{"id":304,"date":"2018-05-17T14:53:15","date_gmt":"2018-05-17T14:53:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/17\/?p=304"},"modified":"2022-02-06T21:33:29","modified_gmt":"2022-02-06T21:33:29","slug":"le-monde-comme-hopital","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/17\/le-monde-comme-hopital\/","title":{"rendered":"Le monde comme h\u00f4pital"},"content":{"rendered":"<p><strong>Georges Banu<\/strong><a href=\"#end\" name=\"back\">*<\/a><\/p>\n<blockquote><p><strong>R\u00e9sum\u00e9:\u00a0<\/strong>La sc\u00e8ne se fixe parfois sur des motifs qui sont repris un certain temps pour \u00eatre ensuite abandonn\u00e9s\u00a0: ils s\u2019apparentent \u00e0 ce que Roland Barthes appelait les \u00ab\u00a0mythologies\u00a0\u00bb de la soci\u00e9t\u00e9, mais cette fois-ci appliqu\u00e9es au th\u00e9\u00e2tre. Il y en a eu sur la nudit\u00e9, la sc\u00e8ne nue, le petit rideau brechtien\u2026 Maintenant s\u2019impose, depuis quelques ann\u00e9es, le motif de l\u2019h\u00f4pital qui est fr\u00e9quent dans bon nombre de mises en sc\u00e8ne. Il peut \u00eatre retrouv\u00e9 souvent comme figuration sc\u00e9nographique, dans des repr\u00e9sentations sign\u00e9es par Warlikowski, Ivo van Hove, etc. \u00c0 cela s\u2019ajoutent des exemples qui, eux, mettent en sc\u00e8ne des malades \u00e0 proprement parler dont le public per\u00e7oit la pr\u00e9sence imm\u00e9diate, physique, concr\u00e8te\u00a0: Copi, Castellucci et d\u2019autres. Une autre hypoth\u00e8se consiste dans le traitement burlesque de l\u2019h\u00f4pital chez quelqu\u2019un comme Bodo, qui refuse l\u2019approche dramatique du motif.<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le monde est un h\u00f4pital\u00a0\u00bb\u00a0: voici la reprise actuelle du vieil adage shakespearien \u00ab\u00a0Le monde est un th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb. Ce c\u00e9l\u00e8bre adage, qui remonte \u00e0 l\u2019Antiquit\u00e9, a connu sa notori\u00e9t\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 Shakespeare pour d\u00e9cliner ensuite, \u00e0 l\u2019aube de la modernit\u00e9, sous l\u2019impact du prom\u00e9th\u00e9isme \u00e9veill\u00e9 du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, du 14 juillet et du&#8230; romantisme\u00a0! Il s\u2019est impos\u00e9 en \u00ab\u00a0cadre de pens\u00e9e\u00a0\u00bb pour d\u00e9finir une vision du monde. Nous sommes distribu\u00e9s par le Pouvoir sup\u00e9rieur et nous devons nous employer pleinement \u00e0 assumer les r\u00f4les impartis\u00a0! Par-del\u00e0 tout, plusieurs si\u00e8cles durant, cette organisation plan\u00e9taire plac\u00e9e sous le signe du spectacle et du jeu domine l\u2019univers occidental. Et l\u2019architecture durablement\u00a0!<\/p>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre, malgr\u00e9 ses pouvoirs d\u00e9clinants, va s\u2019inspirer ces derniers temps de ce mod\u00e8le initial et, \u00e0 son tour, mettre en place une hypoth\u00e8se de rechange, moins \u00e9largie, mais dont le fonctionnement reste similaire. Dans les ann\u00e9es 60, des artistes polonais comme Szajna et Grotowski, bless\u00e9s par la guerre et soucieux de convertir th\u00e9\u00e2tralement ces traumatismes, vont \u00e9laborer un autre \u00ab\u00a0cadre de pens\u00e9e\u00a0\u00bb \u00e9largi au-del\u00e0 de la sc\u00e8ne\u00a0: \u00ab\u00a0Le monde est un camp.\u00a0\u00bb Inoubliable confrontation avec les d\u00e9sastres, r\u00e9unis dans le contexte d\u2019une exp\u00e9rience qui les rappelle et les \u00e9rige en condition du monde \u00e0 l\u2019issue de cette extermination soigneusement programm\u00e9e\u00a0:<em>\u00a0 Replika <\/em>et <em>Akropolis<\/em> restent les preuves exemplaires auxquelles s\u2019en ajoutent d\u2019autres, moins r\u00e9put\u00e9es mais tr\u00e8s fr\u00e9quentes. Ce \u00ab\u00a0cadre de pens\u00e9e\u00a0\u00bb va durer plus d\u2019une d\u00e9cennie.<\/p>\n<p>Les \u00ab\u00a0cadres de pens\u00e9e\u00a0\u00bb ne s\u2019imposent pas au nom d\u2019un programme \u00e0 venir, des perspectives futures\u00a0; bien au contraire, ils cristallisent un v\u00e9cu et focalisent dans une m\u00e9taphore globale le constat commun\u00e9ment admis sur l\u2019\u00e9tat du monde. Leur force intellectuelle se nourrit de la force po\u00e9tique du terme aussi bien que de la reconnaissance du diagnostic\u00a0! Ils se pr\u00e9cisent \u00e0 partir du v\u00e9cu, pass\u00e9 ou pr\u00e9sent, de cette caution de l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te et non pas des horizons improbables\u00a0!<\/p>\n<p><em>Le monde est malade, <\/em>sans rem\u00e8de imm\u00e9diat. Ce constat, Thomas Mann le formula dans sa <em>Montagne magique<\/em> o\u00f9 les repr\u00e9sentants de l\u2019Europe tout enti\u00e8re se retrouvaient dans un sanatorium pour tuberculeux, et, plus tard, Soljenitsyne le reprendra comme conclusion des horreurs exerc\u00e9es, dans les camps staliniens cette fois\u00a0: <em>Le Pavillon des canc\u00e9reux\u00a0<\/em>! La tuberculose, le cancer\u00a0: maladies incurables pour qualifier la condition d\u2019un Occident frapp\u00e9 par la guerre aussi bien que par le pouvoir discr\u00e9tionnaire du Kremlin. Voici les pr\u00e9c\u00e9dents\u00a0!<\/p>\n<p>Progressivement, un nouveau \u00ab\u00a0cadre de pens\u00e9e\u00a0\u00bb a surgi gr\u00e2ce surtout \u00e0 la sc\u00e8ne, poreuse aux inqui\u00e9tudes qui se d\u00e9multiplient et refusent la \u00ab\u00a0qui\u00e9tude\u00a0\u00bb, les solutions&#8230; bien pensantes, rassurantes, illusoires. Ainsi s\u2019est affirm\u00e9 un nouveau \u00ab\u00a0cadre\u00a0\u00bb qui capte les sympt\u00f4mes souterrains et confirme la crainte des maladies qui, ensemble, conduisent au constat final\u00a0: \u00ab\u00a0Le monde est un h\u00f4pital.\u00a0\u00bb La sc\u00e8ne ne cessera de l\u2019exploiter et de le cultiver. (D\u2019ailleurs, ce n\u2019est pas le propre du th\u00e9\u00e2tre seul, car les s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es qui r\u00e9cup\u00e8rent les donn\u00e9es des mentalit\u00e9s collectives accordent une attention toute particuli\u00e8re aux m\u00e9decins et \u00e0 l\u2019h\u00f4pital\u00a0!) Le \u00ab\u00a0cadre de pens\u00e9e\u00a0\u00bb qui se pr\u00e9cise \u00e0 un moment donn\u00e9 peut \u00eatre assimil\u00e9 \u00e0 un \u00e9l\u00e9ment commun qui rattache artistes et cultures th\u00e9\u00e2trales distinctes. Il est une \u00ab\u00a0mythologie\u00a0\u00bb avec ce que cela comporte d\u2019association du r\u00e9el et de la fiction.<\/p>\n<h5><strong>L\u2019h\u00f4pital et l\u2019asile<\/strong><\/h5>\n<p>Une des plus subtiles pi\u00e8ces consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019h\u00f4pital reste <em>Une visite inopportune<\/em> de Copi, mise en sc\u00e8ne par Alfredo Arias. Ici, le protagoniste atteint d\u2019un cancer se trouve immobilis\u00e9 dans un h\u00f4pital o\u00f9, faute de rem\u00e8des rassurants, il se r\u00e9fugie dans la pudeur de la d\u00e9rision, de la mise \u00e0 distance du destin auquel, il le sait, il ne pourra pas \u00e9chapper. Ici, l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019h\u00f4pital s\u2019\u00e9rige en mati\u00e8re du spectacle\u00a0; elle n\u2019a rien de m\u00e9taphorique.<\/p>\n<p><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-1085 alignleft\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/16\/wp-content\/uploads\/sites\/17\/2018\/05\/Picture1.jpg?resize=104%2C177&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"104\" height=\"177\" \/><\/p>\n<p>La situation diff\u00e8re avec <em>Marat-Sade<\/em> de Peter Weiss, texte des ann\u00e9es 60 o\u00f9 cet artiste politiquement engag\u00e9 face \u00e0 la chute des esp\u00e9rances historiques va imaginer, \u00e0 l\u2019asile du Ch\u00e2teau de Vincennes, un spectacle avec des personnages de la R\u00e9volution fran\u00e7aise jou\u00e9 par des malades mentaux sous la houlette du marquis de Sade, ayant pour public une assembl\u00e9e d\u2019aristocrates\u00a0: la revanche de la d\u00e9faite postr\u00e9volutionnaire consiste justement dans cette r\u00e9duction des \u00e9v\u00e9nements de l\u2019Histoire \u00e0 leur repr\u00e9sentation donn\u00e9e par des ali\u00e9n\u00e9s. Peter Brook a mis en sc\u00e8ne ce texte g\u00e9nial, qui fut strictement interdit dans les pays communistes o\u00f9 l\u2019assimilation de la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9vi\u00e9e des projets utopiques et r\u00e9duite \u00e0 un spectacle dans un h\u00f4pital psychiatrique sembla dangereuse, impossible \u00e0 admettre. Les censeurs de la plupart des pays de <em>l\u2019Est<\/em> ont saisi le danger de cette assimilation du \u00ab\u00a0monde\u00a0\u00bb \u00e0 un&#8230; \u00ab\u00a0h\u00f4pital\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h6>Video 1<\/h6>\n<div style=\"text-align: center; font-size: 12px;\" align=\"center\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/NavDcowAUuw?rel=0\" width=\"700\" height=\"393\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><br \/>\n<em>Marat-Sade<\/em> de Peter Weiss. Mise en sc\u00e8ne\u00a0: Peter Brook (1964)<\/div>\n<p>L\u2019attraction pour ce \u00ab\u00a0cadre de pens\u00e9e\u00a0\u00bb le confirme\u00a0: la fr\u00e9quence inhabituelle des spectacles \u00e0 partir de la c\u00e9l\u00e8bre nouvelle de Tchekhov <em>Salle num\u00e9ro 6<\/em>, o\u00f9 un m\u00e9decin psychiatre, pour soigner son malade privil\u00e9gi\u00e9, d\u00e9cide de partager avec lui la \u00ab\u00a0salle\u00a0\u00bb r\u00e9serv\u00e9e aux sujets ayant l\u2019esprit perturb\u00e9. Il n\u2019en ressortira plus et sera contamin\u00e9 par la \u00ab\u00a0maladie de la folie\u00a0\u00bb, pour paraphraser le titre de Marguerite Duras <em>La Maladie de la mort\u00a0<\/em>: on ne sort pas indemne de pareille exp\u00e9rience\u00a0! La maladie est contagieuse&#8230; C\u2019est pourquoi, en Russie surtout, bon nombre de metteurs en sc\u00e8ne se sont attaqu\u00e9s \u00e0 ce texte embl\u00e9matique\u00a0: si nous sommes enferm\u00e9s dans la folie, personne ne peut \u00e9viter les cons\u00e9quences de cette proximit\u00e9 p\u00e9rilleuse. Voil\u00e0 une variante du <em>Pavillon des canc\u00e9reux<\/em>. Qui peut gu\u00e9rir au c\u0153ur de la maladie\u00a0? Bien au contraire, la maladie happe le soignant, l\u2019int\u00e8gre et lui retire son autonomie pour l\u2019associer \u00e0 la communaut\u00e9 des malades. Le metteur en sc\u00e8ne Lucian Pintili\u00e9 a consacr\u00e9 un film de t\u00e9l\u00e9vision au <em>Salon nr. 6<\/em> qui a eu \u00e0 l\u2019\u00e9poque un \u00e9cho retentissant. Kama Ginkas a sign\u00e9 une inqui\u00e9tante adaptation sc\u00e9nique o\u00f9 justement le public prenait la place du m\u00e9decin, et dans un autre spectacle russe chaque spectateur surveillait comme par un \u0153illeton de cellule de prison le processus d\u2019ali\u00e9nation mentale du m\u00e9decin.<\/p>\n<p>Et comment ne pas \u00e9voquer le film culte <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou <\/em>de Milos Forman, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, dans les ann\u00e9es 70, r\u00e9cent r\u00e9fugi\u00e9 de Prague\u00a0? Il sera ensuite repris sur la sc\u00e8ne du monde au nom de ce m\u00eame constat du \u00ab\u00a0monde comme h\u00f4pital\u00a0\u00bb ou pire encore, comme \u00ab\u00a0asile\u00a0\u00bb. Il renvoie au c\u00e9l\u00e8bre monologue shakespearien de Lear, convaincu que nous \u00e9voluons tous \u00ab\u00a0sur ce grand th\u00e9\u00e2tre des fous\u00a0\u00bb (acte IV, sc\u00e8ne 6), motif qui a fait fortune gr\u00e2ce \u00e0 \u00c9rasme. Aujourd\u2019hui, il se retrouve pleinement confirm\u00e9 sur les sc\u00e8nes modernes.<\/p>\n<p>Les malades explicites accompagn\u00e9s de l\u2019outillage m\u00e9dical ont clairsem\u00e9 la sc\u00e8ne moderne. Mais l\u2019int\u00e9r\u00eat provient de la d\u00e9cision d\u2019int\u00e9grer la \u00ab\u00a0maladie\u00a0\u00bb dans une lecture dramaturgique. Jos\u00e9 Gomez,\u00a0 en mettant en sc\u00e8ne <em>Le roi se meurt<\/em> d\u2019Ionesco, proc\u00e8de, avec une extraordinaire r\u00e9ussite, \u00e0 cette insertion\u00a0: ici, le spectacle d\u00e9bute par une f\u00eate mondaine avec champagne et femmes s\u00e9duisantes, une sorte de soir\u00e9e antonionienne. Brusquement, B\u00e9renger subit une violente attaque c\u00e9r\u00e9brale et, effondr\u00e9, se trouve projet\u00e9 sur le seuil de la mort. Lui, il y a peu grand bourgeois f\u00eatard, se convertit en homme aux prises avec la fin in\u00e9luctable et impr\u00e9visible. C\u2019est en malade que B\u00e9renger d\u00e9plore avec pathos sa mort imminente. Tout d\u2019un coup, gr\u00e2ce \u00e0 la mise en place d\u2019un autre \u00ab\u00a0cadre\u00a0\u00bb, la pi\u00e8ce d\u2019Ionesco s\u2019associe \u00e0 cette longue suite d\u2019interventions m\u00e9dicales et hospitali\u00e8res qui font irruption sur la sc\u00e8ne. Et comment ne pas rappeler la pr\u00e9sence d\u2019un appareil pour les perfusions surgi au c\u0153ur de <em>Richard II<\/em>, pi\u00e8ce guerri\u00e8re et m\u00e9lancolique mise en sc\u00e8ne par Felix Alexa qui ins\u00e8re de mani\u00e8re \u00e9tonnante l\u2019outil hospitalier pour d\u00e9signer l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 d\u2019un des vieillards nobles appel\u00e9s \u00e0 assister au spectacle du roi qui abdique\u2026<\/p>\n<p>Au printemps 2018, ce grand metteur en sc\u00e8ne qu\u2019est Declan Donnellan a situ\u00e9 le protagoniste de la pi\u00e8ce de Shakespeare <em>P\u00e9ricl\u00e8s, prince de Tyr<\/em> dans un h\u00f4pital o\u00f9 le h\u00e9ros se trouve entre la vie et la mort, sous surveillance permanente, pr\u00eat \u00e0 se relever pour rechuter ensuite. Donnellan ne se limite pas dans sa repr\u00e9sentation \u00e0 une situation-cadre ayant trait au milieu m\u00e9dical, car les ruptures dramaturgiques du texte, il les explique par l\u2019alternance de moments de lucidit\u00e9 et de d\u00e9lire du grand malade sous surveillance aigu\u00eb. Son \u00e9tat semble parfois si grave que, par s\u00e9curit\u00e9, il se trouve m\u00eame enferm\u00e9 dans une camisole de force, pour se lib\u00e9rer ensuite et retrouver ses partenaires de plaisir et d\u2019amour. La condition du malade qui subit une impr\u00e9visible courbe sismique entre la condition normale et les \u00e9garements de son esprit motive, brillamment, les fractures de l\u2019\u0153uvre qui trouvent ainsi une explication concr\u00e8te\u00a0: elles ne sont plus le fait d\u2019un \u00e9crivain capricieux, Shakespeare, qui accumule des accidents, mais la cons\u00e9quence m\u00eame d\u2019un cerveau affect\u00e9 par une terrible impossibilit\u00e9 de se rep\u00e9rer dans la vie. La maladie sert ici autant de cadre g\u00e9n\u00e9ral que de clef de lecture.<\/p>\n<p>Sur le mode double, carnavalesque et troublant, interviennent les m\u00e9decins, si fr\u00e9quents chez Moli\u00e8re dans <em>le Malade imaginaire<\/em> mis en sc\u00e8ne par Jean-Luc Lagarce. Ils sont tant\u00f4t apparitions funestes, tant\u00f4t manipulateurs d\u00e9risoires\u00a0: la maladie engendre ici les r\u00e9actions \u00ab\u00a0doubles\u00a0\u00bb o\u00f9 se m\u00ealent regard cynique et traitement comique.<\/p>\n<h5><strong>Les malades\u00a0: repr\u00e9sentation et pr\u00e9sence<\/strong><\/h5>\n<p>Lorsque Peter Brook est parvenu au terme de ce qu\u2019il a appel\u00e9 le \u00ab\u00a0cycle du c\u0153ur\u00a0\u00bb, il a amorc\u00e9 le \u00ab\u00a0cycle du cerveau\u00a0\u00bb, convaincu qu\u2019autour de lui allaient se jouer les destins de l\u2019homme moderne. En 2000, il signe un spectacle m\u00e9morable, <em>L\u2019Homme qui<\/em>, inspir\u00e9 du texte d\u2019Oliver Sacks <em>L\u2019Homme qui prenait sa femme pour un chapeau<\/em>. Il concevait de mani\u00e8re particuli\u00e8rement simple un h\u00f4pital psychiatrique o\u00f9, \u00e0 tour de r\u00f4le, les acteurs repr\u00e9sentaient tant\u00f4t les m\u00e9decins, tant\u00f4t les malades. Cette permutation hospitali\u00e8re renvoyait \u00e0 une m\u00e9ditation m\u00e9taphysique\u00a0: les soigneurs, \u00e0 tout moment, peuvent devenir \u00e0 tour de r\u00f4le\u00a0 des\u00a0 \u00eatres amn\u00e9siques, confront\u00e9s \u00e0 la d\u00e9route de l\u2019esprit. Ind\u00e9finiment. Personne n\u2019est \u00e0 l\u2019abri. Tout peut se m\u00e9tamorphoser en son contraire\u00a0: la raison en d\u00e9raison, les m\u00e9decins rassurants en \u00eatres sans d\u00e9fense. Ici, Brook m\u00eale, avec une pertinence hors pair, la tristesse et l\u2019humour, les larmes et les rires\u00a0: le d\u00e9fi consiste \u00e0 sauvegarder cet \u00e9quilibre pr\u00e9caire. Rire ni cruel ni cynique. Rire qui d\u00e9crispe l\u2019inqui\u00e9tude que suscitent ces malades\u00a0: \u00eatres appel\u00e9s \u00e0 vivre sur fond d\u2019oubli chronique, inaptes \u00e0 se constituer une m\u00e9moire. Ici, on suit la destin\u00e9e des gens sans pass\u00e9. Mais Brook n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi tendre que lorsqu\u2019il a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 sur le territoire du cerveau d\u00e9vast\u00e9. Un traitement diff\u00e9rent intervient lorsqu\u2019il monte<em> Je suis un ph\u00e9nom\u00e8ne<\/em>, inspir\u00e9 du cas d\u2019un mn\u00e9moniste c\u00e9l\u00e8bre, soumis \u00e0 la torture de l\u2019oubli impossible et de la m\u00e9moire absolue\u00a0: un malade chronique sans chance de gu\u00e9rison\u00a0! La maladie comme destin&#8230; Solomon, de m\u00eame que Diog\u00e8ne, \u00ab\u00a0porte tout avec lui\u00a0\u00bb et devient prisonnier de son capital mn\u00e9monique int\u00e9gralement pr\u00e9serv\u00e9 et au sein duquel il voyage tel un fouineur expert \u00e0 l\u2019aff\u00fbt des savoirs jamais perdus, et constamment retrouv\u00e9s. Parce qu\u2019il est enferm\u00e9, Solomon invente des solutions de s\u00e9curit\u00e9 et imagine des pi\u00e8ges pour saisir au c\u0153ur de la m\u00e9moire absolue le d\u00e9tail recherch\u00e9, mais ind\u00e9finiment conserv\u00e9. Au fond, les deux spectacles de Brook se trouvent dans une relation de compl\u00e9mentarit\u00e9, car les deux faces de la maladie du cerveau sont soit l\u2019oubli soit la m\u00e9moire\u00a0: l\u2019un comme l\u2019autre conduit \u00e0 la rupture des liens sociaux et voue \u00e0 l\u2019isolement. Sans chance de sauvegarde.<\/p>\n<p>Un traitement diff\u00e9rent intervient lorsque l\u2019h\u00f4pital cesse de fonctionner comme \u00ab\u00a0exp\u00e9rience\u00a0\u00bb pour se constituer, \u00e0 l\u2019initiative du metteur en sc\u00e8ne, en \u00ab\u00a0cadre d\u2019exp\u00e9rience\u00a0\u00bb pour des pi\u00e8ces qui, initialement, lui sont \u00e9trang\u00e8res. En ce sens le motif du \u00ab\u00a0monde comme h\u00f4pital\u00a0\u00bb a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une notori\u00e9t\u00e9 toute particuli\u00e8re, car il s\u2019agit de l\u2019affilier \u00e0 des personnages et des situations o\u00f9 il \u00e9tait absent et auxquels, sous l\u2019impact de l\u2019\u00e9poque, il se voit coopt\u00e9. Ainsi, dans le spectacle d\u2019exception qu\u2019est <em>Les Rois de la guerre<\/em> o\u00f9 Ivo van Hove r\u00e9unit <em>Henry V<\/em>,<em> Richard II <\/em>et<em> Richard III<\/em>,\u00a0 le public se voit appel\u00e9 \u00e0 percevoir la double exp\u00e9rience, shakespearienne, l\u2019exp\u00e9rience de la lutte irr\u00e9ductible pour le pouvoir, et l\u2019autre, actuelle, de l\u2019h\u00f4pital. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 la couronne et le tapis rouge et de l\u2019autre lits pour bless\u00e9s, infirmi\u00e8res, t\u00e2ches de sang. Une relation constante se noue entre les signes anciens de prestige et les signes contemporains de souffrance. Le spectacle, pour raconter l\u2019histoire des \u00ab\u00a0rois de la guerre\u00a0\u00bb, s\u2019appuie sur cette double assise\u00a0: monarchique et hospitali\u00e8re. Elle conjugue \u00e9loignement et rapprochement, en \u00e9cartant les dangers du choix unique. L\u2019h\u00f4pital renvoie au prix pay\u00e9 pour l\u2019app\u00e9tit du pouvoir&#8230; L\u2019h\u00f4pital est le lieu sans issue o\u00f9 tous ces assoiff\u00e9s de gloire \u00e9chouent\u00a0! Lieu de destruction militaire et de perte humanitaire\u00a0: lieu imm\u00e9diatement reconnaissable o\u00f9 \u00e9chouent protagonistes et figurants de l\u2019histoire.<\/p>\n<p>Dans <em>Les Contes africains<\/em>, spectacle qui, \u00e0 son tour, r\u00e9unit plusieurs textes shakespeariens, Krzysztof Warlikowski proc\u00e8de \u00e0 l\u2019une des plus troublantes translations au nom de cette m\u00eame conviction\u00a0: le monde est un h\u00f4pital. Lear, le roi \u00e0 l\u2019esprit \u00e9gar\u00e9, g\u00eet sur un lit ayant \u00e0 c\u00f4t\u00e9 sa fille retrouv\u00e9e Cord\u00e9lia qui l\u2019apaise gr\u00e2ce \u00e0 une th\u00e9rapie douce au c\u0153ur d\u2019un h\u00f4pital improvis\u00e9 o\u00f9 tous les deux, vaincus, se retrouvent r\u00e9concili\u00e9s. Pas dans la lande, pas dans des ext\u00e9rieurs nordiques, mais au c\u0153ur d\u2019une institution publique vou\u00e9e \u00e0 la \u00ab\u00a0r\u00e9paration\u00a0\u00bb illusoire des vivants\u00a0! Les personnages du \u00ab\u00a0monde malade\u00a0\u00bb s\u2019associent et s\u2019entraident avec tendresse dans le contexte immacul\u00e9 de cet h\u00f4pital&#8230; existentiel. Pour Warlikowski, l\u2019h\u00f4pital est un lieu consubstantiel \u00e0 la condition de l\u2019homme moderne, l\u2019homme sous l\u2019emprise de la maladie. Et d\u2019ailleurs, cette conviction, il la privil\u00e9gia dans son chef d\u2019\u0153uvre, <em>Purifi\u00e9s<\/em> de\u00a0 Sarah Kane o\u00f9 justement, les personnages ne trouvent pas refuge dans un autre espace que celui st\u00e9rile de la clinique ou dans celui infect\u00e9 des toilettes. L\u2019h\u00f4pital guette l\u2019\u00eatre actuel. Serait-ce la raison pour laquelle tant de s\u00e9ries am\u00e9ricaines se consacrent \u00e0 des enqu\u00eates en son sein, \u00e0 des explorations, certes superficielles, mais tout de m\u00eame symptomatiques\u00a0?<\/p>\n<p>Pour preuve de l\u2019expansion du motif, il faut citer la repr\u00e9sentation exceptionnelle de ce metteur en sc\u00e8ne <em>border line<\/em> qu\u2019est Viktor Bodo\u00a0:<em> Anamn\u00e9sis<\/em>. Ici, \u00ab\u00a0l\u2019h\u00f4pital\u00a0\u00bb se convertit en un lieu ludique et extravagant o\u00f9 les infirmi\u00e8res dansent, les m\u00e9decins copulent, o\u00f9 tout, g\u00e9nialement, comme les bouffons chez Shakespeare, renvoie l\u2019envers grotesque du path\u00e9tique\u00a0: \u00ab\u00a0le monde comme h\u00f4pital\u00a0\u00bb se transforme en com\u00e9die musicale d\u00e9brid\u00e9e. L\u2019effet rafra\u00eechissant d\u2019un pareil traitement procure, on pourrait dire, un rire \u00ab\u00a0cathartique\u00a0\u00bb. Une lib\u00e9ration&#8230; mais une lib\u00e9ration carnavalesque et d\u00e9jant\u00e9e, qui \u00e9carte l\u2019appr\u00e9hension pour privil\u00e9gier, comme dans une s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e, le jeu avec les st\u00e9r\u00e9otypes hospitaliers.<\/p>\n<h6>Video 2<\/h6>\n<div style=\"text-align: center; font-size: 12px;\" align=\"center\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/player.vimeo.com\/video\/65046578\" width=\"700\" height=\"393\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><br \/>\n<em>Viktor Bodo, Anamnesis<\/em><\/div>\n<h5><strong>Les malades au c\u0153ur du spectacle<\/strong><\/h5>\n<p>Comment ne pas citer l\u2019extraordinaire repr\u00e9sentation <em>Une visite inopportune<\/em> de Copi, auteur ironique et pudique, qui \u00e9crit ce texte \u00e0 la premi\u00e8re personne, car souffrant de sida et attendant la \u00ab\u00a0visite\u00a0\u00bb de la mort avec humour et une indicible tristesse. Ici, on se confronte au statut double du \u00ab\u00a0malade\u00a0\u00bb qui est jou\u00e9 par \u00ab\u00a0l\u2019auteur-malade\u00a0\u00bb dans un contexte de repr\u00e9sentation. L\u2019incertitude du protagoniste, entre biographie et fiction, a plac\u00e9 ce spectacle au carrefour du \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0il\u00a0\u00bb, entre th\u00e9\u00e2tre et vie.<\/p>\n<p>Mais malgr\u00e9 la r\u00e9ussite de la performance, nous restions quand m\u00eame dans le contexte d\u2019une \u00ab\u00a0repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb. La d\u00e9marche a connu une radicalit\u00e9 extr\u00eame lorsque sur la sc\u00e8ne furent int\u00e9gr\u00e9s de vrais malades, confrontant le public \u00e0 leur condition extr\u00eame, au-del\u00e0 du th\u00e9\u00e2tre et de la re-pr\u00e9sentation. Il ne s\u2019agit pas des spectacles qui r\u00e9unissent des handicap\u00e9s \u2013\u00a0spectacles \u00e0 part, inqui\u00e9tants et fascinants. Comme, jadis, en France, les spectacles d\u2019un groupe qui se consacrait \u00e0 cette pratique, nomm\u00e9 <em>l\u2019Oiseau-mouche.<\/em> On jouait des textes divers, en particulier Beckett que j\u2019ai pu voir\u00a0: le monde de la sc\u00e8ne troublait davantage que l\u2019\u0153uvre mise en sc\u00e8ne. Inconfort troublant dans la salle, et en m\u00eame temps satisfaction toute particuli\u00e8re sur la sc\u00e8ne, surtout lorsque les interpr\u00e8tes sortaient pour les saluts. R\u00e9compense dont ils r\u00e9v\u00e9laient toute l\u2019importance qu\u2019avec la plus grande joie ils recevaient. Mais les deux exp\u00e9riences capitales furent deux repr\u00e9sentations d\u00e9tach\u00e9es de ce contexte communautaire\u00a0: le malade seul se trouvait au c\u0153ur de la repr\u00e9sentation.<\/p>\n<h6>Video 3<\/h6>\n<div style=\"text-align: center; font-size: 12px;\" align=\"center\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/1ZYWpVoxQ8Y?rel=0\" width=\"700\" height=\"393\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><br \/>\n<em>Kunst und Gem\u00fcse<\/em><\/div>\n<p>Dans <em>Kunst und Gem\u00fcse<\/em>, spectacle sign\u00e9 par Christoph Schlingensief, une jeune femme se trouvait plac\u00e9e au c\u0153ur de la salle sur un lit d\u2019h\u00f4pital, allong\u00e9e, immobile, apte seulement \u00e0 commander par le mouvement des yeux les ordinateurs qui enregistraient et rendaient visibles au public ses indications. Un spectacle postdramatique\u00a0 dont la diversit\u00e9 des actions et des interventions sur le plateau avait au c\u0153ur cette protagoniste centrip\u00e8te\u2026 elle agissait en silence et en douceur, sans rien de d\u00e9rangeant sur le plan de la copr\u00e9sence acteurs-spectateurs. Nous assistions aux derniers sursauts de la vie et cela nous happait. Exp\u00e9rience limite.<\/p>\n<p>Romeo Castellucci a int\u00e9gr\u00e9, dans une mise en sc\u00e8ne d\u2019<em>Orph\u00e9e<\/em> de Gluck, une autre jeune femme atteinte d\u2019une maladie similaire, le <em>locked-in syndrome<\/em>, dont la caract\u00e9ristique consiste dans le pouvoir de communiquer avec l\u2019ext\u00e9rieur seulement par le mouvement des yeux. Castellucci est parti d\u2019une observation m\u00e9dicale selon laquelle les malades atteints de ce syndrome trouvent leur condition apais\u00e9e par la pr\u00e9sence de la musique et ils peuvent se rem\u00e9morer les conditions de leur AVC\u00a0:\u00a0 c\u2019est la raison pour laquelle il a os\u00e9 faire appel \u00e0 une malade dans le coma qui fut int\u00e9gr\u00e9e dans le spectacle\u00a0: le voyage dans le monde souterrain d\u2019Orph\u00e9e \u00e9tait assimil\u00e9 \u00e0 un voyage vers cette Eurydice hospitalis\u00e9e\u2026 Pendant sa qu\u00eate, on transmettait en direct le cheminement d\u2019un motocycliste qui renvoyait des images de la ville, de l\u2019autoroute, et ensuite p\u00e9n\u00e9trait dans l\u2019h\u00f4pital et dans la chambre de la femme comateuse. Pour \u00e9viter tout sensationnalisme, les images restaient floues et la chanteuse qui incarnait Eurydice se trouvait dans la p\u00e9nombre sur le plateau. Au moment de la d\u00e9couverte, et seulement \u00e0 ce moment-l\u00e0, la cam\u00e9ra faisait un point pr\u00e9cis, exact, sur les yeux de la malade, cette Eurydice r\u00e9elle et un instant retrouv\u00e9e. Ensuite, lorsque Orph\u00e9e perd de nouveau Eurydice, la chambre d\u2019h\u00f4pital dispara\u00eet, la qu\u00eate s\u2019op\u00e8re dans un paysage arcadien en 3 D d\u2019o\u00f9 surgit, comme une na\u00efade, une jeune femme nue\u2026 fantasme, r\u00e9alit\u00e9\u00a0? Le parcours s\u2019ach\u00e8ve dans la chambre d\u2019h\u00f4pital o\u00f9 l\u2019on voit de nouveau le corps de la malade et deux bras d\u2019homme qui lui enl\u00e8vent les \u00e9couteurs. Noir. La sc\u00e8ne se confronte et int\u00e8gre l\u2019\u00e9tat ultime de la souffrance, l\u2019isolement absolu et l\u2019enfermement hors du monde.<\/p>\n<h6>Video 4<\/h6>\n<div style=\"text-align: center; font-size: 12px;\" align=\"center\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/6lbHDbDSlQc?rel=0\" width=\"700\" height=\"393\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><br \/>\nGluck \/ Berlioz Ft. Romeo Castellucci, Herv\u00e9 Niquet &#8211; <em>Orph\u00e9e et Eurydice<\/em><\/div>\n<p>Une malade de scl\u00e9rose en plaques a cr\u00e9\u00e9 un personnage, Double A, Anne-Alexandrine, qu\u2019elle traite de mani\u00e8re ironique \u2013\u00a0une autod\u00e9fense\u00a0\u2013 dans un <em>one woman show <\/em>qu\u2019elle pr\u00e9sente aussi bien dans les circuits traditionnels que dans les h\u00f4pitaux. Ici, la distance provient de la relation entre la condition de l\u2019interpr\u00e8te et le traitement qu\u2019elle en propose.<\/p>\n<h5><strong>Psychiatrie et maladie d\u2019Alzheimer<\/strong><\/h5>\n<p>Cela peut surprendre, mais l\u2019op\u00e9ra semble \u00eatre plus friand encore des rapprochements avec la maladie, surtout les maladies de l\u2019esprit&#8230; comme si dans l\u2019empire rassurant de la musique s\u2019immis\u00e7aient les \u00e9garements modernes, se faisait place cet Alzheimer qui menace chacun, \u00e0 tout instant, d\u00e8s que le seuil de la vieillesse est franchi. Nous d\u00e9couvrons des univers plac\u00e9s sous l\u2019emprise de la psychiatrie et de la maladie ingu\u00e9rissable et d\u00e9routante\u00a0: le pass\u00e9 s\u2019efface et le pr\u00e9sent reste incertain. \u00c0 des degr\u00e9s diff\u00e9rents\u00a0!<\/p>\n<p>Lev Dodine a plac\u00e9 le chef-d\u2019\u0153uvre de Tcha\u00efkovski, <em>La Dame de pique<\/em>, au c\u0153ur m\u00eame d\u2019un h\u00f4pital psychiatrique o\u00f9 les amants finissent par se retrouver enferm\u00e9s.\u00a0 En les suivant, nous d\u00e9couvrons que leurs passions aussi bien que leurs d\u00e9faites apparaissaient comme alt\u00e9r\u00e9es par les \u00e9garements de l\u2019esprit\u00a0: souffre-t-on diff\u00e9remment si l\u2019on est fou ou sain d\u2019esprit\u00a0? Le r\u00e9gime communiste n\u2019a-t-il pas \u00e9rig\u00e9 l\u2019enfermement dans les asiles en sanction contre les dissidents r\u00e9calcitrants\u00a0? Un autre artiste russe, Tcherniakov\u00a0 a, r\u00e9cemment, rattach\u00e9 <em>Carmen<\/em> aussi \u00e0 un exercice psychiatrique inspir\u00e9 presque des vieilles techniques du psychodrame de Moreno\u00a0: on sort de la maladie, pensait celui-ci,\u00a0 en interpr\u00e9tant des existences \u00e9trang\u00e8res, en se glissant dans des identit\u00e9s autres\u00a0: un couple malade va \u00eatre soign\u00e9 en se soumettant\u00a0 aux charges de deux r\u00f4les, Don Jos\u00e9 et Michaela\u00a0! Et, au c\u0153ur de cette exp\u00e9rience, intervient Carmen&#8230; Au terme de l\u2019exp\u00e9rience, \u00ab\u00a0la mort, toujours la mort\u00a0\u00bb. Mais il a fallu traverser le chemin de croix de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique.<\/p>\n<p>Le c\u00e9l\u00e8bre chor\u00e9graphe su\u00e9dois Mats Ek a situ\u00e9 un des ballets les plus sentimentaux, <em>Gis\u00e8le<\/em>, dans un asile psychiatrique. Ainsi, la situation de la protagoniste plac\u00e9e habituellement dans un contexte fleuri acquiert une dimension inqui\u00e9tante, d\u00e9chirante en raison m\u00eame du d\u00e9clin de la raison, des perturbations\u00a0 de l\u2019esprit. Le dispositif trouble et, en le voyant \u00e0 l\u2019\u0153uvre sur le plateau, nous ne pouvons pas ne pas penser aux r\u00e9serves formul\u00e9es par Michel Foucault dans <em>Surveiller et punir<\/em>\u00a0 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des traitements inflig\u00e9s aux malades enferm\u00e9s dans ces prisons sans issue. Peter Sellars, \u00e0 son tour, va placer Pell\u00e9as et M\u00e9lisande dans une maison m\u00e9dicalis\u00e9e, comme si l\u2019exp\u00e9rience amoureuse et son flagrant \u00e9chec ne pouvaient pas trouver meilleur cadre.<\/p>\n<p>Nous pouvons citer \u00e9galement la mise en sc\u00e8ne d\u2019<em>Iphig\u00e9nie en Aulide <\/em>de Gl\u00fcck sign\u00e9e par Krzysztof Warlikowski et sa sc\u00e9nographe Malgorzata Sczecsniak. Ici, d\u00e8s le d\u00e9but, nous p\u00e9n\u00e9trons \u2013\u00a0changement radical\u00a0\u2013 dans une maison de retraite o\u00f9 d\u00e9ambulent des femmes d\u00e9coiff\u00e9es, \u00e9gar\u00e9es, ayant perdu l\u2019esprit. Nous d\u00e9couvrons avec inqui\u00e9tude ce monde de la vieillesse vou\u00e9 au naufrage de la vie, \u00e0 la d\u00e9route sans rep\u00e8res, \u00e0 l\u2019effondrement in\u00e9luctable de la raison.<\/p>\n<p>Dans la mise en sc\u00e8ne de <em>La Walkyrie<\/em>, Romeo Castellucci a plac\u00e9 \u00e9galement les personnages wagn\u00e9riens au sein d\u2019une clinique o\u00f9 toute intervention m\u00e9dicale peut intervenir \u00e0 chaque instant. Chez Castellucci, \u00ab\u00a0le monde comme h\u00f4pital\u00a0\u00bb intervient presque comme un <em>leitmotiv<\/em>, r\u00e9current, inqui\u00e9tant. Ici, nous nous retrouvons soit dans un \u00ab\u00a0cadre d\u2019exp\u00e9rience\u00a0\u00bb hospitalier, soit confront\u00e9s directement \u00e0 la pr\u00e9sence des com\u00e9diens malades, handicap\u00e9s, aphones, bref, \u00e0 des incarnations directes et sans d\u00e9tour de la maladie. Le motif para\u00eetra dans plusieurs <em>Macbeth<\/em> o\u00f9, presque de mani\u00e8re \u00e9vidente, s\u2019impose la m\u00e9taphore de la sc\u00e8ne comme h\u00f4pital pour les n\u00e9vros\u00e9s du pouvoir. Ils sont enferm\u00e9s, mais se d\u00e9truisent quand m\u00eame.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00f4pital, l\u2019asile formulent des constats sans espoir sur le pr\u00e9sent et ses protagonistes qui, sans nulle s\u00e9curit\u00e9, s\u2019enfoncent dans le brouillard de l\u2019esprit et le malheur des maladies. <em>No future<\/em>&#8230; mais aussi m\u00eame pas de sortie de secours pour aujourd\u2019hui. \u00ab\u00a0Le monde comme h\u00f4pital\u00a0\u00bb, non pas directement mais de mani\u00e8re d\u00e9tourn\u00e9e, permet au th\u00e9\u00e2tre de formuler ce constat sans appel sur l\u2019\u00e9tat du monde. Mais, admettons-le, la lucidit\u00e9 du diagnostic s\u00e9duit malgr\u00e9 la difficult\u00e9 de l\u2019assumer\u00a0: il ne cultive nul palliatif trompeur\u00a0!<a name=\"end\"><\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-1087\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/16\/wp-content\/uploads\/sites\/17\/2018\/05\/260px-Georges_Banu_07824.jpg?resize=180%2C173&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"180\" height=\"173\" \/><\/p>\n<p><a href=\"#back\" name=\"end\">*<\/a><strong>Georges Banu\u00a0: <\/strong>Critique, essayiste, th\u00e9oricien du th\u00e9\u00e2tre et p\u00e9dagogue, Georges Banu est professeur \u00e9m\u00e9rite de l\u2019Universit\u00e9 Sorbonne Nouvelle-Paris III et docteur <em>honoris causa<\/em> de plusieurs universit\u00e9s europ\u00e9ennes. D\u2019origine roumaine, il vit en France depuis 1973. Pr\u00e9sident d\u2019honneur de l\u2019Association internationale des critiques de th\u00e9\u00e2tre, il est l\u2019auteur\u00a0d\u2019un nombre important d\u2019ouvrages\u00a0consacr\u00e9s aux grandes figures de la sc\u00e8ne contemporaine, de Brook \u00e0 Warlikowski, ainsi que d\u2019essais sur plusieurs\u00a0sujets fondamentaux du th\u00e9\u00e2tre. Il a aussi travaill\u00e9 sur la relation th\u00e9\u00e2tre et peinture, a dirig\u00e9 la revue du Th\u00e9\u00e2tre national de Chaillot, <em>L\u2019Art du Th\u00e9\u00e2tre<\/em>, a \u00e9t\u00e9 cor\u00e9dacteur en chef de la revue <em>Alternatives th\u00e9\u00e2trales<\/em>, et a assur\u00e9 la direction artistique de l\u2019Acad\u00e9mie exp\u00e9rimentale des th\u00e9\u00e2tres. Il dirige actuellement la collection \u00ab\u00a0Le Temps du th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb aux \u00e9ditions Actes Sud. Sa connaissance de la sc\u00e8ne europ\u00e9enne, voire mondiale, en fait un\u00a0spectateur\u00a0particuli\u00e8rement \u00e9clair\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2018 Georges Banu<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png?resize=88%2C31&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Georges Banu* R\u00e9sum\u00e9:\u00a0La sc\u00e8ne se fixe parfois sur des motifs qui sont repris un certain temps pour \u00eatre ensuite abandonn\u00e9s\u00a0: ils s\u2019apparentent \u00e0 ce que Roland Barthes appelait les \u00ab\u00a0mythologies\u00a0\u00bb de la soci\u00e9t\u00e9, mais cette fois-ci appliqu\u00e9es au th\u00e9\u00e2tre. 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