{"id":39,"date":"2015-12-21T18:50:31","date_gmt":"2015-12-21T18:50:31","guid":{"rendered":"http:\/\/cs2.enl.auth.gr\/12\/?page_id=39"},"modified":"2021-07-25T18:02:37","modified_gmt":"2021-07-25T18:02:37","slug":"le-couple-don-miguel-de-cervantes-saavedra-et-don-quijote-fete-son-leur-quatre-centieme-anniversaire","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/le-couple-don-miguel-de-cervantes-saavedra-et-don-quijote-fete-son-leur-quatre-centieme-anniversaire\/","title":{"rendered":"Le couple Don Miguel de Cervant\u00e8s Saavedra et Don Quijote f\u00eate son quatre centi\u00e8me anniversaire"},"content":{"rendered":"<p><strong>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon<\/strong><a href=\"#end1\">*<\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"234\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/un-match-du-siecle-sur-lechiquier-du-monde\/guillon\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/Guillon.jpg\" data-orig-size=\"245,208\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;Tasos&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Guillon\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/Guillon.jpg\" class=\"alignnone size-full wp-image-234\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/Guillon.jpg\" alt=\"Guillon\" width=\"245\" height=\"208\" \/><\/p>\n<p><em>Don Quijote<\/em> pour Cervant\u00e8s comme <em>Faust<\/em> pour Goethe furent l\u2019aboutissement et le summum de leurs \u0153uvres et en quelque sorte l\u2019arbre qui cache le reste de leurs abondantes cr\u00e9ations. Miguel de Cervant\u00e8s Saavedra, n\u00e9 en 1547, \u00e9crivain embl\u00e9matique de la litt\u00e9rature espagnole, comme Moli\u00e8re l\u2019est de celle de France, Shakespeare de celle d\u2019Angleterre, a publi\u00e9 en 1615 la seconde partie de son \u0153uvre majeure <em>Don Quijote<\/em>, un an avant sa mort le 23 avril 1616. Ce double quatre centenaire donne lieu \u00e0 la fois \u00e0 des c\u00e9l\u00e9brations de l\u2019\u00e9crivain dont les ossements, recherch\u00e9s depuis des ann\u00e9es, ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s et identifi\u00e9s au d\u00e9but de 2015 (anniversaire oblige !), et \u00e0 une multitude d\u2019activit\u00e9s culturelles : expositions, conf\u00e9rences, lectures, colloques, spectacles de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>Cervant\u00e8s a \u00e9crit pour le th\u00e9\u00e2tre entre autres <em>Numance<\/em> et des pi\u00e8ces courtes r\u00e9unies sous le titre g\u00e9n\u00e9ral d\u2019<em>Interm\u00e8de<\/em>, mais autant <em>Don Quijote<\/em> que ses nouvelles ne cessent d\u2019inspirer adaptations dramatiques et cr\u00e9ations chor\u00e9graphiques et musicales. Il est surprenant de constater \u00e0 quel point l\u2019\u0153uvre de Cervant\u00e8s constitue une ressource in\u00e9puisable pour la cr\u00e9ation contemporaine.<\/p>\n<figure id=\"attachment_287\" aria-describedby=\"caption-attachment-287\" style=\"width: 500px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"287\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/le-couple-don-miguel-de-cervantes-saavedra-et-don-quijote-fete-son-leur-quatre-centieme-anniversaire\/photo-1-entremeses-de-cervantes-en-el-teatro-de-la-abadia\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/PHOTO-1-Entremeses-de-Cervantes-en-el-Teatro-de-la-Abadia.jpg\" data-orig-size=\"500,750\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"PHOTO-1-Entremeses-de-Cervantes-en-el-Teatro-de-la-Abadia\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"&lt;p&gt;Entremeses de Cervant\u00e8s en el Teatro de la Abadia&lt;\/p&gt;\n\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/PHOTO-1-Entremeses-de-Cervantes-en-el-Teatro-de-la-Abadia.jpg\" class=\"size-full wp-image-287\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/PHOTO-1-Entremeses-de-Cervantes-en-el-Teatro-de-la-Abadia.jpg\" alt=\"Entremeses de Cervant\u00e8s en el Teatro de la Abadia\" width=\"500\" height=\"750\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/PHOTO-1-Entremeses-de-Cervantes-en-el-Teatro-de-la-Abadia.jpg 500w, https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/PHOTO-1-Entremeses-de-Cervantes-en-el-Teatro-de-la-Abadia-200x300.jpg 200w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-287\" class=\"wp-caption-text\">Entremeses de Cervant\u00e8s en el Teatro de la Abadia<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>I \u2013 Quelques rep\u00e8res et r\u00e9sonnances litt\u00e9raires<\/strong><\/p>\n<p>Certaines \u00e9poques, particuli\u00e8rement dans la litt\u00e9rature, ont g\u00e9n\u00e9r\u00e9 des \u0153uvres de fiction et de r\u00e9flexion philosophique de dimension universelle. L\u2019\u0153uvre de Miguel de Cervant\u00e8s Saavedra, h\u00e9riti\u00e8re de la pens\u00e9e \u00e9mancip\u00e9e d\u2019\u00c9rasme de Rotterdam (1467-1536), de Machiavel (1469-1527) et de Montaigne (1533-1592), est contemporaine de celle de William Shakespeare, n\u00e9 en 1564 et mort comme Cervant\u00e8s le 23 avril 1616. Ce bouillonnement artistique et philosophique va produire en Espagne le th\u00e9\u00e2tre du Si\u00e8cle d\u2019Or dat\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la mort de Pedro Calder\u00f3n de la Barca en 1681.<\/p>\n<p>En France, Pierre Corneille, Jean Racine et Moli\u00e8re marqueront le th\u00e9\u00e2tre de cette \u00e9poque, format\u00e9 par les r\u00e8gles classiques, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre \u00e9lisab\u00e9thain en Angleterre ou du th\u00e9\u00e2tre baroque en Espagne.<\/p>\n<p>Il y a certes plusieurs rapprochements \u00e0 faire entre Cervant\u00e8s, aventurier de la litt\u00e9rature, et Shakespeare, grand aventurier du th\u00e9\u00e2tre ; je rel\u00e8ve juste cette curiosit\u00e9 qui montre l\u2019ampleur de l\u2019influence de l\u2019\u0153uvre ma\u00eetresse de Cervant\u00e8s d\u00e9j\u00e0 \u00e0 cette \u00e9poque. <em>Cardenio<\/em>, \u00e9crit par Shakespeare et Fletcher en 1611, s\u2019inspire d\u2019une des aventures de Don Quijote.<\/p>\n<p>Miguel de Cervant\u00e8s Saavedra incarne dans sa vie le type de personnage picaresque vagabond, aventurier, manipulateur, en d\u00e9licatesse avec la justice, cr\u00e9\u00e9 dans la litt\u00e9rature du Si\u00e8cle d\u2019Or.<\/p>\n<p>Issu d\u2019une famille tr\u00e8s modeste d\u2019Alcala de Henares, ville c\u00e9l\u00e8bre par son Universit\u00e9, il fait quelques \u00e9tudes puis s\u2019instruit de fa\u00e7on intermittente \u00e0 Madrid et \u00e0 Salamanque. Mais les n\u00e9cessit\u00e9s financi\u00e8res l\u2019obligent \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 embrasser le m\u00e9tier de militaire. Il participe entre autres en 1571 \u00e0 la bataille de L\u00e9pante o\u00f9 il perd le bras gauche, \u00e0 la prise de Tunis, est fait prisonnier, emmen\u00e9 comme esclave \u00e0 Alger. Il tente \u00e0 plusieurs reprises de s\u2019\u00e9vader ; trahi, repris, il est finalement rachet\u00e9 et rentre en 1580 en Espagne.<\/p>\n<p>Il \u00e9crit <em>Galatea<\/em> en esclavage \u00e0 Alger. L\u2019\u00e9criture de ses nouvelles et de son th\u00e9\u00e2tre est contrari\u00e9e sans cesse par la n\u00e9cessit\u00e9 de gagner de l\u2019argent. Mais sa vocation d\u2019\u00e9crivain est affirm\u00e9e. Il se lie avec les meilleurs \u00e9crivains de son temps : Gongora, Calder\u00f3n, Quevedo, Luis de Le\u00f3n, Fernando de Herrera, Tirso de Molina, alors qu\u2019une rivalit\u00e9 avec Lope de Vega va s\u2019approfondir au fur et \u00e0 mesure.<\/p>\n<p>Toujours \u00e0 la recherche de moyens de subsistance, il cherche \u00e0 partir dans le Nouveau Monde puis exerce plusieurs fonctions dont celle de commissaire aux vivres pour l\u2019Invincible Armada. Il se trouve m\u00eal\u00e9 \u00e0 des affaires louches et emprisonn\u00e9 en 1602 \u00e0 S\u00e9ville o\u00f9 il commence \u00e0 \u00e9crire <em>Don Quijote<\/em>. Lib\u00e9r\u00e9 il s\u2019installe \u00e0 Valladolid o\u00f9 pendant quelques ann\u00e9es s\u2019\u00e9tablit la cour de Philippe III. Il \u00e9crit <em>Le Colloque des chiens<\/em> et d\u2019autres textes r\u00e9unis dans les <em>Nouvelles exemplaires<\/em>, tableaux de la soci\u00e9t\u00e9 espagnole de l\u2019\u00e9poque dont beaucoup de situations sont inspir\u00e9es par des aventures de sa propre vie. Accus\u00e9 d\u2019un meurtre qu\u2019il n\u2019a probablement pas commis, il ach\u00e8ve dans ces circonstances p\u00e9rilleuses pour lui <em>Don Quijote<\/em>, qu\u2019il publie en 1605. Son succ\u00e8s est imm\u00e9diat, le roman est r\u00e9imprim\u00e9 six fois la m\u00eame ann\u00e9e. En suivant la Cour, Cervant\u00e8s va vivre \u00e0 Madrid. Il publie en 1611 <em>Le Gardien vigilant<\/em> et en 1612, des <em>Nouvelles exemplaires<\/em> avec le r\u00e9cit de ses aventures en captivit\u00e9 dans <em>L\u2019Espagnole anglaise<\/em>. De nombreux \u00e9l\u00e9ments autobiographiques sont ins\u00e9r\u00e9s dans <em>Don Quijote<\/em>. En 1614 para\u00eet une fausse seconde partie de <em>Don Quijote<\/em>, d\u2019un auteur imposteur, Antonio Fernandez Avellaneda.<\/p>\n<p>Indign\u00e9 par cette contrefa\u00e7on, Cervant\u00e8s publie en 1615 sa deuxi\u00e8me partie de <em>Don Quijote<\/em> en s\u2019en prenant dans la pr\u00e9face \u00e0 l\u2019imposteur. La m\u00eame ann\u00e9e, il publie son dernier ouvrage, testamentaire, <em>Persil\u00e8s et Sigismonde<\/em>, avec, en pressentant sa mort, cette bouleversante d\u00e9dicace : \u00ab Le pied d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019\u00e9trier et en proie aux angoisses de la mort, grand Seigneur je t\u2019\u00e9cris ceci. \u00bb<\/p>\n<p><strong>II &#8211; L\u2019actualit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre de Cervant\u00e8s<\/strong><\/p>\n<p><em>Don Quijote<\/em> fait partie des quelques \u0153uvres universelles les plus traduites dans le monde. Le roman de Cervant\u00e8s a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9part d\u2019une pr\u00e9sence et d\u2019une r\u00e9ception extr\u00eamement larges dans le monde. Pourquoi le temps n\u2019a-t-il pas de prise sur ce roman \u00e0 la fois philosophique et d\u2019aventures ?<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019instar des auteurs grecs cr\u00e9ateurs de personnages mythiques intemporels comme \u0152dipe, Antigone ou M\u00e9d\u00e9e, Cervant\u00e8s a cr\u00e9\u00e9 dans <em>Don Quijote<\/em> deux types humains : l\u2019hidalgo Don Quijote et son \u00e9cuyer, l\u2019astucieux Sancho Pan\u00e7a, issus de la pure imagination et pourtant plus vrais et plus vivants que n\u2019importe quel personnage r\u00e9el. Bouffons et d\u00e9risoires, ils sont pass\u00e9s dans le langage courant et la m\u00e9moire collective non pas d\u2019un pays, mais du monde.<\/p>\n<p>Non seulement <em>Don Quijote<\/em>, mais l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Cervant\u00e8s b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019un succ\u00e8s particulier au Japon o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 traduite et adapt\u00e9e pour la sc\u00e8ne par Yoichi Tajiri pour la compagnie Ksec Act de Nagoya qui, depuis 35 ans, se d\u00e9die \u00e0 la cr\u00e9ation des classiques espagnols du Si\u00e8cle d\u2019Or.<\/p>\n<p>Dans son \u00e9blouissant travail dramaturgique et sc\u00e9nique sur <em>Don Quijote<\/em> et <em>Numance<\/em> de Cervant\u00e8s, Yoichi Tajiri rel\u00e8ve des proximit\u00e9s entre les histoires et les cultures du Japon et de l\u2019Espagne qui s\u2019expriment \u00e0 la fois dans le temp\u00e9rament extr\u00eame, le raffinement esth\u00e9tique et la violence, le sens du grotesque et le sentiment du tragique de la vie, et la pr\u00e9sence constante de la mort que le th\u00e9\u00e2tre incarne avec tant de radicalit\u00e9. Le langage sc\u00e9nique de Ksec Act se caract\u00e9rise par un style grotesque, antir\u00e9aliste, physique, recourant \u00e0 la chor\u00e9graphie, au jeu choral, aux \u00e9l\u00e9ments rituels, mais aussi \u00e0 la tradition th\u00e9\u00e2trale japonaise. Yoichi Tajiri, dans sa dramaturgie et Kei Jinguji dans sa mise en sc\u00e8ne se saisissent dans <em>Don Quijote<\/em> et dans <em>Numance<\/em> de l\u2019essence m\u00eame des \u0153uvres, concentrent leur puissance po\u00e9tique en les mettant dans une perspective m\u00e9taphorique, universelle et intemporelle. Yoichi Tajiri produit dans sa version de <em>Don Quijote<\/em> une fusion entre la fiction, le pass\u00e9 historique, la m\u00e9moire collective et le pr\u00e9sent. Le livre et son auteur, Cervant\u00e8s, constituent le noyau du spectacle dans lequel on voit, comme surgies de la m\u00e9moire collective, quelques situations des aventures de <em>Don Quijote<\/em> mais d\u2019un Don Quijote vu depuis aujourd\u2019hui. Le tissage de la narration chorale avec des dialogues et le r\u00e9cit, les mouvements chor\u00e9graphi\u00e9s et le jeu expressif, excessif ou ironique, les registres vocaux des acteurs, les images d\u2019une grande beaut\u00e9 plastique, la dramaturgie musicale, cr\u00e9ent une distance et conf\u00e8rent \u00e0 l\u2019histoire racont\u00e9e une dimension m\u00e9taphorique.<\/p>\n<p>Dans <em>Numance<\/em> de Cervant\u00e8s, la compagnie Ksec Act recourt \u00e0 une d\u00e9marche semblable : on est dans une ambiance totalement d\u00e9cal\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 objective o\u00f9 les vivants et les morts se parlent, nous parlent. <em>Numance<\/em> raconte l\u2019histoire du si\u00e8ge, de la prise et de la destruction de l\u2019antique cit\u00e9 celte ib\u00e8re par l\u2019arm\u00e9e romaine conduite par Scipion \u00c9milien en 133 avant notre \u00e8re. Assi\u00e9g\u00e9s, affam\u00e9s, les Numanciens ont choisi de br\u00fbler leur ville, de tuer leurs femmes, leurs enfants et de se suicider plut\u00f4t que de se rendre. Dans sa partition dramaturgique, Yoichi Tajiri rel\u00e8ve la th\u00e9matique centrale de l\u2019\u0153uvre : l\u2019intransigeance, le sens de l\u2019honneur, de la dignit\u00e9, de la libert\u00e9, pouss\u00e9s \u00e0 l\u2019extr\u00eame dans toutes sortes de conflits et de guerres en posant, du point de vue d\u2019aujourd\u2019hui, des questions : que signifie le patriotisme et mourir avec honneur ? Que signifie gagner la guerre ? Mourir c\u2019est mourir, la guerre n\u2019est-elle pas simplement une trag\u00e9die humaine, un massacre barbare o\u00f9 il n\u2019y a ni vainqueurs ni vaincus honorables ?<\/p>\n<p>En r\u00e9duisant \u00e0 l\u2019essentiel la trame dramatique cervantine, Yoichi Tajiri introduit le personnage de \u00ab l\u2019employ\u00e9 \u00bb qui figure \u00e0 la fois la m\u00e9moire et le regard contemporain, un homme d\u2019aujourd\u2019hui visitant ce lieu d\u00e9vast\u00e9 qui pourrait \u00eatre aussi bien Numance, Hiroshima, ou toute autre ville ras\u00e9e, d\u00e9truite par la guerre.<\/p>\n<p>En Espagne, Jos\u00e9 Ramon Fernandez, un des auteurs phares de la nouvelle dramaturgie, a repris les personnages de Don Quijote et de Sancho Pan\u00e7a dans sa pi\u00e8ce <em>Le Bateau enchant\u00e9<\/em>, en les projetant dans l\u2019actualit\u00e9 de notre soci\u00e9t\u00e9 pour traiter des th\u00e8mes de l\u2019\u00e9cologie, de la pollution et de la menace de p\u00e9nurie de l\u2019eau, mais aussi de l\u2019\u00e9migration et de l\u2019int\u00e9gration culturelle. Sa pi\u00e8ce raconte comment Don Quijote et Sancho Pan\u00e7a s\u2019embarquent sur l\u2019\u00c8bre pour d\u00e9fendre la cause de l\u2019eau et comment dans une famille d\u2019immigr\u00e9s vietnamiens l\u2019art des marionnettes sur l\u2019eau conserv\u00e9 et transmis par le p\u00e8re \u00e0 son fils devenu Espagnol lui servira pour raconter l\u2019histoire des deux h\u00e9ros cervantins.<\/p>\n<p><strong>III \u2013 Cervant\u00e8s et Don Quijote tous azimuts<\/strong><\/p>\n<p>Le plus important festival de th\u00e9\u00e2tre classique, le Festival International d\u2019Almagro, a \u00e9t\u00e9 dans son \u00e9dition 2015 une v\u00e9ritable vitrine des multiples d\u00e9clinaisons de l\u2019\u0153uvre cervantine. En t\u00eate de l\u2019abondante offre de ce \u00ab feuilleton \u00bb cervantin : <em>Interm\u00e8des<\/em> de Jos\u00e9 Luis Gomez, nouvelle version de son spectacle embl\u00e9matique cr\u00e9\u00e9 il y a 20 ans au Teatro la Abadia \u00e0 Madrid qu\u2019il dirige. <em>Interm\u00e8des<\/em> r\u00e9unit trois c\u00e9l\u00e8bres pi\u00e8ces comiques de Cervant\u00e8s : <em>La Grotte de Salamanque<\/em>, <em>Le Vieux Jaloux <\/em>et <em>Le Retable des merveilles<\/em>, situ\u00e9es dans un milieu rural, histoires d\u2019amour, de mariages forc\u00e9s, de tromperies, de jalousies, de vengeances. Avec une extraordinaire acuit\u00e9, Cervant\u00e8s saisit les types et les rapports humains en mettant en d\u00e9rision l\u2019ordre social et la morale restrictifs et prohibitifs que les femmes qui en sont victimes principales d\u00e9jouent avec talent. Dans <em>Le Retable des merveilles<\/em>, on rel\u00e8ve des similitudes avec le conte <em>Les Nouveaux Habits de l\u2019empereur<\/em>. Deux picaros pr\u00e9sentent devant les notables du village un retable tr\u00e8s sp\u00e9cial : ses images ne peuvent \u00eatre vues que par des personnes de sang pur mais non par des b\u00e2tards ou des descendants de Maures ou de Juifs. Cervant\u00e8s s\u2019y moque du statut de puret\u00e9 du sang : lui-m\u00eame, tout comme sa femme, \u00e9taient descendants de Juifs convertis.<\/p>\n<p>Parmi de nombreux spectacles pr\u00e9sent\u00e9s au Festival International d\u2019Almagro, on peut encore noter <em>En un lugar del Quijote<\/em> (<em>Dans un lieu du Don Quijote<\/em>), version libre du roman mis en sc\u00e8ne par Yayo Caseres en collaboration avec la Compagnie Nationale de Th\u00e9\u00e2tre Classique. Ce qui frappe pourtant dans cette \u00ab nouvelle vague \u00bb d\u2019approches sc\u00e9niques de Cervant\u00e8s et de son \u0153uvre, c\u2019est d\u2019une part l\u2019int\u00e9r\u00eat port\u00e9 \u00e0 l\u2019entourage f\u00e9minin de l\u2019\u00e9crivain et aux h\u00e9ro\u00efnes de ses \u0153uvres, et d\u2019autre part le recours tr\u00e8s fr\u00e9quent aux formes sc\u00e9niques pluridisciplinaires.<\/p>\n<p><em>La Gitanilla,<\/em> spectacle de th\u00e9\u00e2tre-danse, avec la dramaturgie de Maria Velazco et la mise en sc\u00e8ne de Sonia S\u00e9bastian, pr\u00e9sent\u00e9 au Festival de Th\u00e9\u00e2tre Classique d\u2019Alcala de Henares, s\u2019inspire d\u2019une <em>Nouvelle Exemplaire<\/em> de Cervant\u00e8s, <em>La Gitanilla<\/em>. Le spectacle, utilisant des \u00e9l\u00e9ments de la musique et de la danse flamenco, transpose l\u2019histoire de la gitane au XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. En restant fid\u00e8le \u00e0 la trame originale, Maria Velazco introduit des \u00e9l\u00e9ments actuels de la communaut\u00e9 gitane et s\u2019inspire aussi du film franco-alg\u00e9rien de Toni Gatlif. Elle articule sa dramaturgie sur la th\u00e9matique de la diversit\u00e9 ethnique, de la d\u00e9fense de la dignit\u00e9 et de la libert\u00e9.<\/p>\n<p>Dans cette vague de f\u00e9minisation du quatrecentenaire cervantin, la c\u00e9l\u00e8bre Dulcin\u00e9a, l\u2019amour id\u00e9al de Don Quijote, ne pouvait \u00eatre absente. La voil\u00e0, inspiratrice de la cr\u00e9ation de l\u2019actrice et danseuse canarienne, Paula Quintana. Elle construit, \u00e0 travers une dramaturgie pluridisciplinaire : texte, musique, danse, le parcours vers l\u2019abandon et l\u2019oubli de l\u2019h\u00e9ro\u00efne id\u00e9alis\u00e9e. La figure de Dulcin\u00e9a est abord\u00e9e \u00e0 partir de notre regard d\u2019aujourd\u2019hui sur l\u2019amour, les \u00e9motions, sur la femme et la f\u00e9minit\u00e9 dans notre soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 ce \u00ab concert \u00bb d\u2019hommages \u00e0 Cervant\u00e8s et \u00e0 son Don Quijote, Fernando Arrabal a apport\u00e9, comme \u00e0 son habitude, une vision tr\u00e8s arrabalienne de l\u2019univers cervantin dans<em> Pinguines<\/em>, commande de Juan Carlos Perez de la Fuente qui l\u2019a cr\u00e9\u00e9 le 23 avril 2015, date anniversaire de la mort de Cervant\u00e8s, au Teatro Espa\u00f1ol de Madrid dont il est directeur. Nul besoin d\u2019ajouter que cette cr\u00e9ation mondiale en pr\u00e9sence de l\u2019auteur fut un \u00e9v\u00e9nement culturel et mondain.<\/p>\n<figure id=\"attachment_305\" aria-describedby=\"caption-attachment-305\" style=\"width: 700px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"305\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/le-couple-don-miguel-de-cervantes-saavedra-et-don-quijote-fete-son-leur-quatre-centieme-anniversaire\/photo-3-pinguines-arrabal\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/PHOTO-3-Pinguines-Arrabal.jpg\" data-orig-size=\"1400,990\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;5.6&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;Javier Naval&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;NIKON D800&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;1401630766&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;28&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;3200&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0.04&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"PHOTO-3-Pinguines-Arrabal\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"&lt;p&gt;Pinguines, Arrabal&lt;\/p&gt;\n\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/PHOTO-3-Pinguines-Arrabal-1024x724.jpg\" class=\"size-large wp-image-305\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/PHOTO-3-Pinguines-Arrabal.jpg\" alt=\"Pinguines, Arrabal\" width=\"700\" height=\"495\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/PHOTO-3-Pinguines-Arrabal.jpg 1400w, https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/PHOTO-3-Pinguines-Arrabal-300x212.jpg 300w, https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/PHOTO-3-Pinguines-Arrabal-768x543.jpg 768w, https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/PHOTO-3-Pinguines-Arrabal-1024x724.jpg 1024w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-305\" class=\"wp-caption-text\">Pinguines, Arrabal<\/figcaption><\/figure>\n<p>Arrabal propose dans <em>Pinguines<\/em> une vision de l\u2019univers de Cervant\u00e8s \u00e0 travers le regard des femmes de sa vie : son \u00e9pouse, sa ma\u00eetresse, sa grand-m\u00e8re, sa fille naturelle, ses trois s\u0153urs, sa ni\u00e8ce, sa cousine, sa tante. \u00ab Des femmes libres projet\u00e9es dans l\u2019avenir, capables de prendre les armes et des risques \u00bb, dit Arrabal. Il transpose cette vision dans un monde futuriste travers\u00e9 par dix femmes motards appel\u00e9es \u00ab Pinguines \u00bb, \u00ab Cervantas \u00bb ou \u00ab Quijotas \u00bb.<\/p>\n<p>Le titre de la pi\u00e8ce fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un des plus grands rassemblements de motards dans le monde appel\u00e9 \u00ab Les pingouins \u00bb, qui a lieu chaque ann\u00e9e \u00e0 Valladolid, ville o\u00f9 Cervant\u00e8s a v\u00e9cu entre 1601 et 1608.<\/p>\n<p>Le spectacle est construit sur le mode surr\u00e9aliste de l\u2019association libre, du r\u00eave \u00e9veill\u00e9, du collage po\u00e9tique d\u2019\u00e9l\u00e9ments disparates appartenant \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s et \u00e0 des temporalit\u00e9s diff\u00e9rentes. La figure a\u00e9rienne de Cervant\u00e8s, incarn\u00e9e par un acteur, plane dans l\u2019espace, telle une figure mythique, divinis\u00e9e.<\/p>\n<p>Juan Carlos Perez de la Fuente inscrit l\u2019espace sc\u00e9nique dans un rapport bifrontal au public englob\u00e9 dans ce th\u00e9\u00e2tre du monde, m\u00fb comme par des forces d\u00e9miurgiques en perp\u00e9tuel mouvement. Un spectacle grandiose, un th\u00e9\u00e2tre de son et de lumi\u00e8re, tenant d\u2019un rituel pa\u00efen et mystique qui, avec de tr\u00e8s puissantes images plastiques et sonores, traduit la vision arrabalienne du monde chaotique, mais \u00ab c\u2019est du chaos que surgissent les utopies \u00bb affirme-t-il.<\/p>\n<p>Il est certain que la c\u00e9l\u00e9bration de Cervant\u00e8s et de son d\u00e9lirant Don Quijote a \u00e9t\u00e9 une ressource importante et revitalisante pour la cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale espagnole.<\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"234\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/un-match-du-siecle-sur-lechiquier-du-monde\/guillon\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/Guillon.jpg\" data-orig-size=\"245,208\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;Tasos&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Guillon\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/Guillon.jpg\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-234\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/12\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/12\/Guillon-150x150.jpg\" alt=\"Guillon\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p><strong><a name=\"end1\"><\/a>*Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon:<\/strong> Formation universitaire litt\u00e9raire et th\u00e9\u00e2trale : niveau Ma\u00eetrise et Doctorat d\u2019\u00c9tat. Auteur de nombreux essais sur le th\u00e9\u00e2tre et critique dramatique, dans plusieurs revues sp\u00e9cialis\u00e9es de th\u00e9\u00e2tre et des arts du spectacle en France et \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Sp\u00e9cialis\u00e9e en th\u00e9\u00e2tre contemporain, en particulier hispanique. Organisatrice et coordinatrice d\u2019\u00e9v\u00e9nements th\u00e9\u00e2traux. Membre fondateur du r\u00e9seau fran\u00e7ais de l\u2019Institut International du Th\u00e9\u00e2tre de la M\u00e9diterran\u00e9e, fondatrice, pr\u00e9sidente des \u00c9changes Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines \u00ab Hispanit\u00e9 Explorations \u00bb. Tr\u00e9sori\u00e8re d\u2019honneur de l\u2019Association internationale des critiques de th\u00e9\u00e2tre (AICT) et du Syndicat Professionnel de la Critique de Th\u00e9\u00e2tre en France. Membre de la Asociacion de Directores de Escena d\u2019Espagne. Membre du conseil de r\u00e9daction de la revue <em>ADE teatro<\/em> et de <em>Red Escenica<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon* Don Quijote pour Cervant\u00e8s comme Faust pour Goethe furent l\u2019aboutissement et le summum de leurs \u0153uvres et en quelque sorte l\u2019arbre qui cache le reste de leurs abondantes cr\u00e9ations. 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