{"id":164,"date":"2016-02-10T19:13:45","date_gmt":"2016-02-10T19:13:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/?p=164"},"modified":"2023-03-19T21:43:14","modified_gmt":"2023-03-19T21:43:14","slug":"du-moujik-au-kolkhozien-ou-comment-representer-la-campagne-sur-la-scene-sovietique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/du-moujik-au-kolkhozien-ou-comment-representer-la-campagne-sur-la-scene-sovietique\/","title":{"rendered":"Du moujik au kolkhozien  ou comment repr\u00e9senter la campagne sur la sc\u00e8ne sovi\u00e9tique"},"content":{"rendered":"<p><strong>Marie-Christine Autant-Mathieu<\/strong><a href=\"#end1\">*<\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-170\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1017874731.png\" alt=\"1017874731\" width=\"170\" height=\"205\"><\/p>\n<p>Abstract<\/p>\n<p><i>The censorship in USSR was especially severe on the works presenting land collectivization and transformation of the peasants in kolkhozians. The topic was a taboo from the Stalinist period until the 70ties, when some political-engaged theatres began to stage the absurdities of the agricultural policy and the torments endured by the countrymen. The article, based on new materials, analyzes the censorship about The Tough by Boris Mojaev and Wooden horses by Fiodor Abramov at the Taganka Theatre in Moscow, and also about The House and Brothers and sisters adapted by Lev Dodine for Maly Theatre in Leningrad.<\/i><\/p>\n<blockquote><p>Le travail du comit\u00e9 de censure est extr\u00eamement difficile. Il faut sans arr\u00eat marcher sur le fil du rasoir, (&#8230;) ne rien laisser passer qui g\u00eanerait la construction de l\u2019Etat et du Parti sovi\u00e9tique. Mieux vaut interdire quelque chose de douteux plut\u00f4t que, par impr\u00e9voyance, laisser se former une br\u00e8che dont profiteraient les ennemis.<br \/>\nPavel Lebedev-Poliansli, 1923<a href=\"#end1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>Etre censeur est un dur m\u00e9tier. Il faut non seulement faire preuve d\u2019une vigilance sans faille ni rel\u00e2che, rep\u00e9rer le plus infime \u00e9cart par rapport \u00e0 la norme, mais encore savoir anticiper la faute. Les censeurs sovi\u00e9tiques appelaient \u00ab sous-textes non contr\u00f4lables \u00bb les \u00e9l\u00e9ments potentiellement subversifs des \u0153uvres qu\u2019ils surveillaient. Ils y soup\u00e7onnaient des allusions non-conformes, mais sans rien pouvoir prouver<a href=\"#end2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. Le terme russe utilis\u00e9 pour d\u00e9finir cette surench\u00e8re dans l\u2019autoprotection est \u00ab<i>perestrakhovka<\/i> \u00bb, qui se traduit g\u00e9n\u00e9ralement par \u00ab mesure de pr\u00e9caution par peur. \u00bb<\/p>\n<p>Dans le cas d\u2019un art synth\u00e9tique comme le th\u00e9\u00e2tre, qui n\u00e9cessite la participation de plusieurs cr\u00e9ateurs, la surveillance est multiplie. A toutes les \u00e9tapes, \u00e0 tous les niveaux, les contr\u00f4leurs traquent la divergence, la dissonance qui risquent de donner lieu \u00e0 la critique et \u00e0 la d\u00e9sob\u00e9issance.<\/p>\n<p><b>Les m\u00e9canismes de la censure<\/b><\/p>\n<p>Apr\u00e8s la censure tsariste, institu\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre par Catherine II, le th\u00e9\u00e2tre russe est plac\u00e9 d\u00e8s 1922 sous la tutelle des nouveaux contr\u00f4leurs sovi\u00e9tiques qui veulent l\u2019utiliser pour \u00e9duquer les masses, illettr\u00e9es \u00e0 plus de 80%. Cette lourde responsabilit\u00e9 implique une surveillance r\u00e9partie entre les censeurs litt\u00e9raires (membres du Glavkom\/Comit\u00e9 de r\u00e9pertoire) et les responsables de la s\u00e9curit\u00e9 d\u2019Etat (rattach\u00e9s \u00e0 la Gu\u00e9p\u00e9ou). D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1920, les censeurs sont si bien int\u00e9gr\u00e9s au travail th\u00e9\u00e2tral qu\u2019ils b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019une place au quatri\u00e8me rang, d\u2019un porte-manteau au vestiaire et d\u2019un programme gratuit. Jouer sans autorisation est une faute, sanctionn\u00e9e par l\u2019article 224 du code p\u00e9nal. Une liste d\u2019\u0153uvres autoris\u00e9es et interdites est diffus\u00e9e et, d\u00e8s 1928, une gradation des autorisations \u2013\u00e0 quatre niveaux\u2013 est promulgu\u00e9e : le \u00ab <i>lite<\/i> A \u00bb recommande l\u2019\u0153uvre dans l\u2019ensemble du pays, le \u00ab <i>lite<\/i> B \u00bb la consid\u00e8re comme id\u00e9ologiquement acceptable, mais impose une surveillance de sa diffusion, le C la tol\u00e8re \u00e0 condition que la mise en sc\u00e8ne rende le texte davantage compatible avec les exigences officielles, le D indique que l\u2019\u0153uvre est id\u00e9ologiquement assez correcte mais artistiquement primaire : on ne la jouera que pour les anniversaires de la R\u00e9volution et dans les quartiers ouvriers<a href=\"#end3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>&#8230;.<\/p>\n<p>Les th\u00e9\u00e2tres sont soumis \u00e0 un triple niveau de v\u00e9rifications :<\/p>\n<ul>\n<li>le texte (il sera r\u00e9\u00e9crit autant de fois que n\u00e9cessaire pour entrer au r\u00e9pertoire)<\/li>\n<li>les r\u00e9p\u00e9titions (des contr\u00f4les ont lieu, au fur et \u00e0 mesure, jusqu\u2019\u00e0 la g\u00e9n\u00e9rale qui peut \u00eatre suspendue, repouss\u00e9e pour non conformit\u00e9)<\/li>\n<li>le spectacle (il peut arriver qu\u2019un spectacle autoris\u00e9 soit interdit apr\u00e8s quelques repr\u00e9sentations. Ainsi, <i>Moli\u00e8re<\/i> de Mikha\u00efl Boulgakov fut retir\u00e9 du r\u00e9pertoire du Th\u00e9\u00e2tre d\u2019Art de Moscou en 1936 apr\u00e8s sept ans de r\u00e9p\u00e9titions. <i>L\u2019Instruction<\/i> de Peter Weiss cr\u00e9\u00e9 \u00e0 la Taganka en 1967 fut interdit \u00e0 la fin de la saison.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les censeurs se mobilisent au stade des r\u00e9p\u00e9titions : une pi\u00e8ce accept\u00e9e et mise au r\u00e9pertoire peut ne jamais voir le jour, car elle reste soumise \u00e0 un processus infini de v\u00e9rifications. Le r\u00f4le des contr\u00f4leurs, fonctionnaires des appareils de tutelle id\u00e9ologique, consiste \u00e0 accompagner un travail par leurs conseils et leurs interventions.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me des \u00ab repr\u00e9sentations ferm\u00e9es \u00bb qui se d\u00e9veloppe dans les ann\u00e9es 1970 constitue une apoth\u00e9ose de l\u2019hypocrisie des autorit\u00e9s culturelles. Elles n\u2019interdisent pas, mais ne laissent pas repr\u00e9senter (<i>ne vypuskaiout<\/i>), en multipliant les obstacles et \u00e9puisant ainsi les \u00e9nergies cr\u00e9atrices. A huis clos, les fonctionnaires cherchent le d\u00e9faut de la cuirasse et pr\u00e9f\u00e8rent la surench\u00e8re des exigences \u00e0 une attitude laxiste (qu\u2019ils payent parfois de leur poste). Les r\u00e9p\u00e9titions ferm\u00e9es tuent le dynamisme des com\u00e9diens qui sont condamn\u00e9s \u00e0 jouer sans public, devant des individus \u00e0 la vision id\u00e9ologique r\u00e9ductrice.<\/p>\n<p>Enfin, la lutte contre la censure implique, de la part du directeur artistique, de mener un jeu dangereux avec le pouvoir. Pour d\u00e9fendre son travail, celui-ci doit fr\u00e9quenter les censeurs, discuter, ruser, accepter des compromis. Paradoxalement, la censure quand elle n\u2019est pas totale et laisse passer un peu de \u00ab jeu \u00bb, peut stimuler la cr\u00e9ativit\u00e9 car elle est la preuve permanente d\u2019un adversaire \u00e0 combattre. L\u2019artiste met au point une tactique, invente des strat\u00e9gies et l\u2019art redouble d\u2019efficacit\u00e9 pour tromper ou d\u00e9tourner les soup\u00e7ons.<\/p>\n<p><b>La prose paysanne<\/b><\/p>\n<p>Cette situation de totale d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de la fonction de normalisation id\u00e9ologique exerc\u00e9e par la censure s\u2019aggrave encore lorsque le th\u00e9\u00e2tre s\u2019aventure dans la repr\u00e9sentation de certains th\u00e8mes br\u00fblants comme la collectivisation des campagnes. La r\u00e9volution bolchevique s\u2019est appuy\u00e9e sur les ouvriers et le prol\u00e9tariat. Les responsables politiques et une partie des intellectuels, dont Maxime Gorki, ont consid\u00e9r\u00e9 la paysannerie comme une masse arri\u00e9r\u00e9e, abrutie par la religion et la superstition, m\u00e9fiante \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la modernit\u00e9 industrielle et r\u00e9gie par le <i>mir<\/i>, un syst\u00e8me d\u2019organisation de la vie et du travail communautaire p\u00e9rennisant des habitudes d\u2019un autre temps.<\/p>\n<p>Comment, pour un \u00e9crivain des ann\u00e9es 1920, parler de la campagne lorsque des millions de paysans sont en cours d\u2019extermination et que disparaissent avec eux un mode de vie, de penser et de travailler la terre ? Condamner la politique men\u00e9e est impossible, la critiquer, dangereux. La marge de man\u0153uvre, tr\u00e8s \u00e9troite, consistera \u00e0 osciller entre un hymne lanc\u00e9 \u00e0 la nature \u2013dont le paysan, figure symbolique et mythologique, serait l\u2019intercesseur\u2013 et le soutien \u00e0 la campagne de d\u00e9koulakisation. Peu \u00e0 peu, la lutte contre \u00ab le danger de droite \u00bb, repr\u00e9sent\u00e9 par les oeuvres de Sergue\u00ef Klytchkov, Nikola\u00ef Kliouev ou Viatcheslav Chichkov par exemple, aboutira \u00e0 l\u2019imposition d\u2019une litt\u00e9rature \u00ab kolkhozienne-prol\u00e9tarienne \u00bb<a href=\"#end4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>. Les films, pi\u00e8ces ou textes qui \u00e9voquent, en particulier durant la p\u00e9riode stalinienne, la paysannerie sovi\u00e9tique sont de parfaits exemples d\u2019un art aux ordres.<i> <\/i>Ce n\u2019est pas un hasard si<i> Les Cosaques du Kouban<\/i>, film de propagande d\u2019Ivan Pyriev (1950), ont servi de d\u00e9clic moral \u00e0 de nombreux intellectuels, dont Iouri Lioubimov \u2013qui jouait un r\u00f4le secondaire dans cette fresque mi\u00e8vre montrant, sur fond de foire d\u2019exposition de produits agricoles sovi\u00e9tiques, les amours de quatre travailleurs exemplaires vivant dans un kolkhoze. Le directeur de la Taganka confiera plus tard sa honte lorsqu\u2019une vieille paysanne us\u00e9e, maigre, pauvrement v\u00eatue, s\u2019\u00e9tonne de l\u2019opulence reconstitu\u00e9e dans les sc\u00e8nes du film o\u00f9 elle est figurante et demande dans quel pays de Cocagne se d\u00e9roule l\u2019action<a href=\"#end5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>&#8230; C\u2019est aussi ce film qui servira de r\u00e9v\u00e9lateur de mensonge dans <i>Fr\u00e8res et s\u0153urs<\/i> (1985) d\u2019apr\u00e8s Fiodor Abramov, l\u2019un des premiers spectacles de Lev Dodine. Celui-ci d\u00e9clarait en 2008 :<\/p>\n<blockquote><p>Pour se maintenir quatre-vingts ans (\u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019histoire, c\u2019est un d\u00e9lai n\u00e9gligeable) le pouvoir sovi\u00e9tique a d\u00fb liquider pr\u00e8s de cent millions de Russes, et des millions de paysans qui \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme non Europ\u00e9ens du fait de leur esprit communautaire (&#8230;) et qui ont r\u00e9sist\u00e9 au pouvoir communiste d\u00e8s qu\u2019ils ont compris que celui-ci les privait du droit \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il les emp\u00eachait de devenir des paysans europ\u00e9ens. Toute la classe paysanne a \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9e. Or, par tradition, l\u2019intelligentsia consid\u00e9rait cette classe comme assez inerte et r\u00e9actionnaire&#8230; r\u00e9sultat : une classe mutante apparut, celle des kolkhoziens sovi\u00e9tiques avec lesquels, jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, personne ne sait quoi faire. Ils ont re\u00e7u la terre et ne veulent pas la travailler<a href=\"#end6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p><b>Un sujet sensible<\/b><\/p>\n<p>En r\u00e9action \u00e0 l\u2019occultation ou \u00e0 l\u2019\u00e9dulcoration de la th\u00e9matique paysanne, un courant litt\u00e9raire apparut apr\u00e8s le \u00ab d\u00e9gel \u00bb<a href=\"#end7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>, montre le retard social et \u00e9conomique des paysans et prouve que la pr\u00e9servation des valeurs humaines ne peut se faire qu\u2019en d\u00e9sob\u00e9issant aux directives du Parti et des autorit\u00e9s locales. Des \u00e9crivains comme Vassili Belov, Vassili Choukchine, Evgu\u00e9ni Nossov, Valentin Raspoutine, Fiodor Abramov, Boris Mojaev, d\u00e9crivent sans compromis, avec une parfaite connaissance de leur sujet car ils sont souvent install\u00e9s sur les lieux dont ils parlent, la r\u00e9alit\u00e9 crue, dans une langue qui donne \u00e0 entendre les particularismes et donc les entorses \u00e0 la langue officielle. Leurs textes attirent aussit\u00f4t l\u2019attention des intellectuels des villes, souvent d\u2019origine paysanne, et qui ont vu se perdre le patrimoine g\u00e9n\u00e9tique de la nation, la m\u00e9moire du peuple russe faite de rituels, de chansons et de couplets populaires aux paroles souvent lestes (les <i>tchastouchki<\/i>). La censure veille donc tout particuli\u00e8rement sur la r\u00e9ception de ces textes br\u00fblants, \u00e0 la dangerosit\u00e9 accrue lorsqu\u2019ils r\u00e9sonnent depuis une sc\u00e8ne, dans la version sc\u00e9nique d\u2019un metteur en sc\u00e8ne et l\u2019interpr\u00e9tation de com\u00e9diens.<\/p>\n<p>En 1973, la variante sc\u00e9nique des <i>Chevaux de bois<\/i> que le Th\u00e9\u00e2tre de la Taganka a r\u00e9alis\u00e9e \u00e0 partir de la nouvelle de Fiodor Abramov <i>d\u00e9j\u00e0 <\/i>publi\u00e9e<a href=\"#end8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>, est bloqu\u00e9e par la censure. L\u2019\u00e9pisode de la d\u00e9koulakisation doit \u00eatre retir\u00e9 :<\/p>\n<blockquote><p>[&#8230;] le Parti et le pouvoir sovi\u00e9tique, en menant fermement la politique de classe \u00e0 la campagne et en s\u2019appuyant sur le soutien des masses, ont bris\u00e9 la r\u00e9sistance des koulaks par la prise, \u00e0 leur \u00e9gard, de mesures extr\u00eames. C\u2019est un mat\u00e9riau pour une pi\u00e8ce sur l\u2019histoire de la R\u00e9volution. Il ne faut pas \u00e9voquer ce grand processus politique des ann\u00e9es 1928-1929 en quelques r\u00e9pliques, des r\u00e9pliques qui, en outre, ne mentionnent que les aspects n\u00e9gatifs, les exc\u00e8s perp\u00e9tr\u00e9s \u00e0 cette \u00e9poque. (&#8230;) on peut tout \u00e0 fait montrer, \u00e0 partir du personnage de P\u00e9lagie, ce qui est nouveau et progressiste dans la vie de la campagne sovi\u00e9tique. (&#8230;) Nous vous demandons de tenir compte de nos desiderata dans le travail final d\u2019adaptation<a href=\"#end9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>Des coupures sont exig\u00e9es, relatives aux r\u00e9pressions de l\u2019apr\u00e8s-guerre soi-disant \u00ab incompr\u00e9hensibles par les jeunes \u00bb. Une r\u00e9plique de P\u00e9lagie sur la r\u00e9mun\u00e9ration au kolkhoze (jusqu\u2019en 1966 elle se faisait en fonction des journ\u00e9es de travail (<i>trudoden<\/i>), pay\u00e9es en nature la plupart du temps) est supprim\u00e9e :<\/p>\n<blockquote><p>Pavel travaillait au kolkhoze sans rel\u00e2che comme un b\u0153uf, comme une machine, il en est tomb\u00e9 malade, on l\u2019a ramen\u00e9 en traineau \u00e0 la maison. Qui a appr\u00e9ci\u00e9 son travail de son vivant ? Qui lui a dit ne serait-ce qu\u2019une fois merci ? Le pouvoir ? Moi, sa femme ? Non, il faut dire la v\u00e9rit\u00e9, je n\u2019appr\u00e9ciais pas le travail de mon mari. Mais comment appr\u00e9cier un travail qui, pendant des ann\u00e9es, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 ? <a href=\"#end10\"><sup>[10]<\/sup><\/a><\/p><\/blockquote>\n<p>Lorsque le spectacle est pr\u00eat, un fonctionnaire d\u00e9clare inutile la sc\u00e8ne de banquet o\u00f9 les convives s\u2019enivrent ; sinistre le monologue de P\u00e9lagie sur la pauvret\u00e9 des kolkhoziens. Un autre se demande si les vieilles paysannes laides et mal v\u00eatues devraient figurer dans un spectacle sur la campagne sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>Le spectacle<i> Fr\u00e8res et s\u0153urs<\/i>, cr\u00e9\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 par Lev Dodine avec ses \u00e9l\u00e8ves de fin d\u2019ann\u00e9e de l\u2019Institut du th\u00e9\u00e2tre de Leningrad, puis repris en 1985 au Petit Th\u00e9\u00e2tre Dramatique de Leningrad, montre l\u2019absurdit\u00e9 destructrice des consignes officielles. Les machines agricoles sont en panne, le toit de l\u2019\u00e9table est rest\u00e9 inachev\u00e9 car les hommes ne sont pas pay\u00e9s, les r\u00e9coltes sont r\u00e9quisitionn\u00e9es. L\u2019incoh\u00e9rence, la fatigue, la faim ruinent le kolkhoze alors que tous esp\u00e9raient, la guerre finie, conna\u00eetre des jours meilleurs.<\/p>\n<figure id=\"attachment_169\" aria-describedby=\"caption-attachment-169\" style=\"width: 500px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-169\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1149416364.png\" alt=\"Fr\u00e8res et s\u0153urs d'apres Fiodor Abramov, mise en sc\u00e8ne de Lev Dodine, 1985, Petit Th\u00e9\u00e2tre dramatique de Leningrad. Droits r\u00e9serv\u00e9s.\" width=\"500\" height=\"328\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1149416364.png 500w, https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1149416364-300x197.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-169\" class=\"wp-caption-text\">Fr\u00e8res et s\u0153urs d&#8217;apres Fiodor Abramov, mise en sc\u00e8ne de Lev Dodine, 1985, Petit Th\u00e9\u00e2tre dramatique de Leningrad. Droits r\u00e9serv\u00e9s.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Dodine s\u2019\u00e9tonne encore aujourd\u2019hui que les textes d\u2019Abramov qu\u2019il a adapt\u00e9s \u00e0 la sc\u00e8ne (<i>Fr\u00e8res et S\u0153urs<\/i> et aussi<i>La Maison<\/i> (1980)) aient pu voir le jour, entrer dans la litt\u00e9rature sovi\u00e9tique l\u00e9gale \u00ab parce que y est d\u00e9crite, avec une v\u00e9rit\u00e9 effrayante, un syst\u00e8me absolument inhumain. Je me l\u2019explique par la n\u00e9gligence des censeurs : ce sont de gros livres, les lire jusqu\u2019au bout \u00e9tait p\u00e9nible<a href=\"#end11\"><sup>[11]<\/sup><\/a> \u00bb. Peut-\u00eatre les censeurs ont-ils laiss\u00e9 passer le spectacle parce qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 mis au point dans un cercle ferm\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e8ves et qu\u2019ensuite, en 1985, lorsqu\u2019il fut repris sur la sc\u00e8ne professionnelle, il durait sept heures, en deux soir\u00e9es&#8230; Dodine se souvient des sarcasmes : \u00ab Deux soir\u00e9es et en plus sur la campagne, les kolkhozes. Vous \u00eates devenus fous ? Personne ne viendra, m\u00eame pas pour une soir\u00e9e<a href=\"#end12\"><sup>[12]<\/sup><\/a>. \u00bb Si le metteur en sc\u00e8ne ne mentionne pas de coupure impos\u00e9e pour <i>Fr\u00e8res et s\u0153urs<\/i>, il \u00e9voque en revanche des censeurs plus tatillons \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une sc\u00e8ne de <i>La Maison : <\/i>\u00ab le jour de la consigne \u00bb<a href=\"#end13\"><sup>[13]<\/sup><\/a>, montrant l\u2019amour immod\u00e9r\u00e9 des travailleurs pour la vodka (lorsqu\u2019ils ont r\u00e9uni suffisamment de bouteilles de verre pour recueillir la somme n\u00e9cessaire, les kolkhoziens font la queue \u00e0 la consigne, pendant leurs heures de travail, puis vont s\u2019acheter \u00e0 boire). Les censeurs parl\u00e8rent de calomnie du peuple<a href=\"#end14\"><sup>[14]<\/sup><\/a>, Dodine dut couper le passage. Dans la sc\u00e8ne d\u2019enterrement d\u2019un kolkhozien, injustement sacrifi\u00e9 au bien de la collectivit\u00e9, ils interdirent la sortie du cercueil par la salle, craignant une manifestation incontr\u00f4lable du public qui aurait pu se lever et suivre la procession par solidarit\u00e9&#8230;<a href=\"#end15\"><sup>[15]<\/sup><\/a><\/p>\n<p><b><i>Le vivant, <\/i><\/b><b>de Boris Mojaev<\/b><\/p>\n<p>Le meilleur exemple de la censure des th\u00e8mes paysans reste sans aucun doute celui du <i>Vivant<\/i>, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 et interdit pendant vingt-et-un ans au Th\u00e9\u00e2tre de la Taganka. Ce th\u00e9\u00e2tre explosif, n\u00e9 en 1964 et dirig\u00e9 de main de ma\u00eetre par Iouri Lioubimov, a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 sous haute surveillance d\u00e8s sa cr\u00e9ation car il interrogeait l\u2019histoire, ses mythes, et surtout les dysfonctionnements du syst\u00e8me politique, en inventant des moyens toujours nouveaux de transgresser l\u2019interdit et en marquant par ses spectacles la limite de la censure.<\/p>\n<p>La nouvelle de Boris Mojaev<i> Le Vivant. De la vie de Fiodor Kouzkine<\/i>, \u00e9crite en 1956 ne fut publi\u00e9e qu\u2019en 1966 dans la revue <i>Novy mir<\/i> et souleva une pol\u00e9mique car l\u2019auteur critiquait le syst\u00e8me des fermes collectives<a href=\"#end16\"><sup>[16]<\/sup><\/a>. Il r\u00e9v\u00e9lait les revenus mis\u00e9rables et irr\u00e9guliers des fermiers, l\u2019absence de retraite, l\u2019incomp\u00e9tence et l\u2019incurie des personnels administratifs<a href=\"#end17\"><sup>[17]<\/sup><\/a>. Le personnage central, un homme intelligent et comp\u00e9tent, \u00e0 peine rentr\u00e9 du front, devait se battre contre les aberrations bureaucratiques du syst\u00e8me kolkhozien.<\/p>\n<p>L\u2019adaptation, \u00e9crite en 1968, accentuait la pauvret\u00e9 des paysans, la d\u00e9gradation morale et l\u2019absence d\u2019issue. Les st\u00e9r\u00e9otypes de comportement, de langage ligotaient les hommes et leur faisaient perdre leurs facult\u00e9s de penser. A travers la campagne, le th\u00e9\u00e2tre donnait \u00e0 voir, et raillait, le syst\u00e8me de gestion du pays tout entier. Mais cette critique \u00e9tait ironique, distanc\u00e9e. Le spectacle renvoyait aux contes populaires, parfois \u00e0 la farce et au merveilleux. Ainsi, pour sugg\u00e9rer la pr\u00e9carit\u00e9 des conditions de vie, la coupure forc\u00e9e du paysan collectivis\u00e9 avec la terre, le d\u00e9corateur Viktor Borovski avait plac\u00e9 des izbas- maisonnettes d\u2019oiseaux, juch\u00e9es au bout de perches en troncs de bouleaux.<\/p>\n<figure id=\"attachment_168\" aria-describedby=\"caption-attachment-168\" style=\"width: 500px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-168\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1346650523.png\" alt=\"Le Vivant d'apr\u00e8s Boris Mojaev, mise en sc\u00e8ne de Boris Liobimov. Sur la partie droite de la photo : Kouzkine (Val\u00e9ri Zototoukhine), Dounia (Zina\u00efda Slavina) et leur cinq enfants. Les habitants du kolkhoze et les fonctionnaires se tiennent pr\u00e8s des bouleaux. La \u00ab maison \u00bb de Kouzkine, est sugg\u00e9r\u00e9e par un bouleau surmont\u00e9 d'une pendule \u00e0 coucou \u00a9 Viktor Bajenov.\" width=\"500\" height=\"346\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1346650523.png 500w, https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1346650523-300x208.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-168\" class=\"wp-caption-text\">Le Vivant d&#8217;apr\u00e8s Boris Mojaev, mise en sc\u00e8ne de Boris Liobimov. Sur la partie droite de la photo : Kouzkine (Val\u00e9ri Zototoukhine), Dounia (Zina\u00efda Slavina) et leur cinq enfants. Les habitants du kolkhoze et les fonctionnaires se tiennent pr\u00e8s des bouleaux. La \u00ab maison \u00bb de Kouzkine, est sugg\u00e9r\u00e9e par un bouleau surmont\u00e9 d&#8217;une pendule \u00e0 coucou \u00a9 Viktor Bajenov.<\/figcaption><\/figure>\n<div class=\"imageblock center\">\n<figure id=\"attachment_167\" aria-describedby=\"caption-attachment-167\" style=\"width: 350px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-167\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1397654902.png\" alt=\"Dounia et Kouzkine au pied de leur \u00ab maison \u00bb \u00a9 Bajenov.\" width=\"350\" height=\"499\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1397654902.png 350w, https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1397654902-210x300.png 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 350px) 100vw, 350px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-167\" class=\"wp-caption-text\">Dounia et Kouzkine au pied de leur \u00ab maison \u00bb \u00a9 Bajenov.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Kouzkine, sorte de Schwe\u00efk russe, se sortait de toutes les situations, d\u00e9jouait les pi\u00e8ges, bernait les bureaucrates. Sa r\u00e9plique : \u00ab La vie me met un point, moi je lui mets une virgule \u00bb devint un aphorisme, affectionn\u00e9 par Lioubimov lui-m\u00eame<a href=\"#end18\"><sup>[18]<\/sup><\/a>. Optimiste, rus\u00e9, patient, ce preux campagnard demeurait invincible. Kouzkine aurait pu tout aussi bien \u00eatre savant, ing\u00e9nieur, officier. La Taganka montrait un homme confront\u00e9 \u00e0 un syst\u00e8me inadapt\u00e9 : la collectivisation.<\/p>\n<p>R\u00e9p\u00e9t\u00e9 au printemps 1968 (en pleine p\u00e9riode de stagnation, lors de l\u2019arrestation d\u2019Andre\u00ef Siniavski et de Iouli Daniel et des \u00e9v\u00e9nements de Prague) la pi\u00e8ce et le spectacle ne seront autoris\u00e9s qu\u2019en 1989 (apr\u00e8s le retour d\u2019\u00e9migration de Lioubimov et plusieurs changements au minist\u00e8re de la culture.)<\/p>\n<p>Le grief principal formul\u00e9 contre le spectacle tenait au jeu<b> <\/b>avec le public qui le rendait incontr\u00f4lable. Lioubimov refusait le \u00ab reflet r\u00e9aliste \u00bb du style officiel visant une identification sans distance et une adh\u00e9sion au \u00ab message \u00bb. Il cassait la relation univoque, cr\u00e9ait du \u00ab th\u00e9\u00e2tre dans le th\u00e9\u00e2tre \u00bb en faisant appel \u00e0 la connivence, \u00e0 la complicit\u00e9 de la salle. L\u2019un des personnages du <i>Vivant<\/i> s\u2019amusait, par exemple, \u00e0 imiter le censeur en s\u2019\u00e9criant : \u00ab Il faut \u00eatre plus pr\u00e9cis, sinon on dira que l\u2019auteur noircit le tableau \u00bb<a href=\"#end19\"><sup>[19]<\/sup><\/a>. Le h\u00e9ros Fomitch faisait allusion aux clich\u00e9s de la propagande : \u00ab Si on me donnait un tracteur, une moissonneuse batteuse, je serais un vrai kolkhozien comme ce Volodia Pervitski dont parle la <i>Pravda <\/i>(&#8230;)<a href=\"#end20\"><sup>[20]<\/sup><\/a> \u00bb<\/p>\n<p>En permanence, les com\u00e9diens s\u2019adressaient au public :<\/p>\n<p align=\"center\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Fomitch : Tu demandes comment vivre ?<\/p>\n<p align=\"center\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; -Avdotia : Dites-le nous, bonnes gens ! <a href=\"#end21\"><sup>[21]<\/sup><\/a>\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\" align=\"center\">Ou encore :<\/p>\n<p align=\"center\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; Fomitch : Qu\u2019est-ce que le bonheur ? Qu\u2019en pensez-vous ?<a href=\"#end22\"><sup>[22]<\/sup><\/a><\/p>\n<p>Le ton \u00e9tait donn\u00e9 d\u00e8s la premi\u00e8re sc\u00e8ne. Un acteur, alias Boris Mojaev, s\u2019emparait de la revue <i>Novy<\/i> <i>Mir<\/i>accroch\u00e9e \u00e0 un poteau, la feuilletait et disait : \u00ab J\u2019ai \u00e9crit cette histoire en 1956, je l\u2019ai retrouv\u00e9e, (&#8230;) je l\u2019ai donn\u00e9 \u00e0 lire \u00e0 Kouzkine. Il faudrait la jouer au th\u00e9\u00e2tre<a href=\"#end23\"><sup>[23]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<figure id=\"attachment_166\" aria-describedby=\"caption-attachment-166\" style=\"width: 350px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-166\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1198877295.png\" alt=\"Chaque acteur entre avec \u00ab son bouleau \u00bb qu'il plante au sol. Sur un troc plus court que les autres, une pancarte en bois ou le nom du village est \u00e9crit \u00e0 la main. Y sont dispos\u00e9s les v\u00eatements de Kouzkine et la revue Novy Mir \u00a9 Bajenov.\" width=\"350\" height=\"287\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1198877295.png 350w, https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1198877295-300x246.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 350px) 100vw, 350px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-166\" class=\"wp-caption-text\">Chaque acteur entre avec \u00ab son bouleau \u00bb qu&#8217;il plante au sol. Sur un troc plus court que les autres, une pancarte en bois ou le nom du village est \u00e9crit \u00e0 la main. Y sont dispos\u00e9s les v\u00eatements de Kouzkine et la revue Novy Mir \u00a9 Bajenov.<\/figcaption><\/figure>\n<p>La sc\u00e8ne de la \u00ab manne c\u00e9leste \u00bb (un \u00ab ange \u00bb en maillot froiss\u00e9 et pantalon d\u00e9chir\u00e9 descendait des cintres et proposait de la nourriture et des v\u00eatements, en partie vol\u00e9s, au pauvre kolkhozien Kouzkine), provoqua une lev\u00e9e de boucliers de la part des officiels.<\/p>\n<blockquote><p>Au milieu de l\u2019izba, sous les feux d\u2019une lumi\u00e8re \u00e9lectrique aveuglante, trois sacs de farine et, au dessus, encore deux balluchons. Fomitch les t\u00e2te pour comprendre ce que c\u2019est. \u00ab D\u2019o\u00f9 ca vient ? \u00bb Avdotia : \u00ab Du kolkhoze. \u00bb (&#8230;) Pendant que Fomitch prend connaissance du contenu, un ange, l\u2019auteur de cette manne c\u00e9leste, descend des cintres et lui demande : \u00ab Tu es content maintenant Kouzkine ? \u00bb Fomitch : \u00ab Ca peut aller. Mais \u00e7a ne sert \u00e0 rien, on pourra s\u2019en passer.(&#8230;) \u00bb L\u2019ange en col\u00e8re lui vaporise de l\u2019eau \u00e0 la figure&#8230;<a href=\"#end24\"><sup>[24]<\/sup><\/a><\/p><\/blockquote>\n<p>Cet ange, une invention du th\u00e9\u00e2tre, caricaturait les \u00ab bienfaits \u00bb du Parti qui s\u2019apparentaient \u00e0 l\u2019achat du silence par l\u2019octroi d\u2019avantages.<\/p>\n<p>Lioubimov, dans des m\u00e9moires intitul\u00e9s sans modestie <i>Moi<\/i>, racontera ses tribulations aupr\u00e8s de la ministre de la Culture elle-m\u00eame, Ekaterina Fourtseva, qui le re\u00e7oit avant le lancement du travail et accepte le projet. Mais le metteur en sc\u00e8ne commet une maladresse en invitant des \u00ab \u00e9trangers \u00bb (Jean Vilar, venu avec le correspondant de <i>L\u2019Humanit\u00e9<\/i> Max L\u00e9on) \u00e0 une r\u00e9p\u00e9tition. C\u2019\u00e9tait donner un tour officiel \u00e0 un travail tout juste tol\u00e9r\u00e9. En avril 1969, les assistants de Fourtseva le convoquent et l\u2019accusent d\u2019avoir r\u00e9p\u00e9t\u00e9 sans autorisation.<\/p>\n<p>La ministre viendra en personne assister \u00e0 une r\u00e9p\u00e9tition avec une suite de trente-quatre personnes. Apr\u00e8s le premier acte, elle d\u00e9clare la pi\u00e8ce antisovi\u00e9tique, critique le laxisme du secr\u00e9taire du Parti du th\u00e9\u00e2tre, estime que la pr\u00e9sence d\u2019\u00e9trangers dans un lieu qui attaque le pouvoir politique est symptomatique du r\u00f4le subversif que joue la Taganka dans le paysage culturel de l\u2019URSS. <i>Le Vivant<\/i> est interdit, Lioubimov, suspendu. Le 12 mars 1969 un arr\u00eat\u00e9 d\u00e9clare le spectacle id\u00e9ologiquement douteux, car il d\u00e9forme la vie de la campagne. La pi\u00e8ce est retir\u00e9e du r\u00e9pertoire.<\/p>\n<p>Il y aura trois autres tentatives de jouer <i>Le<\/i> <i>Vivant<\/i>. En 1975, le nouveau ministre de la culture, Piotr Demitchev, donne deux mois au th\u00e9\u00e2tre pour tenir compte des quatre-vingt-dix remarques faites par les censeurs. En fait, il s\u2019agit d\u2019une mascarade : \u00ab nous corrigions, mais la d\u00e9cision d\u2019interdire le spectacle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 prise \u00bb dira Lioubimov<a href=\"#end25\"><sup>[25]<\/sup><\/a>. Puis un d\u00e9bat est organis\u00e9 le 24 juin 1975 o\u00f9 le minist\u00e8re convie \u00e9crivains, journalistes ainsi que des sp\u00e9cialistes de l\u2019agriculture<a href=\"#end26\"><sup>[26]<\/sup><\/a>. Mojaev, mis sur la sellette, rappelle qu\u2019il est un \u00e9crivain et qu\u2019\u00e0 ce titre il ne compose pas sur commande, selon des \u00ab th\u00e9matiques \u00bb (l\u2019agriculture, l\u2019industrie, la r\u00e9volution, etc.), mais s\u2019int\u00e9resse aux gens, \u00e0 leur vie<a href=\"#end27\"><sup>[27]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Il ne convaincra pas les responsables id\u00e9ologiques. Que des enfants aient pu mourir de faim, que des p\u00e8res de familles soient priv\u00e9s de passeport et donc attach\u00e9s, comme les serfs de l\u2019ancien r\u00e9gime, \u00e0 leur lieu de travail (Kouzkine ne peut pas quitter de son plein gr\u00e9 le kolkhoze, il doit se faire exclure pour pouvoir partir) : tout cela est accidentel, fortuit, non caract\u00e9ristique et ne doit donc pas \u00eatre montr\u00e9. Un pr\u00e9sident de kolkhoze, convoqu\u00e9 \u00e0 la discussion, d\u00e9clarera : \u00ab la mise en sc\u00e8ne ne refl\u00e8te pas la r\u00e9alit\u00e9 que l\u2019on voudrait voir. \u00bb<a href=\"#end28\"><sup>[28]<\/sup><\/a> Les repr\u00e9sentants de la doxa sont l\u00e0 pour veiller \u00e0 la production de spectacles \u00e9difiants. Plusieurs amis du th\u00e9\u00e2tre, pr\u00e9sents au d\u00e9bat, s\u2019amus\u00e8rent \u00e0 relever que les bureaucrates de la nouvelle de Mojaev avaient leurs clones parmi les censeurs rassembl\u00e9s \u00e0 la Taganka. Et que se jouait en improvisation, en direct, le troisi\u00e8me acte du <i>Vivant.<\/i>..<\/p>\n<p><b>Un jeu dangereux<\/b><\/p>\n<p>Les nombreuses \u00e9tudes de la censure sovi\u00e9tique, r\u00e9alis\u00e9es depuis la perestro\u00efka tant en Russie qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tranger, ont montr\u00e9 toute la complexit\u00e9 de l\u2019appareil de surveillance qui, tr\u00e8s hi\u00e9rarchis\u00e9, dysfonctionne souvent du fait des rivalit\u00e9s entre bureaux, services, clans. L\u2019autorisation accord\u00e9e r\u00e9sulte parfois d\u2019une d\u00e9cision arbitraire, d\u2019un abus de pouvoir, d\u2019un caprice<a href=\"#end29\"><sup>[29]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Si, en aval, trop de vigilance, ou plut\u00f4t une vigilance trop \u00e9clat\u00e9e et mal coordonn\u00e9e, nuit au r\u00e9sultat souhait\u00e9 : la conformit\u00e9 des \u0153uvres avec les imp\u00e9ratifs id\u00e9ologiques, en amont, les consignes restent claires et intangibles. Les censeurs r\u00eavent d\u2019un th\u00e9\u00e2tre sans metteur en sc\u00e8ne, sans \u00ab interpr\u00e9tation \u00bb, sans point de vue. Tout ce qui rel\u00e8ve de la subjectivit\u00e9 d\u00e9forme les faits historiques. Les censeurs de la Taganka condamnent<\/p>\n<ul>\n<li>le recours (qualifi\u00e9 de \u00ab formaliste \u00bb) aux m\u00e9taphores, car elles d\u00e9tournent du r\u00e9alisme documentaire (l\u2019ange de la manne c\u00e9leste du <i>Vivant<\/i> ; les herses des <i>Chevaux de bois<\/i> dans la sc\u00e8ne de d\u00e9koulakisation qui renvoient par leur disposition \u00e0 des grilles de prison.)\n<p><figure id=\"attachment_165\" aria-describedby=\"caption-attachment-165\" style=\"width: 350px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-165\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1189590142.png\" alt=\"Les Chevaux de bois de Fiodor Abramov, mise en sc\u00e8ne de Boris Lioubimov, 1973, Th\u00e9\u00e2tre de la Taganka. Milenteva (Alla Demidova) parmi les objets de la Russie du nord accroch\u00e9s \u00e0 des herses agricoles \u00a9 Bajenov.\" width=\"350\" height=\"277\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1189590142.png 350w, https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1189590142-300x237.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 350px) 100vw, 350px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-165\" class=\"wp-caption-text\">Les Chevaux de bois de Fiodor Abramov, mise en sc\u00e8ne de Boris Lioubimov, 1973, Th\u00e9\u00e2tre de la Taganka. Milenteva (Alla Demidova) parmi les objets de la Russie du nord accroch\u00e9s \u00e0 des herses agricoles \u00a9 Bajenov.<\/figcaption><\/figure><\/li>\n<li>l\u2019actualisation, et les associations avec l\u2019actualit\u00e9.<\/li>\n<li>l\u2019adresse \u00e0 la salle, corollaire du risque de d\u00e9bordements, par le rire notamment. La Taganka est pass\u00e9e ma\u00eetre dans la tactique des clins d\u2019\u0153il, des remarques faites en passant : \u00ab O\u00f9 va-t-on ? M\u00eame ceux qui nous dirigent ne le savent pas<a href=\"#end30\"><sup>[30]<\/sup><\/a>. \u00bb<\/li>\n<li>l\u2019attaque des mythes sovi\u00e9tiques (Ma\u00efakovski chantre de la r\u00e9volution, la collectivisation, le patriotisme, l\u2019amour d\u00e9sincarn\u00e9, asexu\u00e9)<\/li>\n<\/ul>\n<p>La repr\u00e9sentation des kolkhoziens au th\u00e9\u00e2tre a permis une r\u00e9flexion critique, un questionnement sur tout un pan douloureux de la sovi\u00e9tisation du pays et elle a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 des formes artistiques originales pour exposer cette histoire. Ni trag\u00e9dies rurales, ni drames r\u00e9alistes, ces spectacles ont fait revivre une force instinctive, une opini\u00e2tret\u00e9 rude, une r\u00e9signation critique. L\u2019\u00e9vocation de l\u2019insurrection populaire r\u00e9prim\u00e9e par un pouvoir brutal (dans <i>Pougatchev<\/i> <a href=\"#end31\"><sup>[31]<\/sup><\/a>) ou les tribulations des nouveaux paysans au pays de l\u2019absurde sovi\u00e9tique \u00e0 travers les textes de Fiodor Abramov, Boris Mojaev ou Valentin Raspoutine<a href=\"#end32\"><sup>[32]<\/sup><\/a>, r\u00e9veill\u00e8rent la m\u00e9moire collective et soulag\u00e8rent la mauvaise conscience des citadins, coup\u00e9s de leurs racines et tent\u00e9s de refouler dans l\u2019oubli la disparition et la mutation de ceux qui avaient entretenu et soign\u00e9 la terre russe pendant des si\u00e8cles.<\/p>\n<hr>\n<p><b>Notes de fin<\/b><\/p>\n<p style=\"font-size:13px\">\n<a name=\"end1\"><\/a>[1] <i>Cenzura v sovetskom Sojuze 1917-1991. Dokumenty (La Censure en Union sovi\u00e9tique 1917-1991)<\/i>, sost. A. Bljum, Moskva, ROSSPEN, 2004, p. 99. Pavel Lebedev-Polianski fut le chef du Glavlit (Comit\u00e9 de la censure) de 1922 \u00e0 1931.<br \/>\n<a name=\"end2\"><\/a>[2] E. ABELJUK, E. LEENSON pri u\u010dastii Ju. Ljubimova, <i>Taganka : li\u010dnoe delo odnogo teatra (La Taganka: les affaires priv\u00e9es d\u2019un th\u00e9\u00e2tre)<\/i>, Moskva, NLO, 2007, pp. 339-342.<br \/>\n<a name=\"end3\"><\/a>[3] <i>Ibidem<\/i>, p. 284<i>.<\/i><br \/>\n<a name=\"end4\"><\/a>[4] Promue et soutenue par la Soci\u00e9t\u00e9 Russe des Ecrivains paysans, la VOKP. Voir <i>Histoire de la litt\u00e9rature russe. Le XX\u00b0 si\u00e8cle. La R\u00e9volution et les ann\u00e9es vingt,<\/i> Fayard, 1988 (article de Konstantin Azadovski, \u00ab La litt\u00e9rature n\u00e9o-paysanne \u00bb, pp. 322-342.<br \/>\n<a name=\"end5\"><\/a>[5] Anatoli SMELIANSKI, \u00ab \u2018Le ch\u00eane et le veau\u2019. Iouri Lioubimov et la soci\u00e9t\u00e9 sovi\u00e9tique \u00bb, in <i>Lioubimov, La Taganka,<\/i> Paris, CNRS Editions, Les Voies de la cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale, vol. 20, 1997, p. 32.<br \/>\n<a name=\"end6\"><\/a>[6] L. DODIN, \u00ab Pjat\u2019 voprosov ljudjam kul\u2019tury (Cinq questions pos\u00e9es aux responsables de la culture) \u00bb, in Lev DODIN, <i>Pute\u0161estvie bez konca (Voyage sans fin<\/i>), Skt-Peterburg, Baltijskie sezony, 2009, p. 479.<br \/>\n<a name=\"end7\"><\/a>[7] On d\u00e9nomme \u00ab d\u00e9gel \u00bb la p\u00e9riode situ\u00e9e entre 1953 (la mort de Staline) et 1964 (le limogeage de Nikita Khrouchtchev).<br \/>\n<a name=\"end8\"><\/a>[8] Il s\u2019agit d\u2019une partie d\u2019un cercle de nouvelles <i>Les Chevaux de bois<\/i>, 1969, <i>P\u00e9lagie<\/i> (1967-1969) et <i>Alka<\/i>(1971). Voir Birgit BEUMERS, <i>Yury Lyubimov at the Taganka Theatre 1964-1994<\/i>, Amsterdam, Harwood Academic Publishers, 1997, p. 120.<br \/>\n<a name=\"end9\"><\/a>[9] E. ABELJUK, E. LEENSON pri u\u010dastii Ju. Ljubimova, <i>Taganka : li\u010dnoe delo odnogo teatra<\/i>, <i>op. cit<\/i>., p. 289.<br \/>\n<a name=\"end10\"><\/a>[10] <i>Ibidem<\/i>, p. 292.<br \/>\n<a name=\"end11\"><\/a>[11] Lev DODIN<i>, Pute\u0161estvie bez konca<\/i>, <i>op. cit.,<\/i> pp. 83-84, 266 et 368.<br \/>\n<a name=\"end12\"><\/a>[12] <i>Ibidem<\/i>, p. 92.<br \/>\n<a name=\"end13\"><\/a>[13] <i>Ibid<\/i>., p. 30.<br \/>\n<a name=\"end14\"><\/a>[14] Cit\u00e9 par Valeri Galandeev in Lev DODIN, <i>Le Creuset d\u2019un th\u00e9\u00e2tre n\u00e9cessaire<\/i>, Prix Europe pour le th\u00e9\u00e2tre, S. Gregorio di Catana, 2005, p. 223-226.<br \/>\n<a name=\"end15\"><\/a>[15] Vladimir Savitski, <i>ibidem<\/i>, p. 197.<br \/>\n<a name=\"end16\"><\/a>[16] L\u2019action se d\u00e9roule au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950 dans un village de Russie centrale, pr\u00e8s de Nijni-Novgorod.<br \/>\n<a name=\"end17\"><\/a>[17] Le kolkhoze est dirig\u00e9 par un pr\u00e9sident et un comit\u00e9, mais les d\u00e9cisions concernant l\u2019agriculture sont prises par le comit\u00e9 ex\u00e9cutif du district ou de la r\u00e9gion. Jusqu\u2019en 1974, les paysans priv\u00e9s de passeport ne pouvaient trouver du travail ailleurs qu\u2019au kolkhoze.<br \/>\n<a name=\"end18\"><\/a>[18] E. ABELJUK, E. LEENSON pri u\u010dastii Ju. Ljubimova, <i>Taganka : li\u010dnoe delo odnogo teatra<\/i>, <i>op. cit<\/i>., pp. 368 et 371.<br \/>\n<a name=\"end19\"><\/a>[19] <i>Ibidem,<\/i> p. 373.<br \/>\n<a name=\"end20\"><\/a>[20] <i>Ibid<\/i>.<br \/>\n<a name=\"end21\"><\/a>[21] <i>Ibid<\/i>.<br \/>\n<a name=\"end22\"><\/a>[22] <i>Ibid.<\/i><br \/>\n<a name=\"end23\"><\/a>[23] <i>Ibid<\/i>., p. 377.<br \/>\n<a name=\"end24\"><\/a>[24] Le texte de l\u2019adaptation de 1967, publi\u00e9 en 2007, nous permet de mesurer l\u2019audace de la Taganka.<i>Ibidem<\/i>, p. 376.<br \/>\n<a name=\"end25\"><\/a>[25] Jurij LJUBIMOV, <i>Ja. Rasskazi starogo trepa\u010da (Moi. R\u00e9cits d\u2019un vieux blagueur)<\/i>, Moskva, Novosti, 2001, p. 270.<br \/>\n<a name=\"end26\"><\/a>[26] Il est publi\u00e9 en partie dans E. ABELJUK, E. LEENSON pri u\u010dastii Ju. Ljubimova, <i>Taganka : li\u010dnoe delo odnogo teatra<\/i>, <i>op. cit<\/i>, pp. 271-278. Kalinine, le vice ministre de l\u2019agriculture, d\u00e9clare : \u00ab&nbsp; Cela a exist\u00e9 mais ce n\u2019est pas typique de notre agriculture. \u00bb Voronkov, le vice-ministre de la Culture, demande aux repr\u00e9sentants de l\u2019agriculture de prendre la parole. Le journaliste de <i>La Vie agricole<\/i> assure que cela a exist\u00e9, mais pas de cette fa\u00e7on-la : \u00ab C\u2019est vrai et c\u2019est faux. \u00bb Un intervenant dit avoir appr\u00e9ci\u00e9 le jeu des com\u00e9diens mais critique l\u2019analyse du personnage de Kouzkine. Exclure un bon travailleur n\u2019est pas typique. S\u2019il quitte le kolkhoze, c\u2019est qu\u2019il est incapable ou paresseux. Un agronome aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 un tableau r\u00e9aliste \u00e0 cette satire des kolkhozes. La Taganka pr\u00e9f\u00e8re monter des adaptations d\u2019oeuvres en prose afin d\u2019orienter les textes \u00e0 sa fa\u00e7on.<br \/>\nDes auteurs paysans proches de Mojaev d\u00e9fendent la pi\u00e8ce et le spectacle et renvoient \u00e0 Gogol pour justifier le grotesque et les exag\u00e9rations.<br \/>\n<a name=\"end27\"><\/a>[27] E. ABELJUK, E. LEENSON pri u\u010dastii Ju. Ljubimova, <i>Taganka : li\u010dnoe delo odnogo teatra<\/i>, <i>op. cit<\/i>, pp. 276-277.<br \/>\n<a name=\"end28\"><\/a>[28] IDEM, <i>ibidem<\/i>, p. 378<br \/>\n<a name=\"end29\"><\/a>[29]Ainsi, le spectacle <i>Dans la peau de la statue de la libert\u00e9<\/i>, d\u2019apr\u00e8s des po\u00e8mes d\u2019E. Evtouchenko, fut-il autoris\u00e9 le 6 septembre 1972 mais interdit le 15 septembre, sur intervention du ministre de la Culture.<br \/>\n<a name=\"end30\"><\/a>[30] R\u00e9plique tir\u00e9e de <i>B\u00e9n\u00e9fice<\/i> d\u2019apr\u00e8s Aleksandr Ostrovski. E. ABELJUK, E. LEENSON pri u\u010dastii Ju. Ljubimova, <i>Taganka : li\u010dnoe delo odnogo teatra<\/i>, <i>op. cit., <\/i>pp. 336-337.<br \/>\n<a name=\"end31\"><\/a>[31] Montage essentiellement d\u2019apr\u00e8s des textes de Sergue\u00ef Essenine et Aleksandr Blok, jou\u00e9 en 1967 \u00e0 la Taganka.<br \/>\n<a name=\"end32\"><\/a>[32] On citera <i>Vis et souviens-toi<\/i>, adapt\u00e9 et mont\u00e9 par Lev Dodine en 1979 au Petit Th\u00e9\u00e2tre Dramatique de Leningrad.<\/p>\n<hr>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-170\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1017874731-150x150.png\" alt=\"1017874731\" width=\"150\" height=\"150\"><\/p>\n<p><a name=\"end1\"><\/a>*<b>Marie-Christine Autant-Mathieu<\/b> est directrice de recherches au CNRS (Unit\u00e9 mixte ARIAS), professeur \u00e0 Paris III Sorbonne Nouvelle. Historienne du th\u00e9\u00e2tre et sp\u00e9cialiste du th\u00e9\u00e2tre russe et sovi\u00e9tique, elle travaille actuellement sur les th\u00e9ories du jeu (Stanislavski, M. Tchekhov), les communaut\u00e9s artistiques (Le th\u00e9\u00e2tre de Dodine), les nouvelles \u00e9critures dramatiques russes et la question de la censure au th\u00e9\u00e2tre sovi\u00e9tique.<br \/>\nElle a publi\u00e9 notamment <i>Le Th\u00e9\u00e2tre sovi\u00e9tique durant le d\u00e9gel,<\/i> CNRS Editions, 1993<i>, Le Th\u00e9\u00e2tre de Boulgakov<\/i>, L\u2019Age d\u2019Homme, 2000, <i>Stanislavski. La Ligne des actions physiques,<\/i> L\u2019Entretemps, 2007. Elle a dirig\u00e9 plusieurs ouvrages collectifs dont<i> Le Th\u00e9\u00e2tre d\u2019Art de<\/i> <i>Moscou. Ramifications, Voyages<\/i>, CNRS Editions, 2005 et <i>M. Tchekhov\/M. Chekhov. De Moscou \u00e0 Hollywood. Du th\u00e9\u00e2tre au cin\u00e9ma<\/i>, Montpellier, L\u2019Entretemps, 2009. On signalera aussi, paru sous sa direction, le n\u00b087, 2005 d\u2019<i>Alternatives<\/i> <i>th\u00e9\u00e2trales<\/i>consacr\u00e9 \u00e0 <i>Stanislavski\/Tchekhov, le <\/i>n\u00b0 29, 2007 de<i> La Revue russe <\/i>consacr\u00e9 au spirituel au th\u00e9\u00e2tre et au cin\u00e9ma russes.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2009 Marie-Christine Autant-Mathieu<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\"><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Marie-Christine Autant-Mathieu* Abstract The censorship in USSR was especially severe on the works presenting land collectivization and transformation of the peasants in kolkhozians. The topic was a taboo from the Stalinist period until the 70ties, when some political-engaged theatres began<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":170,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-164","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-essays","","tg-column-two"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1017874731.png","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p7eLHg-2E","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/164","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=164"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/164\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":804,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/164\/revisions\/804"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/media\/170"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=164"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=164"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=164"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}