Avignon 2021 : Liddell, Vandalem, Guédon – Trois manières de faire du théâtre

Selim Lander*

Liebestod. Texte et mise en scène, scénographie, costumes : Angélica Liddell. Avec A. Liddell, Borja Lopez, Gumersindo Puche, Palestina de los Reyes, Patrice Le Rouzic. Son : Antonio Navarro, lumières : Mark Van Denesse. Espagnol surtitré en français, anglais.

Kingdom. Texte et mise en scène : Anne-Cécile Vandalem. Avec Arnaud Botman, Laurent Caron, Philippe Grand’Henry, Epona Guillaume, Zoé Lovacs. Frederico D’Ambrosio, Leonor Malamatenios (équipe de réalisation). Les enfants en alternance : Juliette Goosens/Ida Mühleck, Lea Swaeles/Léonie Chaidron, Isaac Mathot/Noa Staes, Daryna Melnyck/Eulalie Poucet. Les chiens Ice et Oméga. Scénographie : Ruimtevaardres. Musique : Vincent Cahay, Pierre Kissling, son : Antoine Bourgain, lumières : Amélie Géhin.

Penthésilé.e.s – Amazonomachie. Texte : Marie Dilasser ; M.E.S. Laëtitia Guédon ; création sonore : Jérôme Castel ; scénographie : Charles Chauvet ; vidéos : Benoît Lahoz ; lumières : Léa Maris ; avec Lorry Hardel, Seydou Boro, Marie-Pascale Dubé ; chœur : Sonia Bonny, Juliette Boudet, Mathilde de Carné, Lucile Pouthier.

Liebestod – la provocation

Angélica Liddell était en Avignon en 2016 avec une pièce dont nous avons dit peu de bien.[1] Comme l’indique le sous-titre : El Olor a sangre no se me quita de los ojos – Juan Belmonte, elle raconte cette fois sa fascination de la mort dans une pièce inspirée par le créateur du « toreo spirituel » (sic). Quant au titre Liebestod (« mort d’amour » en allemand), c’est celui du final de Tristan et Isolde qui irriguera musicalement la pièce.

Liebestod – Angélica Liddell séduite par le taureau. Photo : Christophe Raynaud de Lage

Dans un décor d’arène de corrida, après un prologue muet où l’on voit apparaître successivement des chats (vivants et qui reviendront tout à fait à la fin) et un monolithe façon 2001, Odyssée de l’espace, la pièce est divisée en trois parties dont les deux premières sont la caricature d’une certaine hystérie féminine. A. L., assise sur une chaise, se soigne les jambes avec des compresses tout en vociférant (ce qu’elle fera jusqu’à la toute fin). On attend le moment (sa spécialité) où elle écartera ses cuisses et exhibera son sexe à nu. Cette fois, elle passe dessus un chiffon qui ressort souillé, ce qui nous vaut cette comparaison raffinée : « le sang et le sperme ; le sang du Christ et le lait de la Vierge Marie ».

Pendant la deuxième partie, elle invective un taureau de carton-pâte, appelant la mort dans des termes pour le moins surprenants, du genre : « Je veux mourir parce que je veux vivre » ! Comprenne qui pourra. Cela se termine par un mariage avec un handicapé (réel) auquel manquent un bras et une jambe.

Enfin arrive la troisième partie nettement moins ennuyeuse pendant laquelle A. L., se prenant elle-même à partie, se moque de la complaisance qu’elle a démontrée jusque-là (mais pourquoi l’avoir fait dans ce cas ?) et se moque des spectateurs (futurs instituteurs ou directeurs d’école aux ambitions ratées !) et d’un monde du spectacle fonctionnarisé qui a perdu son âme, i.e. l’âme de la révolte, celle des Rimbaud, Artaud, Genet…

La conclusion verra revenir le mari handicapé sorti de sa chaise roulante et dorloté par A. L. À la toute fin, il traversera la scène sur son lit de mort, accompagné par les chats du prologue, dans une cage de verre. Ovations du public troublées par quelques « ouh ».

Kingdom – le classicisme

Anne-Cécile Vandalem n’a laissé pour sa part que de bons souvenirs au festival. Kingdom est la dernière pièce d’une trilogie dont on a pu apprécier les deux premiers opus, Tristesse (2016)[2] et Arctique (2018).[3] Kingdom raconte l’histoire d’une famille qui s’est taillé un petit royaume dans la taïga. Avec les cousins qui se sont installés plus tard, on ne s’aime pas plus qu’on ne se fréquente, une barrière sépare les deux domaines.

Kingdom – la petite maison dans la taïga. Photo : Christophe Raynaud de Lage

Kingdom est une fable écologique qui a mal tourné. Les cousins prédateurs sont les plus forts. Mais va-t-on au théâtre pour y apprendre une morale ? C’est un spectacle qu’on vient chercher, du dépaysement, des émotions, des caractères hors norme, tout ce qui est dans Kingdom. Dans le décor d’abord : un coin de taïga avec une modeste maison de bois, une rivière borde le domaine, une barque est posée sur la rive, on voit encore un bouquet d’arbre, une palissade. Deux chiens sont là comme chez eux. Il y aura deux cinéastes sur le plateau, deux personnages importés venus réaliser un documentaire sur ce retour à la nature. Les membres de la famille les invitent à filmer telle ou telle scène, en extérieur ou à l’intérieur de la maison qui sera alors projetée sur l’écran au-dessus du plateau. La barrière entre les deux familles n’est pas infranchissable, un amour à la Roméo et Juliette s’est noué. Mais l’un des fils du patriarche ne donne plus signe de vie…

La beauté de cette pièce tient en grande partie à la présence de quatre jeunes enfants qui jouent, travaillent à dénouer un filet, ramassent du bois. Les deux chiens ajoutent une présence et une dimension émotionnelle. Il y a encore deux adolescents révoltés comme il convient à cet âge et trois adultes avec de vraies trognes de pionniers. A.-C. V. organise tout ce petit monde avec maestria. La magie du théâtre fonctionne : on est transporté dans cet univers en toc avec cette famille en toc et l’on a envie d’y croire ; ces gens ont beau être séparés de nous par une rivière, nous sommes avec eux, nous partageons leurs sentiments, leurs craintes, nous souhaitons que leur aventure réussisse. Aucune recherche de distanciation, ici.

Alors, ce théâtre est-il vieux jeu ? La comparaison avec Liebestod illustre parfaitement la scission qui s’est opérée entre, d’une part, des metteurs (metteuses) en scène, comme Anne-Cécile Vandalem qui, sans se croire obligés de puiser dans le répertoire[4], conservent le souci de ce que l’on appellera, faute de mieux, le « beau », le « vrai », et, d’autre part, des « artistes » comme Angélica Liddell, homologues de certains  plasticiens d’aujourd’hui qui se satisfont d’exprimer leur « moi » sans se soucier des goûts véritables du public, comptant sur la mode qui porte l’art « contemporain ».

Penthésilé.e.s-Amazonomachie – le « wokisme »

Laëtitia Guédon est française. Le résultat de la mise en scène d’un texte commandé à Marie Dilasser est superbe du point de vue visuel et acoustique. Après un prologue au cours duquel Marie-Pascale Dubé mime à grand renfort d’onomatopées un personnage dans lequel on croit reconnaître une amazone sur le sentier de la guerre, apparaît Penthésilée (Lorry Hardel), la reine, majestueuse à souhait (mais, comprendra-t-on bientôt, déjà morte), qui monte sur une petite estrade encadrée de grosses bougies. Elle se lance dans un premier récit, d’abord chuchoté, puis à pleine voix. Achille (Seydou Boro) l’interpelle par le truchement de l’écran de fond de scène. Pourquoi ?, par exemple, contrairement au mythe, s’est-elle suicidée en lançant le poitrail de son cheval contre la lance d’Achille ? La réponse de la reine n’est pas très claire ; on croit comprendre qu’elle aurait permis ainsi l’avènement d’une société de femmes libérée des hommes et, à la différence des amazones du mythe, heureuse et paisible. Suit un intermède où Achille entame une sorte de danse désarticulée qui traduit son chagrin et sa déréliction, au rebours du triomphe lié à sa victoire sur Penthésilée. Selon une version du mythe, Achille aurait été en effet amoureux de Penthésilée ; il vivrait alors un double deuil, de celle qu’il aimait et de son ami Patrocle. Dans la dernière partie de la pièce intervient un chœur de quatre chanteuses qui interprètent a cappella (et sans micros) des morceaux de la musique sacrée (occidentale). Elles interrompent ou se superposent au nouveau discours d’une Penthésilée ressuscitée.

Lorry Hardel en Penthésilée. Photo : Christophe Raynaud de Lage

Tout cela, encore une fois, est très beau, les interprètes – comédiennes, danseur, chanteuses – sont magnifiques. Mais trop c’est trop. Rien à dire contre le choix d’une Penthésilée et d’un Achille noirs. Au contraire : pour le public européen en majorité blanc auquel cette pièce est surtout destinée, le choix d’interprètes issus des « minorités visibles » rend encore plus évidente la distance avec les personnages de la mythologie. Cependant, fallait-il absolument choisir une comédienne d’un tel embonpoint pour interpréter Penthésilée, si ce n’est pour cocher une case de plus de la rectitude politique ?

Car le texte en rajoute. Sur l’engagement féministe, d’abord, avec sa fastidieuse énumération des diverses sortes de sexes féminins, la « galanterie vaincue », les hommes « dénoncés ». Et fallait-il vraiment que le pauvre Achille, bien loin du héros de l’Iliade, ne cesse de se traîner par terre ? Comme si cela ne suffisait pas, on appelle les transsexuels à la rescousse (« nous sommes une foule de trans » proclame une voix off), tandis que Penthésilée, dans son dernier discours à figure de manifeste, se déclare également antispéciste (« nous ne valons pas mieux qu’un cochon d’Inde » (sic).

Tous ces beaux discours s’adressant à des spectateurs de théâtre déjà tolérants envers les différentes « diversités », autant dire que la pièce n’a rien à leur apprendre. Le théâtre doit-il vraiment se suffire de caresser les spectateurs dans le sens du poil ?

Dernières remarques : Était-il indispensable d’équiper les comédiens de micros sans que la taille du lieu ne le justifie et pour une pièce, de surcroît, directement inspirée du répertoire antique ? Les acteurs dans les vastes théâtres en plein-air de Grèce ou de Rome parvenaient bien à se faire entendre, et ce, derrière un masque ! En outre, l’amplification des voix contrecarre une autre mode, celle de la nudité : on voit moins de comédiens intégralement nus sur les plateaux. C’est qu’il faut bien dissimuler l’émetteur ! Même si les micros d’oreille sont de moins en moins visibles, ce n’est pas le cas de cet autre accessoire. Marie-Pascale Dubé qui était censée se déshabiller entièrement à un moment de la pièce est ainsi contrainte de garder une culotte couleur chair boursouflée dans le dos par l’émetteur, pour un effet pour le moins incertain.


Notes de fin

[1] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2016-3-que-hare-yo-dangelica-liddell/.

[2] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2016-1-bonjour-tristesses/.

[3] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2018-10-vandalem-couperus-van-hove-in/.

[4] Kingdom est inspirée librement du documentaire Braguino de Clément Cogitore. 


*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques paraissent dans la revue électronique mondesfrancophones.com et dans la revue Esprit.

Copyright © 2022 Selim Lander
Critical Stages/Scènes critiques e-ISSN: 2409-7411

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