Patrice Pavis*

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A chaque festival suffit sa peine : en 2009, j’interrogeais le retour du dramatique, sans parvenir à constater le « retour définitif et durable de l’être aimé », pour reprendre le titre d’une pièce de Cadiot, l’artiste associé de l’édition 2010 du festival d’Avignon. Cette même année, alerté par la question d’Arielle Meyer, suisse autant que l’autre associé du festival, Marthaler, je reviens sur l’obsession du ‘post’, et je m’interroge avec elle (Arielle autant que la dite obsession) : y a-t-il un retour de la narration ?

Le terme de ‘narration’ peut prêter à confusion. Il ne s’agit pas du récit fait par un personnage, comme le récit du messager dans la tragédie classique par exemple, ou des récits à l’intérieur d’une œuvre dramatique, mais de deux choses : d’une part, l’acte de narrer, le ‘narrative discourse’, c’est-à-dire la manière dont le théâtre (texte et/ou scène) raconte une histoire ; d’autre part, le résultat de cette narration, le récit, la fable. La narratologie classique (élaborée dans les années 1960 à 1970) oppose ainsi le ‘plot’, l’intrigue, ou manière de raconter avec telle ou telle logique ou chronologie, à la ‘story’, l’histoire, la fable. Opposition homologue à celle des formalistes russes : le ‘sjujet’, c’est-à-dire le ‘comment’ du récit par opposition à la fabula, la fable, c’est-à-dire le ‘quoi’ du récit.

Ces précisions terminologiques ne nous dispensent pas de poser quelques questions fondamentales, dont la réponse donne plutôt matière à réflexion que solution définitive. Nous avons cependant besoin de ces hypothèses avant de passer à l’analyse des cas concrets.

1) Comment le théâtre raconte-t-il ?

Défini depuis Platon et Aristote comme mimèsis de la praxis, imitation des actions humaines, la tragédie ou la comédie est aussi diégèsis, une manière de raconter. Le théâtre raconte non seulement par les mots et par la fable qu’ils constituent, mais aussi par les gestes et tous les signes utilisés dans la représentation. Etablir la fable, ou du moins une fable possible, c’est ce que fait tout lecteur, spectateur ou metteur en scène.

2) Comment établir cette fable ?

Pour établir la fable, l’histoire racontée, on reconstitue une histoire possible à partir des actions et des actants de la pièce, on vérifie sa cohérence, sa productivité. Le lecteur imagine cette histoire. Le dramaturge et le metteur en scène réfléchissent aux moyens de la concrétiser, de la rendre lisible pour le futur spectateur[1].

3) La dramaturgie et les spectacles contemporains ont-ils banni la fable ?

Il paraît difficile d’écrire ou de montrer une action sans raconter quelque chose que le lecteur ou spectateur s’empressera de compléter et d’imaginer. Peu importe si la trace narrative est une fable structurée ou une ébauche d’histoire. Dans toute expérience, dramatique ou postdramatique, on décèle un début ou une potentialité d’histoire : on raconte toujours quelque chose.

4) Le retour du texte est-il synonyme de retour de la narration ?

Il convient de distinguer les deux phénomènes. Il est vrai qu’en Europe, aux Amériques, on publie et on joue de nouveau des textes dramatiques, des « pièces », alors que les années 1970 et 1980 s’enthousiasmaient surtout pour les spectacles. Pourtant, ces nouveaux textes ne sont pas toujours purement narratifs. Et inversement, le goût des histoires n’a nul besoin d’un texte pour se manifester. Quoi qu’il en soit, le plaisir de conter n’a d’égal que le plaisir d’être compris par un public friand d’histoires ‘dramatiques’ au sens banal de ‘passionnantes’, i.e. qui suscitent et maintiennent son intérêt.

5) Qu’est-ce qu’analyser la narration, le récit ?

C’est à la fois déterminer le contenu narratif, la fable et observer sa disposition dans l’intrigue, scène par scène, moment par moment.

6) N’y a-t-il qu’une seule manière de raconter : dramatique, et ce, quel que soit le genre : théâtre, roman, poésie, essai philosophique, etc. ?

Le dramatique est un principe de construction du récit qui explique la tension des épisodes de la fable vers une conclusion où les conflits trouvent leur résolution. Ce principe s’applique à tous les genres littéraires et à toutes les formes de récit. L’important est de bien analyser les mécanismes et les étapes du récit.

7) Un récit fragmenté, incomplet, non linéaire peut-il faire l’objet d’une analyse narratologique ?

En principe, oui, à condition de se servir des unités narratives, des lois du dramatique, tout en veillant à ne pas en faire des critères universels, et donc en adaptant la narratologie classique des années 1960 et 1970, aux formes postmodernes et aux méthodes poststructuralistes. En particulier, cette nouvelle narratologie étudie les aspects suivants : la textualité, le narrateur et le narrataire (celui qui raconte et pour quel spectateur implicite), le storytelling, la méta- et autofiction[2].

Pour démêler l’écheveau de ces questions et de ces réponses schématiques, rien de tel qu’un petit tour à Avignon afin d’y comparer quelques tendances actuelles de l’écriture dramatique. Certes, le choix des spectacles et des textes répond lui aussi à une logique narrative, dont on ne maîtrise pas toutes les données (dates, horaires, disponibilités, hasards, mais aussi préjugés et procès d’intention). Mais c’est seulement dans l’analyse de la matière vivante des textes et des spectacles que nous pouvons espérer reconnaître les tendances d’un retour de la narration, d’un goût de narrer.

Paperlapapp (Marthaler, Viebrock)

Le spectacle de Christophe Marthaler et d’Anna Viebrock a été créé pour la seule cour d’honneur du Palais des Papes : c’est une ‘site-specific performance’ (un spectacle qui ne fonctionne que dans un seul lieu) qui ne sera par conséquent ni reprise ni transférée ailleurs. En ce sens, on doit la considérer et l’analyser autant comme une installation subvertissant l’espace que comme un spectacle se déroulant dans le temps.

De fait, sa structure narrative n’est pas celle d’une histoire, d’une narration de faits ou d’événements. Elle consiste en une suite de mini-actions, de gags qui ne sont pas reliés par une fable, une progression, une démonstration ou une finalité. Le seul fil conducteur semble être la visite du Palais par un groupe de touristes intimidés, guidés par un aveugle qui recouvre miraculeusement la vue en plongeant la tête dans une vieille machine à laver. Les touristes se déplacent en groupe entre les tombeaux des papes, le bac réfrigérant Coca Cola, les prie-Dieu face à un confessionnal d’où sortent les étincelles d’un fer à souder.

S’il n’y a pas de continuité narrative, il n’y en a pas moins des micro-actions qui rythment le temps relativement long de la représentation (deux heures et demi). Chacun accomplit au sein du groupe les mêmes actions inattendues et aberrantes.

Photos de Christophe Raynaud de Lage de P
Photos de Christophe Raynaud de Lage de P
Photos de Christophe Raynaud de Lage de P
Photos de Christophe Raynaud de Lage de P
Photo de Patrice Pavis
Photo de Patrice Pavis

Des rassemblements se produisent, puis de soudains arrêts ; tous chantonnent en chœur, sans effets parodiques, du moins dans le rendu musical. La motivation du chant ne provient pas de la situation dramatique : tel un air d’opéra ou une aria, la performance chantée s’adresse directement au public sans le détour de la fiction. La qualité du chant suscite fréquemment les applaudissements, comme si le public faisait bruyamment abstraction de la situation théâtrale et transformait le spectacle ennuyeux en une série de brefs mais beaux morceaux musicaux. Ces moments de pure performance relativisent la représentation théâtrale, la rendent presque accessoire. Les longs temps morts entre les morceaux ralentissent le tempo au point de laisser au public le temps de quitter la salle. Certains le font involontairement, en parallèle avec le groupe des acteurs qui à ce moment-là arpentent le bord de scène en d’interminables allers retours.

S’établit ainsi, bon gré mal gré, un autre rapport au public : à la place d’un narrataire auquel le spectacle dans entier s’adresserait en tant que narrateur pour lui conter une histoire, s’invente un destinateur conçu comme amateur de musique, mais aussi comme un groupe d’individus, ainsi invités à attendre, à ralentir leur rythme, à se mettre au diapason des acteurs-performers. La mimésis théâtrale, que la façade et la scène semblaient convoquer, se met en retrait, en grève, ne laissant que la littéralité du lieu et de la musique. A l’attente de tous se mêle la nostalgie, ce « désir d’on ne sait quoi[3] ». Aucune narration, aucune fable ne viennent troubler le silence et l’immobilité.

Pas davantage de texte sinon sous forme de répétitions (« je vous remercie infiniment »), qui sont des gags et ne produisent pas de textualité, puisque dans l’univers papperlapappien, la parole est superflue, prononcée comme à regret et sans intention de communiquer la moindre histoire ni le moindre message.

On ne s’étonnera donc pas que ni les rares paroles ni l’histoire simpliste n’induisent une réflexion de la mise en scène sur elle-même. Alors que le public, de plus en plus sophistiqué à Avignon comme ailleurs, attend un discours complexe, voire autoréflexif et déconstructeur, il est décontenancé car on ne cherche pas à lui prouver, à lui suggérer au énième degré, quoique ce soit. Rien, aucune métafiction, seulement l’art de se taire et d’attendre.

L’homme sans qualités (Musil/Cassiers)

Il faut quelque courage, une bonne dose d’inconscience et un certain goût de la provocation pour porter à la scène le roman-fleuve de Musil, L’Homme sans qualités, non tant à cause de sa longueur (1400 pages) qu’en raison de son profond ancrage dans la culture d’Europe centrale d’il y a un siècle. Le tout est écrit avec un humour qui risque fort de nous échapper, un luxe de détails et d’allusions qui nous dépassent et nous fatiguent vite, surtout dans une salle de théâtre avec ses spectateurs à respirabilité limitée et à mobilité réduite.

A cela s’ajoute la difficulté générale d’adapter les œuvres romanesques à la scène. Le texte épique se laisse difficilement dramatiser et c’est une erreur de croire qu’il suffit de citer tels quels les dialogues du roman pour obtenir un drame. La trame narrative ne se laisse pas facilement transformer en une fable, limitée dans le temps et l’espace d’une pièce ou d’une représentation. Chez Musil, les paroles des personnages citées directement sont si longues et compliquées qu’on ne saurait les mettre dans la bouche d’un acteur sans l’étouffer, même s’il est muni d’un micro et joue subtilement de toutes les nuances des phrases.

Cette difficulté technique vient de l’adaptation qui se refuse, non sans courage, à simplifier les relations, la nature des conflits, l’enchevêtrement des problématiques, l’embrouillamini des problématiques désuètes. Plus grave encore : les différents mondes possibles des nombreux personnages, le monde possible global qui résulte de leurs interactions peu lisibles, et les mondes possibles des spectateurs, ne parviennent plus à se rencontrer. C’est dire que le spectacle dans sa globalité, l’histoire qu’il cherche à conter, n’atteignent pas un narrataire, un spectateur modèle qui soit encore en mesure de lire l’histoire qui lui est contée.

Paradoxe : l’arrivée massive de l’épique, de ses récits et ses dialogues tirés d’un roman freine, voire bloque la narration et la compréhension d’une fable. Trop d’épique nuit au dramatique, au plaisir de narrer et d’écouter des histoires. Le retour de la narration n’exige donc pas l’utilisation de récits, souvent, comme ici, mal intégrés à l’intérieur d’une fable simple et lisible. Elle a au contraire besoin d’un principe dramatique clair et concentré, d’une simplification et d’une systématisation des actions, d’une possibilité pour le spectateur de s’identifier aux personnages et aux actions. Il n’en résulte aucune situation dramatique lisible, aucune ligne de force dramaturgique. Le spectateur ne perçoit qu’une interminable juxtaposition d’effets, à l’image des acteurs-locuteurs et des discours qui se côtoient sans interagir.

La difficulté structurelle de cette mise en scène à établir une fable simple et claire s’explique également par les insuffisances de la textualité : il faut entendre par textualité la surface des textes, de toutes les informations véhiculées par la surface de la représentation. Ainsi, par exemple, les longues phrases des surtitres français, peu lisibles, défilent de toute façon sans qu’on ait le temps de les lire au-delà du milieu de la phrase. La superposition du texte entendu, d’une musique de fond permanente et à fort volume, d’une image projetée à l’arrière-fond constituent des couches de sens qui s’accumulent au lieu de se relayer et s’imbriquer et se fondre en un récit.

L’intermédialité tant recherchée ne fonctionne pas du tout, car elle ne produit aucun regain de sens, aucun éclaircissement. L’attention du spectateur se trouve seulement dispersée par l’emploi redondant et pléthorique des médias. La sonorisation des voix est censée nous faire pénétrer sur la scène et dans le psychisme des personnages, mais cette soudaine intimité se perd souvent dans le gros plan sonore, visuel, lumineux, sans faire le lien avec l’ensemble : carence, une fois encore de la fable, du dramatique, de l’art du récit. Peut-être Musil nous avait-il prévenu dès les premiers mots de son roman : « Woraus bemerkenswerter Weise nichts hervorgeht » : « d’où—chose remarquable—rien ne ressort. » (p.9).

De ce rien ne ressort en tout cas aucune narration auquel un spectateur puisse s’intéresser, et encore moins s’identifier. Est-ce à dire qu’une adaptation de romans qui se contente de citer des passages existants sans réécrire, repenser et réincarner le texte a peu de chances de participer à ce renouveau de la narration ? C’est malheureusement l’impression que confirme l’adaptation et la mise en jeu par Alain Timar du roman de Philippe de la Genardière, Simples mortels[4].

Simples mortels (De la Genardière, Timar)

Pour son adaptation, Timar n’a choisi que des passages en italiques au début, au milieu et à la fin du roman. De la Genardière y expose, pour ainsi dire hors fiction, ses vues sur le monde de ces vingt dernières années. Dans cet essai philosophique et sociologique, qui n’est pas sans pertinence, l’auteur brasse tout de même aussi beaucoup de lieux communs sur l’état du monde. Et surtout, il se situe complètement en marge de l’intrigue du roman. Certes inventé par son auteur, ce texte philosophique ne se donne pas comme une fiction, mais comme une interprétation du monde. Mais comment discerner le vrai (l’analyse scientifique) du faux (l’invention fictionnelle) ? Le critère de fictionalité ne réside pas dans une propriété formelle du langage et du récit, mais dans le crédit que l’auteur et le récepteur lui accordent, donc dans l’intention de ne pas inventer d’ « histoires », de décrire le monde comme il est, quand bien même les interprétations sont nombreuses, voire infinies. Qu’en est-il de cet essai sur notre époque ? Il faut bien comprendre dans quel dispositif il s’insère.

Dans un lieu abandonné, entrepôt ou cave en ruines, cinq acteurs-narrateurs se partagent le texte arbitrairement découpé et réparti, disant parfois ensemble le même passage.

Photo de Patrice Pavis
Photo de Patrice Pavis

Pourtant rien, hormis cette situation qui n’évolue pas, ne les réunit : aucun projet, aucune action commune, aucun échange de regards (sauf exception inexplicable). En d’autres termes, ils n’ont rien à faire ensemble, ils ne sont ni en conflit ni en contact, ils se contentent de dire le texte philosophique. Ils sont censés illustrer la ruine du monde à travers leurs habits autrefois élégants, devenus de pitoyables haillons. Le seul récit scénique est des plus simplistes : tous vivent dans la même misère, tous sont logés à la même enseigne. Leur discours philosophique coupé du réel concret sonne faux, tout comme la fable qui est censée les réunir en ce lieu et qui n’est nullement rendue plausible par leur jeu. Loin d’un retour de la narration à travers une œuvre romanesque, nous voici confrontés à un théâtre didactique et illustratif, très éloigné du théâtre-récit des années 1970, cette forme que Vitez rendit célèbre avecCatherine, d’après Les cloches de Bâle d’Aragon, lorsque le mot d’ordre était de « faire théâtre de tout ». Les acteurs de Vitez, attablés pour un repas, lisaient des extraits du livre, attablés et prenant un repas, mais ils ne cherchaient pas à maintenir l’illusion d’un personnage.

Chez Timar, les acteurs ont beau tenter de camper leur personnage (l’ancien cadre clochardisé), ils ne réussissent pas à construire un récit. En effet, ils contreviennent à toutes les règles de la narration, notamment aux trois principales :

1) L’histoire implique un monde fait d’individus liés à des personnages. Ici cependant les personnages ne sont pas individualisés, mais identiques et interchangeables. Ils ne sont pas liés spatialement à des objets précis, leurs interactions n’ont rien de nécessaire.

2) Les changements de l’action doivent être imprévisibles, qu’il s’agisse d’incidents ou d’actions délibérées. Or, ici, les personnages ne subissent aucun changement, aucune évolution, volontaire ou involontaire.

3) Les événements physiques doivent être en rapport avec des états mentaux, des émotions et des motivations. Ici, aucune intrigue diversifiée et mobile ne relie les actants, dont l’état mental comme physique reste stationnaire et passif.

Dans cette adaptation, aucun récit ne se constitue à partir d’une théorie abstraite. Dans le roman, le rôle métatextuel de l’essai philosophique par rapport à la fable pouvait à la rigueur se justifier et se mettre en place. Dans l’adaptation, en revanche, le répondant, l’autre texte en dialogue, fait cruellement défaut. Et le jeu scénique ne parvient pas à fournir un contrepoids suffisant, car l’image ne fait qu’illustrer et redire cet état général du monde en ruine dont parle le texte. Dès lors le discours philosophique tourne sur lui-même, est autosuffisant, n’est pas en position de métatextualité, c’est-à-dire de surplomb et de commentaire par rapport à la fiction du roman, mais au mieux par rapport à la réalité sociale telle que nous la connaissons plus ou moins. Ainsi le partenaire de cette discussion philosophique, le narrataire de ce discours est situé hors fiction, dans la réalité et non dans l’œuvre : c’est nous même en tant que situé dans le monde et non pas (hélas) impliqué dans l’œuvre et provoqué par elle.

Ce qui nous fait courir après un récit, apprécier une fiction, ce n’est pas, comme dans Simples mortels, le fait d’être invités à réfléchir et à nous instruire, c’est le plaisir de croire à une histoire dont on sait pourtant qu’elle n’est que fictive ; c’est la possibilité de nous faire peur avec de la fiction (on se souvient de la célèbre formule d’Octave Mannoni : « je sais bien mais quand même !) ; c’est enfin, et surtout, le risque que nous prenons à croire et à confronter les mondes possibles de la fiction avec notre propre expérience du monde. Ce texte de Philippe de la Genardière et cette mise en scène de Timar nous instruisent, nous impressionnent par leur habile mimèsis, mais ils nous ennuient, et surtout ils nous déçoivent sur ce que nous pourrions apprendre par nous-mêmes et de nous-mêmes.

Un nid pour quoi faire ? (Cadiot/Lagarde)

Photo de Patrice Pavis
Photo de Patrice Pavis

Qu’apprenons-nous au juste, par exemple, dans le lit douillet de la narration ? Le texte de la pièce d’Olivier Cadiot, adapté de son roman, est à la fois lisible, figuratif, facétieux, et impénétrable. Mais s’agit-il vraiment de pénétration ? Comment recevoir cette pièce tirée du lit romanesque, ou plutôt comment l’écouter et l’observer dans la mise en scène de Ludovic Lagarde ?

On en perçoit sans difficulté la fable : un roi en exil s’est installé dans un chalet de montagne où il reconstitue sa cour. Un conseiller en communication, des visiteurs et des courtisans gravitent autour du despote. Intrigue sans histoire, mais sans grand intérêt non plus, qui peine à retenir notre attention et à révéler le moindre sous-texte. Car la suite des mini-actions, les intrigues de cour et de scène, ne produisent, semble-t-il, aucune action globale, aucune fable, aucune interprétation cachée.

Ecriture postmoderne ? Habile, drôle, mais superficielle (restant en surface), elle nous livre des morceaux de puzzle, habilement découpés et assemblés, une marqueterie élégante, un ouvrage recyclé, « reconfiguré » par le metteur en scène. Où cela nous mène-t-il ? Lire la pièce comme un théâtre politique codé n’est pas impossible, mais guère productif. On décèle bien des allusions, des clins d’œil, mais à quoi au juste ? La narration, le ‘storytelling’, l’habileté narrative ne produiraient alors qu’un jeu de mécano, qui finit toujours par retomber sur ses pièces et par donner une possible construction.

« Je travaille pour que cela tienne debout : mais « cela » quoi ? Une chose qui tient en l’air toute seule, une sensation en volume…un hologramme solide[5] ? ». La chose, en effet, tient debout, on admire sa cohérence en trompe-l’œil, mais c’est aussi un mirage : elle disparaît dès qu’on s’en approche, dès qu’on l’interroge comme on le ferait avec un texte poétique moderne, dès qu’on y cherche un sens second. Peut-être convient-il alors de rester en surface, de ne pas voir un symbole et un complot derrière chaque réplique, de privilégier « la lecture au premier degré que font des ruraux »[6]. La pièce ne semble pas se prêter à une métafiction, à une volonté de réfléchir à ses règles, ses pratiques, ses cadres, elle n’a rien non plus d’une autofiction qui raconterait un épisode de la vie de l’auteur sous couvert d’un récit littéraire parfaitement dominé.

Certes, Cadiot est intarissable sur sa méthode de travail, mais c’est toujours hors texte, dans les innombrables interviews que les médias et le festival sollicitent sans relâche. Il nous laisse heureusement orphelin du sens, en n’entrant pas dans le débat des interprétations. D’ailleurs, son roman, sa pièce et la mise en scène sont tout en surface : travail de style, maniérisme de la forme et du jeu. Il n’y a donc pas grand sens à approfondir le texte en en questionnant les structures fictionnelles : discursives, narratives, actantielles, idéologiques et inconscientes. Si l’on accepte la volonté formaliste du texte ‘cut up-isé’ de rester en surface, si l’on ne s’occupe pas uniquement de ses signifiés, mais observe son rythme, la chorégraphie de ses phrases, on appréciera autant la textualité que le jeu virtuose de l’acteur. Ces qualités, Cadiot les retrouve chez son comédien fétiche : « Laurent Poitreneaux joue comme une danseuse indienne : il mime la phrase, lui donne du sens sans que cela soit réaliste. Il raconte des histoires, il trace dans l’air des figures qui font images immédiatement, et cela tient du miracle, car il fait avec son corps ce que j’essaie de faire dans les livres[7]. »

Dans la logique postmoderne (et non postdramatique) du complexe Cadiot-Lagardo-Poitreneaux, il serait utile de revoir notre conception de la narration : cette dernière ne se concentre pas sur les quatre niveaux « profonds » —intrigue/fable/action/sens —, mais se maintenir à la surface de la textualité, de la rhétorique et de la discursivité.

Avons-nous trouvé les outils pour analyser cette écriture en lui rendant justice ? Nous sommes entre deux systèmes : encore un peu dans le mimétique et pas encore dans la déconstruction. Nous ne sommes pas encore habitués à rester en surface. C’est pourtant à ce niveau de la surface textuelle, du rythme, de la gestuelle mimant la phrase, que nous devrions étudier la narration. C’est dans le maniérisme formel, dans l’illusion du mouvement, que se situe le récit, et non dans l’histoire hologrammatique de ce roi déchu. Le spectateur y fera peut-être, s’il ne tombe pas de la branche, son nid, un nid douillet et branché. Mais la question demeure : pour quoi faire ?

Le rhinocéros (Ionesco/Timar)

Quoi qu’il en soit, l’essayage du nid textuel de Cadiot confirme l’importance de la mise en scène pour extraire d’un texte une fable possible, donner au récit sa forme et choisir le niveau où l’on souhaite l’appréhender.

Avec la mise en scène par Alain Timar du Rhinocéros d’ Ionesco, on prolongera cette réflexion sur la narration. On examinera comment l’adaptation, la traduction, le transfert culturel, puis la mise en scène d’une pièce sont aussi et d’abord une manière de réécrire et de rejouer la fable de cette pièce.

Sans changer la lettre du texte, mais en le condensant en volume, Timar a refaçonné le système des énonciateurs. Dans sa version coréenne, montée à Séoul avec des acteurs jouant dans leur langue, l’œuvre de Ionesco a été considérablement réduite en volume. En délestant les dialogues des longues explications de l’auteur, lesquelles ne sont plus dans l’air du temps et freineraient toute reprise de la pièce, particulièrement dans une langue étrangère, Timar réorganise la dramaturgie. Il résume et transpose la pièce-fleuve de Ionesco en une intrigue de bureau entre des employés en costume cravate ou en tailleur de couleur sombre. Il ‘vinavérise’ la pièce, en la situant résolument dans le monde de l’entreprise si cher à Vinaver, en réduisant les répliques à l’essentiel avec un fort pouvoir d’allusions et d’échos, en composant une polyphonie sur un rythme endiablé. Plus encore que dans la parabole d’ Ionesco, les costumes, la gestuelle et les intonations paraissent interchangeables. Comment Timar a-t-il si bien réussi à raconter cette histoire au public séoulite, puis au public avignonnais ? Sans information sur la réception en Corée, bornons-nous à reconstituer non pas les intentions de Timar, mais la fable qu’il souhaite suggérer au public contemporain, coréen ou français.

Plus de cinquante ans après la création de la pièce, on ne doit pas s’étonner que le pachyderme périssodactyle ait fait peau neuve. Dans les années 1950, Ionesco, sans livrer la clé de son épais symbolisme, s’attaquait au conformisme et au totalitarisme, qu’il soit fasciste ou communiste. Au sortir de la guerre froide, la pièce fit l’effet d’un pamphlet antitotalitaire. Avec Timar, vingt ans après la fin du communisme (excepté justement en Corée, mais celle du Nord), la pièce a perdu sa cible la plus évidente, car l’ennemi est devenu aussi invisible qu’inoffensif : la société postmoderne et posthistorique, la marchandisation des personnes, l’uniformisation de la société du contrôle. Timar a-t-il pensé un instant que les rhinocéros règnent encore au nord de la frontière ? Il ne fait en tout cas aucune allusion à la géographie et à la politique du pays qui l’accueillait, préférant suggérer le conformisme de la globalisation. Ses hôtes sud-coréens n’eussent probablement pas apprécié ce rappel douloureux de leur histoire si proche et si lointaine. Timar a opté pour une aliénation universelle, anonyme, soft, informatisée et pourtant aussi insaisissable que les Rhinocéros au-delà de la frontière. Toute clé trop directe affaiblirait d’ailleurs la lecture de la pièce, lui ôterait du même coup tout intérêt. Il faudra voir ce que le public sud-coréen, destinataire principal de ce spectacle, verra dans ce symbolisme, au-delà de la société postmoderne.

Sa mise en scène s’est parfaitement nourrie du style et de l’énergie des acteurs coréens. Elle a su inscrire ces derniers dans un chœur parfaitement synchronisé, elle a gommé les différences entre les caractères. Les acteurs coréens ont parfois une tendance à sur-jouer, à parler très fort et très vite, à extérioriser les émotions. Timar s’est bien servi de cette propriété pour dessiner une fable clairement tracée et rapidement mise en jeu. Sa scénographie dégage le même sentiment d’abstraction : les cubes, les panneaux blancs, translucides ou miroirs se prêtent bien à un dessin non figuratif.

Le rhinocéros, Photo de Manuel Pascual
Le rhinocéros, Photo de Manuel Pascual

La précision chorégraphique de ces acteurs, leur sens du groupe et du collectif l’ont aidé à concrétiser cette figure de l’aliénation. La création musicale à base de percussions de Young-Suk Choi, sa grande précision rythmique, son sens du phrasé, la beauté, la précision et la pureté des sons, soulignent, structurent et clarifient avec élégance la partition globale du spectacle, ce qui aide le spectateur à se repérer dans des situations dramatiques souvent embrouillées ou répétitives.

Choi Young Sok, Le rhinocéros, Photo de Manuel Pascual
Choi Young Sok, Le rhinocéros, Photo de Manuel Pascual

Les percussions suivent ou bien induisent les corps et les attitudes, commentent la fable sans jamais s’imposer aux dépens de la parole, sans la parasiter ou la répéter à l’infini.

Souvent une mise en scène sait profiter d’une adaptation bien conçue, d’une réécriture cohérente et a fortiori d’un changement de contexte culturel, historique, géographique pour critiquer, se moquer des formations culturelles sur lesquelles repose le texte original. Mettre en scène, c’est toujours raconter l’histoire que nous inspire un texte, c’est interpréter ce texte en le tordant à sa manière et en exécutant l’opération avec toutes les munitions disponibles (acteur, espace, musique, etc.). Dans l’histoire de la mise en scène, ce sont surtout Brecht et les metteurs en scène brechtiens qui ont montré l’importance de la fable et de sa transmission par les moyens scéniques, notamment grâce à une narration claire, distanciée, critique et politique. Avec ce Rhinocéros, Timar a plutôt cherché à tirer l’œuvre vers un absurde kafkaïen. On pense à l’étonnante mise en scène du Procès de Kafka par Andreas Kriegenburg, autre grande réussite du festival 2010. Dans les deux cas, la représentation et la fable consistent en un travail chorique qui fait le portrait d’un groupe d’individus interchangeables. La fable est pour ainsi dire circulaire, elle n’est pas liée à une narration linéaire, mais à une répétition qui renoue avec un absurde plus métaphysique que social.

La narration circulaire consiste à ramener le narrataire au point de départ, sans lui donner aucune explication pour ce retour cyclique.

Flip Book (Cunningham/Charmatz)

Y a-t-il un sens à parler de narration, de retour de la narration, dans la chorégraphie contemporaine ? On prendra un exemple bien éloigné de l’argument du ballet classique : la reconstitution d’extraits d’œuvres de Merce Cunningham par Boris Charmatz.

Flip Book s’inspire de photos de chorégraphies de Cunningham dans le livre de David Vaughan[8]. Les danseurs imaginent ce qui a pu se danser avant et après le cliché. Plus qu’une reconstitution, qu’une transmission, il s’agit d’une esquisse, d’un hommage, de ce qu’on nommerait en littérature un pastiche. Le pastiche, dans les arts du spectacle, imite un style de jeu, une écriture, une mise en scène ou une chorégraphie ; il en fait l’éloge admirative. Il recourt à l’ironie, à l’hommage plus ou moins appuyé, et non à la parodie, laquelle se moque de l’objet parodié, voire le ridiculise. Le pastiche est par nature métatextuel, métafictionnel : il est réflexion, commentaire et recréation de l’objet pastiché. Paradoxalement, c’est un livre et une photo qui sont le déclencheur de ces séquences imagées, extrapolées et pastichées. Les danseurs tentent d’aller un tout petit peu plus loin que ce qui a été miraculeusement préservé de la danse par l’instantané photographique.

A partir de chaque photo du livre, d’ailleurs visible par le public, le groupe des six danseurs élabore un récit gestuel de quelques secondes, il esquisse une semi-improvisation. Raconter, pour ce groupe de six danseurs inspirés par une image et par la technique et le style « Cunningham », c’est énoncer par le corps un mouvement incarné, c’est « physicaliser », « mettre en corps », étirer des attitudes et des mouvements dans le temps et l’espace. Il ne s’agit évidemment pas de suggérer un argument de ballet, mais de créer une succession de mouvements qui, pris dans leur ensemble, coulé dans la figure globale du groupe, finissent par former une structure intelligible, une logique des gestes, une trajectoire narrative : « La chorégraphie théorise l’identité corporelle, individuelle et sociale en plaçant les corps dans un rapport réciproque qui suggère un déroulement de leurs relations, lequel dessine inévitablement une trajectoire narrative[9]. »

Paradoxe de cette entreprise de Charmatz : elle tente de reconstituer l’écriture de Cunningham, décentrée, aléatoire, minimaliste, ouverte, en une séquence qui « se tienne » et soit organisée du point de vue unique d’un chorégraphe ? Faut-il lutter contre ce recentrage de la reconstitution ? Boris Charmatz est conscient du problème, car il fait partie des six danseurs, il est donc pris à l’intérieur de la chorégraphie qu’il ne peut contrôler complètement. Cette position ambigüe (dehors, dedans) relativise les prétentions de la composition et de l’analyse absolues, entièrement sous contrôle. La trajectoire narrative, le récit que l’on y entrevoit, n’est donc pas une partition décidée et fixée par les créateurs (auteur, dramaturge, danseur, metteur en scène, chorégraphe) ; elle est en partie reçue et façonnée par le lecteur-spectateur-théoricien. Boris Charmatz casse sciemment le rapport chorégraphe-interprète, en laissant chaque interprète imaginer lui-même sa propre séquence à partir de la photo, en ne fixant jamais définitivement le résultat. La chorégraphie, et donc notamment la narration, la fable, le récit, ne peuvent pas être notés, mais seulement, dans le meilleur des cas, refaits, restitués, imaginés, par le corps du spectateur. Ce spectateur imaginatif doit projeter sur la trame narrative les thèmes et les obsessions qui le préoccupent à ce moment-là. Ainsi la trajectoire narrative se construit peu à peu, plus qu’elle ne reconstruit une chorégraphie antérieure dont il ne reste que quelques photos et le chorégraphe n’a jamais cherché à noter.

Cette trajectoire chorégraphique finit toujours, comme tout énoncé, par raconter quelque chose, même abstraitement. Mais l’histoire qu’elle raconte n’a rien d’une histoire mimétique : aucune fable anthropomorphe, aucun personnage, aucune action utilitaire n’en ressortent. Dira-t-on alors que chaque séquence improvisée et que l’ensemble des séquences constituent un récit ? Et quel type de récit ?

Tout mouvement se laisse analyser selon sa dynamique, son usage de l’espace, de la durée, du rythme, du poids (selon Laban). Les gens de théâtre ont parfois proposé des systèmes d’analyse du mouvement. Ainsi Zéami distingue trois phases du mouvement : Jo, ha, kyu. Meyerhold propose lui aussi un système ternaire : préparation, impulsion-sommet de l’action, retour à la normale. Dans chaque cas, il s’agit d’une syntaxe dynamique des forces et des moments. Dans les séquences reconstituées de Cunningham-Charmatz, ces trois phases fondamentales sont présentes. L’impulsion est donnée après que le groupe se soit concentré ; puis chacun semble libre de bouger à sa manière jusqu’à un pic d’intensité, immédiatement suivi d’un retour à une immobilité collective.

Photo du festival d'Avignon
Photo du festival d’Avignon

Sur la photo, on note par exemple un enchevêtrement des bras et des appuis, lequel coïncide probablement avec un moment d’arrêt. Libre à chacun d’y voir l’objet qui lui chante : proue d’un navire, haut-relief colossal et héroïque à la Rude dans son œuvre Le Départ des volontaires sur la façade de l’arc de triomphe, pourquoi pas ? En ce sens, ce cas d’extrême abstraction postmoderne révèle un retour de la narration, un  retour du refoulé de la figuration. Abstraction et figuration ne sont pas des notions mutuellement exclusives, mais des pôles qui finissent par s’inverser l’un en l’autre. Retour de la narration puisqu’un observateur doué d’imagination verra finalement dans des attitudes et des mouvements abstraits un récit possible, ne serait-ce que le récit du corps.

« Ca fait danse », dirait Charmatz, de façon sibylline. Mais encore ? La séquence gestuelle des six danseurs fait corps. Le corps-errance finit en cohérence. C’est le seul moyen d’en conserver une trace dans un musée imaginaire de la danse, comme celui de Charmatz à Rennes, qui archive à sa manière une œuvre ancienne ainsi que sa recréation immédiate. L’archive inspire ainsi à redevenir matière vivante, performative, « histoire sauvage de la danse », selon l’expression de Charmatz. La danse, fût-elle postmoderne et abstraite, induit une nouvelle manière d’archiver le récit, de le conserver, de le résumer, de le concevoir.

My secret Garden (Richter/ Nordey)

Photo de Patrice Pavis
Photo de Patrice Pavis

On a toujours envie de parler de son jardin secret, puisqu’il est justement personnel, caché et interdit aux autres. On retrouve ce plaisir de conter dans ce qu’on prend un peu trop vite pour un monologue autobiographique de Richter, que Nordey dit, plus qu’il ne le joue et l’incarne. Une longue première partie raconte l’enfance et l’adolescence du jeune homme dans cette Allemagne des années 1970 qu’on croyait à tort éloignée à jamais du traumatisme de la guerre et de la culpabilité. Le monologue se transforme un court instant en un dialogue avec l’amie, Anne (Tismer), qui lui pose les questions qu’il ne veut surtout pas entendre, avant de devenir un des narrateurs. Vers le milieu du spectacle se joint à eux un alter ego de Nordey/Richter : Laurent (Sauvage). Celui-ci assume parallèlement à Nordey l’identité du narrateur, commente le récit, puis lit un extrait du Lenz de Büchner.

Le système énonciatif est, on le voit, d’une grande complexité. Il s’éclaire, dès qu’on a compris et admis qu’on est face (c’est le cas de le dire, vue la frontalité du dispositif) d’un système de récits qui tous concourent à évoquer la crise de l’homme de quarante ans, amené à puiser dans ses souvenirs pour éclairer, ne serait-ce que pour lui-même, l’angoisse de sa jeunesse et la crise de sa maturité. Les changements de locuteur, de narrateur, d’interlocuteur se font sans difficulté et le tout demeure bien centré sur l’histoire de l’écrivain en crise. L’impression d’ensemble est celle d’une narration à plusieurs voix, dont l’agencement contribue à l’autoanalyse, d’un être qui ne se reconnaît plus lui-même et qui tente de rétablir son rapport au monde en puisant en lui, mais aussi en risquant des hypothèses sur les crises financières et la marchandisation des individus. Impuissance et colère se mêlent dans la constatation finale : « Mais je ne sais pas comment faire » (p.50).

Ce qui paraissait une entrée dans le secret, une confession de l’auteur/personne/narrateur Richter n’est peut-être qu’une construction, un dispositif narratif. Ce n’est pas en tout cas un de ces déballages à la mode, qui donnent l’illusion de livrer des secrets autobiographiques. C’est une autofiction : la réflexion littéraire et rhétorique accompagne voire précède l’exposé et le récit d’une vie. « C’est quoi en fait un souvenir ? C’est aussi une forme de fiction. Et d’où je regarde quand je me souviens ? Et qui se souvient de qui ?»(p.14). Nous ne nous situons plus dans la problématique de la véracité ou de l’authenticité, mais dans un jeu autofictionnel, où le narrateur comme son interprète sur scène s’amusent à brouiller les pistes, ou plutôt à suggérer que ces pistes dépendent de la construction et de la stratégie de l’écriture. A cette autofiction critique du texte s’ajoute le jeu frontal, proche et distant à la fois, adressé aux spectateurs non pas dans le chuchotement d’une confession, mais dans la prise à témoin et la volonté de ne pas tromper le spectateur sur la marchandise : nous sommes bien au théâtre et ce sont des acteurs qui parlent. Tout déballage direct serait une faute de goût.

L’écriture de Richter et le mode d’énonciation des narrateurs marquent toujours une certaine distance envers les énoncés : des phrases courtes, tendues, syncopées, des giclées de mots entre deux reprises de souffle, sans aucun effet naturaliste de personnage, malgré le langage direct, mais poétique d’un slamde haut niveau. On perçoit toujours l’acteur derrière les phrases, comme si Nordey se donnait pour consigne de jouer un peu faux, sans hystérie ni confidences larmoyantes, sans hurler à la cantonade sa douleur comme sa collègue espagnole Liddell. A la différence des performers censés parler à cœur ouvert, Nordey n’est qu’un locataire de la parole, il ne s’identifie pas au rôle, sa gestuelle n’a rien d’hystérique, elle est sobre, précise et technique.

Le texte n’a rien non plus d’un témoignage désordonné, d’un monologue intérieur tenu par un locuteur dont l’inconscient veut de se libérer ; il est très rigoureusement composé. Sa stratégie rhétorique consiste à faire converger crise personnelle et critique de la marchandisation, jusqu’à ce qu’on ne parvienne plus à dissocier les deux thèmes et les deux discours. L’effondrement personnel reflète l’effondrement des bourses et inversement. On ne peut plus avoir confiance ni dans ses amours ni dans ses banquiers. La pièce—car c’en est une, toute comme c’est aussi une mise en scène[10]—est organisée selon la logique de tout récit : crise, recherches des causes dans l’enfance et l’adolescence, décision de réagir à la mort imminente du père et de cette Allemagne nazie qui n’en finit pas de disparaître, aliénation dans le travail artistique aux mains des médias et des décideurs chinois ou américains, tentative avortée de cure dans le centre Zen international pour touristes sexuels, échecs de la vie sentimentale, lamentations face à une société bloquée, hésitation entre le désespoir romantique à la Lenz-Büchner et le cynisme désespéré à la Godard, doutes du petit bourgeois et auteur en quête de reconnaissance, résignation finale. Voilà une trajectoire qui conte lucidement une vie déjà riche, à la manière d’un Bildungsroman(roman d’éducation) dramatisé dans la pure tradition littéraire allemande, un parcours à travers la subjectivité et l’Innerlichkeit (intériorité) du poète, de Werther à Lenz, Handke et à présent Richter. Ce « roman d’éducation » dramatisé ne connaît cependant ni résolution ni apaisement, il débouche sur une attaque, aussi violente que velléitaire, des responsables directs de la crise : « des hommes de l’industrie financière, des conseillers en investissement, des banquiers, des spéculateurs »(49). Elle se termine sur l’impuissance avouée face à ces forces, et finalement sur ce qu’on pourrait appeler, parodiant Goethe, «Les souffrances du jeune Richter », le Richter, le juge, n’étant qu’un nom de code pour l’auteur capable de juger mais non de changer quoi que ce soit à sa vie et à la vie des autres.

La littérature garde-t-elle au moins quelque pouvoir ? Si ce pouvoir existe, il ne réside pas dans l’autobiographie, dans l’art du grand déballage, dans l’attente du « grand soir » ou dans une sincérité quasi religieuse. L’autobiographie ne dépend pas seulement de la sincérité du sujet, mais aussi de l’art de conter. La narration ne peut être authentique et sincère, si elle ne tient pas compte des lois de l’écriture et de la fiction. Toute narration autobiographique comporte une part de fiction, ce qui ne veut pas dire qu’elle est nécessairement mensongère. Cette autofiction oblige à confronter monde fictionnel et monde de référence du lecteur, afin d’évaluer la part de vérité et d’invention dans un texte autant que dans une vie. L’autofiction confronte, au lieu de les opposer, le pacte autobiographique et l’invention fictionnelle. Elle est liée à l’écriture, à la construction de mondes possibles, ceux du texte et ceux du lecteur. Elle dépend d’un sujet mouvant, partagé entre les faits (« facts ») et la fiction, elle constitue donc une « faction », un mélange inextricable des deux. Il s’ensuit que l’intime et le politique, ne sont pas des entités opposées et contradictoires. Le premier n’est pas vrai par nature, tandis que le second serait mensonger. L’intime est souvent construit et faux, non authentique, infiltré par une idéologie et une fausse conscience. Inversement, le politique se réduit souvent, comme dans ce Jardin secret, à des émotions mal contrôlées, à un sentiment d’impuissance, de colère des individus face à la crise.

Dans My secret Garden, le goût et la virtuosité de la narration, le retour de la fable sont une source de plaisir et un gage de compréhension pour le spectateur. Ils n’empêchent pas la sophistication postmoderne (plus que postdramatique), ni la réflexion sur l’authenticité, la recherche de l’autofiction et l’autoréflexivité narcissique. Une grande réussite, littéraire comme artistique, qui marque le retour d’un théâtre accessible et ambitieux, un théâtre qui ose une description de notre monde à partir d’une intime subjectivité.

La Mort d’Adam (Lambert-wild et al.)

Le dernier des exemples de notre récolte 2010 est sans conteste le plus sophistiqué de tous. Tant par le dispositif narratif, la force poétique du texte de Jean Lambert-wild que l’usage subtil et maîtrisé des autres éléments constitutifs du spectacle : composition musicale de Jean-Luc Therminarias, images vidéo de François Royet, effets magiques de Thierry Collet, photos lumineuses de Tristan Jeanne-Valès.

Photo de Tristan Jeanne-Vallès
Photo de Tristan Jeanne-Vallès

Pourtant malgré la complexité du dispositif, la multitude des pistes de jeu et d’interprétation, ce spectacle de La Mort d’Adam donne une impression de légèreté, d’harmonie et d’humour. Cette impression tient sûrement à la configuration très maîtrisée de chacune des composantes (texte lu, vidéo haute définition, musique, magie, photographie) et à leur combinatoire dans la mise en scène. Quand bien même Lambert-wild ne se considère pas comme metteur en scène mais comme metteur en œuvre d’un projet, cette mise en commun des spécialités et des talents au sein d’une coopérative, a besoin d’une coordination, quel que soit le nom qu’on lui prête. D’où cette hypothèse : la mise en scène est aussi un récit, lequel résulte des différents récits partiels qui convergent dans une fable d’ensemble et se fondent (ou se confrontent) dans une impression globale. Dans cette Mort d’Adam, le spectateur ressent la forte identité narrative de ce spectacle pourtant multipiste. S’il est de bonne volonté, il se mettra sans hésiter en quête de l’énigme de la fable, il cherchera la meilleure piste pour reconstituer un parcours, un parcours aussi tortueux que celui de l’homme en pyjamas, guidé, les yeux bandés, par l’enfant qu’il imagine avoir été autrefois, sur cette île sauvage qui le poursuit.

Le dispositif narratif met en concurrence la parole et l’image (scénique ou filmique). Assise dans un grand fauteuil à l’avant-scène, côté jardin, face à un micro, une femme lit lentement le texte écrit par Lambert-wild. Elle veille à respecter les pauses entre les membres de phrase. Elle ne bouge pas de cette position latérale, comme si elle se situait derrière le divan où un homme semi allongé raconterait ses souvenirs. Mais, il n’y a personne en chair et en os devant elle, seulement un écran où sont projetées les images d’un homme en pyjama et d’un l’enfant avançant dans les paysages luxuriants ou désertiques d’une île montagneuse. Parfois apparaît en fond de scène, représenté par un acteur réel, Lambert-wild ou son sosie Jeremiah McDonald, le même homme en pyjama (ou en uniforme de prisonnier, voire de déporté ?). Il en résulte un face à face de la parole et de l’image, sans qu’aucune ne soit le maître ou l’esclave de l’autre. La scène n’illustre pas le texte, le texte est moins éclairé par l’image que rendu plus énigmatique. Le récit global articule un avant, très bref, et un après. On voit l’homme en pyjamas et l’enfant arriver et marcher sur une île ; puis « l’enfant ôte le bandeau de l’égaré(…). Le laissant seul, aveugle à l’infini, tournoyer avec l’immensité. »(4). « Après », commence le récit de l’enfance et de l’arrivée du taureau Adam, amené sur l’île pour constituer engendrer tout un troupeau. Cet événement coïncide avec la naissance de l’enfant au monde symbolique des adultes et à la sexualité (« il me fallait naître », 71). L’arrivée de ce minotaure qui ne dévore pas les jeunes filles, mais est admiré et choyé par elles, bouleverse les paisibles habitants : « Adam était le sépulcre de notre solitude. Son regard doux abritait la terre d’un continent où les bêtes et les hommes avaient noué des pactes interdits. »(99). L’enfant en profite pour « entrer dans le labyrinthe de la vie »(321). Hélas, l’apparition de « vers monstrueux qui se cachaient dans les plis putrides de l’île »(354) et qui menacent la santé des bêtes et des humains, oblige à se débarrasser de tout troupeau. Lors du banquet d’adieux, l’enfant s’aperçoit qu’il vient de manger la chair de son taureau bien aimé. Il a l’impression de se dévorer : « Ainsi sa chair me regardait. Ainsi ma chair le regardait »(506). Ce sacrifice, cette communion involontaire, cette transsubstantiation marquent son passage définitif à l’âge d’homme.

Cette fable se comprend assez facilement à l’écoute, elle ne se réduit pas pour autant à une parabole transparente. Elle est à la fois un récit linéaire et un poème en prose. Du premier, elle a la clarté et la dynamique narrative ; du second, elle possède la forme travaillée et concise, le statisme. Cette alliance du récit et de la poésie ne va pas toujours de soi à cause de leur rythme et de leur stratégie très différente, mais elle trouve ici un bel et bon équilibre. L’intérêt pour un récit énigmatique et dramatique n’est pas étouffé par les images et les arrêts plus longs sur les beautés poétiques. Le plaisir de la narration n’est donc pas bloqué, mais plutôt intensifié, augmenté, voire exagéré par les images poétiques et le travail sur la langue. Du reste, le texte poétique en général garde toujours une certaine opacité, il est intraduisible et le récit, dès qu’on s’élève du quotidien au mythique, devient une énigme jamais totalement déchiffrable.

La textualité exprime mieux que tout la sexualité de l’île, les allusions au désir, les jeux signifiants et érotiques. Elle fait un usage poétique et rythmique des mots : ‘chabouc’, le mot créole, sonne mieux que ‘fouet’, car il est plus iconique. L’usage de mots non connus en métropole sert parfois à renforcer les allitérations : « Je f-ouettais les f-anjans et les f-ougères »(377). Malgré un lexique précis et lisible, mais parfois précieux et contourné dans l’expression[11], malgré l’emploi de quelques mots de français réunionnais, le poème dramatique de Lambert-wild reste déchiffrable. Les phrases courtes se prêtent bien à la diction en scène, car elles sont taillées sur le modèle de vers libres, prononçables par la lectrice-narratrice comme autant d’unités de souffle.

Les phénomènes de créolisation restent rares dans ce poème, ils se limitent à quelques termes non transposables en français de France ou sonnant mieux que le mot courant. S’il y a créolisation, c’est plutôt dans le croisement des images ou dans le rapprochement inattendu entre mythe (grec d’Œdipe par exemple) et tradition culturelle réunionnaise (les Yako, personnage malabars). La créolisation est donc plus culturelle que purement linguistique. Elle consiste notamment en une hybridation entre genres littéraires : le récit des origines, fréquent dans nombre de traditions orales, se mêle à une poésie lyrique plus individuelle et européenne. L’hybridation rapproche, sans toutefois les fusionner, la tradition culturelle et théâtrale européenne et la culture locale des légendes et des paysages réunionnais. Parlera-t-on d’une mise en scène interculturelle pour autant ? Il s’agirait plutôt d’un syncrétisme de quelques pratiques rituelles ou de signifiants linguistiques, parfois aussi d’une condensation de motifs, comme dans le rêve. Les rencontres restent très métaphoriques : ainsi en va-t-il du combat entre le blanc somnambule et le personnage malabar ( ?) peint en noir ou bien, à un niveau plus secrètement colonial, de l’opposition entre la terre femelle réunionnaise et l’animalité mâle européenne. Dans cette logique inconsciente, le taureau vient d’Europe, comme autrefois chez les Grecs, Europe fut enlevée par Zeus déguisé en un taureau blanc. Adam, le premier homme et le roi des taureaux, s’est emparé de cette terre vierge, pour la féconder et la peupler. Dans la version lamberto-wildienne, le taureau est chassé par la résistance locale, des vers de terre soudain sortis des « plis putrides de l’île »(354) pour attaquer les colonisateurs : « Bientôt, ils perceraient notre chair. Bientôt, ils s’enfonceraient en nous » (362-363)

Le travail poétique et scénique s’est efforcé de créer une atmosphère qui renvoie, sans souci d’authenticité, à des coutumes et des images liées à un certain archaïsme et exotisme de la nature et de la culture réunionnaises. La poésie, littéraire comme visuelle, soutenue par les effets de magie scénique, fonde le symbolisme du mythe, de l’indicible et des émotions nouvelles pour l’enfant.

Toute cette thématique est incarnée et magnifiée par la mise en scène, elle-même plus proche de la magie que d’une structure explicative. La magie crée la poésie, explique l’inexplicable, elle nous étonne, nous laisse sans voix, sans explication rationnelle : le porte s’ouvre, le personnage a disparu, il réapparaît mystérieusement derrière l’autre porte. Les tours de magie, appliqués aux corps plus qu’aux objets comme dans les tours de prestidigitation, posent de vraies questions herméneutiques : comment interpréter tel tour ? Y a-t-il un truc et doit-on tenter de le découvrir ? Comment l’homme en pyjama peut-il ainsi se dédoubler ? Tous ces procédés de magie renforcent le sentiment de merveilleux de l’enfance, l’inquiétante étrangeté du conte ou l’indéchiffrable énigme du mythe.

Seule la magie liguée avec la mise en scène est capable de fédérer des systèmes différents qui se confondent, se superposent, se dissolvent les uns dans les autres, introduisent une coloration musicale, nous font passer sans transition de la scène au film, de l’eau au volcan, d’un espace filmé infini à un lieu scénique localisé. L’art du magicien n’a peut-être pas encore donné toute sa mesure, à cause de son rôle ancillaire, un peu méprisé, dans l’art théâtral. Il est resté trop lié au truc, pas assez à l’énigme, au rébus, à l’inconscient, à la poésie. Avec Thierry Collet, la magie fait une entrée dans la mise en scène d’autant plus remarquable qu’elle est discrète, subtile, ironique, et pourtant omniprésente. Collet réalise parfaitement le programme qu’il se fixait « au début du travail d’écriture scénique de La Mort d’Adam : envisager le magicien comme un fabricant de rituels et de mythologies, faire constamment le lien entre le contemporain et l’archaïque, ne pas trop utiliser d’objets mais que le corps soit le terrain d’expression des effets magiques, ne pas coller à la narration mais se glisser dans l’entrelacs des signes textuels, visuels et auditifs, avoir de l’humour et de la fantaisie et le sens des effets de surprise[12]. » Collet, ou l’art des pièges.

Grâce aux pouvoirs de la magie, la mise en scène en général, et celle-ci en particulier, retrouve ses pouvoirs d’émerveillement, chez les artistes comme chez les spectateurs. La magie, c’est l’exagération de la mise en scène. Dans le même esprit, Vitez définissait autrefois la mise en scène comme l’art de l’augmentation[13]. En effet, comme on le voit dans le travail de Lambert-wild et de ses collaborateurs, tous les éléments du spectacle sont utilisés avec un sens de l’exagération de leurs propriétés, ce qui conduit à une stylisation, une défamiliarisation, une intensification, dans le sens d’une ‘heightening’, littéralement d’une élévation. C’est le cas avec cette Mort d’Adam. Importer et tuer un taureau devient un mythe universel pour l’humanité, personnel pour le jeune garçon. Marcher dans la nature, les yeux bandés, est le seul moyen de retrouver le passé et de voir au-delà des apparences. Recourir à un langage précieux transcende et explique le réel prosaïque. Passer d’un univers artistique à l’autre est un moyen de raconter une histoire simple, de dégager la poésie et le sublime de l’existence. Réalisme magique du quotidien, pensée magique du monde à interpréter.

Ainsi donc la magie considérée comme intensification et exagération du réel mène à l’oxymore du réalisme magique ou de la pensée magique. L’humour, le non-sens et le lâcher-prise sont les dernières armes pour ne pas désespérer.

Retour d’Avignon. Revenu d’Avignon ?

La narration nouvelle est-elle arrivée ? Au sens où l’on dit que « le Beaujolais nouveau est arrivé » ? Est-ce autre chose qu’un bref retour cyclique, après les vendanges avignonnaises ? Un « retour définitif et durable » ?

S’il y a bien une volonté de raconter, un désir d’entendre une histoire, on ne constate pas pour autant un retour de la pièce bien faite avec une fable immédiatement lisible, des personnages clairement définis, des actions toujours dramatiques. Tout au plus note-t-on, même chez leurs promoteurs, une certaine fatigue des déconstructions systématiques, des variations postdramatiques. Ou, pour être positif : ces expériences sont peut-être à présent assimilées, acceptées et donc à dépasser.

C’est ce que l’examen de notre corpus, pour rapide et sélectif qu’il ait été, a paru indiquer. Lorsque, par exemple, Falk Richter semble se livrer à une autoréflexivité métafictionnelle, c’est en réalité le personnage qui se demande comment intituler sa pièce ou pourquoi son œuvre littéraire ne séduit plus son amie. C’est là un thème interne à la pièce et au personnage, ce n’est pas une déconstruction du point de vue de son acte d’écriture. La fin inattendue (saucisses grillées, couple en crise) est une restauration ironique de la forme mimétique bourgeoise. On pourrait observer le même retour de la mimésis du récit dans les autres spectacles abordés. Paradoxalement, seul Boris Charmatz, tentant de reconstruire quelques figures photographiées, est amené à d’abord décomposer le mouvement, à s’éloigner de l’imitation, pour présenter une séquence qui se tienne. Aucun de ces huit artistes ne plaide pour une déconstruction comme une fin en soi, aucun ne capitule devant l’irreprésentable de la représentation (Blanchot, Lyotard) ou l’indécidabilité du sens (Derrida). Ils ont plutôt tendance à faire confiance au sens et à la solution de l’énigme : le Minotaure reprend du service pour illustrer la genèse de l’identité masculine. Le sémiologue est convoqué pour expliquer la crise, pour « qu’enfin quelqu’un soit obligé de bien interpréter les signes »(53).

Plus encore qu’à un retour de la fable aimée, on assiste à un retour de l’herméneutique : tous cherchent à interpréter les signes : taureau, rhinocéros, machine à laver, caisse d’archive, nid douillet, etc. Après la sémiologie et l’analyse classique du récit, l’herméneutique cherche à percer le secret de l’énigme du récit, à interpréter la fable dans son ensemble, pour en apprécier la dynamique, puis la chute. D’où le retour des instruments classiques, d’avant la déconstruction et même d’avant la sémiologie, comme le sujet agissant, les actions, le sens, le symbole ou la parabole. Notre époque, après la narratologie classique des années 1960 et 1970, est plus encline à la compréhension herméneutique (Verstehen) qu’à l’explication scientifique (Erklären)[14]. Pour ce qui est du théâtre, elle sera plus sensible à la magie de la mise en scène qu’à l’analyse dramaturgique et sémiologique.

Mais le retour, fût-il celui de nos amours, n’est pas une fin en soi et il est bien d’autres voies qui s’ouvrent à l’écriture dramatique et à la création scénique. L’écriture progresse aussi à travers son intertextualité, ses recherches formelles, en particulier dans sa dimension autofictionnelle. Elle bénéficie également d’une grande expérience dans l’art de la scène, elle se renouvelle en fonction des expérimentations de l’acteur et des collaborateurs du metteur en scène, en particulier lorsque ceux-ci, comme les collègues de Lambert-wild, inventent une autre manière de narrer et de s’infiltrer dans l’ensemble du spectacle. Une nouvelle manière de raconter entraîne une autre manière de mettre en scène, et réciproquement.

Le goût de raconter, le plaisir d’écouter des histoires n’ont pas changé. L’écriture, la scène trouvent de nouvelles voies pour garder vivant en nous ce goût du plaisir théâtral.


Notes de fin

[1] Patrice Chéreau : « C’est très ambitieux de raconter une histoire, de vouloir raconter quelque chose (…), car une narration, une fiction (peu importe le mot), ça peut contenir le monde, nous et nos problèmes. Ca peut contenir la façon dont nous sommes au monde » in J’y arriverai un jour. Actes Sud, 2009, p.177.
[2] Patrice Pavis. Le Théâtre contemporain, Paris, Nathan, 2002, p.3.
[3] Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes.
[4] Actes Sud, 2003.
[5] Olivier Cadiot, Mélanges pour le festival d’Avignon, P.O. L., 2010 p.41.
[6] Condorcet. Mémoire pour l’instruction publique (1792), cité par Nathalie Piégay-Gros, Le lecteur, Paris, GF Flammarion, 2002, p.28.
[7] O. Cadiot, Op.Cit., p.14-15
[8] Merce Cunningham, un demi-siècle de danse, Paris, Ed. Plume, 1997.
[9] Susan Leigh Foster, « Dance and Narrative », Routledge Encyclopaedia of Narrative Theory, Op. Cit., p.96.
[10] Falk Richter « avertit » le lecteur que dans son théâtre, « il n’y a pas une pièce, désolé. » (Le système. Paris, L’Arche, 2008, p.161. Nordey ne manque pas une occasion, face aux médias, de rappeler que ce qu’il propose n’est pas une mise en scène, mais un projet. Mais au fond peu importe les termes et les dénégations des artistes.
[11] Par exemple, cette manière précieuse, subtile et énigmatique de parler des marques laissées par les insectes : « Elle (l’île) fardait ma peau d’un fouillis d’ex-voto où les insectes venaient célébrer baptêmes, mariages et obsèques. Tatoueurs d’un ordre monastique souterrain que je dispersais d’un marmottement sanglotant ; Mais qui revenaient accomplir leur œuvre dès que je m’endormais, laissant sur le sol et les murs les dentelles argentées de leur forfait. » (85-88). Autrement dit : les insectes déposaient sur lui, sur le sol et les murs leurs excréments.
[12] Dossier de presse de La Mort d’Adam, Comédie de Caen, 2010.
[13] Cité par Benoît Lambert, Carneum, Publication de la Comédie de Caen, n°12, 2010, p.7.
[14] Selon Frank Ankersmit : « Hermeneutics », Routledge Encyclopaedia of Narrative Theory, Op.Cit., p.211.


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*Patrice Pavis was professor of theatre studies at the University of Paris (1976-2007). He is currently professor in the department of Drama at the University of Kent at Canterbury. Educated in the Ecole normale supérieure de Saint-Cloud (1968-1972), where he studied German and French literature, he has published a Dictionary of theatre (translated in thirty languages), and books on Performance analysis,Contemporary French dramatists and Contemporary mise en scène. He is an Honorary Fellow at the University of London (Queen Mary) and Honoris Causa Doctor at the University of Bratislava. His most recent publication is: La Mise en scène contemporaine, Armand Colin, 2007.

Copyright © 2010 Patrice Pavis
Critical Stages/Scènes critiques e-ISSN: 2409-7411

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