Note éditoriale

Tell It to the Bees, par Louise Ann Wilson. Photo: Lizzie Coombes

Transformer les (im)possibilités en réalités

Savas Patsalidis*

Cher lecteur,

Le numéro 26 de Critical Stages/Scènes critiques, la revue de l’Association internationale des critiques de théâtre, vient de paraître juste à temps pour votre plaisir de lecture du Nouvel An. En plus d’un large éventail d’articles et de critiques perspicaces, ce numéro propose, pour la première fois, deux textes dramatiques originaux inédits : la première pièce, Town Hall, de la célèbre dramaturge Caridad Svich, est liée au thème écologique de ce numéro ; la deuxième, Crime/#AlwaysArmUkraine, d’Asya Voloshina] (nom de plume Ester Bol), est liée à la guerre en Ukraine.

Comme l’écrit Svich dans la préface de sa pièce, l’œuvre « se concentre en fin de compte sur la relation géopolitique des survivants, et des conséquences du terrorisme domestique et de ses actes de violence ciblés, tout en s’intéressant simultanément au rôle de l’individu dans le Capitalocène et l’Anthropocène ». Elle identifie son travail comme une pièce de l’ère climatique, dans le sens où il découle et reflète le contexte dans lequel il a pris vie. À cet égard, la pièce d’Asya Voloshina/Ester Bol est aussi une œuvre climatique, reflétant la colère, la déception et la frustration prédominant chez les artistes russes qui s’opposent à la guerre impérialiste de Poutine. Asya vise à dépeindre les réalités de la guerre, à utiliser son art pour élucider les crimes commis par les troupes d’invasion russes et à démontrer sans broncher le plein impact de la guerre. Sa pièce se déroule sur l’iPhone du personnage principal et se compose à la fois de la correspondance du protagoniste et des flux d’actualités publiés principalement sur les chaînes Telegram ukrainiennes. Asya, qui réside actuellement en Israël, a quitté la Russie pour protester contre la guerre de Poutine.

À partir de ces deux pièces, nous espérons continuer à publier de nouveaux textes dramatiques, à condition qu’ils soient liés au dossier de chaque numéro ou à une question actuelle et urgente d’intérêt international (telle la guerre en Ukraine).

Les responsables du dossier du numéro 26 (Théâtre et écologie), les professeures Vicky Angelaki et Elizabeth Sakellaridou, ont travaillé avec diligence et sans relâche pendant près de deux ans pour préparer un volume impressionnant et inclusif de 16 textes avant-gardistes et captivants, couvrant un large éventail de perspectives de pratique et de recherche. Ce travail substantiel explore des sujets tels que la vision apocalyptique et la déconstruction de la modernité occidentale dans Demon Lake de Satoshi Miyagi au Japon, le théâtre sous les arbres Sal en Inde, la représentation des iniquités de la crise climatique en Australie, les initiatives mondiales d’apprentissage en réseau, le théâtre durable, l’évolution des rôles et des valeurs de la documentation artistique dans le contexte de la pratique environnementale, les perspectives révisionnistes dans les adaptations contemporaines de la tragédie classique, le naturalisme et sa relation avec les préoccupations et les questions écologiques, et autres. En pointant l’intersection de l’écologie et de la performance, ces travaux soulignent l’impact du changement climatique sur tous les aspects de la vie humaine et non humaine. Nous vivons à une époque de nouvelles réalités et géographies, de transformations, d’interdépendances, de flux transnationaux et de mobilités ; comme les deux responsables l’expliquent avec insistance dans leur note d’introduction

nous avons cherché à fournir un terrain et un véhicule par lesquels réduire certaines de ces distances, sans actes transgressifs : fournir un forum aux universitaires et praticiens du monde entier pour partager et diffuser leur travail, afin que nous puissions être plus nombreux à en prendre conscience, et que les frontières soient franchies, sans transgresser la nature – et sans, en même temps, manquer d’en apprendre sur et à partir du travail de chacun, sur des plans aussi larges et internationaux que possible.

Le choix final d’articles, aussi réfléchi et perspicace qu’inspirant de Vicky et Elizabeth, parmi des douzaines de propositions soumises, façonne de nouvelles façons de penser le théâtre, la performance, la politique, la communauté, la résistance et la citoyenneté active. C’est, sans aucun doute, une contribution significative au théâtre international et à l’érudition écologique. Je ne les remercierai jamais assez pour leur solide engagement et leurs réalisations impressionnantes.

La section des articles de fond, dirigée par Yana Meerzon, offre également au lecteur un ensemble de perspectives inclusives, engageantes et éclairantes, couvrant des sujets d’un grand intérêt, tels que la solidarité en Inde, la reconstitution des classiques, le rôle du dramaturge dans l’écriture théâtrale contemporaine, les stratégies collectives pour la pédagogie de l’écriture dramatique, la provocation de la peur dans le spectacle vivant, les nouvelles formes de performativité apparues pendant la pandémie, des regards sur une dramaturgie de science-fiction, ainsi que marginalisation, pollution et migration, entre autres textes pénétrants.

Ce 26e numéro de Critical Stages/Scènes critiques présente également des entrevues avec des conservateurs de théâtre, des directeurs, des artistes et des producteurs d’Italie, de Roumanie, des États-Unis et du Canada. Matti Linnavuori, responsable des comptes rendus de spectacles, propose une fois de plus un magnifique choix de 17 comptes rendus venant du monde entier, allant des festivals Shaw et Stratford au Canada, au Uzo-iyi Masquerade Festival d’Umuoji dans l’État d’Anambra, au sud-est du Nigéria, au Festival BITEF de Belgrade, au Port à Port de Hambourg, qui résulte de la collaboration entre deux compagnies, l’une togolaise et l’autre allemande, à la mise en scène d’Alceste de Johan Simons au Festival d’Épidaure, au Virgin Lab Fest 2022, qui s’est déroulé au Centre Culturel des Philippines, etc. Cela représente une collection de points de vue multiples, attrayants et absorbants, couvrant différents actes performatifs, allant de mises en scène axées sur le texte au théâtre de rue, en passant par les questions écologiques et de genre. Enfin, la section de Matti présente des articles de jeunes critiques ayant participé au stage pour jeunes critiques, dirigé par Jean-Pierre Han, directeur de ce programme à l’AICT.

Dans « Focus sur l’Ukraine (IIIe partie) », nous sommes fiers de publier le texte d’un discours de la célèbre critique russe et spécialiste du théâtre Marina Davydova, qui vit désormais en exil en Allemagne. Dans son discours, qui a inauguré la 56e édition du BITEF, en septembre 2022, Marina explore les horreurs de la guerre à travers le prisme de la culture. En envahissant l’Ukraine, dit-elle, les Russes ont non seulement attaqué un pays indépendant, mais ont également déclaré la guerre à leur propre culture.

Le nombre de metteurs en scène, scénographes et dramaturges ayant quitté la Russie est énorme. Toutes les institutions importantes d’art et de théâtre contemporains ont de facto disparu. La culture russe moderne que nous admirons tant est une fois de plus en train d’être détruite sous nos yeux. Parfois, il semble que la guerre a été déclenchée, non pas pour gagner sur les lignes de front, mais plutôt pour se venger de ceux qui ne voulaient pas vivre dans un monde ouvert.

Marina Davydova

Dans la même section, la professeure et critique de théâtre ukrainienne Hanna Veselovska nous livre un panorama de l’impact de la guerre sur le théâtre ukrainien : ses réflexes, ses tactiques de survie, sa contribution à la lutte du pays contre les troupes d’invasion russes. L’annonce du Théâtre Musical et Dramatique d’Ivano-Frankivsk est assez révélatrice et pertinente : « Nous deviendrons un bunker de théâtre national, offrant refuge, salut et assistance vitale à tous ceux qui en ont besoin pendant la guerre.  Nous fournirons non seulement une aide humanitaire, médicale et financière, mais également un soutien créatif qui remontera le moral. »

Nous sommes également ravis que dans ce numéro, le professeur Don Rubin offre sa collection habituelle de critiques d’ouvrages réfléchies et substantielles, quatre en tout, sur des sujets liés au théâtre et à la performance.

Au total, 58 articles figurent dans le présent numéro, signés par 75 collaborateurs de 27 pays (Nigéria, Taïwan, Australie, Lettonie, Lituanie, Roumanie, États-Unis, Corée du Sud, Malte, Martinique, Angleterre, Inde, Grèce, Italie, parmi beaucoup d’autres) ; 13 articles sont co-écrits. Sur les 75 collaborateurs, 50 sont des femmes et 25 des hommes, et comprennent des universitaires, des artistes, des militants, des expérimentateurs, des réalisateurs, des théoriciens, des journalistes/critiques, des interprètes, des scénographes, des dramaturges et des doctorants. Cette inclusivité et cette richesse ne sont pas un hasard : notre perspective internationale est notre plus grand atout, et nous continuerons à développer cette tradition.

Aux responsables des rubriques de la revue, je dois ma plus profonde gratitude, autant que je dois mes vifs remerciements aux auteurs eux-mêmes qui nous ont confié leur travail. Je tiens également à remercier les réviseurs linguistiques de la revue Ian Herbert, Linda Manney et Michel Vaïs, ainsi que tous les lecteurs externes qui, chaque fois qu’on leur demande, fournissent d’excellents commentaires sur les articles qui bénéficient de leur lecture expérimentée.

Cela dit, je voudrais inciter les personnes intéressées à voir leurs articles, comptes rendus d’ouvrages ou de spectacles, entretiens, études de cas et recherches empiriques considérés pour publication à contacter le responsable de la section appropriée (voir : https://www.critical -stages.org/submission-guidelines/).

Une fois qu’un manuscrit a été examiné par des pairs et recommandé pour publication, il subit une révision linguistique, une mise en forme et une validation de références supplémentaire, conformément aux dernières directives de la feuille de style MLA, afin de fournir la meilleure qualité de publication possible.

Les textes soumis ne doivent pas avoir paru auparavant ni être en cours de publication ailleurs pendant leur évaluation pour cette revue. Ils doivent également adhérer au style et à l’éthique de la revue (pour en savoir plus sur l’éthique/la procédure de publication de la revue, veuillez consulter : https://www.critical-stages.org/submission-guidelines/).

Si vous avez d’autres questions sur CS/SC, ou si je peux vous aider, n’hésitez pas à me contacter (spats@enl.auth.gr).

NOTE : Notre prochain numéro, actuellement en préparation (à paraître en juin 2023), se concentre sur la Renégociation du ou des théâtres germaniques. Son objectif, selon les responsables invités Azadeh Sharifi et Ulf Otto, est de compliquer davantage le récit et le discours du ou des théâtres allemands/germaniques en s’éloignant des chefs-d’œuvre et des artistes célèbres, pour chercher plutôt à (re)négocier des canons et répertoires et (re)constructions et (dé-)constructions de théâtre(s) germanique(s).

Restez à l’affût pour en savoir davantage et faites-nous savoir comment la revue pourrait mieux vous fournir des nouvelles, des critiques, des articles de fond et des sujets particuliers qui vous intéressent. Notre périodique est un espace de réflexion sur l’art vivant, les croisements, les frontières, les intersections, les possibilités imaginaires et réalistes. Nos portes sont ouvertes à tous. Rejoignez-nous alors que nous continuons à produire de nouvelles idées pour les arts du théâtre en constante évolution à travers le monde.


*Savas Patsalidis est professeur de théâtre, et d’histoire et de théorie du spectacle à l’École d’anglais (Université Aristote de Thessalonique), à l’Université ouverte hellénique et à l’Académie théâtrale du Théâtre national de Grèce du Nord. Il est aussi régulièrement Chargé d’enseignement au Programme d’études supérieur de l’Université Aristote. Auteur de quatorze ouvrages sur le théâtre, la critique et la théorie du spectacle, il en a co-écrit treize autres. Son livre en deux volumes Theatre, Society, Nation (2010) a reçu le prix de meilleure recherche de l’année. Son dernier ouvrage, Theatre & Theory II: About Topoi, Utopias and Heterotopias, a paru en 2019 chez University Studio Press. Outre ses activités académiques, il œuvre à titre de critique de théâtre pour les revues en ligne  parallaxi et thegreekplay project. Actuellement, il préside l’Association hellénique des critiques de théâtre et des arts du spectacle, est membre de l’équipe de sélection du Festival Forest et est rédacteur en chef de Critical Stages/Scènes critiques, la revue Web de l’Association internationale des critiques de théâtre.

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