De ce côté : Une pièce sur le théâtre politique

Selim Lander*

De ce côté de Dieudonné Niangouna. Compagnie Les Bruits de la Rue. Texte, mise en scène et jeu Dieudonné Niangouna. Création lumières et régie générale Laurent Vergnaud, création vidéo Antoine Blesson. Création en 2021 ; reprise au Festival d’Avignon en juillet 2023 ; en tournée à Tropiques-Atrium, Martinique, le 10 novembre 2023.

« Au dernier verre de Dido » : c’est le nom du bar de Dido, le prête-nom de Dieudonné Niangouna dans ce seul en scène qui décrit les états d’âme d’un comédien congolais exilé en France. Pas si enthousiasmant a priori : on fait rarement du bon théâtre avec des états d’âme (la pièce Hamlet ne se résume pas au fameux monologue) ! Il y a heureusement des exceptions et cette pièce est remarquable tant par la manière dont le sujet est traité que par l’interprétation du comédien-auteur.

« Je comprends, le théâtre est humain, il ne peut pas être en dehors de la situation. » Photo : Sean Hart

Parlons de celle-ci d’abord. Le comédien Niangouna reste pendant la quasi totalité de la pièce les deux pieds campés de part et d’autre du petit point jaune qui marque l’emplacement sur lequel sont réglées très précisément les lumières qui participent ici pleinement au spectacle. Pendant une bonne partie de la représentation il restera à peu près immobile, ne jouant que de son bras droit, l’index pointé sur les spectateurs. Par la suite il variera (un peu) son jeu, sans bouger les pieds, faisant mouvoir ses deux bras ou se tournant à jardin pour incarner ou répondre à un interlocuteur imaginaire. Une petite inquiétude malgré tout, au tout début, quand il débite un texte plutôt abscons sur un ton haché, mais ce n’est que le début, une mise en jambes – si l’ose dire à propos de quelqu’un qui ne les bougera pas, ses jambes – faite sans doute pour nous déstabiliser, nous intriguer, préparer le moment où nous deviendrons réceptifs. À ce prologue près – et encore – on ne peut que s’incliner devant le savoir faire de l’artiste. Chapeau bas ou plutôt casquette (puisque c’est le couvre-chef qu’il arbore sur le plateau) Monsieur Niangouna !

« Le théâtre doit se salir les mains comme au commencement ! S’il ne s’en va pas en guerre, qu’il crève ! » Photo : Sean Hart

Ce monologue est un récit décousu et bouleversant l’ordre chronologique. Plutôt que de tenter de le résumer[1], on se concentrera sur ce qui en fait l’originalité. On sait combien le théâtre politique est une aventure risquée : la dénonciation du Mal, pour nécessaire qu’elle soit, n’apporte pas grand-chose quand elle s’adresse, comme c’est le plus souvent le cas, à un public convaincu d’avance. Et si, certes, la pièce contient la critique du régime dictatorial qui a contraint Niangouna à s’exiler, ce n’est que le contexte dans lequel s’inscrivent les discussions dont il est question dans cette pièce qui n’est pas du théâtre politique – dont on ne dira jamais suffisamment les écueils[2] –, mais une pièce sur le théâtre politique, ce qui n’est évidemment pas du tout la même chose.

De quoi s’agit-il en effet ? La clientèle de Dido, dans son café, est constituée essentiellement d’artistes émigrés africains – « afro-africains » – comme lui-même. Ces gens-là sont en colère. Au terme des « États généraux des comédiens émigrés dans le pays d’accueil » qui se sont tenus dans le bar, ils ont décidé que seul un théâtre dénonçant les maux de leurs pays respectifs était tolérable pour des exilés. Partant de là, ce sont les réticences de Dido confronté à cette position qu’il qualifie entre autres de « communautariste » qui font tout l’intérêt de la pièce. Il est lucide : « Vendre du boudin sur un théâtre » (expression on ne peut plus éloquente, manière peut-être de nous rappeler qu’il fut artiste invité du festival IN d’Avignon en 2013) n’est sans doute pas très glorieux, mais cela a au moins pour soi une certaine humilité qui manque cruellement à la plupart des tenants du théâtre engagé, des donneurs de leçons qui ne convainquent souvent qu’eux-mêmes (les spectateurs l’étant généralement d’avance, comme noté plus haut).

« Je suis habité par un poème fracassé. » Photo : Sean Hart

Cependant Dido n’est pas immunisé contre la culpabilité. En quoi il demeure humain, contradictoire et c’est pourquoi, finalement, nous pouvons communier avec lui. Oui, rien n’est clair, rien n’est simple : « Y a-t-il un chemin ? » interroge-t-il au moment le plus poignant de la pièce. Nous le voyons se débattre avec lui même, son « Moi-Tout-seul », son « Moi » contre son « Tout-seul » et nous comprenons que, parfois, le théâtre n’est pas du théâtre, qu’il peut être tout simplement la VIE.

Le texte est publié aux Solitaires intempestifs. La Patience de l’araignée (suivi par) De ce côté, 2021, 80 p., 14 €.


Note en fin

[1] Voir l’article de Michèle Bigot sur la pièce.

[2] Cf. notre article, « Le Théâtre et ses spectateurs », revue Esprit, mars-avril 2014. 


*Les critiques de Selim Lander paraissent dans la revue Esprit, sur mondesfrancophones.com et Madinin-art.net.

Copyright © 2023 Selim Lander
Critical Stages/Scènes critiques e-ISSN:2409-7411

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