{"id":222,"date":"2016-02-17T16:48:19","date_gmt":"2016-02-17T16:48:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/?p=222"},"modified":"2022-05-29T09:18:02","modified_gmt":"2022-05-29T09:18:02","slug":"un-point-de-vue-critique-sur-les-reecritures-des-mythes-grecs-dans-le-theatre-francais-contemporain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/un-point-de-vue-critique-sur-les-reecritures-des-mythes-grecs-dans-le-theatre-francais-contemporain\/","title":{"rendered":"Un point de vue critique sur les r\u00e9\u00e9critures des mythes grecs dans le th\u00e9\u00e2tre fran\u00e7ais contemporain"},"content":{"rendered":"<p><strong>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon<\/strong><a href=\"#end1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-225\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1067702142.png\" alt=\"1067702142\" width=\"250\" height=\"207\" \/><\/p>\n<p>Les mythes grecs, relay\u00e9s par le th\u00e9\u00e2tre antique, ont toujours \u00e9t\u00e9 une source in\u00e9puisable pour les auteurs de th\u00e9\u00e2tre. Certaines figures mythiques ressurgissent davantage \u00e0 certaines \u00e9poques, leur port\u00e9e embl\u00e9matique des conflits dont elles sont protagonistes co\u00efncidant avec les probl\u00e9matiques \u00e9thiques et politiques des soci\u00e9t\u00e9s qui les convoquent sur la sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9lection de certains mythes aujourd&#8217;hui et les approches propos\u00e9es d&#8217;Iphig\u00e9nie, symbole de la jeunesse et de l&#8217;innocence sacrifi\u00e9e dans <em>Iphig\u00e9nie ou le p\u00e9ch\u00e9 des dieux<\/em> de Michel Azama, de Philoct\u00e8te, figure embl\u00e9matique de l&#8217;affrontement des valeurs humaines, morales et du pragmatisme, m\u00e9taphore de la r\u00e9volte de l&#8217;individu au sens camusien et de la solitude m\u00e9taphysique aux accents beckettiens dans<em>Philoct\u00e8te<\/em> de Jean-Pierre Sim\u00e9on, enfin le retour \u00e0 \u0152dipe et \u00e0 sa lign\u00e9e depuis Cadmos dans <em>Saint Amour<\/em>de Michel Azama, <i>Sous l&#8217;\u0153il d&#8217;\u0152dipe <\/i>de Jo\u00ebl Jouanneau et <i>Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face<\/i> de Wajdi Mouawad, me semblent particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateurs des pr\u00e9occupations, voire des mutations de la soci\u00e9t\u00e9 actuelle.<\/p>\n<p>Les approches de ces mythes, leur traitement par ces auteurs, les choix des trag\u00e9dies grecques constituant la mati\u00e8re de leurs pi\u00e8ces, leurs r\u00e9interpr\u00e9tations dans une perspective contemporaine sont \u00e9galement repr\u00e9sentatives de la relation de l&#8217;\u00e9criture dramatique moderne \u00e0 son mod\u00e8le antique impliquant la mise en question de la notion et du sens du tragique, de la fatalit\u00e9, du destin, de la pr\u00e9sence des dieux, du ch\u0153ur, etc. Que faire des dieux, d\u00e9clar\u00e9s d\u00e9finitivement morts, des mal\u00e9dictions rang\u00e9es aujourd&#8217;hui au rayon des superstitions ou de la fatalit\u00e9 qui n&#8217;a plus cours dans un monde o\u00f9 chacun est cens\u00e9 construire son destin? Quant au mythe d&#8217;\u0152dipe surexploit\u00e9, recycl\u00e9 et finalement confisqu\u00e9 par Freud, \u00e0 quelles nouvelles lectures peut-il pr\u00eater aujourd&#8217;hui?<\/p>\n<p><b>I &#8211; Iphig\u00e9nie ou l&#8217;offrande aux dieux de la guerre<\/b><\/p>\n<p>Iphig\u00e9nie, fille a\u00een\u00e9e d&#8217;Agamemnon et de Clytemnestre, reste dans la litt\u00e9rature la figure de l&#8217;adolescente \u00e9ternelle soumise \u00e0 son destin de victime expiatoire. De quoi? Des p\u00e9ch\u00e9s de ses g\u00e9niteurs.<\/p>\n<p>D&#8217;apr\u00e8s le mythe la flotte grecque, pr\u00eate \u00e0 partir pour s&#8217;emparer de Troie, reste immobilis\u00e9e \u00e0 Aulide faute des vents retenus par les dieux. Le grand pr\u00eatre Calchas r\u00e9v\u00e8le \u00e0 Agamemnon, chef de guerre, qu&#8217;il doit immoler sa fille Iphig\u00e9nie \u00e0 Art\u00e9mis en expiation du meurtre d&#8217;un cerf consacr\u00e9 \u00e0 la d\u00e9esse, pour que celle-ci lib\u00e8re les vents. Contraint, Agamemnon consent. Mais Iphig\u00e9nie est sauv\u00e9e in extremis du sacrifice par Art\u00e9mis qui lui substitue sur l&#8217;autel une biche.<\/p>\n<p>Elle sera charg\u00e9e encore, avec son fr\u00e8re Oreste, le dernier des Atrides, d&#8217;expier les crimes de sa famille.<\/p>\n<figure id=\"attachment_224\" aria-describedby=\"caption-attachment-224\" style=\"width: 160px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-224\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1066608872.png\" alt=\"Michel Azama\" width=\"160\" height=\"194\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-224\" class=\"wp-caption-text\">Michel Azama<\/figcaption><\/figure>\n<p>Oreste arrive en Tauride o\u00f9 la coutume veut que tout voyageur \u00e9tranger soit immol\u00e9 \u00e0 Art\u00e9mis. Iphig\u00e9nie se r\u00e9volte contre cette loi barbare et obtient du roi de Tauride la libert\u00e9 de son fr\u00e8re et l&#8217;abolition du sacrifice humain.Iphig\u00e9nie et Oreste, comme \u0152dipe, apparaissent comme des figures de r\u00e9demption et de passage vers une civilisation \u00e9mancip\u00e9e de la tyrannie des dieux.<\/p>\n<p>Le mythe d&#8217;Iphig\u00e9nie entre en sc\u00e8ne vers 412 &#8211; 409 avant notre \u00e8re avec les trag\u00e9dies d&#8217;Euripide<em>Iphig\u00e9nie en Tauride<\/em>\u00a0puis <em>Iphig\u00e9nie en Aulide<\/em>\u00a0qui depuis n&#8217;ont cess\u00e9 d&#8217;inspirer de nombreux auteurs \u00e0 travers les si\u00e8cles.<\/p>\n<figure id=\"attachment_226\" aria-describedby=\"caption-attachment-226\" style=\"width: 250px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-226\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1113985502.png\" alt=\"Iphig\u00e9nie, de Michel Azama\" width=\"250\" height=\"364\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1113985502.png 250w, https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1113985502-206x300.png 206w\" sizes=\"auto, (max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-226\" class=\"wp-caption-text\">Iphig\u00e9nie, de Michel Azama<\/figcaption><\/figure>\n<p>Michel Azama dont le th\u00e9\u00e2tre se nourrit fr\u00e9quemment des mythes et des r\u00e9f\u00e9rences bibliques et grecs, \u00e9crit son <em>Iphig\u00e9nie ou le p\u00e9ch\u00e9 des dieux<\/em> en 1991 \u00e0 la veille de la 1<sup>\u00e8re<\/sup>guerre du Golfe. &#8220;Cette arm\u00e9e qui attend de partir \u00e0 la guerre, dit-il, c&#8217;est une fois de plus toutes les \u00e9p\u00e9es de Damocl\u00e8s suspendues au-dessus de la t\u00eate de l&#8217;humanit\u00e9.&#8221; (AZAMA 1991 : 7)<\/p>\n<p>La guerre des Grecs contre Troie, le sacrifice d&#8217;Iphig\u00e9nie et les int\u00e9r\u00eats des dieux dans cette guerre sont une m\u00e9taphore des guerres, des g\u00e9nocides, du sacrifice de la jeunesse, dans notre monde contemporain.Les dieux eux-m\u00eames ne sont pas absents de nos guerres des \u00e9toiles : Dieu chr\u00e9tien &#8211; Dieu juif &#8211; Dieu musulman (et si on nous dit que c&#8217;est le m\u00eame la d\u00e9rision n&#8217;en est que plus grande) les dieux sont toujours l\u00e0 pour nous persuader de la fameuse n\u00e9cessit\u00e9 historique. [&#8230;]<\/p>\n<p>Chaque jour dans un lieu du monde moderne s&#8217;accomplit le sacrifice des milliers d&#8217;Iphig\u00e9nies.&#8221; (AZAMA 1991: 7)Michel Azama met en \u00e9pigramme de sa pi\u00e8ce d\u00e9di\u00e9e aux enfants du monde entier, ces vers d&#8217;Euripide :<\/p>\n<blockquote><p>P\u00e8re, p\u00e8re \u00e9coute.<br \/>\nLa lumi\u00e8re est, pour les vivants,<br \/>\nle plus doux des biens.<br \/>\nEt pour les morts il n&#8217;y a plus<br \/>\nrien. (<em>Ibidem<\/em>: 9)<\/p><\/blockquote>\n<p>Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;une adaptation de la pi\u00e8ce d&#8217;Euripide mais bel et bien d&#8217;une version moderne, post-utopique, du mythe. Aux protagonistes de la trag\u00e9die d&#8217;Euripide : Agamemnon, un vieillard, Clytemnestre, Iphig\u00e9nie, Achille, le ch\u0153ur, except\u00e9 M\u00e9n\u00e9las, s&#8217;ajoutent chez Azama : Patrocle, Tir\u00e9sias (jeune berger aveugle), \u00c9lectre, le Coryph\u00e9e, le Trembleur, Kalchas, les dieux, Art\u00e9mis, Ath\u00e9na.<\/p>\n<p>Pas d&#8217;actes, la pi\u00e8ce est compos\u00e9e de 18 s\u00e9quences sous-titr\u00e9es. La premi\u00e8re intitul\u00e9e &#8220;Le jugement des dieux&#8221;, fonctionne comme l&#8217;exposition du conflit.<\/p>\n<p>Nous sommes dans la sph\u00e8re des dieux avec Kronos, Art\u00e9mis, Dionysos, Apollon, etc. Art\u00e9mis s&#8217;ennuie. Elle exige du sang. Le sacrifice d&#8217;une jeune fille ferait l&#8217;affaire. Les dieux d\u00e9battent l\u00e0-dessus. Azama recourt ici \u00e0 une langue parl\u00e9e d&#8217;aujourd&#8217;hui, \u00e0 l&#8217;humour et \u00e0 l&#8217;ironie.<\/p>\n<p>Les dieux regardent Iphig\u00e9nie, commentent la beaut\u00e9 de son corps, discutent, finalement tous, sauf Apollon, votent pour la sacrifier.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de la sc\u00e8ne 2 l&#8217;action se passe \u00e0 Aulide. Alors que le Coryph\u00e9e, le Ch\u0153ur, commentent la situation de la flotte grecque immobilis\u00e9e dans le port, arrive Tir\u00e9sias, jeune berger aveugl\u00e9 par Ath\u00e9na pour l&#8217;avoir vu se baigner nue, avec le message des dieux exigeant le sacrifice d&#8217;Iphig\u00e9nie.<\/p>\n<p>Michel Azama concentre et suit <em>grosso modo<\/em> le sc\u00e9nario d&#8217;Euripide en accentuant les contrastes entre les sc\u00e8nes d&#8217;espoir d&#8217;avenir, de d\u00e9sir de vie, d&#8217;amour et celles de la menace de la mort, de l&#8217;approche du sacrifice, de sa n\u00e9cessit\u00e9 approuv\u00e9e par la majorit\u00e9. Il introduit dans la trame euripidienne, souvent sur le mode po\u00e9tique, des br\u00e8ves sc\u00e8nes qui, tout en s&#8217;inscrivant dans l&#8217;esprit de son mod\u00e8le tragique, cr\u00e9ent une distance, r\u00e9humanisent davantage les personnages et d\u00e9sacralisent les dieux.<\/p>\n<p>Ainsi par exemple la conversation d&#8217;Iphig\u00e9nie et \u00c9lectre partageant la joie, l&#8217;attente des r\u00e9jouissances de la f\u00eate du mariage, le dialogue entre Achille et Patrocle mort \u00e0 Troie \u00e9voquant leurs joutes amoureuses, les sc\u00e8nes o\u00f9 Iphig\u00e9nie dialogue avec Art\u00e9mis s&#8217;adressant au miroir, les dieux \u00e9tant invisibles aux humains.<\/p>\n<p>Nous suivrons ainsi la pr\u00e9paration du mariage et en m\u00eame temps du sacrifice. Azama joue sur l&#8217;ambigu\u00eft\u00e9 de ces pr\u00e9paratifs dans la tr\u00e8s belle et po\u00e9tique sc\u00e8ne entre Agamemnon et Iphig\u00e9nie qui pense que son p\u00e8re parle de son mariage et non pas de son sacrifice.<\/p>\n<p>La tension monte, comme dans un film policier. L&#8217;\u00e9tau se resserre sur Iphig\u00e9nie qui ignore son sort. Son entretien amoureux avec Achille est suivi imm\u00e9diatement, comme en contrepoint, par celui d&#8217;Agamemnon et de Clytemnestre qui, apprenant le destin de sa fille, accuse son mari, crie vengeance : &#8220;Je te frapperai \u00e0 mort dans ton bain&#8221; (<em>Ibidem<\/em>: 49) puis dit \u00e0 Iphig\u00e9nie ce qui l&#8217;attend. Une sc\u00e8ne fondamentale o\u00f9 s&#8217;amorce le destin d&#8217;Agamemnon avec son cort\u00e8ge de crimes.<\/p>\n<p>Le rythme s&#8217;acc\u00e9l\u00e8re. Le leitmotiv, le chant du Ch\u0153ur &#8220;Ils vont tuer Iphig\u00e9nie&#8221; (<em>Ibidem: <\/em>56) scande le mouvement dramatique : la r\u00e9volte d&#8217;Achille (&#8220;J&#8217;aime Iphig\u00e9nie vivante&#8221;) avec en contrepoint le Trembleur faisant l&#8217;\u00e9loge de la guerre et de la haine des Troyens, Achille qui propose \u00e0 Iphig\u00e9nie de fuir &#8220;Loin de la Gr\u00e8ce de ses guerres de ses larmes de son deuil de ses dieux insens\u00e9s.&#8221; (<i>Ibidem: <\/i>62) et r\u00e9plique au Coryph\u00e9e et au Ch\u0153ur qui souhaitent l&#8217;accomplissement du sacrifice : &#8220;Les dieux n&#8217;existent pas. Les dieux sont des mensonges des po\u00e8tes&#8221;. (<em>Ibidem: <\/em>64) Sous la pression du Ch\u0153ur qui la flatte d&#8217;entrer dans la l\u00e9gende des Atrides, Iphig\u00e9nie se r\u00e9signe \u00e0 son sort de victime sacrifi\u00e9e pour la cause de son peuple. Cependant, avant de tomber sous le couteau sacrificiel de Kalchas, elle accuse les dieux et la guerre :<\/p>\n<blockquote><p>Faites de moi<br \/>\nce que je suis<br \/>\nmorte pour la guerre pour le plaisir des dieux<br \/>\nmorte pour rien.&#8221; (<i>Ibidem: <\/i>67)<\/p><\/blockquote>\n<p>La pi\u00e8ce s&#8217;ach\u00e8ve par la folie d&#8217;Achille qui apprend de Tir\u00e9sias et du Ch\u0153ur l&#8217;assassinat d&#8217;Iphig\u00e9nie.<\/p>\n<p>Si dans la trag\u00e9die d&#8217;Euripide, Iphig\u00e9nie \u00e9chappe \u00e0 la mort sacrificielle, c&#8217;est parce que sa mission expiatoire n&#8217;est pas achev\u00e9e, son destin d\u00e9pend toujours du bon plaisir des dieux.<\/p>\n<p>Dans la trag\u00e9die moderne, en l&#8217;occurrence celle de Michel Azama, la fatalit\u00e9, la trag\u00e9die peut \u00eatre \u00e9vit\u00e9e, mais elle ne l&#8217;est pas, ce qui est encore plus tragique.<\/p>\n<p>Victime d\u00e9sign\u00e9e par les dieux, Iphig\u00e9nie est chez Michel Azama, avant tout victime d&#8217;une communaut\u00e9 humaine manipul\u00e9e par l&#8217;id\u00e9ologie guerri\u00e8re et les int\u00e9r\u00eats des puissants d\u00e9guis\u00e9s en cause patriotique ou en guerre du bien contre le mal.<\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard le protagonisme du Coryph\u00e9e, du Ch\u0153ur, chez Azama, est extr\u00eamement actif. Deux forces s&#8217;affrontent : ceux qui croient qu&#8217;Iphig\u00e9nie doit mourir pour la cause (les dieux le veulent) et ceux, minoritaires, qui sont du parti de la vie et veulent arr\u00eater le massacre, prenant conscience que les dieux n&#8217;existent pas, qu&#8217;ils ne sont qu&#8217;une invention, une m\u00e9taphore po\u00e9tique.<\/p>\n<p>Achille \u00e0 qui la guerre a ravi Patrocle et Iphig\u00e9nie, l&#8217;a compris.<\/p>\n<p>En chair et en os dans la premi\u00e8re sc\u00e8ne, les dieux, invisibles des humains, les manipulent, sucent leur sang, tels des vampires.<\/p>\n<p>Azama rend perm\u00e9able la fronti\u00e8re entre le r\u00e9el et l&#8217;irr\u00e9el, le fantasme, qui \u00e0 plusieurs reprises font irruption dans l&#8217;action : le r\u00eave de Tir\u00e9sias, Iphig\u00e9nie dialoguant avec Art\u00e9mis invisible dans le miroir, Achille conversant avec le spectre de Patrocle&#8230;<\/p>\n<p>Les divers niveaux du langage : po\u00e9tique, archa\u00efsant, avec parfois du grec ancien, langue parl\u00e9e contemporaine, tout comme l&#8217;ironie et parfois l&#8217;humour, produisent des d\u00e9calages laissant entendre suffisamment clairement, sans qu&#8217;il soit n\u00e9cessaire de recourir \u00e0 d&#8217;autres signes contemporains, que cette antique Aulide est une m\u00e9taphore de notre monde.<\/p>\n<p><b>II &#8211; Variation sur Philoct\u00e8te<\/b><\/p>\n<figure id=\"attachment_223\" aria-describedby=\"caption-attachment-223\" style=\"width: 200px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-223\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1030982143.png\" alt=\"Jean-Pierre Sim\u00e9on\" width=\"200\" height=\"290\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-223\" class=\"wp-caption-text\">Jean-Pierre Sim\u00e9on<\/figcaption><\/figure>\n<p>Po\u00e8te et auteur dramatique Jean-Pierre Sim\u00e9on \u00e9crit en 2008 son <em>Philoct\u00e8te<\/em> qu&#8217;il sous-titre \u00ab variation d&#8217;apr\u00e8s Sophocle \u00bb. L&#8217;argument de sa pi\u00e8ce suit de pr\u00e8s celui de la trag\u00e9die de Sophocle, repr\u00e9sent\u00e9e en 409 avant notre \u00e8re. Pour venir \u00e0 bout de Troie assi\u00e9g\u00e9e depuis 10 ans par les Grecs, Ulysse charge le jeune N\u00e9optol\u00e8me, fils d&#8217;Achille, de s&#8217;emparer par la ruse de l&#8217;arc et des fl\u00e8ches de Philoct\u00e8te sans lesquels Troie ne peut \u00eatre prise. Seul N\u00e9optol\u00e8me, qui a rejoint l&#8217;arm\u00e9e grecque plus tard, peut gagner la confiance du vieux Philoct\u00e8te qui n&#8217;a jamais pardonn\u00e9 aux Grecs, et surtout \u00e0 Ulysse, de l&#8217;avoir abandonn\u00e9, seul, souffrant atrocement, sur une \u00eele d\u00e9serte pour ne plus avoir \u00e0 supporter ses hurlements de douleur et la puanteur de sa plaie ingu\u00e9rissable. Ainsi N\u00e9optol\u00e8me se trouve-t-il pris dans un conflit de devoir et de conscience contradictoire : mentir et trahir Philoct\u00e8te ou d\u00e9savouer et trahir les Grecs? Contrairement \u00e0 Heiner M\u00fcller qui supprime l&#8217;intervention surnaturelle, faisant poignarder Philoct\u00e8te par N\u00e9optol\u00e8me, Jean-Pierre Sim\u00e9on conserve le <em>happy end<\/em>\u00a0de son mod\u00e8le antique : l&#8217;intervention miraculeuse d&#8217;H\u00e9racl\u00e8s qui ordonne \u00e0 l&#8217;intransigeant Philoct\u00e8te de s&#8217;embarquer avec son arc et de suivre les Grecs \u00e0 Troie.<\/p>\n<p>Les protagonistes de la variation sur Philoct\u00e8te de Sim\u00e9on sont les m\u00eames que chez Sophocle: Ulysse, N\u00e9optol\u00e8me, le Ch\u0153ur, Philoct\u00e8te, le marchand, H\u00e9racl\u00e8s. Tous les th\u00e8mes de la pi\u00e8ce d&#8217;origine sont repris.Philoct\u00e8te qui a subi un d\u00e9ni d&#8217;humanit\u00e9, trahi, humili\u00e9, abandonn\u00e9 par les siens, terrass\u00e9 par la souffrance et la solitude, ne peut rentrer dans aucun syst\u00e8me, rien ne peut satisfaire sa demande de r\u00e9paration. Aussi le conflit insoluble entre l&#8217;int\u00e9grit\u00e9, la douleur de l&#8217;individu Philoct\u00e8te exigeant justice et le pragmatisme cynique d&#8217;Ulysse, repr\u00e9sentant la cause commune, ne pouvait-il \u00eatre d\u00e9bloqu\u00e9 que par l&#8217;intervention de l&#8217;au-del\u00e0, la m\u00e9diation d&#8217;H\u00e9racl\u00e8s.<\/p>\n<p>Il ne s&#8217;agit pas pour autant chez Sim\u00e9on d&#8217;affirmer un quelconque pouvoir divin mais une troisi\u00e8me voie, celle de la raison et de la r\u00e9conciliation n\u00e9goci\u00e9e. H\u00e9racl\u00e8s exhorte Philoct\u00e8te \u00e0 aller vaincre Troie, lui promettant la gu\u00e9rison de sa blessure et la gloire immortelle. En m\u00eame temps il le lie \u00e0 N\u00e9optol\u00e8me:<\/p>\n<blockquote><p>Vos destins sont li\u00e9s vous prendrez Troie<br \/>\nensemble l&#8217;un ne pourra rien sans l&#8217;autre<br \/>\nsoyez dans le combat comme des lions jumeaux<br \/>\nl&#8217;un uni \u00e0 l&#8217;autre et l&#8217;autre \u00e0 lui li\u00e9. (SIM\u00c9ON 2010 : 88)<\/p><\/blockquote>\n<p>et exige de lui la soumission absolue aux dieux.<\/p>\n<p>Dieux en tant que m\u00e9taphore de la priorit\u00e9 de la raison sur l&#8217;affect, de la supr\u00e9matie du principe du bien de tous sur le droit de l&#8217;individu. On passe de l&#8217;absolu \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 la justice relative, n\u00e9gociable.<\/p>\n<figure id=\"attachment_227\" aria-describedby=\"caption-attachment-227\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-227\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1289714862.png\" alt=\"Philoct\u00e8te, de Jean-Pierre Sim\u00e9on\" width=\"300\" height=\"485\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1289714862.png 300w, https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1289714862-186x300.png 186w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-227\" class=\"wp-caption-text\">Philoct\u00e8te, de Jean-Pierre Sim\u00e9on<\/figcaption><\/figure>\n<p>H\u00e9ros tragique, figure de la r\u00e9volte absolue, Philoct\u00e8te doit mourir chez Heiner M\u00fcller. Mais en survivant chez Sim\u00e9on au prix de concession, abandonnant sa revendication de la justice pour la gloire promise et la gu\u00e9rison, n&#8217;est-il pas plus tragique encore ? On entend l\u00e0 clairement des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 Camus et \u00e0 Beckett.<\/p>\n<p>R\u00e9sistant au n\u00e9ant, r\u00e9duit \u00e0 un \u00e9tat sauvage dans son \u00eele d\u00e9serte, Philoct\u00e8te \u00abs&#8217;humanise\u00bb en entendant les paroles de N\u00e9optol\u00e8me dans une langue famili\u00e8re, se reconnaissant implicitement dans l&#8217;humanit\u00e9 qu&#8217;il abhorre pourtant.<\/p>\n<p>Vue dans cette perspective la r\u00e9solution du conflit par la m\u00e9diation d&#8217;H\u00e9racl\u00e8s n&#8217;est pas un <em>happy end<\/em>. L&#8217;\u00e9chec de la r\u00e9volte de Philoct\u00e8te se double de celui de N\u00e9optol\u00e8me oblig\u00e9 de suivre non pas la voix de sa conscience mais celle de la raison pragmatique.<\/p>\n<p>Jean-Pierre Sim\u00e9on n&#8217;adapte pas mais s&#8217;approprie la pi\u00e8ce de Sophocle en la r\u00e9\u00e9crivant, la transmutant dans une langue po\u00e9tique propre, simple et belle, totalement affranchie des clich\u00e9s et des images st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es. Aucune tentation de r\u00e9actualisation ni d&#8217;intervention dans le contenu de la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>La m\u00e9tamorphose du <em>Philoct\u00e8te<\/em> de Sophocle en sa variation sim\u00e9onienne n&#8217;est rien d&#8217;autre qu&#8217;une transmutation d&#8217;une po\u00e9sie \u00e0 une autre dans sa substance m\u00eame : vers, rythme, scansion, m\u00e9taphore, attribution de la parole. Cette d\u00e9marche d&#8217;appropriation, \u00e0 l&#8217;instar de la variation musicale, implique : concentration, suppression, ajout libre, improvisation, en particulier dans les parties du Ch\u0153ur. La po\u00e9sie et la force du verbe font image. La parole arm\u00e9e de mensonge, de ruse, affronte celle de la douleur et de la dignit\u00e9 humaine. Gr\u00e2ce \u00e0 la po\u00e9sie, \u00e0 l&#8217;intelligence et la finesse du texte qui conf\u00e8re au personnage une profondeur, une v\u00e9rit\u00e9 et une fragilit\u00e9 humaine, nous ne sommes jamais dans la rh\u00e9torique d&#8217;un d\u00e9bat d&#8217;id\u00e9es.<\/p>\n<p><b>III &#8211; L&#8217;histoire d&#8217;\u0152dipe ou comment se d\u00e9barrasser des tabous et des mal\u00e9dictions<\/b><\/p>\n<p><u>\u0152dipe sans complexes ni culpabilit\u00e9<\/u><\/p>\n<figure id=\"attachment_230\" aria-describedby=\"caption-attachment-230\" style=\"width: 250px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-230\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1376388815.png\" alt=\"Saintes familles, de Michel Azama\" width=\"250\" height=\"362\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1376388815.png 250w, https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1376388815-207x300.png 207w\" sizes=\"auto, (max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-230\" class=\"wp-caption-text\">Saintes familles, de Michel Azama<\/figcaption><\/figure>\n<p>Trois pi\u00e8ces de Michel Azama \u00e9crites en 2000 et 2001 : <em>Amours fous<\/em>, <em>Saint Amour<\/em> et <i>Anges du chaos<\/i>, constituant une trilogie intitul\u00e9e <em>Saintes Familles<\/em>, questionnent dans des situations du quotidien banal la structure et les liens familiaux dans la soci\u00e9t\u00e9 actuelle transgressive, postmoderne, qui s&#8217;\u00e9mancipe de tous les interdits moraux et sexuels. La famille comme pi\u00e8ge, matrice du d\u00e9sir incestueux, lieu originel de transgression.<\/p>\n<p>Le th\u00e8me de l&#8217;inceste traverse les trois pi\u00e8ces mais celle qui nous int\u00e9resse particuli\u00e8rement est <em>Saint Amour<\/em>, remake postmoderne et post freudien de la trag\u00e9die d&#8217;\u0152dipe trait\u00e9 sur le mode de la d\u00e9rision, parodique, subversif.Compos\u00e9 de 11 s\u00e9quences, <em>Saint Amour<\/em>\u00a0a pour protagonistes le noyau familial : le couple parental Lui, Elle et leurs quatre enfants : Fille 1, Fille 2, Fils 1, Fils 2, avatars modernes d&#8217;\u0152dipe, de Jocaste et de leurs enfants : Antigone, Ism\u00e8ne, Polynice, \u00c9t\u00e9ocle.<\/p>\n<p>L&#8217;action se d\u00e9roule le jour o\u00f9 Lui et Elle apprennent la v\u00e9rit\u00e9, dans un lieu commun de toutes les familles communes. Mais cette famille peu commune a une odeur de soufre et c&#8217;est l\u00e0 o\u00f9 le quotidien va rejoindre l&#8217;\u00e9pique.<\/p>\n<p>Azama prend clairement le contre-pied du mythe d&#8217;\u0152dipe et inverse la notion de la fatalit\u00e9 et du tragique. Face \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation de la v\u00e9rit\u00e9 scandaleuse, contrairement \u00e0 l&#8217;\u0152dipe mythique qui accepte sa culpabilit\u00e9 et dont le parcours sera une descente aux enfers, l&#8217;\u0152dipe d&#8217;Azama refuse la culpabilit\u00e9, son parcours est celui de la f\u00e9licit\u00e9e, de l&#8217;amour absolu.<\/p>\n<p>Cette inversion est amorc\u00e9e d\u00e8s la premi\u00e8re sc\u00e8ne o\u00f9 le contenu d&#8217;<em>\u0152dipe roi <\/em>est r\u00e9sum\u00e9 sur le mode de la d\u00e9rision, dans un dialogue entre Elle et Lui. Lui (\u0152dipe) r\u00e9pond \u00e0 Elle (Jocaste) le d\u00e9signant comme \u00ab erreur \u00bb, d\u00e9clencheur du mal :<\/p>\n<blockquote><p>Si je suis une erreur c&#8217;est toi qui la commise. Je suis ton erreur \u00e0 toi \u00e0 personne d&#8217;autre. Un jour je suis venu dans le grand lit et toi tu m&#8217;attendais depuis toujours dans ce grand lit [&#8230;] Et ce jour-l\u00e0 ce jour-l\u00e0 ce lit est devenu exact \u00e0 la mesure exacte qu&#8217;il fallait ce jour l\u00e0 nous l&#8217;avons rempli enfin ce lit jusqu&#8217;\u00e0 la toujours \u00e0 demi vide. (AZAMA 2002 : 37)<\/p><\/blockquote>\n<p>Quand Elle l&#8217;adjure de rompre leur union et de partir \u00abFais le chemin \u00e0 rebrousse-poil [&#8230;] S\u00e9pare-toi de moi. \u00bb (<em>Ibidem<\/em> : 37), Lui retrace en quelques mots son histoire l&#8217;inscrivant dans une logique non pas de la fatalit\u00e9, du crime (r\u00e9gicides, parricide, inceste) \u00e0 expier, mais dans celle, hors normes et interdits, de l&#8217;accomplissement de l&#8217;amour absolu, sacr\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>Je suis sorti de toi je suis rentr\u00e9 en toi et nos enfants sont sortis de toi et moi m\u00e9lang\u00e9s il y a confusion des chairs de tous c\u00f4t\u00e9s et mon p\u00e8re n&#8217;a \u00e9t\u00e9 rien qu&#8217;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne un type qu&#8217;on tabasse et qu&#8217;on tue sur un chemin une mauvaise rencontre qu&#8217;on efface tout de suite qui sort tout de suite de votre m\u00e9moire un trou de m\u00e9moire [&#8230;] Il n&#8217;a exist\u00e9 que pour donner de l&#8217;existence \u00e0 ce qui est entre toi et moi et nos enfants cette boule de chair unique de toi et moi quatre enfants deux filles deux gar\u00e7ons on ne peut pas faire plus parfait. (<em>Ibidem<\/em> : 37)<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans cette optique son p\u00e8re n&#8217;\u00e9tait qu&#8217;un obstacle au destin, au bonheur de l&#8217;\u0152dipe azamien:<\/p>\n<blockquote><p>Ce passant tu\u00e9 sur un chemin par pur hasard comme on tue un voleur qui g\u00eane votre passage car il g\u00eanait mon passage encore plus que je ne pouvais \u00e0 cet instant-l\u00e0 l&#8217;imaginer (<em>Ibidem<\/em> : 37).<\/p><\/blockquote>\n<p>Lorsqu&#8217;Elle pose la question de la conscience face \u00e0 l&#8217;atroce v\u00e9rit\u00e9 \u00ab c&#8217;est une chose de ne pas savoir et une autre de savoir \u00bb et persiste dans son id\u00e9e de s\u00e9paration, Lui affirme le lien inextricable qui les lie.<\/p>\n<blockquote><p>Je ne peux pas plus te quitter que le mort ne peut quitter sa tombe. Es-tu ma tombe ? Es-tu mon lit de vie ? Peu importe o\u00f9 que tu sois je suis o\u00f9 que tu ailles je vais. Tu veux aller dans la mort je t&#8217;accompagne tu veux aller dans la nuit je me cr\u00e8verai les yeux tu veux rester dans la lumi\u00e8re de cet amour qui nous rendit d\u00e9j\u00e0 aveugle je te suis je reste dans cette c\u00e9cit\u00e9 commune qui nous rendit heureux. (<em>Ibidem<\/em> : 37-38)<\/p><\/blockquote>\n<p>Elle, toujours dans la logique de la fatalit\u00e9 et de ses cons\u00e9quences in\u00e9vitables, menace de se pendre. Pour l&#8217;emp\u00eacher Lui la ligote, l&#8217;attachant tendrement, avec amour, \u00e0 une chaise avec une corde, symbole du lien qui les lie \u00e0 jamais. \u00ab Les liens du sang rien de plus fort \u00bb dira plus tard la m\u00e8re \u00e0 Fille 1.<\/p>\n<p>\u0152dipe inaugure ici un monde d\u00e9complex\u00e9, d\u00e9barrass\u00e9 des interdits, r\u00e9gi par le seul principe du plaisir o\u00f9 les d\u00e9sirs refoul\u00e9s, censur\u00e9s, vont s&#8217;accomplir au grand jour.<\/p>\n<p>Il dira \u00e0 son Fils 1 :<\/p>\n<blockquote><p>Ils disent ne fais pas ceci et ils le font en se cachant ils disent au p\u00e8re interdis au fils de le faire alors qu&#8217;ils le font tout en se cachant et moi je te dis mon fils fais ce que tu veux ce que tu as envie et besoin de faire fais le. (<em>Ibidem <\/em>: 39)<\/p><\/blockquote>\n<p>Ainsi dans une succession de sc\u00e8nes, \u00e0 travers les r\u00e9cits et les dialogues entre les protagonistes, traverse-t-on le catalogue de la sexualit\u00e9 sous toutes les formes exp\u00e9riment\u00e9es par la fratrie depuis la masturbation, l&#8217;h\u00e9t\u00e9ro et l&#8217;homosexualit\u00e9, la g\u00e9rontophilie, la prostitution, jusqu&#8217;\u00e0 la transsexualit\u00e9 et aux rapports incestueux.<\/p>\n<p>Bref on est dans la pratique du sexe pour le sexe d\u00e9tach\u00e9e de sa fonction de procr\u00e9ation :<\/p>\n<blockquote><p>Ce qu&#8217;il faudrait entre nous c&#8217;est la sexualit\u00e9 des cigales. La cigale m\u00e2le \u00e9met son sperme sans se soucier de rencontrer une femelle. [&#8230;] La pr\u00e9cieuse gouttelette p\u00e9n\u00e8tre ainsi l&#8217;ovule et l&#8217;esp\u00e8ce continue de vivre cependant que les m\u00e2les et les femelles continuent de s&#8217;ignorer. (<em>Ibidem<\/em>: 56)<\/p><\/blockquote>\n<p>Quelques r\u00e9f\u00e9rences ironiques au mythe d&#8217;\u0152dipe, souvent invers\u00e9es, pointent dans le texte. Par exemple, ce n&#8217;est pas \u0152dipe qui se cr\u00e8ve les yeux par culpabilit\u00e9 mais Fille 1 qui, devenue aveugle, y trouve une lib\u00e9ration, une f\u00e9licit\u00e9.<\/p>\n<p>Le Sida dont Fils 2 est atteint serait-il une forme de mal\u00e9diction moderne s&#8217;abattant sur notre soci\u00e9t\u00e9 n\u00e9vros\u00e9e comme la peste qui frappe la mythique Th\u00e8bes, entach\u00e9e par le parricide et l&#8217;inceste d&#8217;\u0152dipe ?<\/p>\n<p>N&#8217;est-on pas l\u00e0 encore dans une tentative de charger un bouc \u00e9missaire de tous les exc\u00e8s de notre soci\u00e9t\u00e9 transgressive, fonctionnant dans une logique consommatoire de sexe, plong\u00e9e dans la confusion totale o\u00f9 tous les rep\u00e8res, y compris ceux de la famille, de la paternit\u00e9, sont interchangeables, manipulables ?<\/p>\n<p>Une soci\u00e9t\u00e9 de jouissance qui choisit la c\u00e9cit\u00e9, refoulant le tragique, la responsabilit\u00e9, la mort.<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce d&#8217;Azama s&#8217;ach\u00e8ve par un <em>happy end<\/em>, ses protagonistes s&#8217;\u00e9treignant dans une sorte de communion dans le saint amour, exalt\u00e9 par le p\u00e8re.<\/p>\n<blockquote><p>Est-ce que nous devrions interrompre cette f\u00e9licit\u00e9 sous pr\u00e9texte que votre m\u00e8re est aussi la mienne que je suis \u00e0 la fois votre p\u00e8re votre oncle et votre demi-fr\u00e8re et que je serai \u00e0 la fois grand p\u00e8re tonton et cousin de vos enfants et tout cela \u00e0 cause d&#8217;une histoire d&#8217;avant notre naissance qui ne regarde ni vous ni moi ? (<em>Ibidem<\/em> : 58)<\/p><\/blockquote>\n<p>Lorsque Fils 1 confesse aux parents que tous les quatre enfants connaissaient depuis longtemps ces vieilles histoires qui n&#8217;appartiennent qu&#8217;au pass\u00e9, racont\u00e9es par un vieil homme aveugle, Elle, rassur\u00e9e, dira \u00ab Alors? Finalement? Happy End?\u00bb (<em>Ibidem<\/em> : 58)<\/p>\n<figure id=\"attachment_228\" aria-describedby=\"caption-attachment-228\" style=\"width: 270px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-228\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1302773375.png\" alt=\"Wajdi Mouawad \u00a9 Suzie Denoncour\" width=\"270\" height=\"262\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-228\" class=\"wp-caption-text\">Wajdi Mouawad \u00a9 Suzie Denoncour<\/figcaption><\/figure>\n<p>Wajdi Mouawad, auteur francophone d&#8217;origine libanaise, Qu\u00e9b\u00e9cois d&#8217;adoption, et le Fran\u00e7ais Jo\u00ebl Jouanneau, r\u00e9interpr\u00e8tent l&#8217;histoire d&#8217;\u0152dipe en remontant sa g\u00e9n\u00e9alogie, l&#8217;un jusqu&#8217;\u00e0 Cadmos fondateur de Th\u00e8bes, l&#8217;autre jusqu&#8217;\u00e0 la mal\u00e9diction qui frappe la famille des Labdacides. Tous les deux puisent leur mati\u00e8re dans les trag\u00e9dies de Sophocle (<em>\u0152dipe roi, \u0152dipe \u00e0 Colone, Antigone<\/em>), d&#8217;Euripide (<i>Les Ph\u00e9niciennes<\/i>), d&#8217;Eschyle (<em>Les sept contre Th\u00e8bes<\/em>).<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Trois figures de la filiation th\u00e9baine comme m\u00e9taphore de la question de l&#8217;identit\u00e9 europ\u00e9enne.<\/span><\/p>\n<figure id=\"attachment_229\" aria-describedby=\"caption-attachment-229\" style=\"width: 250px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-229\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1307825923.png\" alt=\"Le soleil ni la mort peuvent se regarder en face, de Wajdi Mouawad\" width=\"250\" height=\"346\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1307825923.png 250w, https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1307825923-217x300.png 217w\" sizes=\"auto, (max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-229\" class=\"wp-caption-text\">Le soleil ni la mort peuvent se regarder en face, de Wajdi Mouawad<\/figcaption><\/figure>\n<p>Les \u00e9l\u00e9ments autobiographiques de Wajdi Mouawad, contraint, enfant, d&#8217;abandonner sa langue arabe, de quitter avec sa famille le Liban en guerre pour Paris, puis Montr\u00e9al, et en adoptant la langue fran\u00e7aise, fondateurs de son \u0153uvre, r\u00e9sonnent fortement dans sa pi\u00e8ce <em>Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face<\/em>\u00a0\u00e9crite en 2008.Elle r\u00e9unit les histoires de trois figures mythiques de la filiation th\u00e9baine : Cadmos, La\u00efos et \u0152dipe, dans une saga de l&#8217;errance, de rencontres, d&#8217;exils. Cette saga en 22 s\u00e9quences titr\u00e9es est divis\u00e9e en trois parties relative chacune \u00e0 la trajectoire de Cadmos, de La\u00efos et d&#8217;\u0152dipe.Dans le prologue intitul\u00e9 <u>Dieux<\/u>, ayant pour cadre une plage \u00e0 l&#8217;aube et une cit\u00e9 d\u00e9truite, un vieillard aveugle \u00e9voque dans un langage po\u00e9tique, archa\u00efsant, un temps tr\u00e8s ancien, d&#8217;avant l&#8217;histoire, d&#8217;avant l&#8217;enl\u00e8vement d&#8217;Europe. Une partie de ce texte est reprise dans la derni\u00e8re sc\u00e8ne par \u0152dipe aveugle qui conclut la cha\u00eene des catastrophes et leur r\u00e9p\u00e9tition, en nous renvoyant \u00e0 l&#8217;origine de l&#8217;errance, de l&#8217;histoire o\u00f9 alternent la destruction et l&#8217;\u00e9dification toujours \u00e0 recommencer, rappelant la besogne de Sisyphe.L&#8217;histoire racont\u00e9e, inscrite dans une perspective temporelle mythique, est sans cesse r\u00e9fract\u00e9e dans le prisme du pr\u00e9sent, dont l&#8217;image se superpose \u00e0 l&#8217;image mythique. Par exemple \u00e0 la version mythique de l&#8217;enl\u00e8vement d&#8217;Europe par Zeus prenant la forme d&#8217;un taureau, se superpose celle d&#8217;une jeune femme enlev\u00e9e par un groupe d&#8217;hommes portant des t\u00eates de taureau.<\/p>\n<p>Le mouvement du temps est scand\u00e9 par l&#8217;alternance du jour, de la nuit et des saisons.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re partie <u>Cadmos,<\/u> en huit s\u00e9quences, raconte d&#8217;abord l&#8217;enl\u00e8vement d&#8217;Europe fille du roi Ag\u00e9nor, la mort de son p\u00e8re d\u00e9sol\u00e9 et de ses trois fr\u00e8res partis \u00e0 sa recherche, puis le d\u00e9part du fr\u00e8re cadet, Cadmos, qui quitte sa terre natale, Sidon (aujourd&#8217;hui le Liban), pour retrouver sa s\u0153ur enlev\u00e9e.<\/p>\n<p>La phrase leitmotiv \u00ab Pas de dieux que des hommes \u00bb scande son errance. Elle traverse toute la pi\u00e8ce tout comme d&#8217;autres leitmotifs &#8220;Catastrophe, catastrophe&#8221;, &#8220;Europe disparue, jamais retrouv\u00e9e, \u00e0 jamais perdue.&#8221;<\/p>\n<p>La rencontre d&#8217;Ath\u00e9na d\u00e9termine son destin. Le d\u00e9signant comme :<\/p>\n<blockquote><p>Premier homme \u00e0 \u00eatre parti<br \/>\nApr\u00e8s toi d&#8217;autres partiront<br \/>\nCohorte des fugitifs.<br \/>\n\u00c9tranger sur les routes<br \/>\n\u00c9tranger en ton pays. (MOUAWAD 2008 : 33)<\/p><\/blockquote>\n<p>Ath\u00e9na lui ordonne d&#8217;oublier son pays, ses anc\u00eatres morts, d&#8217;arr\u00eater la recherche d&#8217; Europe disparue et de fonder une ville. Cadmos, l&#8217;\u00e9tranger, \u00e9pouse Harmonie, native du pays qu&#8217;il a sauv\u00e9 de la famine. Il va y fonder Th\u00e8bes, la ville aux sept portes dont il devient roi et \u00e0 laquelle il offre l&#8217;\u00e9criture, l&#8217;alphabet qu&#8217;il a emmen\u00e9 de sa Ph\u00e9nicie natale.<\/p>\n<p>On passe avec Cadmos, fondateur d&#8217;une utopie, de l&#8217;\u00e8re de la horde, du r\u00e8gne des dieux, \u00e0 l&#8217;\u00e8re de la tribu et de l&#8217;instauration du pouvoir des hommes.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me partie <u>La\u00efos<\/u> (de la sc\u00e8ne 9 \u00e0 la sc\u00e8ne 15) s&#8217;ouvre avec la pr\u00e9diction que Lycos fait \u00e0 La\u00efos : \u00ab Tu devras porter loin ton corps car ton corps est la derni\u00e8re extr\u00e9mit\u00e9 de ta lign\u00e9e. \u00bb (<em>Ibidem<\/em>: 48)<\/p>\n<p>Les conflits de pouvoir, la guerre oblige La\u00efos \u00e0 fuir Th\u00e8bes. Dans son errance il rencontre Tir\u00e9sias qui lui pr\u00e9dit son avenir \u00ab ton enfant te tuera \u00bb, en lui laissant le choix : se tuer lui-m\u00eame ou courir \u00e0 la catastrophe.<\/p>\n<p>Arriv\u00e9 dans l&#8217;\u00eele o\u00f9 r\u00e8gne P\u00e9lops qui lui offre l&#8217;asile et son amiti\u00e9, La\u00efos trahit son h\u00f4te, enl\u00e8ve et emm\u00e8ne \u00e0 Th\u00e8bes le fils de celui-ci, Chrysippe, dont il est follement amoureux. Chrysippe, viol\u00e9 par La\u00efos, se suicide. P\u00e9lops lance une mal\u00e9diction sur La\u00efos, sur la famille des Labdacides et sur Th\u00e8bes qui sera frapp\u00e9e par la peste.<\/p>\n<blockquote><p>Mal\u00e9diction \u00e0 ton sang<br \/>\nAu sang de ton sang<br \/>\nMal\u00e9diction \u00e0 ton peuple.&#8221; (<em>Ibidem<\/em>: 85)<\/p><\/blockquote>\n<p>La catastrophe se r\u00e9p\u00e8te, la mal\u00e9diction va s&#8217;accomplir, la lign\u00e9e de Cadmos finira avec La\u00efos.<\/p>\n<p>Elle trouve sa conclusion dans la partie III <u>\u0152dipe<\/u>. On y suit son histoire depuis l&#8217;ordre donn\u00e9 par La\u00efos de tuer l&#8217;enfant, son adoption par le roi de Corinthe, la rumeur de l&#8217;oracle selon lequel \u0152dipe tuera son p\u00e8re, sa fuite de Corinthe par crainte qu&#8217;il ne s&#8217;accomplisse, sa rencontre sur le chemin et son altercation avec La\u00efos, qu&#8217;\u0152dipe tue sans savoir qu&#8217;il s&#8217;agit de son v\u00e9ritable p\u00e8re.<\/p>\n<p>Il le tue avec un couteau qu&#8217;il arrache des mains de La\u00efos. Couteau qu&#8217;Ath\u00e9na avait donn\u00e9 \u00e0 son anc\u00eatre Cadmos. \u00ab Ce couteau n&#8217;existait que pour ta mort \u00bb dira-t-il. (<em>Ibidem<\/em>: 104) Ainsi la boucle est-elle boucl\u00e9e.<\/p>\n<p>\u0152dipe trouve la solution de l&#8217;\u00e9nigme de la Sphynge et en r\u00e9compense re\u00e7oit le tr\u00f4ne de Th\u00e8bes et Jocaste pour \u00e9pouse.<\/p>\n<p>Wajdi Mouawad fait l&#8217;\u00e9conomie de toute l&#8217;enqu\u00eate et de la d\u00e9couverte du coupable, constituant le sujet<em>d&#8217;\u0152dipe roi<\/em> de Sophocle, pour nous montrer dans la derni\u00e8re sc\u00e8ne intitul\u00e9e <u>R\u00e9v\u00e9lation<\/u> \u0152dipe dans un paysage marin, yeux crev\u00e9s, assis devant un mur, une fen\u00eatre aux volets ouverts, vitres bris\u00e9es, s&#8217;adressant aux humains d&#8217;aujourd&#8217;hui.<\/p>\n<blockquote><p>Comment faire cesser le saignement des dieux ? [&#8230;]<br \/>\nQuelque chose de plus grand que les dieux<br \/>\nVous conduit vers l&#8217;instant de la terreur.<br \/>\nAveugles comme je fus aveugle<br \/>\nvous ne l&#8217;en emp\u00eacherez pas. [\u2026]<br \/>\nIl y aura un r\u00e9veil<br \/>\nquelqu&#8217;un criera :<br \/>\n\u00ab Cadmos revient avec lui Europe retrouv\u00e9e ! \u00bb (<i> Ibidem<\/i>: 115)<\/p><\/blockquote>\n<p>\u0152dipe dans la pi\u00e8ce est \u00e0 la fois figure du passage d&#8217;un monde \u00e0 un autre et figure de l&#8217;homme moderne qui se pose la question de son identit\u00e9 et se br\u00fble les yeux d&#8217;avoir trop approch\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 travers les destins de Cadmos, La\u00efos, \u0152dipe, Wajdi Mouawad traduit le mythe fondateur de l&#8217;Europe entendue non pas comme une entit\u00e9 g\u00e9ographique mais historique, et questionne la nature de son identit\u00e9. Cadmos cherchant en vain Europe, une personne &#8220;disparue, jamais retrouv\u00e9e, \u00e0 jamais perdue&#8221;. Or Europe est une id\u00e9e, une utopie de construction d&#8217;une ville, voire d&#8217;un territoire, impliquant inexorablement la question : comment fait-on pour vivre ensemble \u00e9trangers les uns aux autres ?<\/p>\n<p>L&#8217;errance, l&#8217;exil de Cadmos, de La\u00efos et d&#8217;\u0152dipe pr\u00e9figurent toutes ces cohortes d&#8217;\u00e9trangers, de fugitifs, d&#8217;exil\u00e9s errants aujourd&#8217;hui sur nos routes.<\/p>\n<p>Avec la m\u00e9taphore de la construction de Th\u00e8bes, sa destruction et la succession des catastrophes, on rejoint le mythe de Sisyphe. Mais Wajdi Mouawad en propose une lecture diff\u00e9rente, porteuse d&#8217;espoir. Si apr\u00e8s chaque \u00e9chec Sisyphe recommence \u00e0 monter la pierre, c&#8217;est parce qu&#8217;il veut savoir o\u00f9 il fait l&#8217;erreur dans son trajet pour ne pas la reproduire. La condition de l&#8217;homme \u00e9tant de toujours recommencer.<\/p>\n<p><u>Pour en finir avec la mal\u00e9diction<\/u><\/p>\n<figure id=\"attachment_234\" aria-describedby=\"caption-attachment-234\" style=\"width: 250px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-234\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1144664815.png\" alt=\"Jo\u00ebl Jouanneau\" width=\"250\" height=\"258\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-234\" class=\"wp-caption-text\">Jo\u00ebl Jouanneau<\/figcaption><\/figure>\n<p><i>Sous l&#8217;\u0153il d&#8217;\u0152dipe<\/i> de Jo\u00ebl Jouanneau, \u00e9crite en 2008, est une sorte de saga des Labdacides condens\u00e9e en quatre \u00e9pisodes : <u>La mal\u00e9diction<\/u>, <u>Le p\u00e8re<\/u>, <u>Les fr\u00e8res<\/u>, <u>Les s\u0153urs<\/u>.<\/p>\n<p>Le mythe en constitue la structure narrative, les trag\u00e9dies de Sophocle le socle avec des emprunts aux<em>Ph\u00e9niciennes<\/em> d&#8217;Euripide dans le troisi\u00e8me \u00e9pisode et quelques traces d&#8217;Eschyle de <em>Sept contre Th\u00e8bes<\/em>, mais la pi\u00e8ce n&#8217;est ni un montage ni une adaptation. Il s&#8217;agit d&#8217;une \u0153uvre originale, palimpsestique, nourrie par des \u00e9l\u00e9ments autobiographiques, intimes, des lectures et des r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires. L&#8217;\u00e9criture de Jo\u00ebl Jouanneau, d&#8217;une fulgurance po\u00e9tique et d&#8217;une puissance subversive du langage, op\u00e8re une alchimie subtile, \u00e0 l&#8217;allure parfois shakespearienne, entre le substrat archa\u00efsant et l&#8217;expression contemporaine, le lyrisme, l&#8217;ironie et la trivialit\u00e9.<\/p>\n<figure id=\"attachment_231\" aria-describedby=\"caption-attachment-231\" style=\"width: 250px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-231\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1390960151.png\" alt=\"Sous l'\u0153il d'\u0152dipe, de Jo\u00ebl Jouanneau\" width=\"250\" height=\"356\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1390960151.png 250w, https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1390960151-211x300.png 211w\" sizes=\"auto, (max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-231\" class=\"wp-caption-text\">Sous l&#8217;\u0153il d&#8217;\u0152dipe, de Jo\u00ebl Jouanneau<\/figcaption><\/figure>\n<p>Jo\u00ebl Jouanneau recourt \u00e0 la mati\u00e8re mythique pour en saisir les traces et donner \u00e0 entendre ses \u00e9chos intimes et collectifs dans le monde contemporain : la mal\u00e9diction pesant sur un clan, la peste, la question du bouc \u00e9missaire, le statut de paria, les guerres fratricides, etc.<\/p>\n<p>Il n&#8217;\u00e9crit pas sa version du mythe d&#8217;\u0152dipe d&#8217;apr\u00e8s Sophocle et Euripide mais apr\u00e8s eux, l&#8217;abordant de l&#8217;int\u00e9rieur avec son propre bagage litt\u00e9raire et avec ce que nous savons aujourd&#8217;hui du monde.\u00c0 cet \u00e9gard la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Edmond Jabes est fondamentale. Jo\u00ebl Jouanneau la met en quelque sorte en exergue en faisant arriver \u0152dipe, l&#8217;\u00e9tranger, avec le livre <i>Un \u00e9tranger avec sous le bras un livre de petit format<\/i>d&#8217;Edmond Jabes. Le livre, chez Jabes, d\u00e9signe un espace o\u00f9 s&#8217;exerce une parole ouverte sur son origine et sur les fractions du silence qu&#8217;elle entra\u00eene en qu\u00eate d&#8217;un livre inachevable. La pi\u00e8ce de Jouanneau s&#8217;inscrit clairement dans le sillage jabaisien &#8220;Un texte litt\u00e9raire ne sera jamais que l&#8217;histoire d&#8217;un livre dans la transparence des jours d\u00e9funts, o\u00f9 s&#8217;effeuille la ressemblance \u00bb (JABES 1980 : 23).Des citations, des r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires jalonnent le texte de la pi\u00e8ce : \u0152dipe arrivant avec le livre d&#8217;Edmond Jabes, lorsqu&#8217;il devient roi on lui remet <em>Le corps du roi<\/em> de Pierre Michon, aveugle il d\u00e9crypte avec ses doigts des pages de Beckett ou d&#8217;Eliot, \u00e9crit lui-m\u00eame dans son cahier. L&#8217;\u00e9crit ponctue son destin. Un destin d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit ou qu&#8217;il prendra la libert\u00e9 d&#8217;\u00e9crire lui-m\u00eame ? \u00ab Quelques pages encore et ils seront morts \u00bb (JOUANNEAU 2009 : 7) dira Eum\u00e9nide qui fait une sorte de trait d&#8217;union entre le drame mythique des Labdacides et nous. Le drame d&#8217;une famille frapp\u00e9e de mal\u00e9diction dont la logique divine, irr\u00e9vocable, se d\u00e9traque, s&#8217;enraye d\u00e8s qu&#8217;\u0152dipe se rebelle et s&#8217;affranchit de la vision impos\u00e9e de son destin qui l&#8217;avait aveugl\u00e9e.<\/p>\n<p>En mettant au centre la question de la mal\u00e9diction (o\u00f9 s&#8217;arr\u00eate-t-elle ?) Jouanneau ouvre la voie vers une lib\u00e9ration du diktat de la fatalit\u00e9 confondue longtemps avec les dieux. Dans quelle mesure les protagonistes de la pi\u00e8ce peuvent-ils \u00eatre auteurs de leur destin et non pas des cr\u00e9atures ex\u00e9cutant un sc\u00e9nario \u00e9crit \u00e0 l&#8217;avance ? Chez Jouanneau il n&#8217;y a pas de place pour les dieux, la solution du drame est entre les mains des hommes.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors que la fatalit\u00e9, la soumission au destin \u00e9crit sont remises en cause et que les personnages se trouvent confront\u00e9s au choix, l&#8217;ordre \u00e9clate r\u00e9v\u00e9lant sous l&#8217;apparente fatalit\u00e9 les motivations r\u00e9elles, profondes de nos d\u00e9cisions et de nos actes. La libert\u00e9 ainsi acquise nous prive de l&#8217;alibi de la volont\u00e9 et de la protection divine, de l&#8217;excuse de subir la punition pour la faute d&#8217;un autre, nous laissant seul face \u00e0 nos choix, \u00e0 notre responsabilit\u00e9. On passe ici de la trag\u00e9die de la fatalit\u00e9 \u00e0 la trag\u00e9die existentielle.<\/p>\n<p>Aux protagonistes principaux : Cadmos, figure tot\u00e9mique et Tir\u00e9sias, instruments de la fatalit\u00e9 et voix de l&#8217;oracle, \u0152dipe, ses filles Antigone, Ism\u00e8ne et ses fils Polynice, \u00c9t\u00e9ocle, s&#8217;ajoutent le personnage d&#8217;Eum\u00e9nide, une sorte de coryph\u00e9e contemporain, narratrice du conte et celui du gardien du cadavre de Polynice. Pas de Cr\u00e9on ni de Ch\u0153ur.<\/p>\n<p>Jocaste, contrairement \u00e0 la version de Sophocle, ne se pend pas chez Jouanneau, figure matriarcale, elle reste dominante. Enferm\u00e9e dans son palais, elle hante les lieux, parle une langue m\u00e9connaissable, sa pr\u00e9sence est pesante m\u00eame si on ne la voit pas.<\/p>\n<p>Contrairement encore \u00e0 ses sources antiques, Jouanneau accorde une place importante aux femmes. Antigone et Ism\u00e8ne ont non seulement voix au chapitre mais encore elles prennent la libert\u00e9 d&#8217;affronter leurs fr\u00e8res et \u0152dipe, leur demi-fr\u00e8re. Antigone revendique son droit \u00e0 aimer, m\u00eame incestueux, \u00ab mon affaire est d&#8217;aimer \u00bb et Ism\u00e8ne son droit \u00e0 vivre en refusant la fatalit\u00e9. Par ailleurs il y a dans le personnage d&#8217;Ism\u00e8ne quelques r\u00e9miniscences de l&#8217;Ism\u00e8ne de Ritsos.<\/p>\n<p>Jo\u00ebl Jouanneau proc\u00e8de \u00e0 une sorte d&#8217;autopsie du drame. Nous sommes dans un espace intemporel, un chemin, un petit banc, m\u00e9moires d&#8217;un tr\u00f4ne.<\/p>\n<p>Jouanneau met en sc\u00e8ne \u0152dipe paria qui a atteint une certaine v\u00e9rit\u00e9 et a accompli son destin. D&#8217;o\u00f9 l&#8217;ellipse de l&#8217;enqu\u00eate qui le conduit \u00e0 la d\u00e9couverte de son identit\u00e9 et de sa culpabilit\u00e9.<\/p>\n<p>L&#8217;interf\u00e9rence entre le mythe et le monde contemporain est marqu\u00e9e d&#8217;entr\u00e9e. Dans le prologue de l&#8217;acte I <u>La mal\u00e9diction<\/u>, Eum\u00e9nide, sur le ton de meneuse de cabaret, s&#8217;adresse au public comme si elle racontait un conte. &#8220;Vous, l\u00e0 maintenant venus r\u00e9entendre la sombre histoire, et moi, de toujours, \u00e0 vos c\u00f4t\u00e9s pour retrouver les fragments d&#8217;oubli qui nous arrivent de la nuit lointaine.&#8221; (JOUANNEAU 2009 : 7)<\/p>\n<p>Elle fait un bref r\u00e9sum\u00e9 de la mal\u00e9diction et des \u00e9v\u00e9nements qui s&#8217;ensuivent.<\/p>\n<p>Les dialogues d&#8217;\u0152dipe avec Cadmos et Tir\u00e9sias r\u00e9v\u00e8lent les vrais motifs de sa condamnation : \u00e9tranger, physiquement marqu\u00e9, boiteux et de surcro\u00eet sauveur de Th\u00e8bes, il est la personne d\u00e9sign\u00e9e comme bouc \u00e9missaire, victime expiatoire de la culpabilit\u00e9 collective. Cadmos le lui laisse entendre clairement :<\/p>\n<blockquote><p>Un bienfait s&#8217;il n&#8217;est pas oubli\u00e9 se retourne souvent contre son auteur. [&#8230;] Le peuple est \u00e9lastique. Un jour il te fait roi, le lendemain tu es sa cible. [&#8230;] N&#8217;oublie pas que les Th\u00e9bains te connaissent peu. Ou mal. Pour eux tu ne seras jamais d&#8217;ici.&#8221; (<em>Ibidem<\/em>: 10)<\/p><\/blockquote>\n<p>\u0152dipe lui r\u00e9pond : \u00ab \u00c0 t&#8217;entendre je suis le sauveur ou le bouc qui servira \u00e0 tous d&#8217;\u00e9missaire \u00bb (<em>Ibidem<\/em>: 10).<\/p>\n<p>Ce qui est encore confirm\u00e9 par Tir\u00e9sias \u00ab \u00c0 vouloir sauver Th\u00e8bes tu viens de te perdre. \u00bb (<em>Ibidem<\/em>: 16)<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de l&#8217;acte I, Eum\u00e9nide \u00e9voque l&#8217;exil, l&#8217;errance d&#8217;\u0152dipe et d&#8217;Antigone dans un monde qui ressemble au n\u00f4tre et fait en m\u00eame temps allusion \u00e0 la relation incestueuse entre Antigone et Polynice. &#8220;On les rep\u00e8re un jour \u00e0 Alexandrie le lendemain au N\u00e9pal, et ainsi ils vont silencieux, elle \u00e9crivant la nuit des lettres de fi\u00e8vre et de sable \u00e0 son fr\u00e8re Polynice&#8230; &#8220;(<em>Ibidem<\/em>: 23)<\/p>\n<p>Dans le second acte, <u>Le p\u00e8re<\/u>, nous retrouvons \u0152dipe accompagn\u00e9 d&#8217;Antigone, \u00e0 Colone ou au terme de son errance, il va mourir alors que ses deux fils se livrent une guerre fratricide. D&#8217;apr\u00e8s l&#8217;oracle le salut de Th\u00e8bes d\u00e9pend du retour d&#8217;\u0152dipe mort ou vivant. Ism\u00e8ne, Cadmos, Polynice viendront l&#8217;implorer de rentrer \u00e0 Th\u00e8bes.<\/p>\n<p>Il y a un parall\u00e8le entre Philoct\u00e8te et \u0152dipe, chacun porteur d&#8217;une souillure, chacun expuls\u00e9 par les siens, qui viennent le chercher car leur salut d\u00e9pend de lui. Mais, contrairement \u00e0 Philoct\u00e8te, \u0152dipe n&#8217;est pas int\u00e9grable dans Th\u00e8bes et par ailleurs son destin est accompli.<\/p>\n<p>En refusant de s&#8217;impliquer dans un conflit qui n&#8217;est pas le sien, il met ainsi chacun de ses fils devant le choix extr\u00eame : faire la paix en renon\u00e7ant au tr\u00f4ne ou s&#8217;engager dans une guerre sans vainqueur amenant la fin de Th\u00e8bes. Avant de mourir il dit, en paraphrasant Hamlet \u00ab na\u00eetre ou ne pas na\u00eetre, mieux vaudrait&#8230; Ma naissance fut ma perte, voil\u00e0&#8230; \u00bb (<em>Ibidem<\/em>: 51)<\/p>\n<p>L&#8217;excuse de la mal\u00e9diction et de la fatalit\u00e9 in\u00e9vitable, permettant de se d\u00e9faire de la responsabilit\u00e9, sous-tend le dialogue entre Polynice et \u00c9t\u00e9ocle, dans l&#8217;acte III, qui fait appara\u00eetre les ressentiments, la rivalit\u00e9, leurs jalousies, leurs ambitions inavou\u00e9es. Chacun rejette sur l&#8217;autre les torts et invoque le destin, la mal\u00e9diction.<\/p>\n<p>&#8220;Ma mort &#8211; dit \u00c9t\u00e9ocle &#8211; est \u00e9crite, elle m&#8217;attend derri\u00e8re la septi\u00e8me porte. Je ne peux rien contre la rage d&#8217;un destin qui veut me perdre ! Elle remonte loin la faute, tu le sais, elle n&#8217;est pas de moi, et c&#8217;est pourtant moi qui vais devoir l&#8217;expier.&#8221;(<em>Ibidem<\/em>: 67)<\/p>\n<p>La guerre de Th\u00e8bes, la mort de Polynice et d&#8217;\u00c9t\u00e9ocle, sont racont\u00e9s par Eum\u00e9nide et Tir\u00e9sias sur le mode ironique, parodique, du th\u00e9\u00e2tre de foire.<\/p>\n<p>Antigone, bravant l&#8217;interdiction d&#8217;enterrer Polynice, traitre \u00e0 sa patrie, affronte dans l&#8217;acte IV non pas Cr\u00e9on mais Cadmos, figure tut\u00e9laire de Th\u00e8bes, incarnant la loi \u00e0 laquelle elle oppose des valeurs plus anciennes, sup\u00e9rieures aux lois faites par les hommes. Se r\u00e9volte-t-elle contre une loi injuste ou agit-elle par amour secret, inavouables pour Polynice ?<\/p>\n<p>Alors qu&#8217;Antigone est pr\u00eate \u00e0 mourir, Ism\u00e8ne lui dira \u00ab Il est temps d&#8217;en finir avec cette mal\u00e9diction \u00bb (<em>Ibidem<\/em>: 74) C&#8217;est Cadmos qui finalement en indique le chemin de sortie. &#8220;Il faut repenser cette affaire tout autrement. La reprendre en son d\u00e9but. L\u00e0 o\u00f9 tout s&#8217;est nou\u00e9. Mais d&#8217;abord clore ce chapitre [&#8230;] Puis trouver une page blanche. Dans les cendres et le sang. Tout r\u00e9\u00e9crire ensuite. Mais d&#8217;une autre encre.&#8221; (<em>Ibidem<\/em>: 69)<\/p>\n<p>Jo\u00ebl Jouanneau subvertit le mythe en introduisant la possibilit\u00e9 du libre arbitre et en abolissant l&#8217;absolu de la loi divine. Il d\u00e9monte ainsi de l&#8217;int\u00e9rieur les fondements de la mal\u00e9diction, ramenant le drame \u00e0 sa dimension humaine.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors la fronti\u00e8re entre l&#8217;innocence et culpabilit\u00e9, fr\u00e8res et s\u0153urs, amour l\u00e9gal et inceste, devient fragile, ambig\u00fce. Dans cette optique, \u0152dipe ne sachant pas que celui qu&#8217;il a tu\u00e9 \u00e9tait son p\u00e8re et que Jocaste \u00e9tait sa m\u00e8re, est innocent de ces crimes (parricide, inceste) et pourtant coupable de les avoir commis.<\/p>\n<p>Il reste la question de l&#8217;inceste : s&#8217;agit-il d&#8217;un crime ? Apprenant qu&#8217;elle avait son fils pour amant Jocaste dit \u00ab J&#8217;ai donc fait ce que tant de m\u00e8res ont r\u00eav\u00e9 ! \u00bb (<em>Ibidem<\/em>: 36) Jouanneau redouble la question de l&#8217;inceste par le motif de l&#8217;amour sororal avou\u00e9, consenti entre Antigone et Polynice.<\/p>\n<p>Dans son approche de la figure d&#8217;\u0152dipe il ne s&#8217;appuie pas sur la lecture qu&#8217;en donne Freud et la psychanalyse. Sa conception d&#8217;\u0152dipe, nourrie des lectures de Deleuze et de Guattari (L&#8217;<i>Anti \u0152dipe<\/i>, <em>L&#8217;\u00eatre en devenir<\/em>) est proche d&#8217;\u0152dipe sans complexe de Jean-Pierre Vernant (1981) et de l&#8217;interpr\u00e9tation qu&#8217;en donne Ren\u00e9 Girard d&#8217;un \u0152dipe mim\u00e9tique (1972). \u0152dipe en tant que figure du bouc \u00e9missaire et de l&#8217;effondrement de la diff\u00e9renciation, de la hi\u00e9rarchie familiale.<\/p>\n<p>L&#8217;analyse de Ren\u00e9 Girard transpara\u00eet dans la pi\u00e8ce notamment en ce qui concerne l&#8217;aspect politique du bouc \u00e9missaire. D&#8217;o\u00f9 le choix de Jouanneau d&#8217;\u0152dipe banni, paria et non pas roi.<\/p>\n<p>Le fonctionnement de deux triangles dans la pi\u00e8ce : \u0152dipe &#8211; Cadmos &#8211; Tir\u00e9sias et Polynice &#8211; \u00c9t\u00e9ocle &#8211; Ism\u00e8ne, est en relation avec l&#8217;interpr\u00e9tation de Ren\u00e9 Girard.<\/p>\n<p>Se d\u00e9couvrant le p\u00e8re et le fr\u00e8re de ses enfants \u0152dipe ne pouvait plus \u00eatre ni l&#8217;un ni l&#8217;autre. Ce qui dans un sens porte-\u00e0-faux et donne un caract\u00e8re d\u00e9risoire \u00e0 sa relation \u00e0 ses enfants qui continuent \u00e0 Colonne \u00e0 s&#8217;adresser \u00e0 lui en tant que p\u00e8re. Or, \u0152dipe, leur demi-fr\u00e8re, se met sur un pied d&#8217;\u00e9galit\u00e9 avec eux, faisant partie de la fratrie il retrouve une sorte d&#8217;immaturit\u00e9 : chantonne, joue de la trompette, joue aux \u00e9nigmes avec Ism\u00e8ne.<\/p>\n<p>En r\u00e9\u00e9crivant le mythe d&#8217;\u0152dipe Jo\u00ebl Jouanneau \u00e9crit un conte moderne sur les d\u00e9sastres du monde d&#8217;aujourd&#8217;hui, dont Th\u00e8bes est la clef. Un conte qui pose la question de l&#8217;actualit\u00e9 du mythe : pourquoi fait-on toujours le choix du pire en sachant o\u00f9 il va conduire ? Pourquoi est-il n\u00e9cessaire de revisiter cette histoire maintes fois cont\u00e9e ?<\/p>\n<p>Cette trag\u00e9die, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 l&#8217;infini prend chez Jouanneau l&#8217;allure d&#8217;une com\u00e9die d\u00e9risoire, car nous ne pouvons plus aujourd&#8217;hui ignorer, comme \u0152dipe, les cons\u00e9quences de nos choix, de nos actes, ni les maquiller en fatalit\u00e9 ou en mal\u00e9diction.<\/p>\n<p><b>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/b><\/p>\n<p class=\"hangingindent\">AZAMA, Michel (1991). <em>Iphig\u00e9nie ou le p\u00e9ch\u00e9 des Dieux<\/em>. Paris : \u00c9ditions Th\u00e9\u00e2trales.<\/p>\n<p class=\"hangingindent\">_______ (2002). <i>Saint amour<\/i> in <em>Saintes Familles<\/em>. Paris : \u00c9ditions Th\u00e9\u00e2trales.<\/p>\n<p class=\"hangingindent\">GIRARD, Ren\u00e9 (1972). <i>La violence et le sacr\u00e9<\/i>. Paris : \u00c9ditions Grasset.<\/p>\n<p class=\"hangingindent\">JABES, Edmond (1980). <em>L&#8217;ineffa\u00e7able, l&#8217;inaper\u00e7u<\/em>. Paris : Gallimard.<\/p>\n<p class=\"hangingindent\">JOUANNEAU, Jo\u00ebl (2009). <em>Sous l&#8217;\u0153il d&#8217;\u0152dipe.<\/em> Paris : \u00c9ditions Actes Sud \u2013 Papiers. MOUAWAD, Wajdi (2008). <em>Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face<\/em>. Paris : \u00c9ditions Actes Sud- Papiers.<\/p>\n<p class=\"hangingindent\">SIM\u00c9ON, Jean-Pierre (2010). <em>Philoct\u00e8te<\/em>. Besan\u00e7on : \u00c9ditions Les Solitaires Intempestifs.<\/p>\n<p class=\"hangingindent\">VERNANT, Jean-Pierre (1981). <em>Mythe et trag\u00e9die en Gr\u00e8ce ancienne<\/em>. Paris : \u00c9ditions Maspero.<\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-225\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/3\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2016\/02\/1067702142-150x150.png\" alt=\"1067702142\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p><a name=\"end1\"><\/a>[1] <b>Ir\u00e8ne Sadowska Guillon<\/b> est Critique dramatique et essayiste, sp\u00e9cialis\u00e9e dans le th\u00e9\u00e2tre contemporain et Pr\u00e9sidente de \u00ab Hispanit\u00e9 Explorations \u00bb Echanges Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2010 Ir\u00e8ne Sadowska Guillon<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon[1] Les mythes grecs, relay\u00e9s par le th\u00e9\u00e2tre antique, ont toujours \u00e9t\u00e9 une source in\u00e9puisable pour les auteurs de th\u00e9\u00e2tre. 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