{"id":238,"date":"2016-02-11T18:07:59","date_gmt":"2016-02-11T18:07:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/?p=238"},"modified":"2022-05-29T09:42:18","modified_gmt":"2022-05-29T09:42:18","slug":"une-reflexion-sur-la-democratie-et-ses-valeurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/une-reflexion-sur-la-democratie-et-ses-valeurs\/","title":{"rendered":"Une r\u00e9flexion sur la d\u00e9mocratie et ses valeurs"},"content":{"rendered":"<p><strong>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon<\/strong><a href=\"#end1\">[1]<\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-241\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1279792780.png\" alt=\"1279792780\" width=\"200\" height=\"167\" \/><\/p>\n<p><b><i>Le ciel est pour tous<\/i><\/b><i> <\/i>(2010). <i>Texte <\/i>(publi\u00e9 aux \u00c9ditions Actes Sud Papiers) et <i>mise en sc\u00e8ne <\/i>: Catherine Anne. Th\u00e9\u00e2tre de l&#8217;Est Parisien, \u00e0 Paris, en janvier 2010. Th\u00e9\u00e2tre de l&#8217;Est Parisien, jusqu&#8217;au 19 f\u00e9vrier 2010. Les repr\u00e9sentations \u00e0 Paris sont suivies d&#8217;une tourn\u00e9e.<\/p>\n<p>La religion, l&#8217;\u00c9glise, mises au ban par la R\u00e9volution Fran\u00e7aise, reprennent, depuis le Concordat sign\u00e9 entre Napol\u00e9on Ier. et le Pape Pie VII en 1801, leur place dominante dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise du XIX\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est qu&#8217;en 1905 qu&#8217;est vot\u00e9e la s\u00e9paration de l&#8217;\u00c9glise et de l&#8217;\u00c9tat et qu&#8217;on met en place l&#8217;\u00e9cole publique et la\u00efque.<\/p>\n<p>Le progr\u00e8s, l&#8217;industrialisation, l&#8217;\u00e9volution sociale et \u00e9conomique, l&#8217;influence des id\u00e9ologies marxistes, la lib\u00e9ralisation des m\u0153urs, l&#8217;\u00e9mancipation des femmes, contribuent, tout au long du XX\u00e8me si\u00e8cle, au recul de la religion dans la vie civile.<\/p>\n<p>Les bouleversements politiques de la fin des ann\u00e9es 1980, la chute du mur de Berlin, la disparition du bloc communiste, les guerres et les conflits politiques et religieux du Proche Orient, l&#8217;immigration et la pauvret\u00e9 croissante, la perte des rep\u00e8res et des valeurs dans nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales vou\u00e9es au consum\u00e9risme, sont autant de facteurs qui jouent en faveur du retour du religieux et de sa r\u00e9implantation dans le tissu social. La figure messianis\u00e9e et m\u00e9diatis\u00e9e du Pape polonais Jean Paul II Superstar et l&#8217;appropriation par l&#8217;\u00c9glise des nouveaux moyens et des strat\u00e9gies de communication ont eu un impact important, surtout sur la jeunesse, mais aussi sur ceux qui, face au d\u00e9sarroi, \u00e0 la peur de la mort, \u00e0 l&#8217;absence de sens, cherchent le r\u00e9confort dans la spiritualit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais l&#8217;offre spirituelle s&#8217;est aujourd&#8217;hui consid\u00e9rablement diversifi\u00e9e, la religion catholique se trouvant ainsi en concurrence, voire en conflit, avec diverses sectes et d&#8217;autres confessions, notamment l&#8217;Islam sous ses formes int\u00e9gristes.<\/p>\n<p>Face aux manifestations de plus en plus fr\u00e9quentes, radicales, du religieux dans la vie civile, mena\u00e7ant les principes de la d\u00e9mocratie et de la la\u00efcit\u00e9, le pouvoir politique se trouve contraint \u00e0 intervenir, \u00e0 n\u00e9gocier un consensus, \u00e0 l\u00e9gif\u00e9rer. Le consensus n&#8217;est toujours pas trouv\u00e9, alors que les pol\u00e9miques impliquant les politiques de tous bords, ne cessent d&#8217;attiser les peurs et les r\u00e9actions fanatiques.<\/p>\n<p>C&#8217;est dans ce contexte, au moment o\u00f9 le d\u00e9bat sur l&#8217;opportunit\u00e9 de l\u00e9gif\u00e9rer sur l&#8217;interdiction du port de la burka divise la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, que Catherine Anne (auteur, metteur en sc\u00e8ne et directrice du Th\u00e9\u00e2tre de l&#8217;Est Parisien) monte sa pi\u00e8ce <i>Le ciel est pour tous <\/i>dans laquelle elle interroge le sens de la religion, sa place dans une famille, dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<figure id=\"attachment_240\" aria-describedby=\"caption-attachment-240\" style=\"width: 500px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-240\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1121693093.png\" alt=\"Jean Baptiste Anoumon, Fabienne Lucchetti, Marianne T\u00e9ton dans Le ciel est pour tous \u00a9 Herv\u00e9 Bellamy\" width=\"500\" height=\"293\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1121693093.png 500w, https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1121693093-300x176.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-240\" class=\"wp-caption-text\">Jean Baptiste Anoumon, Fabienne Lucchetti, Marianne T\u00e9ton dans Le ciel est pour tous <br \/>\u00a9 Herv\u00e9 Bellamy<\/figcaption><\/figure>\n<p>Il ne s&#8217;agit gu\u00e8re d&#8217;une pi\u00e8ce de circonstance, sa vis\u00e9e est plus vaste, comme explique Catherine Anne : \u00ab Le projet est n\u00e9 autour de 1989, quand commen\u00e7aient les discussions sur le port du voile islamique. Je me suis engag\u00e9e dans cette \u00e9criture car la pr\u00e9sence du religieux dans la vie civile est de plus en plus sensible. (&#8230;) Je me suis \u00e9tonn\u00e9e de constater combien la dimension religieuse est pr\u00e9sente dans la vie des jeunes gens. Cette \u00e9volution de la vie civile ne me pla\u00eet pas. \u00bb<\/p>\n<p>Il est clair qu&#8217;il ne s&#8217;agit pas de contester ou de condamner la foi. Mais il faut rappeler qu&#8217;elle peut autant g\u00e9n\u00e9rer la beaut\u00e9, le sublime, l&#8217;art que la terreur.<\/p>\n<p>&#8220;La foi, la croyance, le rapport personnel de chacun \u00e0 la religion restent pour moi de l&#8217;ordre du priv\u00e9, de l&#8217;intime, dit Catherine Anne. J&#8217;aper\u00e7ois aussi un \u00e9cart\u00e8lement entre ce qui est v\u00e9cu \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur des \u00eatres et l&#8217;affichage politique ou religieux. Voil\u00e0 pourquoi j&#8217;ai \u00e9prouv\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;\u00e9crire une pi\u00e8ce qui aborde les questions de la croyance, du dogme, de la transcendance et de la libert\u00e9, en mettant face \u00e0 face des personnes qui se passent de Dieu et des personnes qui passent par Dieu pour vivre.&#8221;<\/p>\n<p>Catherine Anne situe son interrogation de la foi, du dogmatisme, du fanatisme, du conflit entre le respect de la la\u00efcit\u00e9 et le respect de la religion, cristallis\u00e9 aujourd&#8217;hui dans l&#8217;affaire de la burka, dans la perspective historique de l&#8217;affaire Calas de 1762, d\u00e9nonc\u00e9e par Voltaire et d\u00e9crite dans son <i>Trait\u00e9 sur la tol\u00e9rance<\/i>. Elle distancie ainsi le propos de la pi\u00e8ce de l&#8217;actualit\u00e9 imm\u00e9diate et de son contexte islamique en articulant la relation entre le religieux et le politique sur l&#8217;implication de la religion dans la vie sociale fran\u00e7aise aujourd&#8217;hui et son emprise sur l&#8217;esprit des individus, g\u00e9n\u00e9rant l&#8217;intol\u00e9rance, la haine, la violence.<\/p>\n<p>Un bref rappel de l&#8217;affaire Calas qui a enflamm\u00e9 le Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res et qui sert \u00e0 Catherine Anne de m\u00e9taphore pour parler des situations contemporaines. Toulouse, 1761. Jean Calas, bourgeois paisible et sa famille, d\u00eenent dans l&#8217;appartement au-dessus de leur boutique. Son fils a\u00een\u00e9 Marc Antoine s&#8217;en va apr\u00e8s d\u00eener. On le retrouvera \u00e9trangl\u00e9 dans la boutique. \u00c0 l&#8217;\u00e9poque les protestants \u00e9taient pers\u00e9cut\u00e9s, la pratique de leur culte interdite et punie par des peines tr\u00e8s lourdes. La famille Calas, bien qu&#8217;en apparence convertie, \u00e9tait connue pour son pass\u00e9 huguenot. La rumeur se r\u00e9pand que le fils, Marc Antoine, allait se faire baptiser et que pour l&#8217;en emp\u00eacher sa famille l&#8217;aurait assassin\u00e9. Le juge, entra\u00een\u00e9 par le fanatisme de la populace, condamne le p\u00e8re, Jean Calas, qui est ex\u00e9cut\u00e9.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce au combat men\u00e9 par Voltaire on reconna\u00eetra l&#8217;erreur judiciaire : Jean Calas est innocent\u00e9, trop tard.<\/p>\n<p>Dans <i>Le ciel est pour tous<\/i> Catherine Anne met en sc\u00e8ne une famille ordinaire dans notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle, \u00ab d\u00e9mocratique et la\u00efque, rattrap\u00e9e par la religion \u00bb.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re, Abdel, professeur de philosophie, d&#8217; ascendance musulmane mais ath\u00e9e lui-m\u00eame, H\u00e9l\u00e8ne, la m\u00e8re, d&#8217;ascendance catholique, ath\u00e9e elle aussi tout comme leurs enfants : Selim, adolescent \u00e0 probl\u00e8mes, et Lucie, l&#8217;a\u00een\u00e9e qui \u00e9crit un livre inspir\u00e9 par le <i>Trait\u00e9 sur la tol\u00e9rance<\/i> de Voltaire.<\/p>\n<figure id=\"attachment_239\" aria-describedby=\"caption-attachment-239\" style=\"width: 500px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-239\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1296321972.png\" alt=\"Azize Kabouche et Thierry Belnet dans Le ciel est pour tous \u00a9 Herv\u00e9 Bellamy\" width=\"500\" height=\"501\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1296321972.png 500w, https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1296321972-150x150.png 150w, https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1296321972-300x300.png 300w, https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1296321972-270x270.png 270w, https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1296321972-230x230.png 230w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-239\" class=\"wp-caption-text\">Azize Kabouche et Thierry Belnet dans Le ciel est pour tous \u00a9 Herv\u00e9 Bellamy<\/figcaption><\/figure>\n<p>La pi\u00e8ce se passe en trois \u00e9poques, au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle : \u00e0 la mort du p\u00e8re d&#8217;H\u00e9l\u00e8ne, 18 mois apr\u00e8s, et s&#8217;ach\u00e8ve 18 mois plus tard, nous projetant dans un futur tr\u00e8s proche, possible et inqui\u00e9tant.<\/p>\n<p>H\u00e9l\u00e8ne, dont la m\u00e8re d\u00e9c\u00e9d\u00e9e a \u00e9t\u00e9 incin\u00e9r\u00e9e, d\u00e9cide d&#8217;organiser pour son p\u00e8re qui vient de mourir, pourtant un anticl\u00e9rical radical, des fun\u00e9railles religieuses, ce qui d\u00e9clenche le conflit. \u00abMoi, j&#8217;en \u00e9prouve le besoin. Besoin d&#8217;entendre des paroles de consolation. Besoin de chanter au milieu des autres. Presque besoin de croire.\u00bb dira H\u00e9l\u00e8ne.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 l&#8217;opposition d&#8217;Abdel, de Selim et de Lucie, la c\u00e9r\u00e9monie religieuse \u00e0 l&#8217;\u00e9glise aura lieu. La relation avec le cur\u00e9 qui se noue \u00e0 cette occasion, la rencontre des jeunes jumeaux : Jo\u00ebl, un illumin\u00e9 mystique, Jonas, catholique pratiquant, enfin l&#8217;arriv\u00e9e de Barbara, s\u0153ur d&#8217;H\u00e9l\u00e8ne, ind\u00e9pendante, f\u00e9ministe, r\u00e9alisatrice de films documentaires, refoul\u00e9e d&#8217;un pays int\u00e9griste o\u00f9 elle faisait un reportage sur le sort fait aux femmes, vont g\u00e9n\u00e9rer de nouveaux conflits.<\/p>\n<p>Selim, jeune homme tr\u00e8s instable, \u00e0 tendance machiste, jaloux et agressif vis-\u00e0-vis de sa s\u0153ur, hostile \u00e0 son projet d&#8217;\u00e9criture, influenc\u00e9 et manipul\u00e9 par le cur\u00e9, se fera baptiser et se laissera entra\u00eener dans un groupe de militants fanatiques.<\/p>\n<p>Lucie tombe amoureuse de Jonas et, malgr\u00e9 les conseils d&#8217;Abdel, son p\u00e8re, va l&#8217;\u00e9pouser avec une b\u00e9n\u00e9diction \u00e0 l&#8217;\u00e9glise, c\u00e9dant \u00e0 l&#8217;insistance de son fianc\u00e9 tr\u00e8s attach\u00e9 \u00e0 la foi catholique.<\/p>\n<p>Nous nous trouvons 18 mois plus tard, dans un futur imm\u00e9diat. Une loi qui vient de sortir oblige chaque citoyen \u00e0 d\u00e9clarer son appartenance religieuse. Lucie refuse de se d\u00e9clarer catholique, comme son mari.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 les chicanes orchestr\u00e9es par le cur\u00e9, son livre, inspir\u00e9 par l&#8217;affaire Calas, est enfin publi\u00e9 mais aussit\u00f4t attaqu\u00e9, br\u00fbl\u00e9 par de jeunes fanatiques catholiques dont son fr\u00e8re fait partie. Lucie elle-m\u00eame est victime d&#8217;une agression.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re, Abdel, prend le parti de sa fille ; la m\u00e8re, H\u00e9l\u00e8ne, tente de ne pas se m\u00ealer au conflit, sa s\u0153ur Barbara se confronte au refus des cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision de programmer son documentaire d\u00e9rangeant sur l&#8217;int\u00e9grisme qui pourrait heurter les sensibilit\u00e9s et d\u00e9couvre que l&#8217;intol\u00e9rance, le fanatisme religieux qu&#8217;elle traquait ailleurs, sont \u00e0 l&#8217;\u0153uvre dans son propre pays.<\/p>\n<p>Selim, convaincu toujours de l&#8217;unique v\u00e9rit\u00e9 de la foi catholique, se sentant en m\u00eame temps responsable de l&#8217;agression de sa s\u0153ur, se suicide. Mais son p\u00e8re que son pr\u00e9nom Abdel et ses origines musulmanes d\u00e9signent comme suspect, pr\u00e9sum\u00e9 coupable id\u00e9al, sera jet\u00e9 \u00e0 la vindicte des fanatiques. Le cur\u00e9 qui pourrait venir \u00e0 son aide, tel Pilate, s&#8217;en lave les mains et s&#8217;en remettra hypocritement \u00e0 la justice.<\/p>\n<p>Voici comment, deux si\u00e8cles et demi apr\u00e8s, l&#8217;affaire Calas pourrait se reproduire. De fait, ne se reproduit-t-elle pas assez fr\u00e9quemment, sous diverses formes, plus ou moins frappantes, m\u00e9diatis\u00e9es, dans notre soci\u00e9t\u00e9 soucieuse de tol\u00e9rance et de la\u00efcit\u00e9 ? Ne d\u00e9signe-t-on pas facilement certaines personnes prioritairement coupables en raison de leur origine, de leur couleur de peau, de leurs convictions politiques ou confessionnelles, de leurs tendances sexuelles ?<\/p>\n<p>Ce sont ces d\u00e9mons du fanatisme, de l&#8217;intol\u00e9rance, de l&#8217;exclusion, qui \u0153uvrent autour de nous, que d\u00e9nonce Catherine Anne. Et pas seulement cela. Par petites touches, sans jamais rien souligner, elle fait appara\u00eetre des failles dans la belle image que nous avons de notre soci\u00e9t\u00e9 et de ses acquis : libert\u00e9 d&#8217;expression, \u00e9mancipation et \u00e9galit\u00e9 des femmes, tol\u00e9rance religieuse et id\u00e9ologique, etc.<\/p>\n<p>Les mots \u00ab respect \u00bb (respect de la religion par exemple) &#8220;v\u00e9rit\u00e9&#8221;, brandis par les fanatiques, ne peuvent-ils devenir un instrument d&#8217;oppression ?<\/p>\n<p>Nous rendons-nous compte \u00e0 quel point les pr\u00e9jug\u00e9s religieux, racistes, sexuels, les vieux sch\u00e9mas, persistent dans notre soci\u00e9t\u00e9 et font surface d\u00e8s qu&#8217;on baisse la garde ? Ne constate-t-on pas aujourd&#8217;hui le recul de certains acquis du mouvement f\u00e9ministe des ann\u00e9es 1970, en particulier dans la jeune g\u00e9n\u00e9ration ?<\/p>\n<p>Pour Selim, qui a pourtant re\u00e7u une \u00e9ducation la\u00efque et moderne, la femme est faite pour s&#8217;occuper de la maison et faire la cuisine. Son machisme sera confort\u00e9 encore par le dogme de l&#8217;\u00c9glise : la femme sert l&#8217;homme qui, lui, sert Dieu.<\/p>\n<p>Paradoxalement, Abdel, p\u00e8re de Selim, intellectuel, partage les taches domestiques mais a du mal \u00e0 \u00e9tablir une vraie relation avec sa femme.<\/p>\n<p>H\u00e9l\u00e8ne ne trouvant pas de satisfaction dans son travail, s&#8217;interrogeant sur le sens de sa vie, se cantonne dans son r\u00f4le de femme conventionnelle.<\/p>\n<p>Seules Lucie et Barbara revendiquent leur libert\u00e9 de choix de leur vie et de leurs convictions.<\/p>\n<p>Catherine Anne rel\u00e8ve, souvent sur le mode ironique, les signes de l&#8217;\u00e9volution, ou plut\u00f4t de la r\u00e9gression, inqui\u00e9tante de notre soci\u00e9t\u00e9, allant de compromis en compromis.<\/p>\n<p>&#8220;J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9 par l&#8217;attitude de mes \u00e9tudiants, dira Abdel. Qu&#8217;ils acceptent beno\u00eetement la cr\u00e9ation d&#8217;un minist\u00e8re des Cultes\u2026 Ils me disaient : \u2018Mais ce n&#8217;est pas la premi\u00e8re fois qu&#8217;i y a un minist\u00e8re des Cultes en France, monsieur\u2019.&#8221;<\/p>\n<p>Selim, lui, revendiquera les origines chr\u00e9tiennes de notre pays : &#8220;L&#8217;histoire de France est enracin\u00e9e dans la religion catholique. Et notre seule chance d&#8217;avenir est de renouer avec la parole du Christ. Sinon nous serons balay\u00e9s.&#8221;<\/p>\n<p>La figure du cur\u00e9 est embl\u00e9matique de la manipulation des esprits par l&#8217;\u00c9glise, de son exploitation du besoin de spiritualit\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 mat\u00e9rialiste, du rapport \u00e0 l&#8217;argent de l&#8217;\u00c9glise, de sa r\u00e9pression de tout ce qui s&#8217;\u00e9carte du dogme, comme par exemple la ferveur mystique de Jo\u00ebl, sa perception simple et directe de la foi et de la parole du Christ, qui ne cadrent pas avec la doctrine de l&#8217;\u00c9glise.<\/p>\n<p>La mise en sc\u00e8ne de Catherine Anne, d&#8217;une extr\u00eame simplicit\u00e9 et \u00e9conomie de moyens s&#8217;inscrit dans un espace m\u00e9taphorique (d\u00e9cor non r\u00e9aliste de Raymond Sarti) : un grand cadre d\u00e9limit\u00e9 au sol, un cercle en haut \u00e9voquant la vo\u00fbte c\u00e9leste d&#8217;o\u00f9 pendent, sur toute la profondeur, de grandes bandes de tissu peintes, telle une succession de portes \u00e0 traverser, de chemins \u00e0 prendre. Ces bandes de tissu permettant des changements instantan\u00e9s de sc\u00e8nes, de lieux, tombent l&#8217;une apr\u00e8s l&#8217;autre, au fur et \u00e0 mesure que l&#8217;action avance, il n&#8217;en reste qu&#8217;une seule au fond du plateau.<\/p>\n<p>Quelques objets n\u00e9cessaires au jeu : chaises, petite table basse, un pupitre figurant la chaire du cur\u00e9, en plastique transparent, un petit clavier guide chant, un sac de voyage, appara\u00eetront dans certaines sc\u00e8nes. Rien d&#8217;illustratif, juste quelques signes qui avec les \u00e9clairages modulent l&#8217;espace, sugg\u00e8rent les divers lieux : rue, l&#8217;appartement, l&#8217;\u00e9glise.<\/p>\n<p>La mise en sc\u00e8ne d\u00e9cale l&#8217;action sc\u00e9nique du r\u00e9alisme et lui conf\u00e8re une dimension m\u00e9taphorique en tissant avec finesse des parall\u00e8les entre l&#8217;histoire de la famille des protagonistes de la pi\u00e8ce et l&#8217;affaire Calas \u00e9voqu\u00e9e par Lucie citant des passages de son livre ou du <i>Trait\u00e9<\/i> de Voltaire.<\/p>\n<p>Sur le mode elliptique, sans insistance, sans didactisme aucun, Catherine Anne fait ainsi appara\u00eetre la persistance de l&#8217;obscurantisme, de l&#8217;intol\u00e9rance et du fanatisme qui ne cessent de ressurgir aujourd&#8217;hui sous des formes contemporaines.<\/p>\n<p>Pas d&#8217;effets sc\u00e9niques ni de d\u00e9monstration, l&#8217;ironie, l&#8217;image po\u00e9tique, se substituent \u00e0 la repr\u00e9sentation de la violence, du tragique, les rendant d&#8217;autant plus saisissants. Ainsi par exemple, l&#8217;image du cur\u00e9, tel une statue de marbre, froid, inaccessible, dont la seule r\u00e9ponse adress\u00e9e \u00e0 Jonas : &#8220;Laissons faire la justice !&#8221; tombe comme le couperet de la guillotine. Ou encore la magnifique sc\u00e8ne \u00e9voquant une piet\u00e0 o\u00f9 Abdel, tenant son fils mort dans ses bras, entonne une sorte de m\u00e9lop\u00e9e douloureuse, entour\u00e9 de sa famille.<\/p>\n<p>M\u00eame parti pris du d\u00e9calage dans le jeu des acteurs, sans psychologie, sans d\u00e9monstration de sentiments ou d&#8217;\u00e9motions, relevant avec justesse les contradictions, les revirements, les ruptures, dans le corps et l&#8217;esprit des personnages. Pas de clich\u00e9s ni de st\u00e9r\u00e9otypes dans le dessin des personnages auxquels les acteurs conf\u00e8rent une authenticit\u00e9 bouleversante.<\/p>\n<p>Alors que notre dramaturgie actuelle se compla\u00eet dans le nombrilisme, l&#8217;anecdotique, la monstration compassionnelle et politiquement correcte de la mis\u00e8re, peu d&#8217;auteurs se risquent, comme le fait Catherine Anne, \u00e0 aborder, sans tomber dans la provocation ou la d\u00e9nonciation simpliste, des sujets aussi \u00ab sensibles \u00bb qui d\u00e9rangent notre bonne conscience et notre c\u00e9cit\u00e9 consensuelle face au cancer qui ronge notre soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourquoi la pi\u00e8ce de Catherine Anne, \u00e0 la fois en tant que cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale et r\u00e9flexion sur notre soci\u00e9t\u00e9, sur la d\u00e9mocratie et ses valeurs, sur les dangers qu&#8217;elles courent, devrait \u00eatre lue et vue par tout amateur de th\u00e9\u00e2tre et citoyen.<\/p>\n<div align=\"justify\">\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-241\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1279792780-150x150.png\" alt=\"1279792780\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p><a name=\"end1\"><\/a>[1] <b>Ir\u00e8ne Sadowska Guillon <\/b>est Critique dramatique et essayiste, sp\u00e9cialis\u00e9e dans le th\u00e9\u00e2tre contemporain et Pr\u00e9sidente de \u00ab Hispanit\u00e9 Explorations \u00bb Echanges Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2009 Ir\u00e8ne Sadowska Guillon<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon[1] Le ciel est pour tous (2010). Texte (publi\u00e9 aux \u00c9ditions Actes Sud Papiers) et mise en sc\u00e8ne : Catherine Anne. Th\u00e9\u00e2tre de l&#8217;Est Parisien, \u00e0 Paris, en janvier 2010. Th\u00e9\u00e2tre de l&#8217;Est Parisien, jusqu&#8217;au 19 f\u00e9vrier 2010. Les<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":241,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-238","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-theatre-reviews","","tg-column-two"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1279792780.png","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p7eLHg-3Q","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/238","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=238"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/238\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":721,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/238\/revisions\/721"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/media\/241"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=238"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=238"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=238"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}