Lagarce, une vie de théâtre

Jean-Pierre Thibaudat
208 pp. Les Solitaires Intempestifs

par Selim Lander*

« Montrer sur le théâtre la force exacte qui nous saisit parfois, cela, exactement cela, les hommes et les femmes tels qu’ils sont, la beauté et l’horreur de leurs échanges et la mélancolie aussitôt qui les prend lorsque cette beauté et cette horreur se perdent, s’enfuient et cherchent à se détruire elles-mêmes, effrayées de leurs propres démons. »

Jean-Luc Lagarce

Jean-Luc Lagarce (1957-1995) est un météore qui a traversé le monde français du théâtre sans qu’on ait eu le temps de prendre toute la mesure de son talent. Ce n’est en effet qu’après sa mort prématurée, à 38 ans, que ses pièces (il en a écrit une trentaine) ont fait l’objet d’un engouement qui ne s’est pas démenti depuis. Chéri désormais des cours d’art dramatique, présent chaque année avec plusieurs de ses pièces au Festival d’Avignon OFF, il est finalement entré au répertoire de la Comédie-Française, a été inscrit au programme du baccalauréat, de l’agrégation de lettres. La pièce peut-être la plus caractéristique de son génie, Juste la fin du monde, a été adaptée par le cinéaste québécois Xavier Dolan et récompensée par un Grand prix au festival de Cannes.

Sa gloire posthume contraste avec le peu de succès de ses pièces de son vivant. Malgré l’estime et le soutien du couple Attoun, grand découvreur de talents à « Théâtre ouvert », qui fit en sorte que quelques-unes de ces pièces soient diffusées sur la chaîne de radio France-Culture, Lagarce but monter lui-même ses pièces dans le cadre d’une petite compagnie, La Roulotte (en hommage au metteur en scène Jean Vilar) et elles n’ont guère circulé au-delà de Besançon (où était installée la compagnie) et de l’Est de la France.

À Paris, seul le petit théâtre de la Cité Universitaire accueillit deux de ses pièces de son vivant. Dépourvu de toute fonction officielle, Lagarce, perpétuel intermittent du spectacle, tirait en réalité l’essentiel de ses moyens d’existence des mises en scène d’autres auteurs (Molière, Marivaux, Labiche, Ionesco, Wedekind), d’abord dans le cadre de sa compagnie puis en réponse à diverses commandes. La Cantatrice chauve (Ionesco) fut un rare succès commercial de la Roulotte.

En 1988, Lagarce apprend qu’il a contracté le sida, comme tant d’intellectuels et artistes homosexuels à cette époque. Il n’en continue pas moins son métier de metteur en scène et d’auteur, écrivant alors quelques-unes de ses plus belles pièces. Quand il est finalement rattrapé par la maladie, il dirigeait les répétitions de Lulu de Frank Wedekind.

Le petit livre de Jean-Pierre Thibaudat, critique de théâtre, décrit bien la carrière de Lagarce, metteur en scène et directeur de compagnie. Il présente les principales pièces qui ont marqué l’évolution de l’écriture de cet auteur prolifique et constamment en recherche. On aurait cependant préféré qu’il en cite quelques répliques plutôt que de faire la liste de leurs premiers interprètes, une information qui ne peut intéresser aujourd’hui que les historiens du théâtre. Car le génie de Lagarce tient à l’originalité de sa langue, ses repentirs et ses répétitions, une langue à la syntaxe étrange qui parvient, de manière inattendue, à créer chez le spectateur une empathie unique avec les personnages.

On regrette également que le biographe ne fasse pas davantage vivre Lagarce devant ses lecteurs. Nous apprenons tout ce qu’il a accompli bien plus que qui il était. Nous n’avons par exemple aucune idée de la manière de jouer du Lagarce comédien. La description de sa personnalité se résume à presque rien : « un homme qui ne manque pas de hauteur [de fait, il était grand et maigre], de style et qui est drôle ». Deux lettres à ses compagnons de la Roulotte confirment le dernier point sans combler notre faim. Alors que J.-P. Thibaudat disposait pour cette seconde édition de son livre de l’intégralité du Journal de Lagarce couvrant les années 1977 à 2015[1], il ne nous apprend quasiment rien sur sa vie intime.

Son homosexualité est évoquée en passant, nous n’avons aucun témoignage de ses amants, les quelques témoignages de ses amis sont purement factuels. Il manque dans cette biographie tout ce qui pourrait donner un peu de chair à une chronique virant à l’hagiographie.


[1] Aux Solitaires Intempestifs (la maison d’édition créée par Lagarce lui-même à la fin de sa vie), comme l’ensemble de son œuvre. 


*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques théâtrales apparaissent dans les revues électroniques: https://mondesfrancophones.com/ et http://www.madinin-art.net/.

Print Friendly, PDF & Email