{"id":137,"date":"2016-04-07T14:42:32","date_gmt":"2016-04-07T14:42:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/?p=137"},"modified":"2022-05-22T09:52:50","modified_gmt":"2022-05-22T09:52:50","slug":"lart-de-dealer-avec-le-diable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/lart-de-dealer-avec-le-diable\/","title":{"rendered":"L\u2019art de dealer avec le diable"},"content":{"rendered":"<h6 style=\"text-align: center;\">Entretien avec Dieudonn\u00e9 Niangouna, artiste associ\u00e9 du Festival d\u2019Avignon 2013.<\/h6>\n<p>Propos recueillis par <strong>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon<\/strong><a href=\"#end1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"31\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/give-advice-be-a-political-journalist-%e2%94%81-interview-with-finnish-dramaturge-juha-pekka-hotinen\/guillon\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon.jpg\" data-orig-size=\"800,676\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Guillon\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon.jpg\" class=\"alignnone size-medium wp-image-31\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-300x254.jpg\" alt=\"Guillon\" width=\"300\" height=\"254\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-300x254.jpg 300w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-768x649.jpg 768w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p>Rescap\u00e9 de la guerre et de la mort, Dieudonn\u00e9 Niangouna, acteur, auteur, metteur en sc\u00e8ne congolais, fondateur et directeur du Festival International de Th\u00e9\u00e2tre Mantsina sur sc\u00e8ne \u00e0 Brazzaville, revendique sa place d\u2019\u00e9lectron libre, d\u2019artiste qui ne se limite pas \u00e0 contester l\u2019id\u00e9ologie dominante du pouvoir. Il con\u00e7oit son travail th\u00e9\u00e2tral comme instrument du surgissement des opinions libres, contradictoires, comme une fabrique de la parole d\u00e9mocratique. Son irr\u00e9sistible ascension en France, qui donne la visibilit\u00e9 \u00e0 son travail, lui permet de mieux l\u2019ancrer au Congo o\u00f9 est sa v\u00e9ritable place.<\/p>\n<p><b>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon<\/b> \u2013 Vous avez cr\u00e9\u00e9 votre compagnie \u00ab Les bruits de la rue \u00bb en 1997, en pleine guerre civile. \u00c0 quelle n\u00e9cessit\u00e9 r\u00e9pondait pour vous le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019\u00e9poque ?<\/p>\n<p><b>Dieudonn\u00e9 Niangouna<\/b> \u2013 J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 faire du th\u00e9\u00e2tre en 1990, en jouant entre autres dans la Compagnie de la Place, le \u00ab Th\u00e9\u00e2tre d\u2019art africain \u00bb. Quand j\u2019ai cr\u00e9\u00e9 ma compagnie, il n\u2019y avait presque plus de th\u00e9\u00e2tre au Congo. Les gens de th\u00e9\u00e2tre \u00e9taient en fuite ou essayaient de prot\u00e9ger leur vie. Je m\u2019\u00e9tais dit que l\u2019art devait \u00eatre plus fort que la guerre en t\u00e9moignant de ce qui se passe, et qu\u2019il \u00e9tait n\u00e9cessaire de faire entendre la parole des po\u00e8tes pendant cette p\u00e9riode de crise. C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 le geste artistique prend une dimension beaucoup plus humaine.<\/p>\n<p>J\u2019ai invent\u00e9 un type de jeu que j\u2019appelle \u00ab Big, Boum, Bah \u00bb, qui est une forme de r\u00e9plique au bruit des obus en train d\u2019exploser. On dit \u00ab il faut \u00eatre de son temps \u00bb, moi je dis : il faut savoir parler \u00e0 son temps. Savoir dans quel type de violence on \u00e9tait et quel type de th\u00e9\u00e2tre on devait proposer face \u00e0 cette violence pour la mettre en retrait et que l\u2019\u00eatre humain qui la vit arrive \u00e0 penser autrement pour s\u2019arracher de cette b\u00eatise meurtri\u00e8re. La n\u00e9cessit\u00e9 du geste artistique, de la parole du po\u00e8te, \u00e9tait pour moi une \u00e9vidence pour ne pas croiser les bras, attendre la fatalit\u00e9, mais essayer de r\u00e9inventer la vie.<\/p>\n<p><b>I. S.-G.<\/b> \u2013 Que peut apporter le th\u00e9\u00e2tre aux gens dans votre pays qui aspirent \u00e0 la d\u00e9mocratie ? Comment peut-il agir pour la faire avancer ?<\/p>\n<p><b>D. N.<\/b> \u2013 Pour moi, le th\u00e9\u00e2tre est une pratique de raisonnement politique. Par rapport \u00e0 la politique qui r\u00e9git la vie des gens en mettant en place un syst\u00e8me de penser l\u2019homme, la soci\u00e9t\u00e9, le po\u00e8te, l\u2019homme de th\u00e9\u00e2tre a le m\u00eame pouvoir qu\u2019un autre mais plus aiguis\u00e9, de se d\u00e9marquer du socle commun pour faire entendre ce \u00e0 quoi lui il aspire.<\/p>\n<p>Depuis cette place, il peut se permettre de voir les choses autrement et de faire des propositions autres que des r\u00e9ponses auxquelles on voudrait l\u2019assigner. Pour moi, le r\u00f4le de l\u2019homme de th\u00e9\u00e2tre est d\u2019apporter une autre mani\u00e8re de voir les choses, une proposition parmi toutes celles qui vont s\u2019exprimer dans un espace politique. Cela s\u2019appelle la libert\u00e9 d\u2019opinion.<\/p>\n<p>Il y a dans le th\u00e9\u00e2tre cette libert\u00e9 de penser, du geste qui peut permettre aux spectateurs de ne pas \u00eatre simplement dans l\u2019injonction politique, dans le \u00ab c\u2019est comme \u00e7a \u00bb. Le th\u00e9\u00e2tre va les forcer \u00e0 repenser cette fatalit\u00e9, les encourager \u00e0 se donner la libert\u00e9 de penser autrement.<\/p>\n<p><b>I. S.-G<\/b>. \u2013 Quelles ont \u00e9t\u00e9 vos influences, vos mod\u00e8les ? De quels auteurs vous sentez-vous proche ?<\/p>\n<p><b>D. N.<\/b> \u2013 C\u2019est une palette assez vaste et tr\u00e8s diverse, une proximit\u00e9 ou des affinit\u00e9s que je ressens avec certains \u00e9crivains, pour leur \u00e9criture avec les uns et pour la sp\u00e9cificit\u00e9 de leur esprit avec les autres. Il y a des auteurs qui politiquement me parlent beaucoup et dont je suis \u00e9loign\u00e9 sur le plan de la cr\u00e9ation.<\/p>\n<p>Pour moi, l\u2019auteur de th\u00e9\u00e2tre est d\u2019abord un po\u00e8te de la langue parce qu\u2019il cr\u00e9e sa langue avant d\u2019arriver \u00e0 une forme th\u00e9\u00e2trale de mise en sc\u00e8ne. Il cr\u00e9e un instrument, la parole, qui va avoir de la r\u00e9sonance, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel il va loger l\u2019id\u00e9e, d\u00e9ployer le th\u00e8me. Il faut qu\u2019il trouve sa propre forme de respiration pour que tout ce qu\u2019il a \u00e0 dire soit \u00e0 l\u2019aise. Comme disait Sony Labou Tansi : il faut trouver le mot heureux, le seul qui est \u00e0 la bonne place.<\/p>\n<p>Je me sens proche par exemple de Sony Labou Tansi, Koffi Efoui, Wole Soyinka, Athol Fugard et de quelques autres pour la fa\u00e7on dont ils cr\u00e9ent la langue. J\u2019appr\u00e9cie \u00e9norm\u00e9ment Aim\u00e9 C\u00e9saire, autant pour ses combats politiques, sa vision foudroyante, percutante du monde et sa projection du demain, que pour sa langue qui n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 lui.<\/p>\n<p>J\u2019admire chez Ionesco sa fa\u00e7on de \u00ab c\u00e9l\u00e9brer \u00bb l\u2019absurdit\u00e9 du moindre geste, de mettre en relief la futilit\u00e9, de donner une palette extr\u00eamement vaste de l\u2019incommunicabilit\u00e9 entre les \u00eatres. J\u2019aime aussi les auteurs li\u00e9s aux questions de l\u2019\u00eatre qui devient comme le terrain de bataille, le terrain d\u2019enjeux, de l\u2019\u00eatre en soi qui se pense, se voit se cr\u00e9er et qui devient monde \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui, et finalement un \u00e9lectron libre.<\/p>\n<p>C\u2019est ce que je trouve tr\u00e8s fort chez Koffi Efoui, Heiner M\u00fcller, Sarah Kane, qui sont ces \u00e9lectrons libres et tr\u00e8s justes dans leur \u00e9criture. Apr\u00e8s, il y a ceux que j\u2019appelle \u00ab les auteurs de la route \u00bb qui marchent. M\u00eame quand ils sont morts, leur \u00e9criture ne cesse pas d\u2019avancer. Je pense \u00e0 Kolt\u00e8s, \u00e0 Jean Genet, \u00e0 des gens qui se d\u00e9placent g\u00e9ographiquement et mentalement dans leur combat.<\/p>\n<p><b>I. S.-G.<\/b> \u2013 On assimile souvent l\u2019\u00e9criture des auteurs africains \u00e0 l\u2019art du conteur. Est-ce un clich\u00e9 ou une vraie source naturelle de l\u2019\u00e9criture ?<\/p>\n<p><b>D. N.<\/b> \u2013 Ce n\u2019est pas un clich\u00e9. Avant l\u2019\u00e9criture, il y a eu la parole. L\u2019\u00e9criture est venue en Afrique par le bateau. L\u2019auteur d\u2019un roman ou d\u2019une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est d\u2019abord un vrai conteur, m\u00eame si sa langue n\u2019est pas articul\u00e9e comme celle du conteur ; elle en a la richesse, la libert\u00e9.<\/p>\n<p>La parole n\u2019a pas de dimension. D\u00e8s qu\u2019on la transcrit, elle se trouve circonscrite, castr\u00e9e, \u00e0 commencer par le format de la page, le graphisme, puis par la grammaire, l\u2019orthographe, la syntaxe, etc. L\u2019auteur africain garde toute la vivacit\u00e9 dans l\u2019\u00e9crit, la libert\u00e9, l\u2019imagination de l\u2019art de parler.<\/p>\n<p>Sony Labou Tansi, pour le citer encore, disait une chose tr\u00e8s belle \u00e0 ce sujet : \u00ab Si le Noir n\u2019a pas cr\u00e9\u00e9 l\u2019\u00e9criture, c\u2019est parce qu\u2019il est plus malin que le papier. \u00bb<\/p>\n<p><b>I. S.-G<\/b>. \u2013 Votre pi\u00e8ce <i>Le socle des vertiges<\/i> marque un tournant dans votre \u00e9criture. Vous passez d\u2019une forme monologique \u00e0 une forme plus complexe, dialogu\u00e9e. Pourquoi ?<\/p>\n<p><b>D. N.<\/b> \u2013 Ce qui est important dans l\u2019art de la parole, c\u2019est de la partager, de sorte qu\u2019elle ne soit plus simplement mon affaire. Passer du monologue au dialogue, pour moi, c\u2019est une fa\u00e7on de continuer \u00e0 faire un monologue qui est partag\u00e9 entre diff\u00e9rentes personnes, diff\u00e9rentes opinions. Un proverbe congolais dit : on ne trompe que celui qui a des yeux. La richesse du monologue c\u2019est qu\u2019il n\u2019est jamais un, il est multiple, r\u00e9unissant des contradictions \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de sa po\u00e9tique. Parce que c\u2019est un \u00eatre qui parle avec ses questions, ses retournements.<\/p>\n<p>Le dialogue commence quand on ouvre le tissu du monologue, quand on desserre l\u2019\u00e9tau pour voir les divers fils et les communications entre eux. Je ne con\u00e7ois pas le dialogue en tant que diversit\u00e9 de parole, mais comme une seule parole, celle de l\u2019auteur qui la segmente en diff\u00e9rents personnages simplement pour essayer de partager cette discussion sur un sujet, d\u2019en montrer diff\u00e9rentes facettes et les contradictions internes.<\/p>\n<p><b>I. S.-G.<\/b> \u2013 On peut d\u00e9gager des th\u00e8mes r\u00e9currents dans votre th\u00e9\u00e2tre : la guerre et ses s\u00e9quelles, la corruption, le r\u00e8gne de l\u2019argent, l\u2019identit\u00e9, la filiation, les nouvelles \u00e9glises, etc. Comment s\u2019imposent-ils \u00e0 vous ?<\/p>\n<p><b>D. N.<\/b> \u2013 Je ne choisis pas \u00e0 l\u2019avance de traiter tel ou tel th\u00e8me. Je ne pense pas qu\u2019il faille aborder mon th\u00e9\u00e2tre en termes de th\u00e8mes de pr\u00e9dilection ou y distinguer des p\u00e9riodes marqu\u00e9es par certaines probl\u00e9matiques, m\u00eame si <i>a posteriori<\/i> on peut d\u00e9gager dans mes pi\u00e8ces des questions qui reviennent.<\/p>\n<p>Je suis plut\u00f4t un grand improvisateur de la parole. J\u2019\u00e9cris toujours en r\u00e9action \u00e0 des faits, des situations qui me parlent. \u00c9crire, pour moi, c\u2019est \u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9coute de ce qui est en train de se passer, de ce qui me trouble, me r\u00e9volte. C\u2019est en fonction de cela que j\u2019aurais quelque chose \u00e0 dire, mais pas forc\u00e9ment \u00e0 \u00e9crire. Par exemple, je ne peux pas \u00e9crire sur une situation que je ne ressens plus fortement dans mon corps.<\/p>\n<p>Pour moi, l\u2019\u00e9criture n\u2019est pas une affaire intellectuelle mais une relation physique, passionnelle, charnelle. Souvent, des programmateurs de festivals ou de th\u00e9\u00e2tres me demandent de reprendre un spectacle ancien. Pour moi, c\u2019est impossible, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 fait, je ne suis plus \u00e0 cet endroit-l\u00e0, ce n\u2019est plus ce qui me parle aujourd\u2019hui. Je ne pourrais le faire que si je sens que \u00e7a me pique, que \u00e7a vibre dans mon corps maintenant.<\/p>\n<p><b>I. S.-G.<\/b> \u2013 Vous \u00eates connu et reconnu en France. Vos pi\u00e8ces sont publi\u00e9es et mont\u00e9es par beaucoup de compagnies. Les grandes institutions th\u00e9\u00e2trales vous ouvrent leurs portes et vous \u00eates invit\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement au Festival d\u2019Avignon dont vous \u00eates en 2013 \u00ab artiste associ\u00e9 \u00bb (avec Stanislas Nordey). Quel est votre r\u00e9action \u00e0 cette irr\u00e9sistible ascension de votre th\u00e9\u00e2tre en France ?<\/p>\n<p><b>D. N.<\/b> \u2013 Je n\u2019\u00e9cris pas de th\u00e9\u00e2tre pour \u00eatre connu. Si c\u2019\u00e9tait mon objectif, je serais content. La reconnaissance est une bonne chose, mais ce n\u2019est pas la finalit\u00e9, elle me permet d\u2019avoir plus d\u2019audience pour mes spectacles. Ce qui m\u2019importe, c\u2019est de continuer \u00e0 me battre par le th\u00e9\u00e2tre pour des id\u00e9es que je d\u00e9fends.<\/p>\n<p>Je crois que ma parole est tout aussi n\u00e9cessaire en France qu\u2019au Congo ou dans d\u2019autres pays d\u2019Afrique. En Occident, on a souvent tendance \u00e0 oublier qu\u2019on a pass\u00e9 400 ans ensemble, depuis la d\u00e9couverte de l\u2019embouchure du Congo jusqu\u2019aux r\u00e9gimes dictatoriaux et aux guerres civiles, en passant par les razzias, le commerce de l\u2019ivoire, la colonisation, etc.<\/p>\n<p>Cette relation entre le Nord et le Sud ne s\u2019est jamais termin\u00e9e. Aucun Africain n\u2019oublie cela. Ce n\u2019est pas une revendication pour dire : on est comme vous, mais pour dire : d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, vous \u00eates concern\u00e9s parce que ce que nous sommes est le r\u00e9sultat de ce que vous avez fait, de ce que nous en avons fait et de ce qu\u2019on a fait ensemble.<\/p>\n<p>Je dis souvent \u00e0 mes amis fran\u00e7ais : n\u2019oubliez pas que quand vous votez pour le Pr\u00e9sident de la France, c\u2019est pour le Pr\u00e9sident de l\u2019Afrique Noire francophone que vous votez. On me dit : il y a longtemps que vous \u00eates ind\u00e9pendants. Oui, mais de quelle ind\u00e9pendance parle-t-on : \u00e9conomique ?, mon\u00e9taire ?, diplomatique ? M\u00eame notre Constitution est un copi\u00e9-coll\u00e9 de la Constitution fran\u00e7aise.<\/p>\n<p><b>I. S.-G. <\/b>\u2013 La vision exotique de l\u2019Afrique, de ses artistes, de son th\u00e9\u00e2tre, a la peau dure\u2026<\/p>\n<p><b>D. N.<\/b> \u2013 C\u2019est une belle excuse et c\u2019est la pire. Il n\u2019y a rien de coupable dans le fait d\u2019adorer les palmiers, les plages de Kotonou, les gorilles du Rwanda. Mais cet exotisme est un instrument politique fabriqu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque coloniale et m\u00eame avant. Il sert \u00e0 noyer le poisson. On va adorer le Noir qui joue tr\u00e8s bien du tam-tam \u00e0 Bamako ou quand il raconte le baobab ou le fleuve Congo \u00e0 Brazzaville, mais il d\u00e9range quand il se met \u00e0 parler de ses probl\u00e8mes par lesquels les Europ\u00e9ens sont concern\u00e9s.<\/p>\n<p><b>I. S.-G.<\/b> \u2013 Parlons de votre cr\u00e9ation comme artiste associ\u00e9 au Festival d\u2019Avignon. Que cache son \u00e9nigmatique titre, <i>Sheda<\/i> ?<\/p>\n<p><b>D. N.<\/b> \u2013 Le mot <i>sheda<\/i> n\u2019existe pas. J\u2019ai fait une compilation de deux mots : <i>cheta<\/i> qui veut dire le diable en swahili et <i>shida<\/i> qui signifie le <i>deal<\/i>, la transaction, le march\u00e9 noir. \u00c0 partir de l\u00e0, chacun peut imaginer le sens du titre : <i>dealer<\/i> avec le diable, le <i>deal<\/i> du diable, l\u2019op\u00e9ration mal\u00e9fique, l\u2019axe du mal, etc.<\/p>\n<p>L\u2019histoire se passe dans un endroit qui n\u2019existe pas, un <i>no man\u2019s land<\/i>, apr\u00e8s la destruction du monde. C\u2019est une sorte de trou, un jardin de pierres. C\u2019est pourquoi, pour cr\u00e9er cette pi\u00e8ce, j\u2019ai choisi la Carri\u00e8re Boulbon. La premi\u00e8re phrase de la pi\u00e8ce est : \u00ab Dans ce d\u00e9sert de pierres, rien ne peut se r\u00e9soudre, tout se bat pour survivre. \u00bb Dans ce nulle part sur lequel il pleut de la boue, les personnages, les \u00eatres humains tombent du ciel. Il y a aussi des dieux qui y tombent morts. Ces dieux sont typ\u00e9s : dieux des grandes religions, mais aussi Batman, Hercule, divers superh\u00e9ros\u2026 des figures mythiques et modernes de force et de pouvoir. Les humains qui y sont tomb\u00e9s ont perdu la m\u00e9moire, de sorte qu\u2019ils ne savent plus d\u2019o\u00f9 ils sont venus, qui ils \u00e9taient. Ils sont tous forts, intelligents, passionn\u00e9s, ils poss\u00e8dent tous les savoirs accumul\u00e9s par l\u2019humanit\u00e9. Ils doivent reconstruire un monde avec des d\u00e9bris trouv\u00e9s, des objets tomb\u00e9s dans ce nulle part. Ils recr\u00e9ent un syst\u00e8me social avec ses diverses fonctions et m\u00e9tiers : il y a un chef, Mastodont, un m\u00e9canicien qui r\u00e9pare les \u00e9toiles pour retrouver le Nord et le Sud, un voyageur, le po\u00e8te qui r\u00e9\u00e9crit en direct la pi\u00e8ce en train de se jouer, pour cr\u00e9er de la m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Ils ont tous une foi, une \u00e9nergie incroyable pour recr\u00e9er la vie. Mais ils s\u2019aper\u00e7oivent qu\u2019ils ne peuvent faire fonctionner ce monde-l\u00e0 tant qu\u2019ils ne se d\u00e9barrassent pas de tout ce qui les a fait \u00e9chouer, c\u2019est-\u00e0-dire : la force, l\u2019intelligence, la puissance, et tant qu\u2019ils ne retrouvent pas en eux leur fragilit\u00e9, leur part d\u2019humanit\u00e9. Ils mettent en place un certain nombre de jeux absurdes comme courir derri\u00e8re une ch\u00e8vre ou se battre tous ensemble, le principe du combat \u00e9tant de perdre. Le premier qui est mort a gagn\u00e9. Du coup ils arr\u00eatent de se battre.<\/p>\n<p>Ils font un parcours \u00e0 rebours pour d\u00e9sapprendre. C\u2019est comme une sorte de rituel de purification. \u00c0 la fin, ils commencent \u00e0 retrouver des bouts de souvenirs de qui ils \u00e9taient avant, comment ils ont tout perdu. Ce n\u2019est pas un <i>happy end<\/i>, mais le d\u00e9but de quelque chose qui est sorti des d\u00e9combres.<\/p>\n<p><i>Sheda<\/i> est une fiction qui \u00e9trangement ressemble \u00e0 l\u2019histoire r\u00e9elle de Kakuma, qui veut dire en swahili \u00ab nulle part \u00bb, un village cr\u00e9\u00e9 par des r\u00e9fugi\u00e9s de diverses guerres civiles en Afrique. Nous somme douze acteurs \u00e0 jouer une quarantaine de personnages de la pi\u00e8ce, plus deux musiciens. J\u2019y joue moi-m\u00eame le personnage du commis-voyageur.<\/p>\n<p><i>Sheda<\/i> est la r\u00e9alisation d\u2019un projet que j\u2019ai depuis 2000, mais jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent il \u00e9tait impossible de cr\u00e9er cette pi\u00e8ce \u00e9pique qui demande des moyens importants et un lieu ad\u00e9quat.<\/p>\n<p><b>I. S.-G.<\/b> \u2013 Vous \u00eates tr\u00e8s demand\u00e9 en France, mais vous insistez que votre place d\u2019homme de th\u00e9\u00e2tre est au Congo. En quoi consiste cet engagement ?<\/p>\n<p><b>D. N.<\/b> \u2013 Pour les gens de th\u00e9\u00e2tre de ma g\u00e9n\u00e9ration, articuler notre travail sur l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est la seule voie v\u00e9ritable. On ne peut penser notre activit\u00e9 en termes de s\u00e9dentarit\u00e9, que ce soit ici ou l\u00e0-bas, parce que ce serait s\u2019atrophier. Pour moi, tout se joue entre les deux eaux : la M\u00e9diterran\u00e9e et le fleuve Congo. Cette vie de passeur donne une certaine force. Pour moi, la question du th\u00e9\u00e2tre au Congo-Brazzaville ne se limite en aucun cas \u00e0 montrer simplement mes pi\u00e8ces, aussi fortes qu\u2019elles puissent \u00eatre. C\u2019est toute une vie culturelle et artistique qu\u2019il faut recr\u00e9er.<\/p>\n<p>C\u2019est un pays tr\u00e8s jeune, mais une civilisation et un peuple vieux. Si bien que le th\u00e9\u00e2tre est d\u00e9j\u00e0 un probl\u00e8me quand on l\u2019am\u00e8ne l\u00e0-bas. C\u2019est un th\u00e9\u00e2tre tout fabriqu\u00e9 qui, ni physiologiquement ni psychologiquement, n\u2019a rien \u00e0 voir avec eux et avec leur r\u00e9alit\u00e9. C\u2019est comme un timbre sur l\u2019enveloppe qui ignore ce qu\u2019il y a \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Il fallait commencer par les fondements. C\u2019est pourquoi, en 2003, j\u2019ai cr\u00e9\u00e9 le Festival de Brazzaville et j\u2019ai mis en place des ateliers de formation car il n\u2019y avait pas d\u2019\u00c9cole de th\u00e9\u00e2tre. Des ateliers de formation pour les com\u00e9diens, et puis pour les corps de m\u00e9tier : les r\u00e9gisseurs, les sc\u00e9nographes\u2026 Il y a actuellement entre cinq et huit ateliers par an.<\/p>\n<p><b>I. S.-G.<\/b> \u2013 Dans quel contexte social et politique s\u2019est inscrit votre travail ?<\/p>\n<p><b>D. N.<\/b> \u2013 Nous sommes des champions en d\u00e9nonciation des fuites des cerveaux chez nous. Cela va continuer tant qu\u2019on ne pense pas la r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence sur le terrain dans la continuit\u00e9. Parmi les gens de th\u00e9\u00e2tre de ma g\u00e9n\u00e9ration, beaucoup sont morts pendant la guerre, d\u2019autres ont abandonn\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre parce qu\u2019il n\u2019y en avait plus et qu\u2019il fallait chercher du travail pour nourrir la famille. Ceux qui sont partis en exil n\u2019ont pas r\u00e9ussi \u00e0 faire du th\u00e9\u00e2tre car ils sont arriv\u00e9s pour chercher du travail. Ils avaient des probl\u00e8mes de papiers et pour vivre, ils devaient faire des petits boulots.<\/p>\n<p>Certains avaient la chance d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9s l\u00e0-bas et engag\u00e9s par des metteurs en sc\u00e8ne comme Peter Brook, Gabriel Garran, etc. qui travaillaient avec des acteurs africains ou en avaient besoin pour tel r\u00f4le, tel spectacle. Souvent, apr\u00e8s quelques contrats, ils devenaient des intermittents du spectacle et puis RMIstes [RMI : \u00ab Revenu minimum d\u2019insertion \u00bb \u2013 Ndlr]. Voil\u00e0 comment toute une g\u00e9n\u00e9ration s\u2019en est all\u00e9e. C\u2019est cela, la grande trag\u00e9die de l\u2019Afrique sur les plans intellectuel et artistique. La m\u00eame chose se passe dans le football. L\u2019Africain est devenu simplement un produit vou\u00e9 \u00e0 l\u2019exportation. Du coup, tous ceux qui apprennent le th\u00e9\u00e2tre, la danse, l\u2019art photographique, etc. n\u2019ont qu\u2019un objectif en t\u00eate : arriver \u00e0 cartonner dans leur pays pour \u00eatre pris ailleurs. D\u00e8s qu\u2019ils ont le premier contrat, toute la famille leur dit : barre-toi en France, parce que l\u00e0, tu peux nous nourrir.<\/p>\n<p><b>I. S.-G.<\/b> \u2013 Quel est l\u2019impact de votre d\u00e9marche dans la soci\u00e9t\u00e9 congolaise ? Dans quelle mesure peut-elle contribuer \u00e0 responsabiliser, \u00e0 changer la mentalit\u00e9 postcoloniale ?<\/p>\n<p><b>D. N.<\/b> \u2013 L\u2019enjeu, c\u2019est comment arriver \u00e0 donner une viabilit\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre dans la r\u00e9alit\u00e9 extr\u00eamement dure de la vie. Comment l\u2019artiste, le po\u00e8te, peut cr\u00e9er une autre fa\u00e7on de penser et la mettre en pratique ? C\u2019est pourquoi la formation que j\u2019ai mise en place n\u2019est pas seulement celle de jouer et de mettre en sc\u00e8ne, elle est surtout intellectuelle.<\/p>\n<p>Tant qu\u2019un artiste se limite \u00e0 \u00eatre un bon professionnel, acteur, acrobate, danseur, etc., il ne sera qu\u2019un pion manipulable, d\u00e9pla\u00e7able. Il faut les former pour qu\u2019ils s\u2019\u00e9mancipent de cette logique de produits \u00e0 exporter, ce \u00e0 quoi la soci\u00e9t\u00e9, la mis\u00e8re les poussent. Le Festival que j\u2019ai mis en place, lieu de r\u00e9flexion, et les ateliers d\u2019\u00e9criture contribuent \u00e0 cette \u00e9mancipation. La question de l\u2019\u00e9criture dramatique est primordiale pour moi. Il n\u2019y aura pas de th\u00e9\u00e2tre digne de ce nom sans auteurs.<\/p>\n<p>Ces ateliers d\u2019\u00e9criture th\u00e9\u00e2trale qui ont lieu tout au long de l\u2019ann\u00e9e, avec les r\u00e9sidences d\u2019auteurs, des lectures, sont un espace de partage et de d\u00e9bat permanent avec le public. Je veux qu\u2019il soit complice de cette affaire, qu\u2019il s\u2019approprie ce langage. C\u2019est ainsi que peut se cr\u00e9er un courant, un dynamisme qui se partage.<br \/>\nC\u2019est ce que je fais depuis 2003, et cela ne peut s\u2019arr\u00eater l\u00e0. Il faut par exemple cr\u00e9er des maisons d\u2019\u00e9dition sur place. Comment un jeune metteur en sc\u00e8ne peut-il monter quoi que ce soit \u00e0 Brazzaville s\u2019il n\u2019a pas de textes ?<\/p>\n<p>Attendre que quelqu\u2019un apporte des textes de Paris, c\u2019est se remettre dans la position de d\u00e9pendance d\u2019une politique de promotion d\u2019un courant, d\u2019un mouvement. Or, ce que nous visons, c\u2019est justement l\u2019\u00e9mancipation dans la fa\u00e7on de penser, de cr\u00e9er, pour construire notre propre forme de modernit\u00e9.<\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"31\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/give-advice-be-a-political-journalist-%e2%94%81-interview-with-finnish-dramaturge-juha-pekka-hotinen\/guillon\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon.jpg\" data-orig-size=\"800,676\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Guillon\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon.jpg\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-31\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-150x150.jpg\" alt=\"Guillon\" width=\"150\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-270x270.jpg 270w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-230x230.jpg 230w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/p>\n<p><a name=\"end1\"><\/a>[1] <b>Ir\u00e8ne Sadowska<\/b><b>\u2013<\/b><b>Guillon <\/b>est critique dramatique et essayiste, sp\u00e9cialis\u00e9e dans le th\u00e9\u00e2tre contemporain et pr\u00e9sidente de \u00ab Hispanit\u00e9 Explorations \u00bb, \u00c9changes franco-hispaniques des dramaturgies contemporaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2014 Ir\u00e8ne Sadowska\u2013Guillon<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entretien avec Dieudonn\u00e9 Niangouna, artiste associ\u00e9 du Festival d\u2019Avignon 2013. Propos recueillis par Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon[1] Rescap\u00e9 de la guerre et de la mort, Dieudonn\u00e9 Niangouna, acteur, auteur, metteur en sc\u00e8ne congolais, fondateur et directeur du Festival International de Th\u00e9\u00e2tre Mantsina<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":31,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-137","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-essays","","tg-column-two"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon.jpg","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p7qGU1-2d","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/137","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=137"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/137\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":696,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/137\/revisions\/696"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/media\/31"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=137"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=137"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=137"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}