Les Récits d’Horatio: Portraits et aveux des maîtres du théâtre européen

Par Georges Banu
298 pp. Paris : Actes Sud

Critique par Louise Vigeant*

Georges Banu[1] est décédé en janvier 2023, à Paris, à l’âge de 79 ans. Toute la communauté théâtrale s’est sentie en deuil, car Georges Banu était un intellectuel très estimé. Cela parce que, non seulement il aimait vraiment le théâtre et ses artisans – sans quoi il n’aurait pu en parler de manière si intime, mais parce que les gens de théâtre l’aimaient, car ils se savaient profondément respectés. Jamais pédant malgré son érudition, authentique dans son désir de saisir l’art théâtral sous tous ses angles, curieux et insatiable, Georges Banu a été un spectateur assidu, et ce partout en Europe et ailleurs dans le monde. Ce qui lui a permis de devenir l’un des plus grands connaisseurs de l’art théâtral des dernières décennies, et par le fait même sa mémoire. Il aimait le théâtre, je crois, parce que cet art raconte l’être humain, tout ce qui peut l’agiter, ses passions comme ses égarements, ses rêves et ses échecs, parce qu’il parle de la beauté comme de la laideur, de l’espoir comme du désarroi; bref, rien de la vie n’est étranger au théâtre.

Et il le fait de manière « spectaculaire ». Comprendre l’humain par le théâtre, voilà ce que Georges Banu a fait toute sa vie.

Art du dialogue, art éphémère, art impur, le théâtre ne se laisse pas aisément appréhender. Même ceux qui s’y adonnent trouvent parfois difficile de mettre en mots ce qu’ils cherchent ou accomplissent. Le critique, l’essayiste, le professeur, chacun essaie à sa manière de « parler du théâtre ». Peu y sont parvenu de manière aussi convaincante que Georges Banu.

Comprendre un texte, accepter ses interprétations, saisir le sens d’une mise en scène, situer un spectacle dans la continuité de l’histoire du théâtre ou de la démarche d’un artiste, toutes ces tâches demandent des connaissances, de l’attention, de l’ouverture d’esprit et une bonne capacité d’analyse et de réflexion. Georges Banu assurait sur tous ces plans!  

Selon une de ses belles formules, il est difficile de parler de théâtre « parce qu’il allie la permanence des textes et le scintillement des spectacles ». De ce scintillement, il semble que Georges Banu ne se soit jamais lassé. Il n’a eu de cesse d’explorer l’univers théâtral et de l’accompagner de ses réflexions.

Auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages, Georges Banu a écrit sur des auteurs (Brecht, Tchekhov, Shakespeare), sur des scénographes (Kokkos), sur des metteurs en scène (Grotowski, Brook, Strehler, Grüber, Vitez, Mnouchkine, nommez-les). Ces ouvrages se présentent comme des « essais » (Mémoires du théâtre, La Scène surveillée, Le Théâtre ou le Défi de l’inaccompli, Amour et désamour du théâtre), parfois des « essais en miettes » (L’Oubli), des « exercices », des « écrits » (Miniatures théoriques) ou encore un « cahier de spectateur » (Notre théâtre, La Cerisaie). Peu importe l’étiquette, il s’agit toujours de textes où se mêlent souvenirs personnels, observations, fines analyses. Au fil de tous ses livres, Georges Banu offre des « repères pour un paysage de la scène moderne », pour reprendre le sous-titre de ses Miniatures théoriques.[2]

Après un séjour au Japon, il a écrit L’Acteur qui ne revient pas ; déjà ce titre indique comment Georges Banu réussissait avec justesse à mettre le doigt sur une caractéristique d’une pratique. Si l’acteur, au Japon, ne revient pas pour saluer à la fin d’une représentation, c’est que la tradition veut qu’il ne s’agisse pas justement d’une représentation, mais bien d’un « événement » de l’ordre du sacré, revenir en tant qu’acteur relèverait du profane. Un fantôme ne peut revenir des morts.

En « spectateur lettré », comme il se définit dans ce livre, Georges Banu assiste à des spectacles de nô, de kabuki, de bunraku, cherchant à cerner leur essence et aussi à voir ce qui différencie ces manifestations théâtrales des spectacles européens. Il consacre des textes au jeu (sous le signe de l’excès), à la scénographie (le plateau asymétrique et les fameux « chemins »), aux costumes extravagants, aux masques (et leur pouvoir de distanciation), etc. Et il convoque les Genet, Brecht, Mnouchkine, Brook et Vitez qui ont tous été fascinés par le Japon.

« Motif et variations »  

« Motif et variations », c’est le sous-titre d’un collectif[3] dirigé par Banu, mais il pourrait l’être de plusieurs de ses ouvrages. Travailleur infatigable, Georges Banu cherchait constamment à approfondir ses intuitions en fouillant une thématique, un « motif ».

Parmi les nombreux ouvrages de Georges Banu, il en est plusieurs qu’on aime reprendre souvent, soit la trilogie Le Rideau, ou La Fêlure du monde, L’Homme de dos et Nocturnes, – Peindre la nuit — Jouer dans le noir, où l’auteur investigue ces thèmes (les titres sont explicites) qu’il a rencontrés au théâtre et dans la peinture. Magnifiquement illustrés, ces albums captivent tant par les rapprochements proposés que par les réflexions qui les accompagnent.

Il arrive parfois à Banu d’explorer ainsi un thème même en dehors de la sphère théâtrale (bien qu’il y puise souvent des illustrations de ses propos), par exemple dans des essais sur « le repos » ou « la porte », ou « l’oubli » (et son corolaire « la mémoire ») : qu’est-ce que l’oubli? est-ce qu’on choisit d’oublier? quand? pourquoi? est-ce grave, désirable? De manière presque systématique, Banu passe en revue des expériences que nous avons tous en commun, mais auxquelles on ne s’attarde pas nécessairement sauf si un auteur comme lui nous y invite, avec intelligence. Chaque fois, il réussit à entraîner le lecteur à sa suite dans un fascinant labyrinthe de pensées et sa connaissance de l’être humain s’en trouve enrichie.

Entre autres, en 2010, il a fait paraître Des murs…au Mur, où il convoque tous les murs : la Grande Muraille de Chine, le mur des Lamentations, le mur de Belfast, le mur de Gaza, le mur des Déportés, les murs commémoratifs des vétérans, et d’autres, sans oublier bien sûr le Mur de Berlin, réfléchissant à tout ce que ces murs représentent, symbolisent, permettent ou interdisent, profitant de l’exercice pour sonder l’esprit humain. Et parfois, au détour d’une phrase, on tombe sur une formule d’une simplicité déconcertante d’efficacité : « avant les pierres, il y a eu des idées, des mots, un passé non résolu ». Leçon d’histoire. 

Parler de théâtre sous un nouvel angle[4]

Mais Georges Banu ne se contentait pas d’étudier le théâtre, de le commenter, il l’accompagnait aussi. Il a collaboré avec plusieurs metteurs en scène certainement attirés par sa qualité d’écoute, son ouverture à toutes les aventures, son savoir accumulé grâce à un intense commerce avec les œuvres, son appétit insatiable de l’art. Et une certaine humilité. Quand on a eu la chance et l’énergie — il dirait: le bonheur- suivre l’activité théâtrale européenne pendant des décennies, on peut se permettre alors d’écrire ces Récits d’Horatio[5], l’un de ses derniers livres.

Se « distribuant » dans le rôle d’Horatio, cet ami fidèle à qui le prince Hamlet, au moment de mourir, confie la mission de raconter son histoire, Georges Banu rassemble ses souvenirs, non pas pour offrir un palmarès de ses « meilleurs spectacles », loin de là, mais pour évoquer des rencontres artistiques et humaines qui se sont étalées sur des décennies.

Il fait la preuve qu’un « témoin séduit » comme lui peut devenir l’accompagnateur des artistes et non seulement un critique de leur travail. Il peut même faire en sorte que bien des moments ne meurent pas vraiment. Sans cet Horatio, bien des histoires auraient été perdues. 

« Tapi dans l’ombre », Georges Banu a suivi le travail d’artistes très importants, de Vitez et Strehler, à Barba et Grüber, en passant par Brook, Stein, Wilson, Mnouchkine, et bien d’autres; il a souvent été une « oreille » pour eux et même un ami. Parce qu’il s’est nourri à leur art, il a aussi nourri leur réflexion. Dans ces Récits d’Horatio, il dessine leurs portraits pour laisser des traces de leurs démarches.

Dans son livre, Georges Banu fait voir que le travail de celui ou celle qui parle de théâtre commence par un profond désir de communication de sensations, d’émotions, d’idées. À la lecture, on comprend aussi combien il est important de transmettre « ce que l’on sait ».

Ces portraits et aveux font connaître les maîtres de la mise en scène contemporaine sous un jour inédit, car Georges Banu relate des bribes de conversations qu’il a eues avec ces artistes tantôt dans des salles de répétition, tantôt dans un hall de théâtre, dans un aéroport en attente d’un vol vers quelque festival, ou alors au restaurant après une représentation. C’est sympathique, et comme plusieurs de ces artistes, en gens d‘abord de théâtre donc d’oralité, ont souvent négligé de coucher sur papier leurs idées, c’est à travers ces fragments de vie que l’on découvre certaines lubies, obsessions, désirs, théories. Chaque chapitre consacré à un ou une artiste est suivi d’aphorismes, qui peuvent agrémenter éventuellement bien des textes…

Que dire de cette phrase de Tadeusz Kantor : « L’art n’est pas un reflet de la vie, mais sa doublure, comme la doublure d’un vêtement. » Ou encore celles-ci de Giorgio Strehler : « Ce qui compte, c’est d’écouter les œuvres et d’aimer les acteurs » et de Robert Wilson : « La forme est stylisée, mais les sentiments sont vrais ». Idées lancées comme ça, peut-être autour d’un verre!

La confiance que ces gens ont mis en Georges Banu est palpable. Et cela aussi est une belle « leçon ». L’écoute respectueuse et le désir de prolonger la portée des spectacles par des écrits réfléchis ont ponctué la carrière de Georges Banu qui a publié des ouvrages passionnants. Dans Récits d’Horatio, il se laisse aller à raconter des anecdotes parfois savoureuses : Peter Brook qui dit à sa troupe lors d’une générale du Mahabharata: «Ça ne va pas la seconde partie, même Georges s’est endormi! ». D’autres plus touchantes, par exemple quand l’auteur raconte avoir vu le Lear de Brook à Bucarest alors qu’il était jeune homme et partageait le même siège qu’un ami, tous deux enthousiastes de découvrir le théâtre « d’ailleurs ».  Dix ans plus tard, toujours à l’Opéra de Bucarest, Il assiste au Songe d’une nuit d’été de Brook mais cette fois devant un public clairsemé pour cause de restrictions officielles – on est sous Ceauşescu  À la fin du spectacle, Puck, brisant le 4e mur, vient le voir ; Georges Banu écrit  « Puck m’a serré la main en me disant “Good bye” – et alors, plongé au plus profond de moi-même, je me suis promis de répondre à son appel et de revoir Brook de “l’autre côté” du rideau de fer, encore infranchissable ! Deux années, je me suis préparé. »  Il le retrouvera avec émotion des années plus tard quand il aura quitté sa Roumanie natale pour une vie sous le signe d’une plus grande liberté.

Comme Horatio, Georges Banu s’est fait conteur, non pas d’une vie comme le personnage de Shakespeare, mais de fragments de vies, fidèle non pas à un seul « prince » mais à plusieurs, car il a voulu s’alimenter à plus d’une source. Ainsi nous entraîne-t-il avec lui dans une sorte de déambulation à travers mille lieux qu’il a assidûment fréquentés. Destin enviable.


Notes de fin

[1] Essayiste et critique, Georges Banu a fait paraître plus d’une trentaine d’ouvrages (dont trois ont obtenu l’année de leur parution le Prix du meilleur livre sur le théâtre) et il a dirigé plusieurs ouvrages collectifs. Il a réalisé des films sur Shakespeare et sur Chékhov. Il a été directeur général de la collection Le Temps du théâtre aux Éditions Actes Sud. Il a été professeur émérite d’études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). En 2014, l’Académie française lui a décerné le Grand Prix de la Francophonie.  Georges Banu était président honoraire de l’Association internationale des critiques de théâtre.

[2] Cette liste de titres n’est pas exhaustive. Ajoutons que les livres de Georges Banu ont été traduits en italien, allemand, espagnol, russe, roumain, hongrois, slovaque et polonais.

[3] L’Enfant qui meurt : motif avec variations, sous la direction de Georges Banu, coordonné par Isabelle Ansart et Véronique Perruchon, Montpellier, L’Entretemps, 2010.

[4] Des parties de cet article sont déjà parues dans le numéro 182 (2022.2) de JEU, Revue de théâtre, Montréal, Québec, p.4-6.

[5] Georges Banu, Les Récits d’Horatio, Portraits et aveux des maîtres du théâtre européen, collection Le Temps du théâtre, Actes Sud-Papiers, 2021. 


*Louise Vigeant, Professeure au Québec, aujourd’hui retraitée, a été membre de la rédaction de la Revue de théâtre Jeu de 1988 à 2003 et sa rédactrice en chef de 1998 à 2002. Elle a été présidente de l’Association québécoise des critiques de théâtre et membre du conseil exécutif de l’Association internationale des critiques de théâtre (AICT) à l’époque où Georges Banu en était le président (1994-2000). Elle a été l’organisatrice du congrès de l’AICT à Montréal en 2001, qui a été l’occasion pour Georges Banu de se rendre au Québec. Elle a eu la chance de côtoyer pendant plusieurs années celui qu’elle a qualifié de « plus fin connaisseur de la scène » qu’elle ait jamais rencontré, un homme remarquable d’une grande amabilité. 

Copyright © 2023 Louise Vigeant
Critical Stages/Scènes critiques e-ISSN:2409-7411

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