Le Sacrifice comme acte poétique

ParAngélica Liddell (avant-propos et traduction Christilla Vasserot)
128 pp. Besançon, France: Les Solitaires intempestifs

Critique par Selim Lander*

Je veux mettre les pieds dans la déchirure humaine,rien de plus, parler de cette déchirure, être cette déchirure, je veux parler de l’angoisse de l’homme et être l’angoisse.

Angélica Liddell est une femme de théâtre, auteure, metteuse en scène, interprète espagnole qui se produit régulièrement en France. Déjà invitée par deux fois (2016, 2021) au festival IN d’Avignon, elle y sera à nouveau présente en 2024, pour la première fois dans la Cour d’honneur, avec Dämon, El funeral de Bergman. Ses pièces dans lesquelles elle prend toujours la part principale et qui apparaissent plus proches de la performance que du théâtre proprement dit sont loin de faire l’unanimité car elle ne recule ni devant l’excès ni devant l’exhibitionnisme.

Convaincu ou pas, le spectateur est néanmoins contraint de reconnaître chez elle la sincérité de la démarche comme le besoin de transmettre un message, même si ce dernier peut apparaître confus ou simpliste. D’où l’intérêt du livre qui vient de paraître – traductions de l’espagnol d’articles ou de communications et d’un entretien publiés initialement entre 2002 et 2015 – pour mieux comprendre la démarche de cette artiste.

Qu’un tel éclaircissement puisse être nécessaire, elle en convient elle-même : « L’explication de l’œuvre acquiert autant d’importance que l’œuvre elle-même… l’œuvre est frustrée par le décalage entre ce qui est désiré et ce qui est obtenu… l’explication est plus séduisante que l’œuvre expliquée, peut-être que les véritables œuvres contemporaines sont les discours».

Liddell est très lucide sur la création contemporaine – et ceci vaut autant pour son théâtre que pour les arts plastiques : « Nous affrontons la représentation par une esthétique sans beauté, je veux dire sans cette beauté canonique et immuable, ce que tout le monde entend par beauté». Sa réflexion s’enrichit de la lecture des grands auteurs, de Diderot à Derrida, en passant par Kierkegaard, Freud, Brecht, Artaud, Benjamin, Barthes, Steiner, Foucault et quelques autres. Parlant de la beauté, elle cite en particulier Heidegger (Qu’appelle-t-on penser?) : « Beau n’est pas ce qui plaît mais ce qui tombe sous ce destin de la vérité qui se produit quand l’éternellement inapparaissant, et partant l’invisible, parvient dans le paraître le plus paraissant».

Ainsi, Liddell entend-elle dévoiler dans ces spectacles une vérité cachée, ou plus précisément cette vérité que nous ne voulons pas voir. Son arme est la violence : « La violence poétique est le chemin vers un gain d’émancipation spirituelle ; elle se dresse comme l’unique voie menant à l’indépendance ». Et cette violence est sacrificielle : « Il y a du sacrifice dans la représentation scénique car il y a du nihilisme, parce qu’il y a de l’angoisse, parce que la représentation est ce qui précède la mort réelle».

Le sacrifice, s’il touche à la beauté telle que définie par Heidegger, se refuse en effet à la compréhension, son essence est le « mystère » ou le sacré, à condition d’admettre que ce dernier ne soit pas incompatible avec une certaine forme d’obscénité et de blasphème : « Il ne nous reste plus que le trou du sexe pour protester contre le trou des blessures injustes, le trou du sexe comme corne d’abondance par où déverser des flots de liberté». Ainsi la comédienne exhibe-t-elle son sexe dans la pièce Qué Haré Yo con esta Espada[1] et, de même, dans Liebestod.[2] Dans cette dernière elle passe sur son sexe un linge qui ressort souillé, ce qu’elle commente en ces termes : « le sang et le sperme ; le sang du Christ et le lait de la Vierge Marie »… 

Faut-il préciser qu’Angelica Liddell ne veut pas entendre parler du théâtre du répertoire ? S’il fallait en douter le livre contient une diatribe vraiment cruelle contre La Mouette de Tchekhov et ses représentations – « De la mouette on n’a jamais rien su et elle s’est retrouvée liée pour toujours à la médiocrité des acteurs qui l’ont empaillée et des metteurs en scène qui l’ont exhibée sur le théâtre pour dire : ‘C’EST ÇA LE THÉÂTRE’ » – un texte qui se révèle par endroits carrément pornographique, voire haineux.[3]

Angélica Liddell est lucide, on l’a déjà noté, ce qui la conduit à remettre en question l’efficacité de son théâtre : « Au fond le spectateur sait bien qu’il est à l’abri puisque l’artiste n’est pas un juge… de là vient l’arrogance du spectateur par rapport à l’art… Ainsi l’artiste mesure la distance entre son désir d’influence et l’absence d’effet qui en résulte». Au fond le théâtre sera toujours du théâtre : « Il est difficile de concilier éthique et divertissement». En effet. Sans doute  Liddell touche-t-elle au plus juste à cet égard dans un entretien, repris ici, qu’elle a accordé à Laura Zangarini dans le Corriere delle Sera : « Le théâtre correspond au concept de sacrifice, mais pas pour nous puirifier, non, pour jouir des ténèbres». On comprend alors pourquoi le mot catharsis n’apparaît nulle part dans cet ouvrage.


Notes de fin

[1] Avignon 2016. Notre compte-rendu.

[2] Avignon 2021. Voir la photo de couverture du livre. Notre compte rendu dans Critical Stages n° 25.

[3] Exemple : « Quant aux actrices, tant qu’elles sont jeunes, excitantes spécialistes désireuses d’offrir le petit orifice de leur cul à un metteur en scène connu, et une fois vieilles, chattes frustrées et puantes, Arkadina lubriques et pathétiques, aspirant à donner le même plaisir qu’une pute en cachant leur visage émacié derrière une pipe médiocre».


*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques apparaissent dans les revues électroniques mondesfrancophones.com/ madinin-art.net et dans la revue Esprit.

Copyright © 2024 Selim Lander
Critical Stages/Scènes critiques e-ISSN:2409-7411

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