{"id":86,"date":"2016-04-06T14:33:20","date_gmt":"2016-04-06T14:33:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/?p=86"},"modified":"2023-03-23T15:45:26","modified_gmt":"2023-03-23T15:45:26","slug":"mise-en-scene-et-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/mise-en-scene-et-temps\/","title":{"rendered":"Mise en sc\u00e8ne et temps"},"content":{"rendered":"<h6 style=\"text-align: center;\"><b>La mise en sc\u00e8ne du temps de Jacques Lassalle<\/b><\/h6>\n<p><strong>Manuel Garcia-Martinez<\/strong><a href=\"#end1\">*<\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"88\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/mise-en-scene-et-temps\/lassalle-8x61-1\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Lassalle-8x61-1.jpg\" data-orig-size=\"100,124\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Lassalle-8&amp;#215;61 (1)\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Lassalle-8x61-1.jpg\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Lassalle-8x61-1.jpg\" class=\"alignnone size-full wp-image-88\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Lassalle-8x61-1.jpg\" alt=\"Lassalle-8x61 (1)\" width=\"100\" height=\"124\"><\/p>\n<p><b>Abstract:<\/b><\/p>\n<p>The article examines the way the director Jacques Lassalle deals with time and&nbsp;rhythm in his production. In an interview Lassalle explains how carefully he is working with time.<\/p>\n<p>Jacques Lassalle est un des grands metteurs en sc\u00e8ne fran\u00e7ais de la seconde moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et du d\u00e9but du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Dans cet entretien, il expose certains aspects de sa conception du temps au th\u00e9\u00e2tre et des techniques utilis\u00e9es pour privil\u00e9gier une fluidit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 l\u00b4encontre des grandes ruptures si fr\u00e9quentes dans le th\u00e9\u00e2tre actuel.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><b>I.<\/b><\/p>\n<p>Jacques Lassalle : un des grands metteurs en sc\u00e8ne fran\u00e7ais de la seconde moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et d\u00e9but du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Son \u0153uvre d\u00e9bute en 1967 et se poursuit jusqu\u00b4\u00e0 nos jours. Sa conception du th\u00e9\u00e2tre, comme celle de tout cr\u00e9ateur important, pr\u00e9suppose \u00e9galement une r\u00e9flexion sur le temps.<\/p>\n<p>Toute mise en sc\u00e8ne est une \u00e9laboration de la continuit\u00e9, mais tous les metteurs en sc\u00e8ne n\u00b4accordent pas la m\u00eame place au temps, et ne le mettent pas en valeur de la m\u00eame fa\u00e7on. Une des qualit\u00e9s des mises en sc\u00e8ne de Jacques Lassalle est la mise en sc\u00e8ne du temps. Sa conception du temps fa\u00e7onn\u00e9e sans doute par de multiples influences se d\u00e9finit par rapport \u00e0 son \u00e9poque. Face \u00e0 l\u00b4acc\u00e9l\u00e9ration de la vie au cours de la fin du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, notamment depuis le milieu des ann\u00e9es 80, face \u00e0 la profusion d\u00b4images ostensibles et frappantes, Jacques Lassalle choisit de mettre en sc\u00e8ne la transition, le passage, l\u00b4espace interm\u00e9diaire, le \u00ab presque rien apparent \u00bb avec une \u00ab suspicion fondamentale des moments forts \u00bb, comme il l\u2019indique lui-m\u00eame. Le th\u00e9\u00e2tre montre la r\u00e9alit\u00e9, mais surtout la fa\u00e7on dont ont \u00e9t\u00e9 v\u00e9cus les \u00e9v\u00e9nements, dans un rapport au monde qui pose in\u00e9vitablement le rapport \u00e0 soi. La forme de continuit\u00e9 implique une perception du monde.<\/p>\n<p>Ses mises en sc\u00e8ne produisent souvent une apparente facilit\u00e9 de d\u00e9roulement. Mais cette aisance est le r\u00e9sultat d\u00b4une \u00e9laboration et d\u00b4une technique. Le texte occupe dans ses mises en sc\u00e8ne une place toujours fondamentale. Son d\u00e9coupage minutieux et pointilleux met en place de subtiles transitions qui cr\u00e9ent, d\u00e8s le d\u00e9but du spectacle, l\u2019attente d\u2019un d\u00e9roulement ult\u00e9rieur semblable.<\/p>\n<p><b><\/b>La fluidit\u00e9 du d\u00e9veloppement donne souvent lieu \u00e0 un temps apparemment lisse, marqu\u00e9 par la sobri\u00e9t\u00e9 et une intensit\u00e9 retenue, qui recouvre en r\u00e9alit\u00e9 la multiplicit\u00e9 de niveaux et d\u00b4\u00e9v\u00e9nements d\u00b4un pr\u00e9sent dense.<\/p>\n<p>Le d\u00e9veloppement donne souvent lieu \u00e0 la perception de la lenteur de la part du spectateur, sans que celle-ci soit accompagn\u00e9e par une sensation n\u00e9gative de la lenteur. Cette contradiction apparente est due \u00e0 la pr\u00e9sence fr\u00e9quente de deux vitesses diff\u00e9rentes. La perception de la lenteur est due au nombre, \u00e0 la longueur et \u00e0 la r\u00e9gularit\u00e9 des pauses et des silences, souvent \u00e0 l\u00b4int\u00e9rieur des r\u00e9pliques, qui cr\u00e9ent un rythme r\u00e9gulier et une sensation d\u00b4harmonie. La densit\u00e9 des th\u00e8mes abord\u00e9s, la vari\u00e9t\u00e9 des intentions transmises par les acteurs, les changements de vitesse au sein d\u00b4une m\u00eame r\u00e9plique, la ligne bris\u00e9e des actions et des mouvements s\u00b4\u00e9laborent sur ce fond sans modifier la sensation qu\u00b4il provoque. Un rythme soign\u00e9 et souvent tr\u00e8s marqu\u00e9 tend \u00e9galement \u00e0 s\u00b4effacer pour favoriser la fluidit\u00e9, tel un tissage serr\u00e9 dont les mailles deviendraient peu visibles.<\/p>\n<p>Cette mise en place suppose \u00e0 la fois la pr\u00e9sentation et la repr\u00e9sentation premi\u00e8re du temps, la mise en sc\u00e8ne du temps.<\/p>\n<p>L\u00b4am\u00e9nagement temporel vise toujours \u00e0 cr\u00e9er chez le spectateur un temps diff\u00e9rent de celui de sa vie quotidienne : le rythme de la mise en sc\u00e8ne ou de l\u00b4acteur, indique Jacques Lassalle, et surtout celui du r\u00eave qu\u00b4il transmet, se substitue au temps et au rythme que le spectateur avait avant la mise en sc\u00e8ne. Cette exp\u00e9rience vise \u00e0 susciter un oubli particulier de la dur\u00e9e, pendant une partie ou parfois la totalit\u00e9 de la mise en sc\u00e8ne. La continuit\u00e9 subtile de ses spectacles en pr\u00e9serve souvent la m\u00e9moire, dont le souvenir est fond\u00e9 sur la coh\u00e9rence de sa construction, un souvenir o\u00f9 les exp\u00e9riences temporelles se transforment syst\u00e9matiquement, et ce qui est parfois per\u00e7u sans que l\u00b4on soit conscient de sa dur\u00e9e au moment o\u00f9 on le percevait, alors que l\u00b4on ne se rendait pas compte du \u00ab temps qui passait \u00bb, est gard\u00e9 dans la m\u00e9moire comme un laps de temps dense d\u00b4actions et de sensations.<\/p>\n<p>Jacques Lassalle m\u00b4a accord\u00e9 cet entretien le 2 juillet 1992 \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise dont il \u00e9tait alors l\u00b4administrateur. Les informations techniques et la d\u00e9marche par rapport \u00e0 la continuit\u00e9 qui y sont expos\u00e9es conservent encore aujourd\u00b4hui toute leur actualit\u00e9.<\/p>\n<p>Comme hier, la question du temps est toujours centrale dans la mise en sc\u00e8ne. Elle devient plus \u00e9vidente, plus incontournable, d\u00e8s lors que l\u00b4on abandonne la tendance \u00e0 vouloir transmettre un message avec un ensemble de signes surprenants et ostensibles, pour questionner le sens d\u00b4abord \u00e0 travers la forme de la continuit\u00e9, et de plus en plus souvent, aujourd\u00b4hui, par la mise en question de la fable.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><b>Mise en sc\u00e8ne et temps : Entretien avec Jacques Lassalle<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><b>Le 2 juillet 1992, la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise<\/b><\/p>\n<p><b><\/b><b>Manuel Garcia-Martinez :<\/b> Quand on voit vos mises en sc\u00e8ne, souvent le temps passe rapidement ; pourtant, quand on essaye de s\u2019en souvenir on se souvient d\u2019un laps de temps long.<\/p>\n<p><b><\/b><b>Jacques Lassalle :<\/b> Ce que vous dites l\u00e0 me frappe, parce que, en effet, c\u2019est comme si l\u2019on ne travaillait pas pour le pr\u00e9sent imm\u00e9diat de la perception, mais pour sa m\u00e9morisation, c\u2019est-\u00e0-dire que la repr\u00e9sentation qui se donne, non seulement appelle le travail du spectateur, mais, en derni\u00e8re analyse, se poursuit dans la conscience et dans l\u2019exp\u00e9rience du spectateur ; je dirais plut\u00f4t se poursuit que s\u2019ach\u00e8ve, d\u2019ailleurs.<\/p>\n<p>Ceci est en contradiction tr\u00e8s violente avec ce qui se passe aujourd\u2019hui : on voudrait nous faire croire que nous vivons cette s\u00e9rie d\u2019instants brefs sans pass\u00e9 et sans perspective, comme si nous \u00e9tions vraiment condamn\u00e9s aux clips, \u00e0 la s\u00e9rie de stimuli, violents si possible, pour qu\u2019ils effacent rapidement ce qui vient de nous \u00eatre propos\u00e9, et pour qu\u2019il ait une petite chance de persister un instant avant que le suivant ne l\u2019efface. J\u2019ai dit que le th\u00e9\u00e2tre n\u2019a d\u2019avenir que notre m\u00e9moire, et je crois que cela est vrai de la repr\u00e9sentation. C\u2019est apr\u00e8s, quand tout est dit, qu\u2019elle prend son sens et peut-\u00eatre m\u00eame se reconstitue vraiment.<\/p>\n<p>Je lisais hier un papier qui \u00e9voquait l\u2019importance de l\u2019espace interm\u00e9diaire dans la cr\u00e9ation. Il y a ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu et puis ce que l\u2019\u00e9criture ici, et la repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale l\u00e0, peuvent capter de ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu. Non pas de ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu, mais de la fa\u00e7on dont cela a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu. Il ne s\u2019agit pas de r\u00e9capituler ou de transcrire la chronique de ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu ; mais le th\u00e9\u00e2tre, comme l\u00b4\u00e9criture, consiste \u00e0 essayer de capter ce que du fait objectif nous avons per\u00e7u.<\/p>\n<p>Je ne dis pas que j\u2019invite le spectateur \u00e0 une \u00e9coute somnolente, d\u2019\u00e9tat de flottement entre la veille et le sommeil, entre chien et loup, de tension flottante ; non, au contraire, je crois que la sc\u00e8ne ne nous propose pas l\u2019enjeu ultime, la fusion, l\u2019arrachement \u00e0 nous-m\u00eames par le spectacle ; le spectacle n\u2019a pas d\u2019autre raison d\u2019\u00eatre que de nous rendre \u00e0 nous m\u00eames, de questionner en nous ce qui comme sur la sc\u00e8ne, comme pendant le travail de r\u00e9p\u00e9tition, \u00e9tait de l\u2019ordre de l\u2019obscur, de l\u2019informul\u00e9, de l\u2019inavou\u00e9, peut \u00eatre de l\u2019inavouable. De la m\u00eame fa\u00e7on, je n\u2019ai de cesse, pendant le travail avec les acteurs, de travailler sur le hors-texte plut\u00f4t que sur le sous-texte de l\u2019\u0153uvre et sur l\u2019inconnu \u00e0 nous-m\u00eames, au spectateur. C\u2019est l\u00e0 l\u2019espace de la jointure, c\u2019est l\u00e0 le carrefour. Il y a une \u0153uvre et je ne sais pas pourquoi j\u2019ai eu le d\u00e9sir de m\u2019y int\u00e9resser : pour ce qu\u2019elle dit objectivement elle-m\u00eame, pour sa structure, pour son texte \u00e9merg\u00e9, mais tout autant pour ce que je ne sais pas que ce texte lib\u00e9rera chez moi et chez l\u2019acteur, et donc \u00e0 la fin chez le spectateur.<\/p>\n<p>Et je pense que cela commande un certain travail sur le temps, qui est un travail sur l\u2019implosion, sur le latent, sur le brid\u00e9, sur le tenu et sur le retenu, et qui par moments explose. Souvent quand on lit le compte-rendu d\u2019une repr\u00e9sentation, il ne s\u2019agit que d\u2019une s\u00e9rie de moments forts, comme \u00e7a. Ce qui m\u2019obs\u00e8de, c\u2019est la suspicion fondamentale des moments forts, en tout cas en termes de spectaculaire : comment, \u00e0 l\u2019instar de nos propres existences, donner droit de cit\u00e9 \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique, au sensible, \u00e0 l\u2019\u00e9motionnel, au presque rien apparent. C\u2019est-\u00e0-dire dans cette dur\u00e9e, qui est celle-l\u00e0 m\u00eame de nos vies, tout \u00e0 coup, pas forc\u00e9ment aux points d\u2019orgue soulign\u00e9s ou esp\u00e9r\u00e9s par le texte, des stridences, des d\u00e9chirures, des collisions ; tout d\u2019un coup, l\u2019intol\u00e9rable de ce qui \u00e9tait patient\u00e9, de ce qui \u00e9tait endur\u00e9, de ce qui \u00e9tait surgi. Donc, au niveau de la repr\u00e9sentation, un travail sur une s\u00e9rie de moments, d\u2019assez longues p\u00e9riodes quasi lin\u00e9aires, et puis des pouss\u00e9es.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, ce travail sur le temps est une invitation \u00e0 retrouver le spectacle apr\u00e8s. Pas tout le spectacle forc\u00e9ment, on ne peut pr\u00e9juger du travail de la m\u00e9moire, de sa s\u00e9lectivit\u00e9, de ses pertes, de ses d\u00e9ficits, de ses indiff\u00e9rences, de ses inint\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<p>Je garde la nostalgie du silence qui suivrait et qui permettrait ce d\u00e9part du spectateur emportant ensemble, mais pour chacun \u00e0 la fois, ce souvenir d\u00e9j\u00e0 fragile, d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9caire, de la repr\u00e9sentation d\u2019un espace particulier, si protocolaire, si ritualis\u00e9, l\u2019espace th\u00e9\u00e2tral, dans la vie, dans l\u2019existence de tous les jours. C\u2019est Barthes qui parlait du caract\u00e8re d\u00e9chirant de la f\u00eate ; ce serait une f\u00eate d\u00e9chirante parce que dans le moment m\u00eame o\u00f9 il y a jouissance, il y aurait conscience de la perte mais conscience que la vraie jouissance ce sera celle de la r\u00e9miniscence, de la rem\u00e9moration, du temps retrouv\u00e9.<\/p>\n<p>Je crois que la premi\u00e8re et l\u2019ultime responsabilit\u00e9 du metteur en sc\u00e8ne est l\u2019affirmation et la substitution du temps ordinaire, v\u00e9cu : la repr\u00e9sentation institue un autre temps qui est en rupture, pas toujours douce, parfois brutale, affirm\u00e9e, avec le temps du sablier, du v\u00e9cu quotidien. Nous savons tr\u00e8s vite au th\u00e9\u00e2tre, si cet acte-l\u00e0, si ce geste-l\u00e0, fondateur, est ou n\u2019est pas, au bout de quelques instants, quand le noir s\u2019est fait, si l\u2019on est rentr\u00e9 ou pas dans cette temporalit\u00e9.<br \/>\nMais quel est l\u2019enjeu, quel est l\u2019espace d\u2019ach\u00e8vement de cette autre dur\u00e9e, de cet autre temps, de cette autre perception du temps ? Je crois qu\u2019il est dans la m\u00e9moire plus que dans la perception imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Qu\u2019est un metteur en sc\u00e8ne, qu\u2019est ce que nous repr\u00e9sentons ? Nous repr\u00e9sentons ce que la m\u00e9moire est d\u00e9j\u00e0 en train de faire de notre \u00e9quip\u00e9e commune. Nous mettons plus en sc\u00e8ne la rem\u00e9moration du spectacle que le spectacle lui-m\u00eame, jour apr\u00e8s jour\u2026<\/p>\n<p>Il est aussi le temps de la r\u00e9p\u00e9tition, dans lequel on rentre peu \u00e0 peu\u2026 Pour quelqu\u2019un qui r\u00e9p\u00e8te, il y a deux vies, la vie ordinaire, diverse, contrari\u00e9e, et la vie \u00e0 laquelle on consent tr\u00e8s difficilement, avec effroi d\u2019ailleurs, du travail de r\u00e9p\u00e9tition. Alors au d\u00e9but, on fait comme s\u2019il y avait un bord \u00e0 bord, comme si on passait facilement de ce bureau \u00e0 la salle de r\u00e9p\u00e9tition, on se m\u00e9nage. Et puis peu \u00e0 peu, on s\u2019aper\u00e7oit que l\u2019autre vie, celle de l\u2019\u0153uvre, celle de son incarnation par nous, devient formidablement conflictuelle.<\/p>\n<p>Qu\u2019est ce que nous gardons de ce qui a \u00e9t\u00e9 fait la veille ? L\u2019histoire des mises en sc\u00e8ne, c\u2019est l\u2019histoire de toutes les pertes, des renoncements, des sacrifices : il y a certains jours o\u00f9 on est s\u00e9duit par une id\u00e9e qui est venue, par une proposition qui a \u00e9t\u00e9 faite, et qui a permis un jeu de sc\u00e8ne ou un traitement \u00e9tonnant d\u2019un fragment. Et puis apr\u00e8s, on y renonce, on perd un d\u00e9tail qui serait s\u00fbrement gratifiant du point de vue du public ; on le perd, on le sacrifie dans le consentement g\u00e9n\u00e9ral, quelquefois m\u00eame sous l\u2019invitation de quelqu\u2019un qui, en votre propre nom, nous rappelle \u00e0 votre ordre m\u00eame.<\/p>\n<p><b>M. G. M. :<\/b> Vous parliez de ce moment de tension lin\u00e9aire, qui serait en mineur par rapport aux moments de crise. Je l\u2019ai per\u00e7u dans plusieurs de vos mises en sc\u00e8ne et cela me semble difficile \u00e0 r\u00e9ussir. Comment \u00e9laborez-vous ces tensions lentes qui pr\u00e9c\u00e8dent les moments d\u2019explosion ? Je pense \u00e0 vos mises en sc\u00e8ne de <i>B\u00e9r\u00e9nice<\/i> de Racine<a href=\"#end2\"><sup>[1]<\/sup><\/a> et de <i>La Bonne M\u00e8re <\/i>de Goldoni<a href=\"#end3\"><sup>[2]<\/sup><\/a> \u2026 il me semble que le temps y passe tr\u00e8s rapidement, c\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019on commence \u00e0 voir la mise en sc\u00e8ne, on per\u00e7oit la lenteur et puis on oublie la dur\u00e9e.<\/p>\n<p><b>J. L. :<\/b> On l\u2019oublie ou on ne l\u2019oublie pas.<\/p>\n<p><b>M. G. M. :<\/b> \u00c0 mon avis, sur le moment, on tend \u00e0 l\u2019oublier et apr\u00e8s, on ne l\u2019oublie pas.<\/p>\n<p><b>J. L. :<\/b> C\u2019est vrai que, en particulier dans les premi\u00e8res salles, comme les salles de g\u00e9n\u00e9rale, qui se d\u00e9finissent par l\u2019effervescence initiale, l\u2019excitation de la salle qui est en repr\u00e9sentation d\u2019elle-m\u00eame, les soirs o\u00f9 l\u2019\u00e9v\u00e9nement mondain, \u00ab politique \u00bb, distrait le spectateur de lui-m\u00eame, ces soirs-l\u00e0, j\u2019ai des g\u00e9n\u00e9rales souvent d\u00e9plorables, et ces soirs-l\u00e0, on m\u2019accorde beaucoup moins cette disponibilit\u00e9\u2026 L\u2019acteur le sent, donc il \u00ab volontarise \u00bb, il devient un peu activiste, il essaye de m\u00e9nager les deux termes : la r\u00e9action du public et le terme longuement \u00e9prouv\u00e9 et quelquefois rejoint dans la repr\u00e9sentation, l\u2019aspect intimiste de la r\u00e9p\u00e9tition par une esp\u00e8ce de consentement par doutes successifs, par asc\u00e8se progressive, un consentement \u00e0 \u00eatre.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas le degr\u00e9 z\u00e9ro, ce n\u2019est pas le terne et le neutre du \u00ab ne rien faire \u00bb, c\u2019est la pl\u00e9nitude surprenante, vertigineuse, de se contenter d\u2019\u00eatre l\u00e0. Mais d\u2019\u00eatre l\u00e0, dans l\u2019artifice complet d\u2019une fiction impos\u00e9e, d\u2019une \u00e9criture, d\u2019une parole emprunt\u00e9e, d\u2019une dur\u00e9e qui est celle de tous et pas la sienne propre, dans ce formidable dispositif d\u2019artifices, de contraintes impos\u00e9es et de conventions accept\u00e9es ; c\u2019est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce formidable dispositif d\u2019artifices que je rejoins une sorte d\u2019\u00e9vidence et de pl\u00e9nitude d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>En r\u00e9p\u00e9tition, le processus, jour apr\u00e8s jour, est fait de ce d\u00e9pouillement, de cet abandon qui, chez l\u2019acteur quel qu\u2019il soit, passe par, comment dire, le renoncement \u00e0 des virtuosit\u00e9s inutiles, \u00e0 des vanit\u00e9s hors de saison, \u00e0 des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 d\u2019autres exp\u00e9riences, \u00e0 d\u2019autres savoirs.<\/p>\n<p>Et cela devant l\u2019implacable b\u00eate carnivore qu\u2019est le public un soir de g\u00e9n\u00e9rale dans une salle de huit cents places. C\u2019est une esp\u00e8ce de proposition conviviale, de secret partag\u00e9, de th\u00e9\u00e2tre qui se dit presque \u00e0 mi-voix. Il lui est impos\u00e9 une formidable violence, une formidable agression et l\u2019acteur qui est aux prises avec cette attente, ce refus, veut tout \u00e0 coup donner des gages, se rassurer lui-m\u00eame ; donc ce qui se joue sur la sc\u00e8ne, ce n\u2019est m\u00eame pas la repr\u00e9sentation refus\u00e9e mais pr\u00e9serv\u00e9e de la r\u00e9p\u00e9tition, c\u2019est la repr\u00e9sentation d\u00e9figur\u00e9e par le souci de convaincre, de s\u00e9duire, de gagner.<\/p>\n<p>Et en m\u00eame temps, je revendique pour les acteurs ce tribut pay\u00e9 \u00e0 la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9, \u00e0 l\u2019exhibition ; je leur dis : \u00ab Ne vous estompez pas. \u00bb Je leur demande l\u2019impossible. De faire comme s\u2019il n\u2019y avait pas de combat \u00e0 mener et comme si chaque soir le th\u00e9\u00e2tre n\u2019\u00e9tait pas cette n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019imposer sa propre volont\u00e9, sa propre respiration, c\u2019est-\u00e0-dire sa propre dur\u00e9e.<\/p>\n<p>Le grand acteur\u2026 vous savez, la notion de pr\u00e9sence ? C\u2019est l\u2019acteur qui substitue au rythme respiratoire, biologique de qui l\u2019\u00e9coute, son propre rythme. C\u2019est incontestable\u2026<\/p>\n<p>Je pense \u2013 je parle de fa\u00e7on un peu sublim\u00e9e, plus dans l\u2019espace de mon r\u00eave, de mon attente intime \u2013 que le th\u00e9\u00e2tre est assez proche du lecteur du texte, qui r\u00eave et qui l\u00e8ve la t\u00eate hors du texte, et qui inscrit dans le texte le passage d\u2019un oiseau dans le ciel, ou d\u2019un fr\u00e9missement dans l\u2019arbre ou d\u2019une course d\u2019un enfant dans sa lecture ; il signifie un rapport d\u2019intense activit\u00e9 parall\u00e8le \u00e0 ce que l\u2019espace et l\u2019obscurit\u00e9 me permettent.<\/p>\n<p>Pour vous r\u00e9pondre de fa\u00e7on plus concr\u00e8te sur le travail, par exemple, je d\u00e9coupe spatialement \u00e9norm\u00e9ment, spatialement et textuellement. C\u2019est-\u00e0-dire que dans une sc\u00e8ne quand je travaille bien, il n\u2019est pas rare d\u2019avoir cinq ou six micro-s\u00e9quences \u00e0 la page. C\u2019est-\u00e0-dire ce que je risque comme uniformit\u00e9, comme non-renoncement au relief, \u00e0 l\u2019asp\u00e9rit\u00e9, \u00e0 l\u2019accident, dans la repr\u00e9sentation, je le compense, je crois, par un travail incessant sur l\u2019organisation des corps dans l\u2019espace, des d\u00e9placements dans l\u2019espace. Je crois que je d\u00e9coupe beaucoup plus que d\u2019autres. Ce temps quasi continu est en fait extr\u00eamement d\u00e9coup\u00e9 en micro-s\u00e9quences et cela ne se voit pas.<\/p>\n<p>L\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00e9conomie sc\u00e9nique fonctionne sur la pr\u00e9paration d\u2019une s\u00e9rie de moments forts, la repr\u00e9sentation semble \u00eatre vari\u00e9e, aller d\u2019un \u00e9v\u00e9nement \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un coup de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une formidable image \u00e0 l\u2019autre. En ce qui me concerne, on peut avoir le sentiment d\u2019une longue phrase ininterrompue. Or, en fait \u2013 je dis cela car cela m\u00e9riterait un peu d\u00b4examen \u2013 c\u2019est tr\u00e8s d\u00e9coup\u00e9. Les acteurs sont \u00e0 la fois ravis et ext\u00e9nu\u00e9s d\u2019\u00eatre invit\u00e9s \u00e0 de si nombreuses variations. La ligne m\u00e9lodique est tr\u00e8s continue, mais les variations sont incessantes.<\/p>\n<p><b>M. G. M. :<\/b> Vous r\u00e9pondez \u00e0 la question que j\u2019allais vous poser. Qu\u2019entendez-vous par d\u00e9coupage ?<\/p>\n<p><b>J. L. :<\/b> D\u00e9coupage spatial : comment organiser l\u2019espace, comment inscrire la relation, le jeu.<\/p>\n<p>Je ne passe pas du tout par l\u2019ostentation, par l\u2019asc\u00e8se. Je multiplie les d\u00e9placements, les distances, les inscriptions hors-champ et dans le champ, les gros plans et les plans \u00e9loign\u00e9s, et je multiplie aussi, je crois, les harmoniques, le commentaire visuel de ce que j\u2019ai dit. Tel protagoniste se trouve l\u00e0 en avant-sc\u00e8ne, j\u2019essaye souvent de mettre en place une action, tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8re mais discr\u00e8te, qui commente, quelquefois contredit, qui quelquefois traverse ce qui se dit, voil\u00e0. Il y a un r\u00e9seau dans une hi\u00e9rarchie sc\u00e9nique qui est tout de m\u00eame respect\u00e9e ; j\u2019essaye de ne pas tout mettre au m\u00eame plan, l\u2019affrontement corporel des deux amants et puis le passage au lointain, quelqu\u2019un qui essaye d\u2019attraper une mouche pour l\u2019oiseau qu\u2019il a sur l\u2019\u00e9paule. J\u2019essaye de tresser ensemble plusieurs dur\u00e9es. Il y a une chose \u00e0 laquelle j\u2019accorde beaucoup d\u2019importance chez moi, qui est de faire dispara\u00eetre la notion d\u2019entr\u00e9e et de sortie. \u00c7a me prend des heures : comment ? il \u00e9tait l\u00e0 et je ne l\u2019ai pas vu rentrer ; il \u00e9tait l\u00e0 et je ne l\u2019ai pas vu sortir. \u00c0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise, on applaudit l\u2019entr\u00e9e et la sortie de tel soci\u00e9taire. C\u2019est une fa\u00e7on, apr\u00e8s tout, de rappeler le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 sa convention, \u00e0 sa non-r\u00e9alit\u00e9, une mise \u00e0 distance presque brechtienne que de saluer l\u2019acteur qui rentre en mettant du m\u00eame coup en danger la situation et la construction du personnage. Comme \u00e0 l\u2019op\u00e9ra\u2026 Et pour moi, au contraire, le travail sur le temps passe aussi par une recherche du <i>legato<\/i>, du continu, de la variation, je travaille \u00e9norm\u00e9ment les changements de fa\u00e7on \u00e0 ce qu\u2019ils ne soient pas ostensibles. Sauf pour les dramaturgies qui paraissent imposer le fractionnement, des auteurs contemporains comme Kroetz ou Vinaver, quand nagu\u00e8re je travaillais beaucoup l\u00e0-dessus, ou quand j\u2019\u00e9crivais moi-m\u00eame l\u00e0-dessus, un th\u00e9\u00e2tre qu\u00b4on avait d\u00e9sign\u00e9 comme le th\u00e9\u00e2tre du quotidien. L\u00e0, je travaillais vraiment sur les effets du montage-<i>cut<\/i>, sur la violence. Je me souviens par exemple, apr\u00e8s l\u2019avortement, donn\u00e9 \u00e0 voir, d\u2019une femme \u00e0 l\u2019aiguille \u00e0 tricoter, dans un espace assez sordide, d\u2019une salle de s\u00e9jour <i>lumpen<\/i> prol\u00e9taire, dans la s\u00e9quence suivante, la m\u00eame femme, dans un jardin peignant un flamant rose, dans la lumi\u00e8re d\u2019une matin\u00e9e d\u2019\u00e9t\u00e9, et musicalement accompagn\u00e9e. Tout \u00e0 coup, la formidable agression de la s\u00e9quence pr\u00e9c\u00e9dente ne se lib\u00e9rait que dans l\u2019infinie douceur de cette image-l\u00e0.<\/p>\n<p>D\u00b4ailleurs, c\u2019est la loi fondamentale du th\u00e9\u00e2tre : si le texte est violence, je fais que l\u2019image soit douce et harmonieuse ; le texte implique je ne sais quelle tendresse, je ne sais quelle douceur, alors violente l\u2019image, violent le jeu, crache la d\u00e9claration amoureuse et caresse le meurtre, rend le meurtre caresse\u2026 enfin, je sch\u00e9matise. Mais tout ceci, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une dur\u00e9e, qui, pour rien au monde, au niveau des \u00e9clairages, au niveau des passages d\u2019images, au niveau des m\u00e9tamorphoses du d\u00e9cor n\u2019est explicit\u00e9e.<\/p>\n<p><b>M. G. M. :<\/b> Dans la mise en sc\u00e8ne de <i>B\u00e9r\u00e9nice<\/i>, entre l\u2019entr\u00e9e du personnage et les premi\u00e8res paroles, passaient trente secondes. Ce qui est quand m\u00eame beaucoup en termes absolus\u2026 Comment ce d\u00e9but est-il fait par rapport au reste du spectacle ? Comment ce d\u00e9but est-il fait de fa\u00e7on \u00e0 produire cette impression d\u2019oubli de dur\u00e9e ?<\/p>\n<p><b>J. L. :<\/b> Souvent je demande aux acteurs de ne pas consentir \u00e0 cette formidable attente g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de vitesse. Et pourtant moi aussi, je pense qu\u2019il faut qu\u2019il se passe beaucoup de choses, j\u2019aime les actions multiples, j\u2019aime que l\u2019\u00e9v\u00e9nement soit riche. Quelle action, quel \u00e9v\u00e9nement, quelle p\u00e9rip\u00e9tie ? Par exemple, le th\u00e9\u00e2tre de Nathalie Sarraute que je m\u2019appr\u00eate \u00e0 mettre en sc\u00e8ne est formidablement riche en p\u00e9rip\u00e9ties, mais ce sont des p\u00e9rip\u00e9ties de langage\u2026<\/p>\n<p>Calmer la partie en m\u2019appuyant d\u2019ailleurs sur la situation, dans <i>B\u00e9r\u00e9nice,<\/i> par exemple, au premier acte\u2026 Un homme, Antiochus, d\u00e9couvre \u00e0 son ami depuis longtemps absent de Rome qu\u2019il retrouve apr\u00e8s longtemps, qu\u2019il fait venir dans un dessein bien pr\u00e9cis, d\u00e9couvre un lieu familier, un lieu de douleur et de plaisir inextricablement m\u00eal\u00e9s, celui o\u00f9 Antiochus endure le non-amour de B\u00e9r\u00e9nice ; il consid\u00e8re ce lieu avec les yeux de cet ami \u00e0 qui il va r\u00e9v\u00e9ler ce que depuis sept, huit ans dans sa solitude, dans son exil dor\u00e9, il vit ; donc normalement, il conna\u00eet ce lieu, il le fr\u00e9quente quasi quotidiennement, dans la double acceptation de B\u00e9r\u00e9nice pour qui il est un substitut provisoire, un camarade de Titus et pour Titus lui-m\u00eame qui n\u2019est pas m\u00e9content de m\u00e9nager B\u00e9r\u00e9nice. Ce n\u2019est pas l\u2019histoire d\u2019une s\u00e9paration, c\u2019est l\u2019histoire de l\u2019impossible aveu d\u2019une s\u00e9paration. La pi\u00e8ce est jou\u00e9e bien avant qu\u2019elle ne commence. Titus a d\u00e9cid\u00e9 de quitter B\u00e9r\u00e9nice, et pas seulement pour des raisons politiques\u2026 c\u2019est la trag\u00e9die. Il y a quelque chose de beaucoup plus difficile que de vivre le deuil de la s\u00e9paration. C\u2019est de vivre, d\u2019affronter l\u2019aveu de la s\u00e9paration. Et en m\u00eame temps, cet aveu diff\u00e9r\u00e9, cet aveu auquel Titus ne veut pas consentir, c\u2019est quand B\u00e9r\u00e9nice le lui aura impos\u00e9, arrach\u00e9, c\u2019est \u00e0 ce moment que Titus commencera \u00e0 l\u2019aimer vraiment\u2026 Je vous dis cela parce que, au premier acte, la lumi\u00e8re se fait sur un espace un tout petit peu immobile, un tout petit peu min\u00e9ral, un tout petit peu plus solennel. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 mont\u00e9 la pi\u00e8ce en Scandinavie d\u2019une fa\u00e7on tr\u00e8s diff\u00e9rente du point de vue spatial. Il y a une familiarit\u00e9 du spectateur pr\u00e9sum\u00e9 avec l\u2019\u0153uvre, avec la situation et avec le personnage, et en m\u00eame temps, d\u2019embl\u00e9e, pour des raisons dramaturgiques, d\u2019analyse de la situation, je propose ce regard \u00e0 la fois de familiarit\u00e9 et d\u2019\u00e9tonnement\u2026<\/p>\n<p>Donc, calmer la partie et aussi d\u00e9signer d\u2019o\u00f9 je regarde, comment je regarde, d\u00e9signer le lieu du commencement, qui n\u2019est pas forc\u00e9ment celui d\u2019un spectateur en attente d\u00b4une exposition. En m\u00eame temps, l\u2019horreur de l\u2019exposition, c\u2019est-\u00e0-dire une sc\u00e8ne qui n\u2019aurait d\u2019autre justification dramaturgique que d\u2019informer le spectateur de ce qui ne serait pas. Donc je travaille \u00e9norm\u00e9ment \u00e0 d\u00e9couvrir ce qui dans l\u2019apparente information dominante de la sc\u00e8ne est d\u2019abord action et d\u00e9j\u00e0 contradiction multipli\u00e9e, mais tout ceci pas du tout dans l\u2019urgence.<\/p>\n<p>Je deviens fou quand on me dit : \u00ab mais l\u00e0, on va vite \u00bb, ce n\u2019est pas important, et c\u2019est en allant tr\u00e8s vite qu\u2019on comprendra tr\u00e8s bien. Ce qui est vrai, paradoxalement. Il y a toujours un moment o\u00f9 ce que l\u2019on a travaill\u00e9 dans l\u2019analyse, dans le questionnement minutieux, je dirais presque \u00e9l\u00e9mentaire de chaque partie, il arrive un moment o\u00f9 on est seulement dans l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de la prof\u00e9ration, l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration du mouvement, de l\u2019action sc\u00e9nique, qui rend intelligible ce qui dans l\u2019analyse scrupuleuse, \u00e0 force de nuances, perdait son intelligibilit\u00e9. Quelquefois au th\u00e9\u00e2tre, la vitesse qui parfois est presque une insolence cavali\u00e8re vis-\u00e0-vis de l\u2019\u0153uvre, de l\u2019action, repr\u00e9sente la plus grande des probit\u00e9s. C\u2019est le pr\u00e9alable chez beaucoup. Le th\u00e9\u00e2tre est vitesse, efficacit\u00e9. Alors, on voit ces spectacles qui courent la poste. La hantise du tunnel, de l\u2019ennui. \u00c0 ce moment-l\u00e0, quand vous entrez dans ce jeu, dans cette course \u00e9perdue de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, de ce qui est attractif imm\u00e9diatement, vous acceptez cette course poursuite, ou alors vous la r\u00e9cusez\u2026<\/p>\n<p>Tout se passe comme si cette apparente revendication de lenteur, d\u2019uniformit\u00e9, de distance pr\u00e9serv\u00e9e, qui peut para\u00eetre affirmer le droit \u00e0 une certaine uniformit\u00e9, supposait ne jamais amener le spectateur \u00e0 l\u2019identification, toujours le garder d\u2019une tentation de catharsis. M\u00eame si spatialement je pratique assez souvent les fractions de la salle par la sc\u00e8ne et vice-versa, je m\u00e9nage toujours le quatri\u00e8me mur, je ne l\u2019efface jamais compl\u00e8tement.<\/p>\n<p>Tous les acteurs avec qui je travaille sont frapp\u00e9s par un travail formidablement, obsessionnellement minutieux, jour apr\u00e8s jour, sur ce que cela veut dire, sur tous les aspects, m\u00eame les plus subalternes apparemment, de l\u2019action, des significations possibles, simultan\u00e9es du texte. C\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e une sorte d\u2019unit\u00e9, de fluidit\u00e9, d\u2019absence d\u2019\u00e0-coups, et dans le travail au contraire un extr\u00eame fractionnement.<\/p>\n<p><b>M. G. M. :<\/b> Je notais les diff\u00e9rences de vitesse\u2026<\/p>\n<p><b>J. L. :<\/b> Oui, avec la pens\u00e9e que c\u2019est l\u2019affirmation imm\u00e9diate de notre temps, un temps qui ferait beaucoup plus place \u00e0 la contemplation, \u00e0 l\u2019attente, mais pas \u00e0 l\u2019attente impatiente de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, de l\u2019action, du coup de th\u00e9\u00e2tre, une esp\u00e8ce d\u2019attente privil\u00e9gi\u00e9e qui aiguise l\u2019\u00e9coute, qui aiguise le sensoriel.<\/p>\n<p>Donc globalement, calmer la partie et en m\u00eame temps, dans ce temps presque vite \u2013 tout est dans le \u00ab presque \u00bb, le presque rien, le presque vide, le presque tu, le presque cach\u00e9 \u2013, la multiplication invisible ou fatigante des contradictions, des tensions internes, des micro-\u00e9v\u00e9nements. Autrement dit, un temps plein et tellement charg\u00e9, qu\u2019il peut para\u00eetre presque lisse.<\/p>\n<hr>\n<p><strong>Notes de fin<\/strong><\/p>\n<p style=\"font-size: 13px\">\n<a name=\"end2\"><\/a>[1] Mise en sc\u00e8ne en 1989 avec le Norske Theatret d\u2019Oslo, puis en 1990 au Th\u00e9\u00e2tre National de Strasbourg.<br \/>\n<a name=\"end3\"><\/a>[2] Th\u00e9\u00e2tre National de Chaillot, 1989.<\/p>\n<hr>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"88\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/mise-en-scene-et-temps\/lassalle-8x61-1\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Lassalle-8x61-1.jpg\" data-orig-size=\"100,124\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Lassalle-8&amp;#215;61 (1)\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Lassalle-8x61-1.jpg\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Lassalle-8x61-1.jpg\" class=\"alignnone size-full wp-image-88\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Lassalle-8x61-1.jpg\" alt=\"Lassalle-8x61 (1)\" width=\"100\" height=\"124\"><\/p>\n<p><a name=\"end1\"><\/a>*<strong>Manuel Garcia-Martinez<\/strong> est Ma\u00eetre de Conf\u00e9rences \u00e0 l\u00b4Universit\u00e9 de Saint-Jacques de Compostelle (Espagne). Ses recherches portent sur l\u00b4esth\u00e9tique th\u00e9\u00e2trale, principalement sur les probl\u00e8mes de temps et de rythme dans les textes dramatiques contemporains et dans les repr\u00e9sentations th\u00e9\u00e2trales actuelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2014 Manuel Garcia-Martinez<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\"><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La mise en sc\u00e8ne du temps de Jacques Lassalle Manuel Garcia-Martinez* Abstract: The article examines the way the director Jacques Lassalle deals with time and&nbsp;rhythm in his production. In an interview Lassalle explains how carefully he is working with time.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":88,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-86","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-special-topics","","tg-column-two"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Lassalle-8x61-1.jpg","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p7qGU1-1o","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/86","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=86"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/86\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":840,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/86\/revisions\/840"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/media\/88"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=86"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=86"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=86"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}