours maintenant, se r\u00e9veiller en s\u2019\u00e9tant chi\u00e9 dessous, en ayant le slip plein de merde, sans m\u00eame en avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9.<\/em> (p. 49)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 quoi se m\u00ealent des consid\u00e9rations sur les pi\u00e8ces en train de s\u2019\u00e9crire. Ainsi \u00e0 propos de <em>Juste la fin du Monde<\/em> (port\u00e9 au cin\u00e9ma en 2016 par Xavier Dolan) : <em>cela se tient, c\u2019est sinistre, mais cela se tient.<\/em> (p. 45)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il avait l\u2019intuition qu\u2019il ne serait pas reconnu de son vivant \u00e0 la mesure de son g\u00e9nie (ce qui fut largement vrai).<em> J\u2019ai pens\u00e9 que j\u2019\u00e9tais trop press\u00e9 et que l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire prendrait la vie enti\u00e8re et que je ne saurais jamais rien en fait de son int\u00e9r\u00eat. Cela ne me rendit pas triste ou gai. C\u2019\u00e9tait une \u00e9vidence<\/em>. (p. 19)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il \u00e9crivit cela \u00e0 vingt-huit ans. En 1993, deux ans avant sa disparition, alors qu\u2019il sentait monter une certaine reconnaissance, celle-ci ne pesait pas bien lourd devant l\u2019imminence de la mort. Cette derni\u00e8re citation du <em>Journal<\/em> peut \u00eatre retenue comme un ultime bilan de Lagarce par lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>En dix ou douze ans j\u2019ai \u00e9crit une douzaine de pi\u00e8ces et j\u2019ai fait dix-huit mises en sc\u00e8ne et les deux films vid\u00e9o et tout ce travail, cette masse de choses me para\u00eet n\u2019\u00eatre rien, n\u2019avoir rien donn\u00e9 de bien, de bon (de n\u00e9cessaire qui puisse me survivre), alors que les autres, le Monde semble avoir entendu, vu et commence peu \u00e0 peu \u00e0 le percevoir comme une masse (pour les autres je suis un auteur, je suis un metteur en sc\u00e8ne et moi, je suis juste un corps malade, une personne qui a rat\u00e9 sa vie)<\/em> (p. 50).<a name=\"end\">&nbsp;<\/a><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\"\/>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full alignnone\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/31\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2025\/05\/Selim-Lander.jpeg?resize=150%2C150&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-387\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a name=\"end\" href=\"#back\">*<\/a><strong>Selim Lander <\/strong>vit en Martinique (Antilles fran\u00e7aises). Ses critiques apparaissent dans les revues \u00e9lectroniques <a href=\"https:\/\/mondesfrancophones.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">mondesfrancophones.com\/<\/a>, <a href=\"https:\/\/madinin-art.net\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">madinin-art.net<\/a>, et dans la revue Esprit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size wp-block-paragraph\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2025 Selim Lander<br><em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em>,&nbsp;#31, June 2025<br>e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><img data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png?w=800&#038;ssl=1\" alt=\"Creative Commons Attribution International License\"\/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size wp-block-paragraph\">This work is licensed under the<br>Creative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1,"featured_media":386,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"advanced_seo_description":"","jetpack_seo_html_title":"","jetpack_seo_noindex":false,"jetpack_seo_schema_type":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-385","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-book-reviews"],"jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/31\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2025\/05\/image1-3.jpg?fit=504%2C400&ssl=1","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/385","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=385"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/385\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":870,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/385\/revisions\/870"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/wp-json\/wp\/v2\/media\/386"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=385"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=385"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/31\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=385"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}