{"id":517,"date":"2018-11-11T10:45:46","date_gmt":"2018-11-11T10:45:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/?p=517"},"modified":"2022-02-06T20:36:33","modified_gmt":"2022-02-06T20:36:33","slug":"aime-cesaire-ides-et-calendes-de-gerard-cogez","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/aime-cesaire-ides-et-calendes-de-gerard-cogez\/","title":{"rendered":"Le th\u00e9\u00e2tre d\u2019 Aim\u00e9 C\u00e9saire : Ides et Calendes"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"532\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/aime-cesaire-ides-et-calendes-de-gerard-cogez\/cover-3\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/18\/wp-content\/uploads\/sites\/19\/2018\/11\/Cover-1.jpg?fit=252%2C400&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"252,400\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Cover\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/18\/wp-content\/uploads\/sites\/19\/2018\/11\/Cover-1.jpg?fit=252%2C400&amp;ssl=1\" class=\"alignnone size-full wp-image-532\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/18\/wp-content\/uploads\/sites\/19\/2018\/11\/Cover-1.jpg?resize=252%2C400&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"252\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/18\/wp-content\/uploads\/sites\/19\/2018\/11\/Cover-1.jpg?w=252&amp;ssl=1 252w, https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/18\/wp-content\/uploads\/sites\/19\/2018\/11\/Cover-1.jpg?resize=189%2C300&amp;ssl=1 189w\" sizes=\"auto, (max-width: 252px) 100vw, 252px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Par G\u00e9rard Cogez<br \/>\n<\/strong><strong>127 pp. Lausanne\u00a0: Le th\u00e9\u00e2tre de Lausanne<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Compte rendu de <strong>Selim Lander<\/strong><a href=\"#end\" name=\"back\">*<\/a><\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0La vie n\u2019est pas un spectacle. Une mer de douleur n\u2019est pas un proscenium\u00a0\u00bb<br \/>\n\u2013\u00a0A. C\u00e9saire, Cahier d\u2019un retour au pays natal<\/p><\/blockquote>\n<p>Pr\u00e9senter le th\u00e9\u00e2tre d\u2019Aim\u00e9 C\u00e9saire (1913-2008) en 120 petites pages appara\u00eet comme une gageure. G\u00e9rard Cogez \u2013\u00a0d\u00e9j\u00e0 l\u2019auteur d\u2019une analyse de <em>La Trag\u00e9die du roi Christophe<\/em> (Paris, Champion, 2016)\u00a0\u2013 a choisi pour sa part de contextualiser les \u0153uvres\u00a0: il permet ainsi aux lecteurs peu familiers avec les probl\u00e9matiques abord\u00e9es par C\u00e9saire de conna\u00eetre les faits historiques \u00e0 la base de son th\u00e9\u00e2tre et les raisons pour lesquelles il s\u2019y est int\u00e9ress\u00e9. On regrette n\u00e9anmoins que les r\u00e9sum\u00e9s des pi\u00e8ces ne contiennent aucune analyse \u2013\u00a0m\u00eame sommaire\u00a0\u2013 de l\u2019ordre de la dramaturgie (quels proc\u00e9d\u00e9s sont mis en \u0153uvre dans la construction des pi\u00e8ces\u00a0?) et de la stylistique (comment les personnages s\u2019expriment-ils ?<a href=\"#end1\" name=\"back1\"><sup>[i]<\/sup><\/a>).<\/p>\n<p>Un premier chapitre est consacr\u00e9 \u00e0 la personne de C\u00e9saire et \u00e0 son rapport au th\u00e9\u00e2tre. On y rappelle ce propos du dramaturge qui en dit autant sur sa po\u00e9sie que sur son th\u00e9\u00e2tre\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0J\u2019ai \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 faire du th\u00e9\u00e2tre parce que le th\u00e9\u00e2tre est un moyen de mettre au clair [\u2026] tout ce qui est dit de mani\u00e8re obscure, obscure pour les autres en tout cas, pas pour moi, obscure dans mes po\u00e8mes [\u2026] Il me semble que c\u2019est le meilleur moyen de faire prendre conscience aux gens, surtout \u00e0 des peuples o\u00f9 on ne lit pas\u00a0\u00bb(entretien \u00e0 Radio Canada, 1970).<\/p><\/blockquote>\n<p>Souci de clarification, donc, dans une intention clairement politique.<\/p>\n<p><em><strong>Et les Chiens se taisaient<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019exception du chapitre 3, les chapitres suivants passent en revue les \u0153uvres th\u00e9\u00e2trales de C\u00e9saire dans l\u2019ordre chronologique. \u00c0 commencer par <em>Et les chiens se taisaient<\/em>(chap. 2) dont une premi\u00e8re version en forme de\u00ab\u00a0trag\u00e9die lyrique\u00a0\u00bb fut r\u00e9dig\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 1940 avant d\u2019\u00eatre publi\u00e9e en 1946 dans le recueil po\u00e9tique <em>Les Armes miraculeuses<\/em>. Le personnage du Rebelle est directement inspir\u00e9 du r\u00e9volutionnaire ha\u00eftien Toussaint Louverture dont C\u00e9saire r\u00e9digea plus tard la biographie. Une \u00ab\u00a0adaptation th\u00e9\u00e2trale\u00a0\u00bb de <em>Et les Chiens se taisaient<\/em>, en 1956, n\u2019a cependant jamais \u00e9t\u00e9 mont\u00e9e sur une sc\u00e8ne. C\u2019est que C\u00e9saire n\u2019avait pas encore rencontr\u00e9 Jean-Marie Serreau qui cr\u00e9a les pi\u00e8ces suivantes et aida par de nombreuses suggestions \u00e0rendre les intentions de l\u2019auteur plus facilement compr\u00e9hensibles par les spectateurs.<\/p>\n<p><strong><em>La Trag\u00e9die du roi Christophe<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Le chapitre 3 fait un d\u00e9tour par deux \u0153uvres non th\u00e9\u00e2trales\u00a0: Le <em>Discours sur le colonialisme<\/em> de 1955qui oriente n\u00e9anmoins tout le th\u00e9\u00e2tre de C\u00e9saire (\u00e0 d\u00e9faut d\u2019avoir orient\u00e9 son action politique en Martinique) et le <em>Toussaint-Louverture<\/em> de 1961 qui confirme l\u2019int\u00e9r\u00eat particulier de C\u00e9saire pour Ha\u00efti depuis <em>Et les Chiens se taisaient<\/em> jusqu\u2019\u00e0 <em>La Trag\u00e9die du roi Christophe <\/em>dont le premier acte fut publi\u00e9 \u00e9galement en 1961.<\/p>\n<p>Le personnage de Christophe (chap. 4) est de loin le plus complexe parmi ceux que C\u00e9saire a cr\u00e9\u00e9s, qui veut sinc\u00e8rement le bonheur de son peuple tout en \u00e9tant la proie d\u2019une hubris tragique, soit, comme l\u2019a d\u00e9clar\u00e9 C\u00e9saire lui-m\u00eame, \u00ab\u00a0une sorte de Pierre Legrand atteint d\u2019un extraordinaire d\u00e9lire de puissance, mais aussi d\u2019un orgueil collectif\u00a0\u00bb.Si le Christophe de C\u00e9saire est \u00e9galement inspir\u00e9 par Shango, le dieu du tonnerre, comme par le roi Ubu d\u2019Alfred Jarry, encore convient-il de relativiser le ridicule de la cour de Christophe\u00a0: on peut l\u00e0-dessus croire Victor Schoelcher, le grand abolitionniste, auteur lui aussi d\u2019une <em>Vie de Toussaint Louverture<\/em> dans laquelle il notait, \u00e0 propos justement de la pompe monarchique de Christophe, que \u00ab\u00a0cette mascarade n\u00e8gre ne fut ni plus ni moins absurde que toutes les mascarades blanches du m\u00eame genre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong><em>Une saison au Congo<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Si C\u00e9saire ne disposait que de sources historiques lacunaires pour recr\u00e9er le personnage de Christophe, avec <em>Une saison au Congo<\/em> (chap. 5), il s\u2019est plong\u00e9 dans une actualit\u00e9 br\u00fblante, cinq ans seulement apr\u00e8s l\u2019assassinat, en 1961,de l\u2019ex premier ministre du Congo ind\u00e9pendant, \u00e0 l\u2019initiative des Belges qui n\u2019\u00e9taient d\u2019ailleurs pas les seuls \u00e0 \u00eatre d\u00e9rang\u00e9s par les initiatives de Patrice Lumumba\u00a0: l\u2019\u00e9glise, les chefs traditionnels, les banques et les hommes d\u2019affaires, la CIA(qui a tremp\u00e9 dans le coup d\u2019\u00c9tat de Mobutu)voulaient \u00e9galement se d\u00e9barrasser de celui qui jouait l\u2019emp\u00eacheur de danser en rond dans le meilleur des mondes n\u00e9ocolonialistes.<\/p>\n<p>Lumumba \u00e9tait un orateur exceptionnel, mais que p\u00e8se la parole face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9\u00a0? C\u2019est l\u00e0 l\u2019un des enjeux essentiels de la pi\u00e8ce, comme le souligne justement Cogez. Lumumba (le personnage de C\u00e9saire)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je n\u2019ai pour arme que ma parole. Je parle, et j\u2019\u00e9veille, je ne suis pas un redresseur de torts, pas un faiseur de miracles, je suis un redresseur de vie, je parle, et je rends l\u2019Afrique \u00e0 elle-m\u00eame\u00a0! Je parle et je rends l\u2019Afrique au monde\u00a0! Je parle, et, attaquant \u00e0 leur base, oppression et servitude, je rends possible, pour la premi\u00e8re fois possible, la fraternit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Un autre enjeu, \u00e0 peine effleur\u00e9 par Cogez, est celui de la signification que peut avoir la pi\u00e8ce aupr\u00e8s du public occidental. Sans parler des Belges (la premi\u00e8re mondiale eut lieu le 30 mars 1967 \u00e0 Anderlecht dans une mise en sc\u00e8ne de Rudi Barnett, alias Rudolf Walgraeve), qui r\u00e9agirent presque tous n\u00e9gativement<a href=\"#end2\" name=\"back2\"><sup>[ii]<\/sup><\/a>&gt; \u2013 ils \u00e9taient directement vis\u00e9s et Lumumba avait \u00e9t\u00e9 litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0d\u00e9monis\u00e9\u00a0\u00bb en Belgique \u2013\u00a0que dire des Fran\u00e7ais qui applaudirent \u00e0 la pi\u00e8ce\u00a0? quelle le\u00e7on en auront-ils retenue\u00a0? Cogez rappelle simplement cette d\u00e9claration de C\u00e9saire, en novembre 1967, au moment o\u00f9 <em>Une saison au Congo<\/em> \u00e9tait jou\u00e9e \u00e0 Paris dans la mise en sc\u00e8ne de J.-M. Serreau.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0J\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par la hargne avec laquelle a \u00e9t\u00e9 accueillie<em> Une saison au Congo<\/em>. <em>Le roi Christophe<\/em> rassurait, cela peut para\u00eetre une fable, \u00e9loign\u00e9e dans le temps. Beaucoup ont cru qu\u2019\u00e0 travers le roi Christophe, je faisais la satire des nouveaux chefs d\u2019\u00c9tat africains. Avec Congo, ce genre d\u2019illusions n\u2019\u00e9tait plus de mise. C\u2019est un moment de l\u2019histoire actuelle. Il faut avoir pour l\u2019Afrique et le h\u00e9ros congolais une sympathie pr\u00e9liminaire, sinon s\u2019installe un certain malaise\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Curieuse r\u00e9flexion de la part de C\u00e9saire, qui laisse entendre qu\u2019un discours politique ne touche que les convaincus d\u2019avance. Au-del\u00e0, demeure cette interrogation fondamentale\u00a0: m\u00eame si C\u00e9saire brosse de Lumumba le portrait d\u2019un h\u00e9ros auquel, avec le recul, on adh\u00e8re volontiers, <em>Une saison au Congo<\/em> n\u2019est pas de nature \u00e0 inspirer une haute opinion des politiciens africains en g\u00e9n\u00e9ral. Voici par exemple ce que Lumumba d\u00e9clare \u00e0 Mokutu (Mobutu)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00a0<\/em>\u00ab\u00a0En bref, tu prends le pouvoir\u00a0! Apr\u00e8s tout tu n\u2019auras pas \u00e9t\u00e9 le premier colonel \u00e0 faire un coup d\u2019\u00c9tat. Mais attention, Mokutu\u00a0! le jour o\u00f9 n\u2019importe quel tra\u00eeneur de sabre, n\u2019importe quel manieur de stick se croira le droit de faire main basse sur le pouvoir, ce jour-l\u00e0, c\u2019en sera fait de la Patrie. Un \u00c9tat\u00a0? Non\u00a0! Une foire d\u2019empoigne\u00a0!\u00a0\u00bb<a href=\"#end3\" name=\"back3\"><sup>[iii]<\/sup><\/a><\/p><\/blockquote>\n<p>Bien s\u00fbr, <em>Une saison au Congo <\/em>souligne les responsabilit\u00e9s multiples, de l\u2019\u00e9tranger, de l\u2019ONU qui a laiss\u00e9 faire. Ce n\u2019est pas suffisant pour exon\u00e9rer les Africains de leurs propres responsabilit\u00e9s\u00a0: que ces derniers soient incapables de se gouverner eux-m\u00eames, telle est \u2013\u00a0\u00e0 tort ou \u00e0 raison\u00a0\u2013 une le\u00e7on qui ressort de la pi\u00e8ce de C\u00e9saire pour les spectateurs europ\u00e9ens.<\/p>\n<p><strong><em>Une temp\u00eate<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La derni\u00e8re pi\u00e8ce, <em>Une temp\u00eate <\/em>(chap. 6), est la plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, car elle touche de tr\u00e8s pr\u00e8s \u00e0 la situation concr\u00e8te de la Martinique dont C\u00e9saire \u00e9tait \u00e0 la fois, en 1969, le d\u00e9put\u00e9 et le maire de Fort-de-France. On comprend pourquoi il s\u2019est, par la suite, d\u00e9tourn\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre. Dans cette adaptation de <em>La Temp\u00eate<\/em> de Shakespeare, C\u00e9saire affronte directement les questions de l\u2019esclavage et de la d\u00e9colonisation, en m\u00eame temps que le statut des Noirs dans une soci\u00e9t\u00e9 domin\u00e9e par les Blancs. Ainsi a-t-on pu assimiler Caliban, l\u2019esclave rebelle, \u00e0 Malcom X et Ariel, le mul\u00e2tre collaborateur, \u00e0 Martin Luther King.<\/p>\n<p>Que ces mod\u00e8les soient ou non les bons, la fin d\u2019<em>Une temp\u00eate<\/em>(sur laquelle Cogez n\u2019insiste pas suffisamment) appara\u00eet empreinte d\u2019un profond pessimisme\u00a0: Caliban a \u00e9chou\u00e9 comme il le reconna\u00eet lui-m\u00eame, tandis que Prospero triomphe\u00a0: il restera dans l\u2019\u00eele et affiche \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Caliban un paternalisme d\u00e9 complex\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Apr\u00e8s tout, Caliban, je t\u2019aime bien\u2026 Allons, faisons la paix\u2026 Nous avons v\u00e9cu dix ans ensemble et travaill\u00e9 c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te dix ans\u00a0! [\u2026] Nous avons fini par devenir compatriotes\u00a0!\u00a0\u00bb Et de rench\u00e9rir\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est dr\u00f4le\u00a0! Tu auras beau faire, tu ne parviendras pas \u00e0 me faire croire que je suis un tyran\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Une argumentation qui demeure \u2013\u00a0implicitement\u00a0\u2013 d\u2019actualit\u00e9 dans des \u00eeles comme la Martinique o\u00f9 la s\u00e9paration entre les descendants d\u2019esclaves et les descendants des colons existe toujours dans les faits. M\u00eame si la pi\u00e8ce comporte un \u00e9pilogue de quelques lignes dans lesquelles on croit deviner que Prospero n\u2019est plus le ma\u00eetre, cette ultime fin reste bien allusive. C\u00e9saire y croyait-il, d\u2019ailleurs\u00a0? S\u2019il n\u2019a jamais accept\u00e9 la th\u00e8se d\u2019Octave Manonni qui voyait chez les colonis\u00e9s un complexe de d\u00e9pendance, il a \u00e9t\u00e9 forc\u00e9 de reconna\u00eetre que les Martiniquais ne voulaient pas, quant \u00e0 eux, de l\u2019ind\u00e9pendance, ce qui explique pourquoi il fut lui-m\u00eame ce personnage tragique\u2013\u00a0qui m\u00e9riterait d\u2019\u00eatre montr\u00e9 sur un th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u2013, pourfendeur de la colonisation en dehors de chez lui, tout en renfor\u00e7ant chez lui la d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la M\u00e9tropole.<\/p>\n<p>Le septi\u00e8me et dernier chapitre \u00e9voque la collaboration avec Serreau et revient sur la fonction du th\u00e9\u00e2tre chez C\u00e9saire. En 1994, alors qu\u2019il avait renonc\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture th\u00e9\u00e2trale depuis un quart de si\u00e8cle, il s\u2019exprimait ainsi dans un entretien film\u00e9 par Euzhan Palcy\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Le th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est un donner \u00e0 voir, un donner \u00e0 comprendre. Au moment de la d\u00e9colonisation, il \u00e9tait tr\u00e8s important pour nous de nous comprendre nous-m\u00eames, de ma\u00eetriser notre histoire, denous mettre en sc\u00e8ne [\u2026] Par le th\u00e9\u00e2tre l\u2019homme se projette et se voit\u00a0; voir, se voir, et se voir pour se comprendre et pour s\u2019appr\u00e9hender [\u2026] Il fallait faire un \u00e9tat des lieux, [\u2026] conna\u00eetre ses limites, conna\u00eetre ses faiblesses, conna\u00eetre ses forces, conna\u00eetre ses capacit\u00e9s de d\u00e9passement\u00a0; tout cela d\u00e9bouchait sur le th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Cogez ne fait-il pas un contresens quand il traduit ces propos en un discours combattif\u00a0: \u00ab\u00a0Voil\u00e0 ce dont nous f\u00fbmes capables, dit-il [\u00ab\u00a0il\u00a0\u00bb c.-\u00e0-d. C\u00e9saire interpr\u00e9t\u00e9 par Cogez] aux Noirs du monde entier, pourquoi cela ne se poursuivrait-il pas par de nouvelles avanc\u00e9es qui nous permettraient de sortir enfin du n\u00e9ocolonialisme, du racisme et de toute forme d\u2019in\u00e9galit\u00e9 et d\u2019oppression [\u2026]\u00a0\u00bb\u00a0?\u00c0 quatre-vingts ans pass\u00e9s, C\u00e9saire avait eu tout le loisir de faire un \u00ab\u00a0\u00e9tat des lieux\u00a0\u00bb, d\u2019appr\u00e9hender les \u00ab\u00a0limites\u00a0\u00bb et de prendre la mesure des \u00ab\u00a0faiblesses\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il n\u2019approuvait pas la mani\u00e8re dont sa Martinique \u00e9tait en train de perdre son \u00e2me, pas plus quel\u2019 \u00e9volution de l\u2019Afrique depuis les ind\u00e9pendances. \u00ab\u00a0Il est bien plus difficile d\u2019\u00eatre un homme libre que d\u2019\u00eatre un esclave\u00a0\u00bb, avait-il d\u00e9clar\u00e9 d\u00e8s 1965. Les faits, depuis cette date, n\u2019avaient pu que renforcer sa conviction.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#back1\" name=\"end1\"><sup>[i]<\/sup><\/a> Le lecteur pourra sur ce point apporter une premi\u00e8re r\u00e9ponse en analysant lui-m\u00eame les nombreuses citations des dialogues de C\u00e9saire dans le livre.<\/p>\n<p><a href=\"#back2\" name=\"end2\"><sup>[ii]<\/sup><\/a> Cf. Aim\u00e9 C\u00e9saire, <em>Po\u00e9sie, th\u00e9\u00e2tre, Essais et Discours<\/em>, \u00e9d. critique sous la dir. d\u2019Albert James Arnold, Paris, CNRS \u00e9ditions et Pr\u00e9sence Africaine, 2013, p. 1104-1106.<\/p>\n<p><a href=\"#back3\" name=\"end3\"><sup>[iii]<\/sup><\/a> <em>Op. cit<\/em>, p. 1159.<a name=\"end\"><\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"518\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/aime-cesaire-ides-et-calendes-de-gerard-cogez\/lander-336x350\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/18\/wp-content\/uploads\/sites\/19\/2018\/11\/Lander-336x350.jpg?fit=336%2C350&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"336,350\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Lander-336&amp;#215;350\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/18\/wp-content\/uploads\/sites\/19\/2018\/11\/Lander-336x350.jpg?fit=336%2C350&amp;ssl=1\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-518\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/18\/wp-content\/uploads\/sites\/19\/2018\/11\/Lander-336x350.jpg?resize=150%2C150&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/18\/wp-content\/uploads\/sites\/19\/2018\/11\/Lander-336x350.jpg?resize=150%2C150&amp;ssl=1 150w, https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/18\/wp-content\/uploads\/sites\/19\/2018\/11\/Lander-336x350.jpg?resize=270%2C270&amp;ssl=1 270w, https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/18\/wp-content\/uploads\/sites\/19\/2018\/11\/Lander-336x350.jpg?resize=230%2C230&amp;ssl=1 230w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/p>\n<p><a href=\"#back\" name=\"end\">*<\/a><strong>Selim Lander<\/strong> vit en Martinique (Antilles fran\u00e7aises). Ses critiques th\u00e9\u00e2trales apparaissent dans les revues \u00e9lectroniques\u00a0<a href=\"https:\/\/mondesfrancophones.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/mondesfrancophones.com\/<\/a>\u00a0et\u00a0\u00a0<a href=\"http:\/\/www.madinin-art.net\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">http:\/\/www.madinin-art.net\/<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2018 Selim Lander<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png?resize=88%2C31&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par G\u00e9rard Cogez 127 pp. Lausanne\u00a0: Le th\u00e9\u00e2tre de Lausanne Compte rendu de Selim Lander* \u00ab\u00a0La vie n\u2019est pas un spectacle. Une mer de douleur n\u2019est pas un proscenium\u00a0\u00bb \u2013\u00a0A. C\u00e9saire, Cahier d\u2019un retour au pays natal Pr\u00e9senter le th\u00e9\u00e2tre<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":532,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[2],"tags":[35],"class_list":["post-517","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-book-reviews","tag-by-selim-lander","","tg-column-two"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/18\/wp-content\/uploads\/sites\/19\/2018\/11\/Cover-1.jpg?fit=252%2C400&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pam472-8l","jetpack-related-posts":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/517","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=517"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/517\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1599,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/517\/revisions\/1599"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/wp-json\/wp\/v2\/media\/532"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=517"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=517"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/18\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=517"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}