{"id":154,"date":"2016-04-07T16:50:23","date_gmt":"2016-04-07T16:50:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/?p=154"},"modified":"2022-05-22T09:50:57","modified_gmt":"2022-05-22T09:50:57","slug":"un-theatre-sous-haute-tension","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/un-theatre-sous-haute-tension\/","title":{"rendered":"Un th\u00e9\u00e2tre sous haute tension"},"content":{"rendered":"<p><strong>Georges Banu<\/strong><a href=\"#end1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"155\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/un-theatre-sous-haute-tension\/ageorges-banu-1-1-8x6\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6.jpg\" data-orig-size=\"800,593\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"aGeorges-Banu-1-1-8&amp;#215;6\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6-300x222.jpg\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6.jpg\" class=\"alignnone size-medium wp-image-155\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6-300x222.jpg\" alt=\"aGeorges-Banu-1-1-8x6\" width=\"300\" height=\"222\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6-300x222.jpg 300w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6-768x569.jpg 768w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\u00ab <i>Au th\u00e9\u00e2tre comme en po\u00e9sie, on y entre par effraction.<br \/>\n<\/i><i>On y arrive brutalement pour qu\u2019ensuite, tout d\u2019un coup, on se demande : \u00ab Mais o\u00f9 \u00e9tait la porte ? <\/i>\u00bb<br \/>\nWajdi Mouawad<\/p>\n<p>Aucun auteur n\u2019aime \u00eatre compar\u00e9 \u00e0 un autre car il se pense \u00ab incomparable \u00bb. Mais nous, en l\u2019approchant, nous pouvons prendre une telle libert\u00e9 car la d\u00e9couverte d\u2019une parent\u00e9 n\u2019est qu\u2019un acte d\u2019interpr\u00e9tation critique. Un artiste \u00e9claire un artiste, sans qu\u2019il s\u2019agisse pour autant de filiation, emprunt ou soup\u00e7on de mim\u00e9tisme. Ils affirment ensemble un rapport proche au monde, \u00e0 l\u2019art, rapport qui se d\u00e9cline autrement, selon le temps ou l\u2019espace, mais qui d\u00e9gage tout de m\u00eame une communaut\u00e9 d\u2019identit\u00e9. Dans ce sens, je dirais que Wajdi Mouawad renvoie \u00e0 Camus\u2026 L\u2019un n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 l\u2019autre, mais ils peuvent dialoguer : une humanit\u00e9 commune les relie sur fond de persistance m\u00e9diterran\u00e9enne. Non pas de la mer, directement, mais de tout ce qu\u2019elle a engendr\u00e9 comme conduites et intensit\u00e9s, comme aveux assum\u00e9s et affirmation pl\u00e9ni\u00e8re de l\u2019\u00eatre. Dans Wajdi Mouawad r\u00e9sonne, comme un \u00e9cho \u00e9loign\u00e9 et proche, la voix de Camus. Et si l\u2019on a aim\u00e9 l\u2019un on aimera l\u2019autre.<\/p>\n<p>Ce constat pr\u00e9alable est confirm\u00e9 par le fait que les enthousiasmes qu\u2019ils ont suscit\u00e9s ou les rejets qu\u2019ils ont provoqu\u00e9s s\u2019appuient sur des arguments similaires, comme si l\u2019accueil fait \u00e0 leur art confortait la proximit\u00e9 signal\u00e9e ici. Dans le succ\u00e8s rencontr\u00e9 par le th\u00e9\u00e2tre de Wajdi Mouawad aupr\u00e8s des jeunes spectateurs, je reconnais mes anciens engouements camusiens. Les deux appellent \u00e0 la vie tout en d\u00e9voilant ses d\u00e9chirures autant que ses puissances. L\u2019acte d\u2019\u00e9crire ou de mettre en sc\u00e8ne prend, chez eux, le sens d\u2019une relation lyrique avec le r\u00e9el qui m\u00e8ne \u00e0 un sursaut, \u00e0 un d\u00e9passement de la douleur sans confort ni leurre. Ils assument la trag\u00e9die, mais refusent de s\u2019y complaire, ils plongent dans l\u2019ab\u00eeme anim\u00e9s par une pulsion de salut contenue dans les mots et les gestes, dans les affects et les passions exacerb\u00e9es qui, par leur existence m\u00eame, refusent le constat de d\u00e9faite. L\u2019un comme l\u2019autre la surmontent. C\u2019est la conclusion d\u2019un combat port\u00e9 \u00e0 l\u2019incandescence au nom d\u2019une confiance dans l\u2019homme ou dans l\u2019art \u00e0 m\u00eame de s\u2019entraider pour r\u00e9sister au d\u00e9sastre. Cet optimisme foncier, nombreux sont ceux qui le leur reprochent, mais encore plus nombreux sont ceux qui s\u2019en r\u00e9clament.<\/p>\n<p><b>Peinture et mati\u00e8re<\/b><\/p>\n<p>Wajdi Mouawad, en tant que metteur en sc\u00e8ne, aime la mati\u00e8re sur le plateau, mais il se distingue par un usage tout particulier. Elle n\u2019intervient pas au nom de cette vocation pol\u00e9mique tant cultiv\u00e9e par bon nombre de metteurs en sc\u00e8ne allemands \u2013 \u00e0 l\u2019exception, parfois, d\u2019Ostermeier \u2013 mais au nom de la volont\u00e9 de placer la sc\u00e8ne au carrefour du tableau et du plateau. La mati\u00e8re ici se distingue par son chromatisme sp\u00e9cifique et ses vertus plastiques. Le d\u00e9but de la T\u00e9tralogie d\u2019Avignon n\u2019en apportait-il pas la meilleure preuve gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019immense toile blanche sur laquelle les acteurs se livraient ensemble \u00e0 une sorte <i>d\u2019action painting<\/i> d\u00e9mesur\u00e9e ? Couverts de peinture, ils d\u00e9posaient leurs empreintes sur ce qui n\u2019\u00e9tait que l\u2019\u00e9quivalent po\u00e9tique d\u2019un support plastique tendu tout au long du plateau : nous assistions, dans l\u2019acte, \u00e0 la naissance d\u2019une \u0153uvre, chaque soir autre. L\u2019improvisation et le geste pla\u00e7aient le th\u00e9\u00e2tre sous l\u2019emprise de la mati\u00e8re picturale. Ensuite, la toile, une fois enroul\u00e9e, restait d\u00e9pos\u00e9e \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne comme un ex-voto inaugural de la repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>Et, par un effet presque de champ-contrechamp, il suffit d\u2019\u00e9voquer le final d\u2019<i>Incendies<\/i>, non pas \u00e0 Avignon, mais \u00e0 Malakoff. (Les spectacles s\u2019adaptent aux lieux et cela r\u00e9clame, parfois, des sacrifices !) Final qui r\u00e9pond au d\u00e9but inoubliable dans la Cour du Palais des Papes. Cette fois-ci, la mati\u00e8re se chargeait d\u2019inscrire progressivement sur une vaste plaque de verre les traces des drames et des vexations subies, v\u00e9ritable sismographe du parcours tragique dont les marqueurs \u00e9taient les couleurs d\u2019\u00e9paisseurs et de brillances contrast\u00e9es. Page g\u00e9ante, grimoire sur lequel ressortait le chemin des \u00eatres inscrit directement sur ce verre-support. Le chemin, ensuite, s\u2019effa\u00e7ait sous l\u2019effet des jets d\u2019eau violemment dirig\u00e9s contre la surface transparente. Nous avons \u00e9t\u00e9 les t\u00e9moins troubl\u00e9s de ces destins, t\u00e9moins pr\u00eats \u00e0 attester de la justesse de ces empreintes, mais le spectacle, \u00e0 son terme, nous infligeait l\u2019\u00e9preuve de leur disparition. Tout s\u2019efface ! Pareille exp\u00e9rience th\u00e9\u00e2trale ne se vit que rarement dans la vie !<\/p>\n<p>Dans <i>Seuls<\/i>, la mati\u00e8re, dans sa dimension picturale, intervient, avec une puissance \u00e9gale. Le personnage narrateur s\u2019enduit avec les p\u00e2tes et les huiles polychromes en se livrant \u00e0 une performance plastique rehauss\u00e9e par la puissance extr\u00eame des mots. Mettre en sc\u00e8ne est pour Wajdi Mouawad un d\u00e9fi auquel la mati\u00e8re sert d\u2019appui et de partenaire. Mati\u00e8re impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019implication psychique, mati\u00e8re \u00e0 m\u00eame de laisser une marque plastique. Les deux se rejoignent et, sur la sc\u00e8ne qui leur sert de creuset, se noue un dialogue sous tension o\u00f9 l\u2019on ne rejette ni la teinte intense ni le mot incandescent.<\/p>\n<p>Mais la vision plastique de Mouawad d\u00e9borde la question du cadre et la perspective : le plateau s\u2019organise sur des crit\u00e8res plus anciens et Patrick Le Mauff, interpr\u00e8te d\u2019un certain nombre des spectacles, et en m\u00eame temps metteur en sc\u00e8ne, fait ce constat :<\/p>\n<p>\u00ab La mise en sc\u00e8ne moderne est articul\u00e9e la plupart du temps sur la \u201cperspective\u201d qui a fleuri au moment de la Renaissance, perspective qui est toujours la n\u00f4tre. Celle qui place le regard de l\u2019homme au centre des repr\u00e9sentations. Lorsque nous r\u00e9p\u00e9tions <i>For\u00eats<\/i>, j\u2019avais la sensation que Wajdi travaillait la repr\u00e9sentation comme les peintres d\u2019avant cette utilisation de la perspective moderne. Non pas en fonction de la r\u00e8gle d\u2019or, avec des \u201cproportions pr\u00e9cises\u201d et de \u201cjustes lignes de fuite\u201d, mais au contraire en fonction de la signification et des rapports entre les personnages, les histoires et les objets. Comme lorsque l\u2019on voit, sur une peinture m\u00e9di\u00e9vale, dans une toute petite barque, de nombreux personnages, avec un ch\u00e2teau fort au milieu. La sc\u00e9nographie relevait d\u2019un geste po\u00e9tique \u00e9tranger aux modes classiques d\u2019organisation du tableau. \u00bb<\/p>\n<p>Sur la sc\u00e8ne de Mouawad, la qu\u00eate est fortement dirig\u00e9e vers l\u2019implication du spectateur. Et il n\u2019y a de commentaire plus explicite que celui fourni par l\u2019artiste lui-m\u00eame :<\/p>\n<p>\u00ab Je veux tout faire pour ne pas produire de rupture dans le regard du spectateur, c\u2019est-\u00e0-dire lui permettre ne pas avoir \u00e0 revenir \u00e0 sa raison. Quand le spectacle commence, il n\u2019y a aucune rupture lumineuse cr\u00e9ant par exemple un noir soudain pour changer un d\u00e9cor ou changer de sc\u00e8ne. Mais il y a beaucoup de changements d\u2019\u00e9poques et de sc\u00e8nes, surtout dans <i>For\u00eats. <\/i>Un de mes grands d\u00e9fis quand je commence \u00e0 travailler est de savoir comment je vais passer d\u2019une sc\u00e8ne \u00e0 une autre sans que le spectateur se r\u00e9veille. Le plus important est pour moi que le spectateur soit face \u00e0 l\u2019histoire qui se d\u00e9roule devant lui comme devant un paysage qu\u2019il regarderait \u00e0 travers une vitre tellement transparente qu\u2019il en oublie la vitre. Le travail de fluidit\u00e9 devient alors vraiment tr\u00e8s important. Il ne doit pas y avoir de heurt. Je dois toujours mettre en place la sc\u00e8ne suivante dans la sc\u00e8ne pr\u00e9c\u00e9dente. De fa\u00e7on technique, je dois penser \u00e0 \u00eatre d\u00e9j\u00e0 en place quand une sc\u00e8ne se termine pour que la sc\u00e8ne qui suit puisse surgir sans rupture. Sans que je m\u2019en rende compte, toutes les solutions que je trouve cr\u00e9ent de l\u2019image. Mais c\u2019est bien apr\u00e8s que je vois l\u2019image. Et c\u2019est alors que je commence \u00e0 la structurer, \u00e0 la mettre en place. C\u2019est donc vers la fin que je commence \u00e0 structurer l\u2019image, mais au d\u00e9part je suis surtout pr\u00e9occup\u00e9 par une n\u00e9cessit\u00e9 de fluidit\u00e9 et de transparence. Ce que j\u2019aime au th\u00e9\u00e2tre, ou devant une peinture, c\u2019est d\u2019\u00eatre arrach\u00e9 \u00e0 ma raison pour \u00eatre pr\u00e9cipit\u00e9 dans mes perceptions et mes sensations. C\u2019est cela le but, l\u2019angoisse m\u00eame. Comment faire pour qu\u2019il n\u2019y ait pas de retour \u00e0 l\u2019intellect de fa\u00e7on trop pr\u00e9gnante ou trop r\u00e9guli\u00e8re chez le spectateur. \u00bb<\/p>\n<p><i><\/i><b>Un temps musical<\/b><\/p>\n<p>C\u2019est un fait connu : chez Mouawad l\u2019\u00e9criture avance de pair avec la mise en sc\u00e8ne, suivant une logique de tressage qui lui est propre. Et le spectacle, dans son organisation temporelle, pr\u00e9serve la dynamique de cette relation car l\u2019auteur\/metteur en sc\u00e8ne exerce, avec soin, un travail subtil de ralentissements et acc\u00e9l\u00e9rations en s\u2019effor\u00e7ant d\u2019organiser une structure musicale. Rien de plus contraire \u00e0 ces spectacles que le d\u00e9roulement \u00e9tale ou la pr\u00e9cipitation compulsive, car Mouawad pratique un savant jeu de <i>tempi<\/i>qui animent la dur\u00e9e et construisent une v\u00e9ritable figure sonore, \u00e9quivalent sensible des agitations dont la fable apporte le t\u00e9moignage.<\/p>\n<p>Mouawad metteur en sc\u00e8ne ne se d\u00e9partit pas de l\u2019auteur, mais, en m\u00eame temps, il intervient comme alli\u00e9 qui cherche moins \u00e0 \u00ab interpr\u00e9ter \u00bb qu\u2019\u00e0 \u00ab accompagner \u00bb en pla\u00e7ant l\u2019activit\u00e9 sur un plan paritaire, car ce dont il s\u2019agit c\u2019est de parvenir \u00e0 construire une dur\u00e9e selon la logique de l\u2019art sans qu\u2019elle bascule pour autant du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019artifice. Ici on entend et suit le mouvement de la langue, on \u00e9pouse le courant de la fable et le temps contrast\u00e9 du spectacle entra\u00eene le spectateur dans une exp\u00e9rience dont le premier attribut est l\u2019enchev\u00eatrement des vitesses, la structuration des rythmes, bref une subtile architecture sonore.<\/p>\n<p>Ses collaborateurs le confirment, le metteur en sc\u00e8ne se livre \u00e0 un travail constant de \u00ab montage \u00bb, attentif et peu agressif. Ici, il ne s\u2019agit point de mettre en \u00e9vidence les interventions rythmiques, mais de les int\u00e9grer organiquement, de les ordonner avec l\u2019art savant d\u2019un metteur en sc\u00e8ne qui \u00ab monte \u00bb sans afficher le \u00ab montage \u00bb. Montage qui porte la marque de cet artiste cher \u00e0 Mouawad, Andrei Tarkovski. Comme chez lui, le r\u00e9cit \u00e9pouse le flot du temps avec la mouvance bien ma\u00eetris\u00e9e d\u2019un cr\u00e9ateur qui refuse de s\u2019exposer. Les spectacles de Mouawad, bien que souvent longs \u2013 en raison de l\u2019\u00e9tendue de la fable \u2013, restent travers\u00e9s par une \u00e9nergie musicale qui les anime d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Mouawad fait de la musique son partenaire, une musique n\u00e9cessaire et dramatique, une musique-partenaire qui vient s\u2019ajouter aux r\u00e9pliques et aux monologues gr\u00e2ce \u00e0 une intervention nullement secondaire, mais compl\u00e9mentaire. Et ainsi les sons et les mots r\u00e9unissent leurs pouvoirs afin d\u2019\u00e9riger la fable en figure de la destin\u00e9e humaine qui concerne tous les plans de l\u2019\u00eatre. Cette alliance des moyens conjugu\u00e9s explique sans doute le pouvoir d\u2019impact des spectacles de Mouawad, de m\u00eame que leur libert\u00e9 qui leur permet d\u2019alterner les temps, de les d\u00e9placer et de jouer avec la dur\u00e9e. Nous sommes impliqu\u00e9s dans leur labyrinthe gr\u00e2ce justement aux montages complexes pratiqu\u00e9s par le metteur en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Il y a une libert\u00e9 sur le plateau qui fuit le d\u00e9sordre et l\u2019impr\u00e9vu, une libert\u00e9 propre aux orchestres de jazz o\u00f9 les musiciens improvisent sur la base d\u2019accords pr\u00e9alables, de choix partag\u00e9s et d\u2019une confiance r\u00e9ciproque. Cela procure de l\u2019aisance et de l\u2019engagement, du plaisir et du rythme. Patrick Le Mauff, avec son sens de la formule juste, saisit cette propension \u00e0 la libert\u00e9 musicale propre \u00e0 Wajdi Mouawad : \u00ab Dans nos trois pr\u00e9c\u00e9dentes collaborations, j\u2019ai toujours eu le sentiment d\u2019une tr\u00e8s grande libert\u00e9 de jeu. Comme s\u2019il nous d\u00e9signait le chemin que nous allions prendre, comme un connaisseur des sentiers de montagne pourrait sugg\u00e9rer de prendre ce sentier et de ne pas en sortir, mais en sachant que le sentier est parsem\u00e9 de choses qu\u2019il n\u2019a pas vues comme nous les verrons. Libre \u00e0 nous de nous arr\u00eater pour contempler telle ou telle cr\u00eate, de mettre un caillou dans la poche, de cueillir quelques fleurs, ou de m\u00e9diter sur le bruit des pas\u2026 Si j\u2019avais une comparaison musicale \u00e0 faire, je prendrais les grilles d\u2019accord en jazz. Nous savons que nous devons interpr\u00e9ter tel morceau sur do, fa, sol \u2013 ce qui peut sembler une grande restriction \u2013, mais les combinaisons de notes, de sons, d\u2019intensit\u00e9 sur ces trois grilles sont infinies. N\u2019est ce pas la plus grande libert\u00e9 ! \u00bb<\/p>\n<p><i><\/i>Le temps musical concerne le spectateur tout autant que l\u2019acteur et il les entra\u00eene dans l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 d\u2019un spectacle \u00e0 la dur\u00e9e fortement et secr\u00e8tement organis\u00e9e. Ainsi, la mati\u00e8re plastique et le temps musical assurent une certaine continuit\u00e9 qui permettent \u00e0 ce th\u00e9\u00e2tre de constituer un des grands cycles \u00e9piques du th\u00e9\u00e2tre pr\u00e9sent.<\/p>\n<p><b>L\u2019exp\u00e9rience lumi\u00e8re<\/b><\/p>\n<p>Jeune \u00e9tudiant, Wajdi Mouawad a engag\u00e9 une recherche sur les sources de lumi\u00e8re ext\u00e9rieures au tableau, sur ces rayons qui viennent d\u2019ailleurs, sur ces spots divins qui baignent une sc\u00e8ne dans l\u2019air dor\u00e9 d\u2019une apparition. Cette lumi\u00e8re ext\u00e9rieure place quiconque en subit l\u2019effet dans une relation dialogique avec l\u2019invisible. Les choix de jeunesse perdurent longtemps, preuves inalt\u00e9rables d\u2019une intuition premi\u00e8re qui cherche toujours r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>Mouawad, en collaboration avec Emmanuel Clolus, privil\u00e9gie les espaces ouverts, les dispositifs sc\u00e9nographiques \u00e9conomiquement balis\u00e9s par quelques \u00e9l\u00e9ments quotidiens. \u00c0 les regarder de nouveau, de pr\u00e8s, pris d\u2019en haut, le rapprochement avec une page cribl\u00e9e de traces s\u2019impose : pas la page blanche, mais la page qui offre aux destins \u00e0 venir des points d\u2019appui, de rapides supports d\u2019accrochages, des aides disparates. \u00c0 la regarder, nous pressentons les futures errances, sans pour autant reconstruire des ambiances : le plateau se montre pr\u00eat, tout en restant incomplet. La langue et la fable vont l\u2019habiter et l\u2019exalter avec une force inou\u00efe car Mouawad \u00e9crivain se r\u00e9clame de l\u2019esth\u00e9tique du <i>plus<\/i> et non pas du<i>moins<\/i>. Autre point qui l\u2019apparente \u00e0 Camus, lui aussi r\u00e9fractaire \u00e0 l\u2019\u00e9conomie, au non-dit\u2026 Les deux clament la douleur du monde et les naufrages qu\u2019elle comporte avec l\u2019\u00e9nergie des combattants qui entendent livrer bataille. C\u2019est l\u2019affrontement assum\u00e9 qui les relie et, aujourd\u2019hui encore, c\u2019est lui qui explique leur succ\u00e8s aupr\u00e8s de tant de spectateurs et lecteurs r\u00e9unis.<\/p>\n<p>Le metteur en sc\u00e8ne Mouawad fait de la lumi\u00e8re son alli\u00e9e. \u00c0 partir de l\u2019interrogation initiale du jeune homme qu\u2019il \u00e9tait, il \u00e9rige la lumi\u00e8re en source d\u2019intensit\u00e9 dramatique, en \u00e9vocation des espaces secrets et en support pour des replis int\u00e9rieurs. \u00ab Je me sens bien dans des endroits o\u00f9 l\u2019on voit clair. Cela ne renvoie pas seulement \u00e0 un d\u00e9sir de bien voir, mais aussi \u00e0 un besoin de s\u00e9curit\u00e9, au v\u0153u d\u2019\u00eatre rassur\u00e9 \u00bb, dit Mouawad. La lumi\u00e8re intervient pour accompagner les \u00eatres et aider les acteurs car, non seulement en esth\u00e8te, mais bien plus en M\u00e9diterran\u00e9en, il reconna\u00eet les pouvoirs de ces rayons \u00e0 m\u00eame d\u2019exacerber une crise ou de consoler d\u2019une blessure. C\u2019est en metteur en sc\u00e8ne habit\u00e9 par la peinture que Mouawad agit. Et cela sans nul effet de citation ou de renvoi \u00e0 des \u0153uvres connues (\u00e0 l\u2019exception de <i>Ciels<\/i>, mais alors le tableau sert d\u2019appui dramaturgique). \u00c0 partir des beaux-arts anciens, tout en s\u2019affranchissant de leur souvenir, il fait de la lumi\u00e8re une exp\u00e9rience. \u00ab Le sentiment d\u2019\u00eatre sauv\u00e9 est tr\u00e8s fortement li\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re, \u00e0 l\u2019intrusion de la lumi\u00e8re \u00bb, conclut Wajdi Mouawad.<\/p>\n<p><i><\/i><b>Protagoniste et choralit\u00e9<\/b><\/p>\n<p>Wajdi Mouawad se dissocie des metteurs en sc\u00e8ne modernes qui cultivent la fragmentation et la d\u00e9construction. Lui est un artiste b\u00e2tisseur et par les temps actuels cela explique, sans doute, son succ\u00e8s. Il ose dresser des \u00e9difices aux proportions d\u00e9mesur\u00e9es, s\u2019engager dans des d\u00e9bats vastes et formuler des questions essentielles. Il n\u2019appartient plus \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration en qu\u00eate du \u00ab petit \u00bb comme m\u00e9tonymie du monde, non, il s\u2019inscrit dans le mouvement du \u00ab grand format \u00bb qui, des arts plastiques \u00e0 la litt\u00e9rature \u00e9pique ou aux aventures sc\u00e9niques, est propre aux artistes actuels. Restaurer le souffle \u00e9pique et cultiver la d\u00e9mesure s\u2019affichent comme des sympt\u00f4mes propres \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique de ces derni\u00e8res d\u00e9cennies. Le th\u00e9\u00e2tre n\u2019y \u00e9chappe pas et Mouawad le confirme !<\/p>\n<p>Le metteur en sc\u00e8ne\/auteur refuse la diss\u00e9mination au profit de la cristallisation autour des \u00eatres et des conflits complexes, strictement focalis\u00e9s. Il se d\u00e9robe \u00e0 la lin\u00e9arit\u00e9, mais il exclut tout autant la perte des rep\u00e8res, l\u2019incertitude et l\u2019impr\u00e9cision. Ici, texte et sc\u00e8ne r\u00e9unis affirment l\u2019unit\u00e9 des corps engag\u00e9s dans des d\u00e9bats violents avec leur destin. Silhouettes dessin\u00e9es avec autorit\u00e9, corps bien ancr\u00e9s, voix nettes, nous les identifions tous, nous les reconnaissons et les acteurs qui les incarnent nous fournissent une v\u00e9ritable assurance identitaire. Nous ne sommes pas \u00e9gar\u00e9s et ces spectacles refusent justement ce jeu sur l\u2019incertitude, le flou, l\u2019impr\u00e9cision. Les \u00eatres sont l\u00e0 ! Ils sont pris dans le tissu de la fable, mais si les \u00e9v\u00e9nements s\u2019entrechoquent, se d\u00e9placent, eux servent toujours de rep\u00e8re. C\u2019est sans doute la raison des grandes performances d\u2019acteur auxquelles parvient Wajdi Mouawad en metteur en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Les spectacles de Mouawad se distinguent par l\u2019\u00e9nergie des naufrages, par la perte de soi et le retour \u00e0 soi sur fond d\u2019incandescence de la langue et ma\u00eetrise \u00e9vidente du plateau. Th\u00e9\u00e2tre sous haute tension. C\u2019est ce que certains lui reprochent, mais c\u2019est aussi ce que la plupart des spectateurs saluent. Ce th\u00e9\u00e2tre de l\u2019\u00e9cart\u00e8lement est, finalement, un th\u00e9\u00e2tre qui rassure : les combats sont encore possibles, les interrogations, m\u00eame sans r\u00e9ponse, restent intens\u00e9ment v\u00e9cues, l\u2019homme peut \u00eatre vaincu, mais nullement an\u00e9anti.<\/p>\n<p>Mouawad, organiquement, a rencontr\u00e9 les trag\u00e9dies grecques puisque son th\u00e9\u00e2tre s\u2019est construit sur leur structure car, comme chez les Grecs, il constitue une communaut\u00e9, pas forc\u00e9ment large \u2013 on reconna\u00eet les \u00eatres qui la forment \u2013, mais restreinte, communaut\u00e9 au sein de laquelle se d\u00e9gage un protagoniste confront\u00e9 \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019extr\u00eame, \u00e0 l\u2019\u00e9cart\u00e8lement absolu, \u00e0 la destruction probable. Ses grandes performances de mise en sc\u00e8ne ont fourni des r\u00e9ponses d\u2019une pr\u00e9cision sc\u00e9nique qui, d\u00e9j\u00e0, annon\u00e7aient la rencontre avec la trag\u00e9die ath\u00e9nienne. Elle l\u2019attendait, il l\u2019a rencontr\u00e9e.<\/p>\n<p><i><\/i>Pour Wajdi Mouawad, le th\u00e9\u00e2tre peut dire le monde en reliant l\u2019ancien et le contemporain. Le th\u00e9\u00e2tre, pour lui, pr\u00e9serve encore des \u00e9nergies \u00e0 m\u00eame de le placer au c\u0153ur des interrogations les plus actuelles tout en nous plongeant dans le foyer des origines. C\u2019est le sens double de son beau raccourci sous le signe duquel il a r\u00e9uni sa t\u00e9tralogie avignonnaise, Le sang des promesses. Les utopies du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle se sont toutes achev\u00e9es dans le sang tragique ! Il souhaite que son th\u00e9\u00e2tre restitue concr\u00e8tement, physiquement, l\u2019horizon des perspectives et son in\u00e9luctable obscurcissement, pay\u00e9 au prix du\u2026 sang ! Mais peut-\u00eatre qu\u2019\u00ab il faut imaginer Sisyphe heureux \u00bb, car Mouawad comme Camus n\u2019invite pas \u00e0 l\u2019abandon, mais, bien au contraire, \u00e0 la poursuite acharn\u00e9e d\u2019un effort de rachat.<i><\/i><\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"155\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/un-theatre-sous-haute-tension\/ageorges-banu-1-1-8x6\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6.jpg\" data-orig-size=\"800,593\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"aGeorges-Banu-1-1-8&amp;#215;6\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6-300x222.jpg\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6.jpg\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-155\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6-150x150.jpg\" alt=\"aGeorges-Banu-1-1-8x6\" width=\"150\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6-270x270.jpg 270w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/aGeorges-Banu-1-1-8x6-230x230.jpg 230w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/p>\n<p><a name=\"end1\"><\/a>[1] <b>Georges Banu<\/b> est Pr\u00e9sident d\u2019honneur de l\u2019AICT, Professeur \u00e0 la Sorbonne (Paris III), essayiste et critique de th\u00e9\u00e2tre. Il a sign\u00e9 un grand nombre d\u2019ouvrages consacr\u00e9 surtout au th\u00e9\u00e2tre du XX\u00e8me si\u00e8cle et aux relations entre le th\u00e9\u00e2tre et la peinture. Parmi d\u2019autres, on peut nommer les livres <i>Le rouge et or. Le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019italienne<\/i> (1989), <i>Peter Brook : De Timon d\u2019Ath\u00e8nes \u00e0 La temp\u00eate<\/i> (1991), <i>Exercices d\u2019accompagnement : D\u2019Antoine Vitez \u00e0 Sarah Bernardt<\/i> (2002), <i>La sc\u00e8ne surveill\u00e9e<\/i> (2006). Il a assur\u00e9 la direction des num\u00e9ros sp\u00e9ciaux de la revue <i>Alternatives Th\u00e9\u00e2trales<\/i> (<i>Les r\u00e9p\u00e9titions, D\u00e9buter, Les penseurs de l\u2019enseignement<\/i>). Sur les relations entre le th\u00e9\u00e2tre et la peinture, dans les \u00e9ditions d\u2019Adam Bir\u00f6, il a publi\u00e9 : <i>Le rideau ou la f\u00ealure du monde<\/i> (1997), <i>L\u2019homme de dos<\/i> (2000), <i>Nocturnes : Peindre le nuit, jour dans le noir<\/i> (2005).<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2014 Georges Banu<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Georges Banu[1] \u00ab Au th\u00e9\u00e2tre comme en po\u00e9sie, on y entre par effraction. 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