{"id":66,"date":"2016-04-05T18:43:26","date_gmt":"2016-04-05T18:43:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/?p=66"},"modified":"2023-03-01T16:57:46","modified_gmt":"2023-03-01T16:57:46","slug":"interview-with-jean-lambert-wild-director-of-comedie-de-caen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/interview-with-jean-lambert-wild-director-of-comedie-de-caen\/","title":{"rendered":"Interview with Jean Lambert-wild, director of Com\u00e9die de Caen"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\">by <strong>Yun-Cheol Kim<\/strong><a href=\"#end1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><\/p>\n<figure id=\"attachment_67\" aria-describedby=\"caption-attachment-67\" style=\"width: 237px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"67\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/interview-with-jean-lambert-wild-director-of-comedie-de-caen\/jlw_201402tjv_03rogneelegere-8x6\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/jlw_201402tjv_03rogneelegere-8x6.jpg\" data-orig-size=\"631,800\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"jlw_201402tjv_03rogneelegere-8&amp;#215;6\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"&lt;p&gt;Jean Lambert-wild \u00a9 Tristan Jeanne Vales&lt;\/p&gt;\n\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/jlw_201402tjv_03rogneelegere-8x6.jpg\" class=\"size-medium wp-image-67\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/jlw_201402tjv_03rogneelegere-8x6-237x300.jpg\" alt=\"Jean Lambert-wild \u00a9 Tristan Jeanne Vales\" width=\"237\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/jlw_201402tjv_03rogneelegere-8x6-237x300.jpg 237w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/jlw_201402tjv_03rogneelegere-8x6.jpg 631w\" sizes=\"auto, (max-width: 237px) 100vw, 237px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-67\" class=\"wp-caption-text\">Jean Lambert-wild \u00a9 Tristan Jeanne Vales<\/figcaption><\/figure>\n<p>12 Aug 2014, at National Theater Company of Korea<\/p>\n<blockquote><p>YCK:<br \/>\nAs you know, the critical space in places such as theatre journals and the press has been radically reduced. I think several factors have brought about the reduction of theatre criticism, and the first one is the commercialization of the press. The press has been so commercialized that they don\u2019t have space for intellectual discourse. The second one is the critics\u2019 responsibility: they have lost their way in terms of connecting to readers. They don\u2019t communicate very well. The third one is that practitioners have lost their trust in the criticism, or they have just given up communicating with the critics. All three of these combined, I think, have created the current situation so dangerous to theatre criticism.<\/p>\n<p>This special interview issue of <i>Critical Stages <\/i>was organized to invite theatre practitioners to offer their opinions on this. You are one of the most important directors in France and in Europe. I would like to hear your honest, frank opinion about the current practice of theatre criticism. What element or aspect of theatre criticism do you still accept? And what others don\u2019t you like?<\/p><\/blockquote>\n<p>JLW : C\u2019est une question complexe qui ne peut \u00eatre r\u00e9solue en abordant un seul facteur. C\u2019est la conjonction, comme vous dites, d\u2019une multiplicit\u00e9 de facteurs qui doit \u00eatre \u00e9tudi\u00e9e. Cependant, il est possible d\u2019en cerner le domaine de d\u00e9finition et de comprendre les conditions historiques de ces changements. Il s\u2019agit donc d\u2019une question concernant le th\u00e9\u00e2tre et, pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, de ses repr\u00e9sentations symboliques, que celles-ci soient esth\u00e9tiques ou politiques. Nous pouvons dire avec certitude que notre monde conna\u00eet, de par le d\u00e9veloppement des technologies de l\u2019information et de la communication, une r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mologique sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9. Nous vivons cette r\u00e9volution. Nous l\u2019accompagnons. Nous avons donc encore peu de recul historique sur l\u2019ensemble des bouleversements en cours. Personne ne peut vraiment comprendre l\u2019importance de ces changements. Personne ne peut appr\u00e9hender dans une totalit\u00e9 la multiplicit\u00e9 de leurs r\u00e9percussions. Cette r\u00e9volution modifie en profondeur toute la structure de notre dialectique. En cons\u00e9quence, tous nos syst\u00e8mes de repr\u00e9sentation sont en mutation. Actuellement nous sommes au milieu du gu\u00e9. Le processus dialectique de notre pens\u00e9e produit des repr\u00e9sentations qui ne sont pas conformes \u00e0 sa structure. La presse p\u00e9riodique est en grande difficult\u00e9. Elle n\u2019arrive pas encore \u00e0 adapter et \u00e0 faire correspondre son mod\u00e8le de distribution de l\u2019information \u00e0 ses changements. Beaucoup de journaux font l\u2019erreur strat\u00e9gique de croire qu\u2019ils survivront en changeant leur mod\u00e8le de productivit\u00e9. En simplifiant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00eame leur contenu. C\u2019est une logique de survie qui tisse son linceul avec un fil de plus en plus fin. Si fin qu\u2019il rompra.<\/p>\n<p>La presse p\u00e9riodique a connu un incroyable essor \u00e0 la fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Cela correspond \u00e0 la r\u00e9volution de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et du t\u00e9l\u00e9graphe. Ainsi, dans le temps d\u2019une journ\u00e9e, on pouvait obtenir des informations provenant du monde entier. Mais c\u2019\u00e9tait le temps m\u00e9canique d\u2019une journ\u00e9e ! Aujourd\u2019hui vous pouvez obtenir dans l\u2019instant sur votre t\u00e9l\u00e9phone une multitude d\u2019informations et de nouvelles. Nous sommes en connexion quasi constante. Pourquoi alors acheter un journal le soir pour lire une information dont vous avez pu suivre le d\u00e9roulement sur votre t\u00e9l\u00e9phone ? M\u00eame si la presse p\u00e9riodique essaye par tous les moyens d\u2019augmenter sa productivit\u00e9, elle n\u2019arrivera jamais \u00e0 gagner cette bataille du temps. En tout cas, pas en appliquant cette tactique. Pour un m\u00e9dia, il n\u2019y a rien de plus difficile que de conserver la ma\u00eetrise de son temps. Voici, \u00e0 mon sens, un des premiers facteurs de la complexit\u00e9 de cette question.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me facteur est li\u00e9 aussi aux critiques. Ils ont eux aussi perdu la ma\u00eetrise de leur temps. Ils s\u2019\u00e9vertuent en vain \u00e0 se faire les correspondants de l\u2019instant. Ils ont souvent l\u2019obsession du moment. La peur de ne pas \u00eatre les annonciateurs du moment. Cela a pour cons\u00e9quence de normaliser leurs comportements. Ils deviennent tous en quelque sorte les messagers des m\u00eames bonnes nouvelles et des m\u00eames mauvaises nouvelles. \u00c0 mon sens, l\u2019actualit\u00e9 n\u2019est pas le temps de la critique. Le temps de la critique, c\u2019est le temps de la m\u00e9moire, le temps de l\u2019histoire, le temps de toutes les connexions de notre m\u00e9moire. Les critiques sont entra\u00een\u00e9s dans la m\u00eame erreur strat\u00e9gique que le support qui les publie. Pi\u00e9g\u00e9s dans un temps qui n\u2019est pas le leur, ils adoptent des attitudes qui sont contraires \u00e0 leur emploi. Ils perdent en force symbolique et donc ils perdent en lectorat. La boucle infernale commence alors. Par n\u00e9cessit\u00e9 de productivit\u00e9, leur surface de publication diminue, leur format se simplifie. Et ainsi de suite\u2026 jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre compl\u00e8tement. C\u2019est l\u2019illustration terrible de ce proverbe fran\u00e7ais \u00ab \u00c0 la presse vont les fous. \u00bb C\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019on court follement o\u00f9 l\u2019on voit courir les autres.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me facteur vient du th\u00e9\u00e2tre. Par effet de contamination, le th\u00e9\u00e2tre est aussi pi\u00e9g\u00e9 dans un temps qui n\u2019est pas le sien. Il perd son temps dans un imm\u00e9diat qui lui \u00e9chappe constamment. Il devient douloureux pour tout le monde de courir derri\u00e8re le temps, sans plus faire l\u2019exp\u00e9rience de qui l\u2019on est vraiment. Les constructions actuelles du th\u00e9\u00e2tre sont fragilis\u00e9es par cette mesure du temps erron\u00e9e. Le temps du th\u00e9\u00e2tre n\u2019est pas le temps de l\u2019information, de l\u2019actualit\u00e9, d\u2019un imm\u00e9diat de forcen\u00e9. C\u2019est un autre temps. Nous devons l\u2019accepter. Notre temps ne fait pas l\u2019\u00e9poque. Chaque m\u00e9dia produit son temps. Le th\u00e9\u00e2tre est, lui, un m\u00e9dium qui combine le temps. Ce n\u2019est pas la m\u00eame chose.<\/p>\n<p>La critique th\u00e9\u00e2trale est d\u00e9pendante des m\u00e9dias. Nous devons donc organiser des combinaisons qui garantissent \u00e0 la critique un espace temporel libre dans des espaces temporels contraints. R\u00e9soudre les combinaisons diff\u00e9rentielles de ces temps associ\u00e9s et dissoci\u00e9s offrira un d\u00e9but de r\u00e9ponse \u00e0 cette question complexe.<\/p>\n<p>Tout a chang\u00e9 en 20 ans. Les gens perdent leur temps, car ils perdent leurs esprits. C\u2019est \u00e0 dire cette facult\u00e9 de construire, par l\u2019analyse critique, sa propre compr\u00e9hension du temps. Les artistes, les critiques et les spectateurs sont prisonniers de cette certitude devenue dogmatique que le th\u00e9\u00e2tre interroge le pr\u00e9sent. C\u2019est une stupidit\u00e9. Le th\u00e9\u00e2tre n\u2019est pas la question du pr\u00e9sent, mais la question de la m\u00e9moire. Une transaction entre le pass\u00e9 et l\u2019avenir pour d\u00e9finir une image sensible de ce qui est pr\u00e9sent. Mais le pr\u00e9sent n\u2019existe pas vraiment. C\u2019est une pr\u00e9sence sensible en mouvement et en constante mutation.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent du th\u00e9\u00e2tre est un pacte magique entre un acteur et son auditoire. Il peut interpr\u00e9ter un po\u00e8me tr\u00e8s ancien ou un drame moderne. Ce n\u2019est pas la question. C\u2019est pour cela qu\u2019il peut survivre \u00e0 l\u2019inconstance du temps de tous les m\u00e9dias. Mais cette survie n\u2019est possible que si les critiques nourrissent son espace hors du temps. Pourquoi avons-nous besoin de la critique ? Je vais vous r\u00e9pondre par une m\u00e9taphore. Imaginons que nous sommes sur un bateau. Nous naviguons dans un oc\u00e9an gigantesque. Nous faisons route vers des terres inconnues. Mais dans notre navigation, nous sommes perdus. Il nous est impossible de conna\u00eetre avec exactitude notre position. Nous cherchons un amer, un fanal, une lumi\u00e8re. Une lumi\u00e8re qui puisse nous dire o\u00f9 nous sommes. C\u2019est le r\u00f4le de la critique de nous offrir cette lumi\u00e8re, de la maintenir vivante pour que nous ne nous \u00e9garions pas dans des mers inconnues o\u00f9 fatalement nous serions les naufrag\u00e9s de notre solitude. La critique est une m\u00e9moire qui nous permet de ne pas nous perdre, de savoir o\u00f9 nous sommes et o\u00f9 nous esp\u00e9rons nous rendre. La critique nous rappelle le rythme propre \u00e0 notre temps. C\u2019est notre m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons pas la possibilit\u00e9, comme au cin\u00e9ma, de conserver l\u2019image de notre repr\u00e9sentation. Et m\u00eame si vous preniez une photo ou une captation vid\u00e9o d\u2019une pi\u00e8ce, jamais elle ne parviendra \u00e0 vous donner la sensation de ce moment magique o\u00f9 le public et les acteurs ne sont plus qu\u2019une seule entit\u00e9 hors du temps. La seule m\u00e9moire de ces instants est conserv\u00e9e par la critique.<\/p>\n<p>Il est de notre responsabilit\u00e9, \u00e0 chaque \u00e9poque, d\u2019organiser la transmission de l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre. Nous ne devons pas oublier que pour y arriver, il est absolument n\u00e9cessaire que la critique soit libre. Libre de nous, mais aussi libre d\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Les difficult\u00e9s de la critique sont les difficult\u00e9s du th\u00e9\u00e2tre. Il faut croire en la puissance de la critique si l\u2019on croit en la puissance du th\u00e9\u00e2tre. Ces deux motifs sont ins\u00e9parables. Plus grand monde, d\u2019ailleurs, ne croit encore en la puissance du th\u00e9\u00e2tre. \u00c0 sa capacit\u00e9 de transformation de notre \u00e9poque. C\u2019est une erreur \u00e0 mon sens, car le th\u00e9\u00e2tre est le seul espace o\u00f9 vous pouvez associer et \u00e9prouver tous les m\u00e9dias. C\u2019est l\u2019atelier de toutes nos futures Renaissances.<\/p>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre n\u2019est pas d\u00e9pendant d\u2019une technologie. Il n\u2019y a pas d\u2019obsolescence au th\u00e9\u00e2tre. Il n\u2019y a que des transformations successives qui b\u00e2tissent l\u2019empire de notre humanit\u00e9. C\u2019est la puissance de la po\u00e9sie qui r\u00e9tablit pour chaque g\u00e9n\u00e9ration la puissance de notre volont\u00e9 \u00e0 ne pas \u00eatre prisonnier des cieux et des ab\u00eemes. Qui croit encore en cette magie, en cette puissance, dans un monde o\u00f9 l\u2019on croit d\u00e9fier les cieux avec de l\u2019argent et les ab\u00eemes avec de la publicit\u00e9 ?<\/p>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre est l\u2019une des plus anciennes expressions de notre humanit\u00e9. C\u2019est l\u2019un des laboratoires de notre \u00e9volution. Nous devons donc y \u00eatre attentif. Sans les critiques, ce laboratoire est incomplet. Il est amn\u00e9sique.<\/p>\n<p>Je pense que tous les directeurs de th\u00e9\u00e2tre, les producteurs, les metteurs en sc\u00e8ne, les acteurs doivent accepter les jugements des critiques, la question importante n\u2019\u00e9tant pas de savoir si nous sommes les meilleurs ou les pires ; mais bien de savoir o\u00f9 nous sommes.<\/p>\n<p>Nous devons accueillir les critiques comme nous accueillons les artistes, les producteurs. Nous devons leur garantir les m\u00eames espaces de libert\u00e9. Ils sont des membres de notre famille ! Et m\u00eame si ces membres de la famille disent des choses dures \u00e0 entendre, nous devons les \u00e9couter. Ils travaillent avec nous et aussi pour le royaume du th\u00e9\u00e2tre. Ils sont l\u2019une des composantes de la terre de ce royaume !<\/p>\n<p>La critique peut se tromper, comme les artistes le peuvent aussi. C\u2019est pourquoi nous avons besoin d\u2019une critique forte et nombreuse, car plus les critiques seront nombreux, plus nous aurons de points de vue qui nous permettront de conna\u00eetre avec exactitude notre position et notre d\u00e9placement dans le temps de l\u2019\u00e9poque et l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>Enfin, nous devons faire en sorte que notre navigation soit aussi celle des spectateurs. Nous devons partager avec eux notre cartographie po\u00e9tique. Les g\u00e9n\u00e9rations actuelles utilisent les m\u00e9dias d\u2019une fa\u00e7on bien diff\u00e9rente que leurs parents. En naviguant sur le Net, ils ne cherchent pas des informations. Ils cherchent une nouvelle possibilit\u00e9 de comprendre le monde. Ils cherchent les \u00e9l\u00e9ments qui leur permettront d\u2019associer leur propre errance \u00e0 une errance plus grande qui garantira une humanit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 ils vivront leur existence. Nous ne devons pas craindre ces nouvelles possibilit\u00e9s m\u00e9diatiques. Elles offrent de nouvelles possibilit\u00e9s que nous devons questionner et utiliser. Elles offrent des plateformes de coop\u00e9ration immenses et in\u00e9dites que nous devons par tous les moyens explorer.<\/p>\n<p>J\u2019esp\u00e8re pouvoir construire l\u2019une de ces plateformes au Th\u00e9\u00e2tre de L\u2019Union, le Centre Dramatique National du Limousin.<\/p>\n<blockquote><p>YCK:<br \/>\nSome practitioners think that we critics are not talking to them, but only talking among ourselves. There are some barriers between practitioners and critics with respect to the vocabularies we use, for example. I would like to ask you: what do you think is the ideal function or ideal nature of criticism for the near future? What kind of criticism do you long to have?<\/p><\/blockquote>\n<p>JLW : Je suis celui qui ne peut jamais se voir. J\u2019ai une id\u00e9e de ce que je suis, de mon royaume, et peut-\u00eatre de mon destin. Mais ce ne sont pas des v\u00e9rit\u00e9s. Ce sont des projections de mon imaginaire. Les gens qui me regardent ou me critiquent ajustent ma position. Parfois leurs avis peuvent \u00eatre diff\u00e9rents de mon jugement, mais la question n\u2019est pas de savoir si je suis d\u2019accord ou non. C\u2019est seulement de les \u00e9couter. Ils sont des radars qui me donnent ma position dans le vide infini de mon exigu\u00eft\u00e9. J\u2019ai besoin de radars. Ce radar peut \u00eatre un autre artiste. Mais pour que son jugement ne soit pas alt\u00e9r\u00e9 par la vanit\u00e9 de juger sa position par comparaison de la mienne, pour cela, il doit \u00eatre vraiment un ami. Mais puis-je croire un ami qui voudra par nature toujours me rassurer ? Je puis croire en la critique, car c\u2019est son travail de me regarder, de me juger, de me donner ma position. Je ne dois jamais oublier que je suis aveugle de moi-m\u00eame. Je dois l\u2019accepter et accepter le regard en travail qui me dira o\u00f9 je suis.<\/p>\n<p>Si un artiste est seul, il peut \u00eatre perdu. Nous avons besoin de critiques pour comprendre le royaume du th\u00e9\u00e2tre. Si nous perdons la critique, nous perdrons les fronti\u00e8res du royaume.<\/p>\n<p>La critique, c\u2019est aussi le truchement qui r\u00e9unit le temps d\u2019un artiste et le temps des spectateurs. La critique est le m\u00e9diateur entre le temps n\u00e9cessaire pour b\u00e2tir une \u0153uvre et le temps n\u00e9cessaire pour en donner sa compr\u00e9hension, son analyse, sa lecture.<\/p>\n<p>La critique n\u2019est pas juste ou injuste, bonne ou mauvaise, elle est seulement une part n\u00e9cessaire \u00e0 la survivance de notre royaume.<\/p>\n<blockquote><p>YCK:<br \/>\nI guess you have had the experience several times of having good critics write about your work. What review has had the greatest influence or impact on your work? Do you have a specific example for that? And how was the review structured or written?<\/p><\/blockquote>\n<p>JLW : Oui, il y a en eu beaucoup. J\u2019ai eu de tr\u00e8s mauvaises critiques et de tr\u00e8s bonnes critiques. Je vais vous donner deux exemples. \u00c0 mes d\u00e9buts, j\u2019ai fait quelques spectacles importants utilisant les nouvelles technologies. Beaucoup de critiques m\u2019ont alors catalogu\u00e9 comme appartenant \u00e0 ce mouvement artistique li\u00e9 aux nouvelles technologies.<\/p>\n<p>Cela me semblait totalement erron\u00e9. C\u2019\u00e9tait cependant la position que l\u2019on me renvoyait. J\u2019ai donc examin\u00e9 avec attention ma pratique. Je l\u2019ai interrog\u00e9e. Ayant l\u2019impression de ne pas \u00eatre \u00e0 l\u2019endroit que je d\u00e9sirais, j\u2019ai chang\u00e9 de cap. J\u2019ai alors travaill\u00e9 sur un spectacle d\u2019une grande complexit\u00e9 po\u00e9tique avec les Indiens Xavantes de Pimentel Barbossa au Br\u00e9sil. Il s\u2019agissait de <i>Mue \u2013 Premi\u00e8re M\u00e9lop\u00e9e de l\u2019Hypog\u00e9e \u2013<\/i> qui fut pr\u00e9sent\u00e9 au Festival d\u2019Avignon en 2005. Cela a bien \u00e9videmment d\u00e9contenanc\u00e9 la critique, qui devait red\u00e9finir compl\u00e8tement les coordonn\u00e9es de ma position.<\/p>\n<p>Un autre exemple fut <i>La Mort d\u2019Adam \u2013 Deuxi\u00e8me M\u00e9lop\u00e9e de l\u2019Hypog\u00e9e \u2013<\/i> qui fut pr\u00e9sent\u00e9e au Festival d\u2019Avignon en 2009. La r\u00e9ception de la critique fran\u00e7aise fut tr\u00e8s dure. Mais de nombreux critiques \u00e9trangers ont trouv\u00e9 que ce spectacle \u00e9tait l\u2019un des plus importants du Festival. Il y a eu m\u00eame de nombreuses publications universitaires \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Il \u00e9tait assez \u00e9trange de constater cet \u00e9cart entre les critiques. J\u2019ai essay\u00e9 de comprendre cet \u00e9cart et d\u2019affirmer ma position pour la rendre plus lisible, tant dans ma pratique d\u2019acteur, que dans la minutie furieuse de ma po\u00e9sie.<\/p>\n<p>Je pense que les critiques m\u2019ont beaucoup aid\u00e9 \u00e0 comprendre, non seulement ma position, mais aussi la position du th\u00e9\u00e2tre de mon \u00e9poque.<\/p>\n<p>La critique m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 comprendre o\u00f9 je suis et o\u00f9 je vais.<\/p>\n<p>Cela, seule la critique peut le faire.<\/p>\n<blockquote><p>YCK:<br \/>\nI understand that you have said theatre should have social relevance, and that theatre criticism should, too\u2014that it needs to relate both to your show and to the real lives of the audience members. That way, we can serve as a bridge between you and the audience. Thank you. Do you have any other comments?<\/p><\/blockquote>\n<p>JLW : Nous devons trouver un espace qui garantisse un temps o\u00f9 la critique puisse exister et se d\u00e9velopper librement. O\u00f9 se trouve cet espace ? Quelles sont les conditions requises \u00e0 l\u2019existence de ce temps ? Ce sont des questions importantes et nous devons y r\u00e9pondre. Personne ne viendra nous offrir de r\u00e9ponses toutes faites. C\u2019est \u00e0 nous d\u2019imaginer des solutions, de les exp\u00e9rimenter jusqu\u2019\u00e0 ce que nous trouvions un mod\u00e8le viable et pertinent. C\u2019est urgent d\u00e9sormais. Ce ne sont pas des questions qui concernent seulement les critiques. Elles concernent tous ceux qui \u0153uvrent et agissent dans le royaume du th\u00e9\u00e2tre. La critique est la fronti\u00e8re de notre royaume. Si nous perdons la fronti\u00e8re, nous perdons le royaume. Nous avons encore les moyens et la force de trouver une r\u00e9ponse \u00e0 cette question. Mais attention, il y a urgence ! Nous ne pouvons plus perdre de temps dans de vaines plaintes.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es \u00e0 venir, du fait des avanc\u00e9es technologiques, nous allons continuer \u00e0 assister \u00e0 des mutations extr\u00eamement importantes. Au milieu de ces mutations, le th\u00e9\u00e2tre occupera une place tout \u00e0 fait int\u00e9ressante : le th\u00e9\u00e2tre est un palais de m\u00e9moire, le lieu o\u00f9 l\u2019on exp\u00e9rimente et o\u00f9 l\u2019on fait l\u2019exp\u00e9rience de nos m\u00e9moires. C\u2019est au th\u00e9\u00e2tre qu\u2019on les teste, et qu\u2019elles se manifestent dans leur symbolisme concret et leurs ellipses secr\u00e8tes. Le th\u00e9\u00e2tre est le seul espace narratif o\u00f9 toutes les combinaisons de m\u00e9diums sont possibles. Le cin\u00e9ma, par exemple, est un espace narratif contraint par sa technique, son syst\u00e8me de projection. Ce n\u2019est pas le cas du th\u00e9\u00e2tre : on peut y faire cohabiter du vivant, du virtuel, du r\u00e9el, du mort, des fant\u00f4mes, de la voix, du mouvement, de la parole\u2026 toutes les associations, tous les embo\u00eetements sont possibles.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9volution d\u2019un monde ne nous est manifeste qu\u2019apr\u00e8s que nous ayons boulevers\u00e9 les possibilit\u00e9s de nos repr\u00e9sentations du monde. Les technologies nous offrent de nouveaux dispositifs de vision. Ce sont les combinaisons de ces dispositifs qui enrichissent notre horizon, qui lui offrent des r\u00e9sonances o\u00f9 le maintenant conjugue tous les temps. Pour moi, les termes \u00ab nouvelles technologies \u00bb ou \u00ab multim\u00e9dia \u00bb au th\u00e9\u00e2tre n\u2019ont pas de sens. Je pr\u00e9f\u00e8re dire que le th\u00e9\u00e2tre est \u00ab multim\u00e9diums \u00bb. Une combinatoire de m\u00e9diums qui permet d\u2019interroger la question d\u2019une m\u00e9moire multimodale. Je me d\u00e9finis dans cet espace de m\u00e9moire. Je m\u2019int\u00e9resse \u00e0 la fa\u00e7on dont la technique cr\u00e9e des m\u00e9canismes de m\u00e9moire, mais aussi des m\u00e9canismes d\u2019oubli. La question qui taraude le th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est d\u2019explorer les m\u00e9canismes d\u2019association de m\u00e9moire et leur construction symbolique.<\/p>\n<p>Mon th\u00e9\u00e2tre est une tentative de m\u00e9moire folle qui explore toutes les associations techniques et po\u00e9tiques des remembrances qui, en se combinant et en se repr\u00e9sentant, d\u00e9voilent les signes op\u00e9ratifs de reconnaissance d\u2019une humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Je crois en cela !<\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"5\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/editorial\/yun-cheol\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Yun-Cheol.jpg\" data-orig-size=\"591,800\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Yun-Cheol\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Yun-Cheol.jpg\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-5\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Yun-Cheol-150x150.jpg\" alt=\"Yun-Cheol\" width=\"150\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Yun-Cheol-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Yun-Cheol-270x270.jpg 270w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Yun-Cheol-230x230.jpg 230w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><br \/>\n<a name=\"end1\"><\/a>[1] <strong>Yun-Cheol Kim<\/strong> is President of IATC; Artistic Director of National Theater Company of Korea; recipient of the Cultural Order of Korea; Professor at the School of Drama, Korea National University of Arts; editor-in-chief of <i>Critical Stages<\/i>. Two-time winner of the \u201cCritic of the Year Award,\u201d he has published ten books so far, two of which are anthologies of theatre reviews.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2014 Yun-Cheol Kim<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>by Yun-Cheol Kim[1] 12 Aug 2014, at National Theater Company of Korea YCK: As you know, the critical space in places such as theatre journals and the press has been radically reduced. 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