{"id":15,"date":"2016-02-09T16:39:14","date_gmt":"2016-02-09T16:39:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/?p=15"},"modified":"2022-05-29T09:39:38","modified_gmt":"2022-05-29T09:39:38","slug":"discours-de-sofia-remise-du-prix-thalie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/discours-de-sofia-remise-du-prix-thalie\/","title":{"rendered":"Discours de Sofia: Remise du Prix Thalie*"},"content":{"rendered":"<p><strong>Jean-Pierre Sarrazac<\/strong><\/p>\n<figure id=\"attachment_19\" aria-describedby=\"caption-attachment-19\" style=\"width: 250px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-19\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1326047010.png\" alt=\"Jean-Pierre Sarrazac \u00a9 Paul Fave\" width=\"250\" height=\"183\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-19\" class=\"wp-caption-text\">Jean-Pierre Sarrazac \u00a9 Paul Fave<\/figcaption><\/figure>\n<p>Pour moi, tout a vraiment commenc\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante-dix avec <i>Travail th\u00e9\u00e2tral<\/i>, revue fond\u00e9e par Denis Bablet, Emile Copfermann, Fran\u00e7oise Kourilsky et par Bernard Dort \u2013 Bernard Dort, qui fut mon ma\u00eetre et \u00e0 qui je veux aujourd\u2019hui rendre hommage. Dans les tous premiers num\u00e9ros, je me suis \u00e0 vrai dire content\u00e9 d\u2019apprendre le m\u00e9tier en rendant compte de quelques spectacles, notamment deux mises en sc\u00e8ne de <i>Homme pour Homme<\/i> sign\u00e9es respectivement par Bernard Sobel et par Jacques Rosner et <i>Andromaque<\/i> de Racine mont\u00e9e par un Antoine Vitez non encore c\u00e9l\u00e8bre. C\u2019est seulement \u00e0 partir de 1974 que j\u2019ai entrevu ce qui pourrait \u00eatre mon apport sp\u00e9cifique \u00e0 la revue \u2013 et ce qui allait, sans que je m\u2019en doute \u00e0 l\u2019\u00e9poque, engager tout le reste d\u2019un parcours en \u00e9quilibre instable entre th\u00e9\u00e2tre et universit\u00e9, r\u00e9flexion et pratique.<\/p>\n<p>Je venais de mettre en sc\u00e8ne <i>L\u2019Atelier volant<\/i>, la premi\u00e8re pi\u00e8ce de Val\u00e8re Novarina \u2013 \u0153uvre d\u2019ailleurs publi\u00e9e dans le num\u00e9ro 5 de <i>Tt <\/i>\u2013 et je finissais d\u2019\u00e9crire ma propre premi\u00e8re pi\u00e8ce, <i>Lazare lui aussi r\u00eavait d\u2019Eldorado<\/i>. Faisant le constat du peu de place alors accord\u00e9 aux \u00e9critures dramatiques contemporaines non seulement au sein de notre revue mais plus largement dans le th\u00e9\u00e2tre fran\u00e7ais, je d\u00e9cidai d\u2019essayer de rem\u00e9dier \u00e0 cette carence, du moins \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la revue. L\u2019enqu\u00eate \u00e9tait, dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, un des ma\u00eetres-mots de ce qu\u2019on appelait \u00ab pratique th\u00e9orique \u00bb. Je menai donc une enqu\u00eate aupr\u00e8s de quelques auteurs fran\u00e7ais dont j\u2019estimais le travail et publiai, dans deux num\u00e9ros double de la revue, des entretiens avec des dramaturges tels que Georges Michel, Andr\u00e9 Benedetto, Jean-Paul Wenzel, Michel Deutsch, Jacques Lassalle, Michel Vinaver, les uns en train d\u2019\u00e9merger, d\u2019autres \u2013 c\u2019est le cas, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, de Vinaver \u2013 pour le moins isol\u00e9s apr\u00e8s une premi\u00e8re reconnaissance dans les ann\u00e9es cinquante ou soixante.<\/p>\n<p>J\u2019accompagnai ces entretiens d\u2019une r\u00e9flexion personnelle sur la question du \u00ab d\u00e9tour \u00bb. Des diff\u00e9rents d\u00e9tours que prenaient les dramaturgies des ann\u00e9es soixante-dix pour rendre compte au th\u00e9\u00e2tre, sur un mode r\u00e9solument non illusionniste, non imitatif, du monde dans lequel nous vivions. Une interrogation sur la crise de la <i>mim\u00e8sis<\/i> que je n\u2019ai depuis jamais cess\u00e9 de poursuivre : comment aborder sur la sc\u00e8ne l\u2019 \u00ab actualit\u00e9 vivante \u00bb, l\u2019ici et maintenant, comment faire un th\u00e9\u00e2tre \u00ab en situation \u00bb sans c\u00e9der au pseudo-r\u00e9alisme, au r\u00e9alisme illusionniste d\u2019un \u00ab th\u00e9\u00e2tre-r\u00e9alit\u00e9 \u00bb (comme on parle d\u2019une t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9\u2026). D\u00e9tour par l\u2019Histoire et\/ou par le mythe \u00e0 la fa\u00e7on de Gatti et de Benedetto, d\u00e9tour par le quotidien des dramaturgies des ann\u00e9es soixante-dix tel que le pratiqu\u00e8rent Kroetz en Allemagne et Michel Deutsch en France, recours \u00e0 la parabole \u2013 \u00e0 diff\u00e9rents types de paraboles, la brechtienne, la claud\u00e9lienne, la kafka\u00efenne \u2013, drames itin\u00e9rants de Ibsen \u00e0 Kolt\u00e8s en passant par les expressionnistes et leur<i>Stationendrama<\/i>, jeux de r\u00eave et th\u00e9\u00e2tre onirique de Hauptmann et Strindberg \u00e0 Adamov et Jon Fosse, dialogue des morts \u00e0 la mani\u00e8re de Sartre ou \u00e0 celle de Heiner M\u00fcller, etc. Je n\u2019en finissais pas (je n\u2019en finis toujours pas) de dresser l\u2019inventaire \u2013 v\u00e9ritable alternative \u00e0 la po\u00e9tique des genres \u2013 des d\u00e9tours du th\u00e9\u00e2tre moderne et contemporain et d\u2019approfondir une probl\u00e9matique que r\u00e9sume bien cette formule du philosophe Ernst Bloch appliqu\u00e9e \u00e0 un th\u00e9\u00e2tre qui pr\u00e9tend rendre compte du monde dans lequel nous vivons : les \u00ab d\u00e9tours apparaissent comme les seuls raccourcis possibles \u00bb.<\/p>\n<figure id=\"attachment_17\" aria-describedby=\"caption-attachment-17\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-17\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1210973260.png\" alt=\"Jean-Pierre Han, Jean-Pierre Sarrazac, Juan Antonio Hormig\u00f3n \u00e0 Sofia\" width=\"300\" height=\"198\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-17\" class=\"wp-caption-text\">Jean-Pierre Han, Jean-Pierre Sarrazac, Juan Antonio Hormig\u00f3n \u00e0 Sofia<\/figcaption><\/figure>\n<p>Mais j\u2019\u00e9voquais mon effort au sein de <i>Travail th\u00e9\u00e2tral<\/i> en faveur des dramaturgies contemporaines. Cet effort, je l\u2019ai poursuivi jusqu\u2019\u00e0 la disparition de la revue en 1980 et je lui ai donn\u00e9 un prolongement universitaire, avec ma th\u00e8se soutenue en 1979, qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 un livre en 1981, <i>L\u2019Avenir du drame<\/i>. Dans sa pr\u00e9face, Bernard Dort, \u00e9crit que j\u2019ai, dans cet ouvrage, \u00ab\u00a0 construit un objet singulier\u2026 une sorte de dramaturgie-fiction d\u2019aujourd\u2019hui \u00bb. Et il est vrai que j\u2019ai toujours gliss\u00e9 une part de fictionnement dans mes essais, et une part de r\u00e9flexion, voir d\u2019\u00a0 \u00ab essayisme \u00bb \u00e0 la Musil \u2013 ou \u00e0 la Kundera \u2013 dans mes fictions. <i>L\u2019Avenir du drame<\/i> s\u2019est voulu le relev\u00e9 de ce qui \u00e9tait en train d\u2019\u00e9merger dans le th\u00e9\u00e2tre fran\u00e7ais de l\u2019\u00e9poque, un \u00ab journal de cr\u00e9ation \u00e0 plusieurs voix, o\u00f9 tant\u00f4t j\u2019\u00e9crirais moi-m\u00eame sur les auteurs, tant\u00f4t je recueillerais leurs propres r\u00e9flexions, laissant alors Benedetto interpeller Planchon, Vinaver interroger Gatti et le Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Aquarium, auteur collectif, questionner Deutsch ou Wenzel \u00bb. \u00ab Il s\u2019agissait moins, pr\u00e9cisais-je dans mon avant-propos, de tenir un discours unifiant sur les dramaturgies contemporaines que d\u2019imaginer le dispositif polyphonique qui permette leur confrontation \u00bb. De cette double utopie critique consistant \u00e0 rendre compte \u00e0 la fois d\u2019un art en train de se faire \u2013 \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de ce que Bergson appelle le \u00ab tout fait \u00bb \u2013 et \u00e0 instaurer un v\u00e9ritable dialogisme entre les auteurs et leurs textes, je pense que tous mes travaux post\u00e9rieurs portent la marque. En exergue de <i>L\u2019Avenir du drame<\/i>, j\u2019avais plac\u00e9 cet aphorisme de Mikha\u00efl Bakhtine selon lequel \u00ab Seul ce qui est soi-m\u00eame en train de se constituer peut comprendre le ph\u00e9nom\u00e8ne du devenir \u00bb. Ma passion critique \u2013 si j\u2019ose dire \u2013 tient dans ces trois mots : \u00ab comprendre le devenir \u00bb. <i>Essayer<\/i> \u2013 je suis avant tout un essayiste \u2013 de comprendre le devenir. A cette fin, je me suis vite rendu compte que je ne pouvais me contenter d\u2019\u00e9tudier le contemporain, qu\u2019il me fallait relier ce qui, sous mes yeux, \u00e9tait \u00ab en train de se constituer \u00bb \u2013 avec la plus longue dur\u00e9e, avec le moderne. D\u2019o\u00f9 ma plong\u00e9e aux origines de notre modernit\u00e9 th\u00e9\u00e2trale : les grands dramaturges qui ont boulevers\u00e9 la forme dramatique au tournant du XX\u00b0 si\u00e8cle, Ibsen, Strindberg, Maeterlinck, Tchekhov ; mais aussi \u2013 car il n\u2019\u00e9tait pas question pour moi d\u2019oublier le plateau de th\u00e9\u00e2tre et le devenir-sc\u00e9nique des pi\u00e8ces \u2013, les d\u00e9buts de la mise en sc\u00e8ne moderne, en particulier le Th\u00e9\u00e2tre-Libre et Antoine, dont je me suis employ\u00e9 \u00e0 montrer que l\u2019\u0153uvre allait bien au-del\u00e0 de la l\u00e9gende de l\u2019ancien employ\u00e9 du gaz un peu fruste (en v\u00e9rit\u00e9 un grand artiste ; ses films t\u00e9moignent pour lui).<\/p>\n<p>A partir de <i>Th\u00e9\u00e2tres intimes<\/i>, ouvrage publi\u00e9 dans la collection dirig\u00e9e chez Actes Sud par Georges Banu, mes recherches et mes livres vont d\u00e9sormais remonter syst\u00e9matiquement sur cette crise de la forme dramatique dont Peter Szondi s\u2019est fait, dans les ann\u00e9es cinquante, le th\u00e9oricien. Ouvrage fondamental,<i>La Th\u00e9orie du drame moderne<\/i> a fait et fait encore l\u2019objet, de ma part et de celle des membres du groupe de recherche que je dirige \u00e0 l\u2019universit\u00e9, d\u2019une lecture approfondie. Ma dette est grande envers le th\u00e9oricien allemand d\u2019origine hongroise. Avant m\u00eame de le lire, je partageais avec lui la conviction que <i>le sens est dans la forme<\/i> et que, s\u2019il convient d\u2019aborder les \u0153uvres artistiques non point de fa\u00e7on atemporelle mais sous un angle socio-historique, il ne saurait \u00eatre question de les consid\u00e9rer comme de simples documents et en fonction de leur seul contenu. Des analyses aussi rigoureuses que subtiles de Peter Szondi, je retiens principalement le fait qu\u2019\u00e0 partir des ann\u00e9es 1880 \u2013 avec Ibsen, Strindberg, Tchekhov puis Pirandello \u2013 nous passons \u00e0 une forme dramatique au second degr\u00e9 \u2013 <i>m\u00e9tadrame<\/i>, en quelque sorte \u2013 o\u00f9 les grandes cat\u00e9gories dramatiques d\u2019action, de personnage, de dialogue se trouvent mises en cause et d\u00e9construites : l\u2019action c\u00e8de le pas \u00e0 la narration ; la relation interpersonnelle \u00e0 la relation intrapersonnelle, intrasubjective, voire intrapsychique ; le dialogue au pr\u00e9sent \u00e0 un montage de monologues ou de soliloques en grande partie vou\u00e9s \u00e0 la rem\u00e9moration, \u00e0 la reviviscence, au ressassement du pass\u00e9.<\/p>\n<p>En revanche, je conteste dans la th\u00e9orie de Szondi sa tendance t\u00e9l\u00e9ologique, fort explicable par le contexte de triomphe du brechtisme et de l\u2019id\u00e9e de th\u00e9\u00e2tre \u00e9pique propre aux ann\u00e9es cinquante, \u00e9poque o\u00f9 cette th\u00e9orie a \u00e9t\u00e9 b\u00e2tie. Je ne pense pas, contrairement \u00e0 Szondi, qu\u2019il faille consid\u00e9rer la forme \u00e9pique comme le d\u00e9passement dialectique de la forme dramatique. La suite des \u00e9v\u00e9nements, l\u2019entr\u00e9e dans ce que d\u2019aucuns appellent postmodernit\u00e9 \u2013 la fin des grands r\u00e9cits et de l\u2019id\u00e9e de progr\u00e8s en art \u2013 nous ont appris que le th\u00e9\u00e2tre \u00e9pique n\u2019\u00e9tait pas l\u2019horizon ind\u00e9passable du th\u00e9\u00e2tre et qu\u2019il \u00e9tait tr\u00e8s r\u00e9ducteur de consid\u00e9rer les \u0153uvres de dramaturges tels qu\u2019Ibsen, Strindberg, Maeterlinck comme de simples \u00e9tapes ou tentatives \u2013 grev\u00e9es de contradictions et de demi-mesures \u2013 dans la voie d\u2019un th\u00e9\u00e2tre \u00e9pique.<\/p>\n<p>Plut\u00f4t que d\u2019\u00e9tendre la notion szondienne de \u00ab crise du drame \u00bb \u00e0 tout le XX\u00b0 si\u00e8cle \u2013 une crise sans fin est-elle encore une crise ? \u2013, je d\u00e9cidai de faire jouer en miroir les dramaturgies de la fin du XX\u00b0 si\u00e8cle et du tournant du XXI\u00b0 \u2013 de Beckett \u00e0 Duras, Bernhard, Fosse\u2026\u2013 avec celle de la fin du XIX\u00b0 si\u00e8cle et du tournant du XX\u00b0. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, mon intention \u00e9tait d\u2019essayer de rep\u00e9rer, sur la longue dur\u00e9e, et de d\u00e9finir ce nouveau paradigme du drame \u2013 d\u2019un drame largement d\u00e9construit \u2013 qui commence de s\u2019imposer avec Ibsen et Strindberg et qui continue de se manifester dans les \u0153uvres imm\u00e9diatement contemporaines.<\/p>\n<figure id=\"attachment_16\" aria-describedby=\"caption-attachment-16\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-16\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1161117013.png\" alt=\"Stefan Danailov (Minister of Culture of Bulgaria) et Jean-Pierre Sarrazac \u00e0 Sofia\" width=\"300\" height=\"196\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-16\" class=\"wp-caption-text\">Stefan Danailov (Minister of Culture of Bulgaria) et Jean-Pierre Sarrazac \u00e0 Sofia<\/figcaption><\/figure>\n<p>J\u2019appelle <i>drame-de-la-vie<\/i> ce nouveau paradigme de la forme dramatique qui change radicalement la <i>mesure<\/i> du drame, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la fois son \u00e9tendue et son rythme interne. D\u2019Aristote \u00e0 Hegel, la forme dramatique est pens\u00e9e selon un triple principe d\u2019ordre, d\u2019unit\u00e9 et de compl\u00e9tude que r\u00e9sume bien l\u2019id\u00e9e de progression dramatique : un commencement, un milieu, une fin, le tout formant le <i>continuum<\/i> dramatique. A partir des ann\u00e9es 1880, nous constatons une dilatation extr\u00eame de la forme dramatique, qui embrasse non plus une \u00ab journ\u00e9e fatale \u00bb, selon la formule de Sophocle, mais tout le cours d\u2019une vie \u2013 et qui l\u2019embrasse sur le mode de la r\u00e9trospection plus que sur celui de la progression. Par ailleurs, le continuum devient discontinuum : \u00e0 la concat\u00e9nation des actions succ\u00e8de l\u2019espacement des tableaux (comme, par exemple, chez le Strindberg d\u2019apr\u00e8s<i>Inferno<\/i> ou chez Tchekhov) ; l\u2019\u0153uvre se fragmente et le statique empi\u00e8te sur le dynamique. Un certain d\u00e9sordre, une certaine d\u00e9mesure s\u2019emparent de l\u2019architecture du texte et, partant, de celle de la repr\u00e9sentation. Comme un appel \u00e0 plus de libert\u00e9 ou d\u2019irr\u00e9gularit\u00e9. Cette irr\u00e9gularit\u00e9 si douloureuse \u00e0 l\u2019esprit fran\u00e7ais. Et cependant si n\u00e9cessaire, si nous voulons \u00e9chapper aux belles sym\u00e9tries et aux formalismes qui ne cessent de nous menacer.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne caract\u00e9ristique du nouveau paradigme drame-de-la-vie, je l\u2019ai qualifi\u00e9 d\u00e8s <i>L\u2019Avenir du drame<\/i> de pulsion rhapsodique. La rhapsodie se d\u00e9finit elle-m\u00eame comme la forme la plus libre, ce qui ne signifie pas l\u2019absence de forme. Nous constatons depuis plus d\u2019un si\u00e8cle la fin de la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne du dramatique comme synth\u00e8se du lyrique et de l\u2019\u00e9pique. Dans les pi\u00e8ces nouvelles, les parties \u00e9piques, lyriques, dramatiques, voire argumentatives (quand le dialogue dramatique se fait philosophique) s\u2019autonomisent, se jouxtent et se mettent en tension. Et l\u2019hybridation ne se limite pas \u00e0 ces grands modes d\u2019expression, elle est aussi transg\u00e9n\u00e9rique, le farcesque basculant soudain dans le tragique, ou l\u2019inverse (je pense notamment au th\u00e9\u00e2tre de Werner Schwab). L\u2019esprit rhapsodique coud ensemble \u2013 <i>rhaptein<\/i>, en grec ancien, signifie coudre \u2013, avec des coutures bien visibles, ces \u00e9l\u00e9ments a priori disparates. Et le dialogue dramatique porte lui-m\u00eame les stigmates de ce d\u00e9pi\u00e8cement, la voix du rhapsode (du narrateur) s\u2019immis\u00e7ant parmi celles des personnages\u2026<\/p>\n<p>Les exemples abondent de la mise en \u0153uvre de la pulsion rhapsodique dans le r\u00e9pertoire moderne et contemporain. J\u2019aurais pu m\u2019arr\u00eater entre cent sur le cas de Heiner M\u00fcller. Je citerai celui de Tony Kushner. G\u00e9rard Wacjman, qui a sign\u00e9 le texte fran\u00e7ais de l\u2019\u0153uvre, pointe nettement le caract\u00e8re de drame-de-la-vie et de rhapsodie du tr\u00e8s beau <i>Angels in America<\/i> : \u00ab Il y a tout et n\u2019importe quoi dans<i>Angels in America<\/i>. De Shakespeare aux Marx Brothers, de Brecht \u00e0 <i>All that Jazz<\/i>, des Mormons aux mords-moi-le-n\u0153ud, du Ciel \u00e0 la merde, du tragique au carnavalesque, de la com\u00e9die \u00e0 l\u2019\u00e9pop\u00e9e\u2026 Comme si Tony Kushner avait abattu les cloisons du th\u00e9\u00e2tre. Un th\u00e9\u00e2tre melting pot ? \u00bb. \u00ab <i>Angels<\/i>, conclut-il, est \u00e0 l\u2019image de la vie. Du d\u00e9sordre de la vie. De nos propres vies\u00bb.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui la pulsion rhapsodique, qui proc\u00e8de par incessants d\u00e9bordements, s\u2019exerce bien au-del\u00e0 m\u00eame du texte dramatique. Nous assistons \u00e0 d\u2019autres croisements, d\u2019autres hybridations du th\u00e9\u00e2tre avec la danse, avec la vid\u00e9o \u2013 ou encore du texte dramatique \u00e9crit et de la performance\u2026 Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que nous voyons s\u2019effectuer de tels m\u00e9tissages o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre \u2013 et la forme dramatique \u2013 se ressourcent et se revivifient \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur d\u2019eux-m\u00eames. On pourra citer les exp\u00e9riences de th\u00e9\u00e2tre \u00e9pique de Piscator, men\u00e9e avec des romanciers tel que Alfred D\u00f6blin, qui ont int\u00e9gr\u00e9 la technologie moderne et le cin\u00e9ma \u00e0 l\u2019univers th\u00e9\u00e2tral, mais aussi, plus pr\u00e8s de nous, ce \u00ab th\u00e9\u00e2tre-r\u00e9cit \u00bb initi\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es soixante-dix et dans les ann\u00e9es quatre-vingt par Antoine Vitez. Assez r\u00e9cemment, Hans Thies Lehmann a consacr\u00e9 un livre talentueux \u00e0 la notion de <i>postdramatique<\/i>. Lorsqu\u2019il analyse certains spectacles \u2013 que je taxerais pour ma part de paradramatiques \u2013 de Robert Wilson ou de Jan Lauwers, Lehmann est tr\u00e8s convaincant. Emporte moins mon adh\u00e9sion, en revanche, l\u2019annexion d\u2019auteurs comme Duras, Kolt\u00e8s, Handke au postdramatique ainsi que le discours sous-jacent selon lequel \u2013 toujours le \u00ab d\u00e9passement \u00bb, toujours la litanie des \u00ab post\u00bb et des \u00ab n\u00e9o-\u00bb! \u00bb \u2013 le dramatique serait d\u00e9sormais obsol\u00e8te, sans plus de pertinence et de prise sur le monde dans lequel nous vivons. Ce que je r\u00e9cuse, c\u2019est la conception de Lehmann, d\u00e9j\u00e0 largement illustr\u00e9e par Adorno, selon laquelle le drame serait mort, Beckett en ayant pratiqu\u00e9 l\u2019autopsie dans <i>Fin de partie<\/i>. Ce qui est obsol\u00e8te, c\u2019est la pens\u00e9e h\u00e9g\u00e9lienne du dramatique. C\u2019est l\u2019ancien paradigme du drame. Ce qui est (encore) vivant devant nous, c\u2019est le nouveau paradigme du drame, ce drame-de-la-vie qui est encore du <i>drama<\/i>. Encore de l\u2019action. M\u00eame si cette action est tr\u00e8s souvent fragment\u00e9e, sporadique, minimale. Ce type d\u2019action moderne dont Nietzsche a eu, dans un fragment posthume de <i>Naissance de la trag\u00e9die<\/i>, la parfaite intuition : \u00ab Conception du \u2018\u2018drame\u2019\u2019 en tant qu\u2019\u2018\u2018action\u2019\u2019. Cette conception est dans sa racine tr\u00e8s na\u00efve : le monde et l\u2019habitude de l\u2019<i>\u0153il<\/i> d\u00e9cident ici. Mais qu\u2019est-ce qui finalement \u2013 si l\u2019on y r\u00e9fl\u00e9chit de fa\u00e7on plus spirituelle \u2013 n\u2019est pas action ? Le sentiment qui se d\u00e9clare, la compr\u00e9hension de soi \u2013 ne sont-ils pas des actions ? Faut-il toujours \u00eatre supplici\u00e9 et mis \u00e0 mort ? \u00bb.<\/p>\n<p>Avec les ann\u00e9es 1880 \u2013 Ibsen, Strindberg, plus encore Tchekhov ou Pirandello \u2013 nous sommes entr\u00e9s dans l\u2019\u00e8re \u2013 qui se poursuit aujourd\u2019hui, sous notre regard de spectateurs \u2013 Beckett, Duras, Bernhard, Vinaver, Fosse, Lagarce\u2026 \u2013 de l\u2019<i>infradramatique<\/i>.<\/p>\n<figure id=\"attachment_18\" aria-describedby=\"caption-attachment-18\" style=\"width: 500px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-18\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1239420402.png\" alt=\"Stefan Danailov (Minister of Culture of Bulgaria), Jean-Pierre Sarrazac et Ian Herbert \u00e0 Sofia\" width=\"500\" height=\"328\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1239420402.png 500w, https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1239420402-300x197.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-18\" class=\"wp-caption-text\">Stefan Danailov (Minister of Culture of Bulgaria), Jean-Pierre Sarrazac et Ian Herbert \u00e0 Sofia<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"center\">*<\/p>\n<p>Lorsque j\u2019ai abord\u00e9 la question de l\u2019intime au th\u00e9\u00e2tre, je l\u2019ai fait \u00e0 la fois comme essayiste et comme auteur dramatique. J\u2019\u00e9voquais au d\u00e9but de ce discours, la part d\u2019utopie qui sous-tend toute ma pratique, qu\u2019elle soit pratique de la r\u00e9flexion ou de la cr\u00e9ation. Il existe dans ma d\u00e9marche un autre \u00e9l\u00e9ment utopique dont je ne vous ai pas encore fait confidence, mais dont j\u2019ai fait \u00e9tat autrefois dans un entretien avec Jean-Pierre Han. Mettre en tension Strindberg et Brecht (ici, un salut chaleureux \u00e0 Eric Bentley, le pr\u00e9c\u00e9dent \u2013 et premier \u2013 laur\u00e9at du Prix Thalie). Je veux dire l\u2019intime et le politique. L\u2019intime, qui n\u2019est pas l\u2019intimisme, qui n\u2019est pas le priv\u00e9 ; qui est la relation la plus serr\u00e9e, la plus forte avec l\u2019Autre, avec ce qui nous est \u00e9tranger. Et donc avec le politique&#8230; Inscrire au th\u00e9\u00e2tre la subjectivit\u00e9 dans le mouvement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9. Rendre compte \u00e0 la fois des <i>gestus<\/i> brechtiens, c\u2019est-\u00e0-dire des comportements socialis\u00e9s des personnages, et des <i>raptus<\/i>, des actes manqu\u00e9s \u2013 \u00f4 combien significatifs \u2013 d\u2019\u00eatres en proie aux tourments de leur vie psychique. C\u2019est le cheminement de nombreux auteurs que j\u2019ai pu \u00e9tudier, notamment Arthur Adamov ou Franz Xaver Kroetz. Mais c\u2019est aussi, au fil de la vingtaine de pi\u00e8ces que j\u2019ai pu \u00e9crire \u00e0 ce jour, ma propre tentative d\u2019\u00e9crivain de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>H\u00e9raclite note que ceux qui veillent ont en commun un monde unique, tandis que chaque dormeur se porte vers le monde qui lui est propre. Je fais th\u00e9\u00e2tre de cette aventure nocturne, mais en m\u2019effor\u00e7ant de ramener un peu des clart\u00e9s du jour dans la n\u00e9cessaire obscurit\u00e9 de la nuit. Dramaturge de la parabole et\/ ou du jeu de r\u00eave, en tout cas du d\u00e9tour, le monde diurne \u2013 celui de l\u2019exploitation de l\u2019homme par l\u2019homme, du racisme et de l\u2019antis\u00e9mitisme, celui o\u00f9 les vieillards cr\u00e8vent de leur isolement et o\u00f9 chacun se noie dans la solitude et l\u2019indiff\u00e9rence commune, ce monde-l\u00e0 ne laisse pas de me hanter\u2026 De me<i>hanter<\/i>, justement, et de prendre sous ma plume des allures fantomatique. Lorsque j\u2019\u00e9cris et fais jouer, il y a une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, une pi\u00e8ce, <i>La Passion du jardinier<\/i>, sur un fait divers, l\u2019assassinat d\u2019une vieille dame d\u2019origine juive par un jeune jardinier antis\u00e9mite, je la traite comme un dialogue des morts en quatre saisons : la vieille dame d\u00e9j\u00e0 morte, revenant, fringante, pour obliger son meurtrier, le jardinier devenu dans sa prison une sorte de mort-vivant, \u00e0 rendre compte de son acte devant les spectateurs. S\u2019il m\u2019arrive, de mettre en sc\u00e8ne, dans <i>Les Ins\u00e9parables<\/i>, deux vieillards en attente improbable du retour du Fils prodigue et, plus certaine, de la mort, leur relation est essentiellement onirique, au point qu\u2019on ne tarde pas \u00e0 se demander s\u2019ils sont v\u00e9ritablement deux ou un seul d\u00e9doubl\u00e9. Je suis la courbe des contes et des vieilles paraboles pour mieux \u00e9pouser les possibles arch\u00e9typaux de l\u2019existence.<\/p>\n<p>Le principe qui guide mon \u00e9criture est un principe d\u2019incertitude. Toujours un <i>peut-\u00eatre<\/i> vient s\u2019insinuer parmi les faits, les personnages, les choses tangibles qui peuplent mes pi\u00e8ces. Mon travail d\u2019\u00e9criture n\u2019est qu\u2019une longue et tr\u00e8s incertaine tentative de retour vers le r\u00e9el. Je pense d\u2019ailleurs que ce motif du retour est profond\u00e9ment inscrit, et \u00e0 plus d\u2019un titre, dans la trame des \u00e9critures contemporaines (du<i>Retour<\/i> de Pinter, pi\u00e8ce qui, en son temps, m\u2019a marqu\u00e9, au <i>Pays lointain<\/i> de Jean-Luc Lagarce). Car plus encore qu\u2019un th\u00e8me, le retour est un <i>sch\u00e8me<\/i>, la forme m\u00eame du drame de la vie dans sa version r\u00e9trospective : retour, depuis le seuil de la mort, sur le parcours d\u2019une existence, retour sur une catastrophe d\u00e9j\u00e0 accomplie. Si j\u2019y songe, mes deux derni\u00e8res pi\u00e8ces encore in\u00e9dites, <i>Ajax\/retour(s)<\/i> et <i>La Boule d\u2019or<\/i> ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crites sous le signe du retour ! <i>Ajax\/retour(s)<\/i> jusque dans son titre\u2026 Dans cette pi\u00e8ce, je retrace les tentatives de r\u00e9int\u00e9grer sa propre maison, d\u2019\u00eatre reconnu par sa femme, de retrouver son fils d\u2019un petit \u00ab h\u00e9ros \u00bb local (cela pourrait se passer en ex-Yougoslavie, au Rwanda, au Moyen Orient), d\u2019une sorte de champion de village qui s\u2019est \u00e9gar\u00e9 dans les guerres ethniques, les viols et les massacres. Mais Ajax n\u2019est pas Ulysse. Il ne s\u2019agit donc pas de d\u00e9rouler l\u2019histoire finalement heureuse d\u2019un retour, mais de mettre en sc\u00e8ne l\u2019aporie tragique de l\u2019impossible retour. De l\u2019impossible<i>reconnaissance<\/i> du petit Ajax par la Jeune femme, cette anti-P\u00e9n\u00e9lope, qui ne lui ouvre les portes de sa maison que pour le confronter au paysage d\u2019une d\u00e9vastation sans retour. <i>La Boule d\u2019or<\/i>, c\u2019est le nom d\u2019un caf\u00e9 parisien depuis vingt ans disparu o\u00f9 se r\u00e9unissaient autour de 1968 quelques poign\u00e9es d\u2019apprentis \u00ab r\u00e9volutionnaires \u00bb . Dans la pi\u00e8ce, qui se d\u00e9roule \u00e0 la fin des ann\u00e9es quatre-vingt dix, une de ces communaut\u00e9s dispers\u00e9es ne se reforme un instant, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019Internet et \u00e0 d\u2019autres moyens plus ou moins t\u00e9l\u00e9pathiques, que pour faire l\u2019inventaire de ce qui s\u2019est perdu, est toujours en train de se perdre, mais pourrait peut-\u00eatre encore \u00eatre ressaisi\u2026<\/p>\n<p>Les personnages de mes pi\u00e8ces sont \u00e0 vrai dire tr\u00e8s peu \u00ab agissants \u00bb. Plut\u00f4t t\u00e9moins d\u2019eux-m\u00eames, de leurs propres vies. Et je pense qu\u2019il en va de m\u00eame pour une grande partie des \u00e9critures dramatiques modernes et contemporaines, celles du moins qui correspondent au nouveau paradigme de la forme dramatique, que j\u2019appelle drame-de-la-vie. Personnages passifs, r\u00e9flexifs plus qu\u2019actifs. Dans cette figure du <i>personnage-t\u00e9moin<\/i> se rejoignent curieusement les po\u00e9tiques a priori diam\u00e9tralement oppos\u00e9es d\u2019Artaud et de Brecht. \u00ab Je suis t\u00e9moin, le seul t\u00e9moin de moi-m\u00eame \u00bb, lit-on dans le <i>P\u00e8se-nerfs<\/i>. Et c\u2019est dans <i>L\u2019Achat du cuivre<\/i> que Brecht \u00e9rige le t\u00e9moignage sur une \u00ab sc\u00e8ne de la rue \u00bb (un banal accident de la circulation) comme \u00ab mod\u00e8le-type \u00bb du th\u00e9\u00e2tre \u00e9pique. Nous avons l\u00e0 les deux versants, le subjectif et l\u2019objectif, des dramaturgies modernes et contemporaines. Sur le versant objectif, le drame comme Proc\u00e8s, dans la grande voie ouverte par Eschyle et par Les Eum\u00e9nides. Sur l\u2019autre versant, le subjectif \u2013 et si l\u2019on se souvient que t\u00e9moin et martyr ont la m\u00eame \u00e9tymologie et que le martyr est un t\u00e9moin \u2013 , le drame comme Passion, c\u2019est-\u00e0-dire itin\u00e9raire de souffrance \u2013 \u00ab la Passion de l\u2019homme \u00bb, selon Mallarm\u00e9. Les deux aspects, l\u2019artaudien et le brechtien, le subjectif et l\u2019objectif, Proc\u00e8s et Passion, ne cessent \u00e9videmment pas de se combiner dans les pi\u00e8ces que nous lisons comme dans celles que nous \u00e9crivons.<br \/>\nCe dont il s\u2019agit principalement de t\u00e9moigner, c\u2019est du non-humain, voire de l\u2019inhumain, de l\u2019humain. La dimension de t\u00e9moignage de l\u2019\u00e9criture dramatique proc\u00e8de du charnier de la guerre de 1914-1918 et du silence assourdissant qui a suivi. D\u2019 Auschwitz et de Hiroshima et de la sid\u00e9ration qui a suivi. Mais comment le th\u00e9\u00e2tre pourrait-il t\u00e9moigner \u00e0 la hauteur de la Catastrophe dont notre \u00ab bref XX\u00b0 si\u00e8cle \u00bb a fait le lit ?\u2026 Adorno, qui ne voit d\u2019autre r\u00e9plique th\u00e9\u00e2trale possible au g\u00e9nocide que l\u2019extinction du drame, et bien d\u2019autres penseurs apr\u00e8s lui ont proclam\u00e9 leur scepticisme. L\u2019histoire nous dira si l\u2019\u00e9criture dramatique peut relever ce d\u00e9fi. Dans le cort\u00e8ge de violences et d\u2019actes de barbarie qui d\u00e9file aujourd\u2019hui sur nos sc\u00e8nes, on trouvera peut-\u00eatre n\u00e9anmoins quelques premiers \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse. S\u2019il existe une violence nocive, violence purement imitative, qui n\u2019a d\u2019autre but que de procurer des sensations, des \u00e9motions et, en d\u00e9finitive, des <i>traumatismes<\/i> au spectateur ; il en est une autre \u2013 je pense notamment \u00e0 certaines pi\u00e8ces de Kroetz, de Bond ou de Sarah Kane \u2013 qui se veut r\u00e9flexive, qui prend de la distance et qui fait l\u2019objet d\u2019une m\u00e9diation, celle-l\u00e0 m\u00eame du t\u00e9moignage : toujours \u00ab la Passion de l\u2019Homme \u00bb. J\u2019ai cit\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure cette belle pi\u00e8ce, <i>Angels in America<\/i>, o\u00f9 un ange de l\u2019Apocalypse plane au-dessus du continent am\u00e9ricain, nouvelle Th\u00e8bes contamin\u00e9e par la peste du Sida, et vient se poser l\u00e0 o\u00f9 ce monde est le plus corrompu et le plus en souffrance. J\u2019ajouterai simplement qu\u2019<i>Angels in America<\/i>, avec son \u00e9trange douceur, n\u2019est pas une simple pi\u00e8ce de plus ou de moins sur les ravages du sida. Si le r\u00e9trovirus y est pr\u00e9sent, c\u2019est aussi pour la r\u00e9trospection, pour le rappel de toutes ces catastrophes et ces violences inexpiables qui ont marqu\u00e9 le terrible XX\u00b0 si\u00e8cle. Car que cherchons nous, auteurs de th\u00e9\u00e2tre, sinon \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la destruction de l\u2019humanit\u00e9 par cette plong\u00e9e horrifique \u2013 ce t\u00e9moignage \u2013 dans le non-humain de l\u2019humain ?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"center\">*<\/p>\n<p>A soixante-deux ans, je me dis que mon parcours n\u2019est sans doute pas fini, qu\u2019il me reste encore quelques pi\u00e8ces et quelque essais critiques \u00e0 \u00e9crire. Je ne recevrai donc pas cette distinction prestigieuse, le Prix Thalie, comme une cons\u00e9cration, mais bien comme un encouragement, un tr\u00e8s, tr\u00e8s puissant encouragement. Pour cette marque de confiance et pour l\u2019honneur que vous me faites, je vous remercie de tout c\u0153ur. Je vais rentrer \u00e0 Paris, retrouver mes coll\u00e8gues et mes \u00e9tudiants \u2013 en particulier ceux qui constituent le Groupe de recherche que je dirige \u00e0 la Sorbonne \u2013 en savourant cet honneur auquel je tiens \u00e0 les associer.<\/p>\n<p>Cependant, l\u2019admirateur de Strindberg que je suis ne parviendra certainement pas \u00e0 surmonter tous ses doutes et toutes ses fragilit\u00e9s \u2013 il essaiera simplement de les rendre plus productifs. Dans le second volet du <i>Chemin de Damas<\/i>, une des \u0153uvres d\u2019August Strindberg auxquelles je suis le plus attach\u00e9, le protagoniste, nomm\u00e9 L\u2019inconnu, pense avoir r\u00e9ussi, dans ses travaux d\u2019alchimie, \u2013 ou d\u2019hyperchimie \u2013 \u00e0 fabriquer de l\u2019or et se voit offrir, dans une auberge, un banquet o\u00f9 il doit recevoir les honneurs d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 savante. Mais les choses ne tardent pas \u00e0 se g\u00e2ter. Les valets retirent les plats app\u00e9tissants qu\u2019ils avaient un peu plus t\u00f4t amen\u00e9s ainsi que la vaisselle en or et les nappes brod\u00e9es. Bient\u00f4t les applaudissements c\u00e8dent la place aux sifflets. Et L\u2019Inconnu, qui n\u2019a pas de quoi payer le repas, se retrouve en prison\u2026<\/p>\n<p>Je vais garder un \u0153il sur la vaisselle \u2013 je veux dire sur ce magnifique objet, cette canne \u00e0 l\u2019effigie de Thalie\u2026<\/p>\n<p>Je vous remercie de votre attention.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a name=\"end1\"><\/a>* Lit au 17 avril 2009, et adress\u00e9 au Ministre de la Culture de la Bulgarie, au Pr\u00e9sident de l\u2019Association internationale des critiques de th\u00e9\u00e2tre, aux membres du jury du Prix Thalie, aux membres de l\u2019AICT et \u00e0 Jean-Pierre Han.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2009 Jean-Pierre Sarrazac<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Pierre Sarrazac Pour moi, tout a vraiment commenc\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante-dix avec Travail th\u00e9\u00e2tral, revue fond\u00e9e par Denis Bablet, Emile Copfermann, Fran\u00e7oise Kourilsky et par Bernard Dort \u2013 Bernard Dort, qui fut mon ma\u00eetre et \u00e0 qui je<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":19,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"class_list":["post-15","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-thalia-prize","","tg-column-two"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2016\/02\/1326047010.png","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p7eLHg-f","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":713,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15\/revisions\/713"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/media\/19"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/2\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}