{"id":128,"date":"2016-04-07T14:36:19","date_gmt":"2016-04-07T14:36:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/?p=128"},"modified":"2023-03-23T15:33:40","modified_gmt":"2023-03-23T15:33:40","slug":"quelques-aspects-neocolonialistes-de-la-francophonie-theatrale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/quelques-aspects-neocolonialistes-de-la-francophonie-theatrale\/","title":{"rendered":"Quelques aspects n\u00e9ocolonialistes de la francophonie th\u00e9\u00e2trale"},"content":{"rendered":"<p><strong>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon<\/strong><a href=\"#end1\">*<\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"31\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/give-advice-be-a-political-journalist-%e2%94%81-interview-with-finnish-dramaturge-juha-pekka-hotinen\/guillon\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon.jpg\" data-orig-size=\"800,676\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Guillon\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon.jpg\" class=\"alignnone size-medium wp-image-31\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-300x254.jpg\" alt=\"Guillon\" width=\"300\" height=\"254\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-300x254.jpg 300w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-768x649.jpg 768w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p>Le post rajout\u00e9 au colonialisme signifie-t-il sa disparition d\u00e9finitive ? Ne se r\u00e9g\u00e9n\u00e8re-t-il pas aujourd\u2019hui dans des formes plus <i>soft<\/i>, \u00ab culturelles \u00bb, notamment celle de la communaut\u00e9 linguistique et, pour ce qui concerne la France, dans ce qu\u2019on appelle la francophonie ? Que d\u00e9signe le terme \u00ab francophonie \u00bb et comment op\u00e8re-t-elle dans les anciens territoires des colonies fran\u00e7aises, en l\u2019occurrence africaines ? Quel est le statut identitaire des auteurs et des cr\u00e9ateurs de th\u00e9\u00e2tre afro-francophone ? Qu\u2019est-ce qu\u2019on attend d\u2019eux ? Que d\u00e9noncent-ils dans l\u2019\u00e9tiquette ambigu\u00eb \u00ab auteur francophone \u00bb ? Que revendiquent-ils et comment cela se traduit-il dans leur \u00e9criture, leurs cr\u00e9ations sc\u00e9niques ?<\/p>\n<p>\u00c0 partir de cas embl\u00e9matiques, en l\u2019occurrence celui de Koffi Kwahul\u00e9, Ivoirien, \u00e9crivain, auteur de th\u00e9\u00e2tre, et du Congolais Faustin Linyekula, danseur, chor\u00e9graphe et metteur en sc\u00e8ne, en \u00e9voquant \u00e9galement d\u2019autres exemples, je tenterai d\u2019apporter un \u00e9clairage sur les strat\u00e9gies culturelles n\u00e9ocolonialistes op\u00e9rant dans les politiques francophones.<br \/>\n<b><br \/>\nI \u2013 La francophonie, communaut\u00e9 linguistique et culturelle de reconnaissance de l\u2019autre ou zone d\u2019influence, d\u2019int\u00e9r\u00eats politiques et \u00e9conomiques ?<\/b><\/p>\n<p>Le terme de francophonie couvre des situations diverses, d\u2019o\u00f9 ses multiples ambigu\u00eft\u00e9s. Mis \u00e0 part la partie wallonne de la Belgique, francophone de Suisse et le Qu\u00e9bec o\u00f9 le fran\u00e7ais est une langue officielle, la francophonie s\u2019\u00e9tend \u00e9galement \u00e0 des pays o\u00f9 l\u2019influence et la pr\u00e9sence de la culture et de la langue fran\u00e7aise \u00e9taient historiquement dominantes ou fortes et perdurent encore, reculant cependant aujourd\u2019hui face \u00e0 l\u2019anglais omnipr\u00e9sent, \u00e0 savoir dans quelques pays de l\u2019Est de l\u2019Europe <a name=\"OLE_LINK2\"><\/a><a name=\"OLE_LINK1\"><\/a>\u2013 la Pologne, la Roumanie, la Bulgarie \u2013 et de l\u2019Europe du Sud \u2013 l\u2019Espagne, le Portugal, l\u2019Italie. Au-del\u00e0 de notre continent, des pays comme le Vietnam, le Cambodge en Asie, le Liban au Proche-Orient, qui ont \u00e9t\u00e9 sous domination fran\u00e7aise, au Maghreb les anciennes colonies fran\u00e7aises, le Maroc, l\u2019Alg\u00e9rie, la Tunisie, et enfin des pays d\u2019Afrique Noire colonis\u00e9s par la France, sont inclus dans l\u2019empire francophone. Il y a le cas particulier \u00ab franco francophone \u00bb des colonies historiques, des quelques \u00eeles comme la R\u00e9union, la Martinique, les Antilles, la Polyn\u00e9sie fran\u00e7aise, la Nouvelle-Cal\u00e9donie, Saint Pierre et Miquelon\u2026 et la Guyane incrust\u00e9e en Am\u00e9rique latine, int\u00e9gr\u00e9s dans le corps national sous la d\u00e9nomination de D\u00e9partements fran\u00e7ais d\u2019outre-mer dont l\u2019identit\u00e9 culturelle fran\u00e7aise reste toujours probl\u00e9matique. De sorte qu\u2019on consid\u00e8re souvent les populations de ces d\u00e9partements lointains comme des Fran\u00e7ais de seconde zone.<\/p>\n<p><b><\/b>On s\u2019\u00e9tonne toujours qu\u2019Aim\u00e9 C\u00e9saire et d\u2019autres auteurs aujourd\u2019hui reconnus de D\u00e9partements \u00ab d\u2019outre-France \u00bb soient consid\u00e9r\u00e9s plut\u00f4t comme francophones que Fran\u00e7ais. Est-ce parce qu\u2019ils sont de couleur diff\u00e9rente ou que leur fran\u00e7ais serait un peu souill\u00e9 par le cr\u00e9ole ?<b> <\/b>Au-del\u00e0 des enjeux g\u00e9opolitiques, \u00e9conomiques et culturels de la colonisation, son impact culturel varie en fonction du substrat culturel autochtone et de la distinction raciale.<\/p>\n<figure id=\"attachment_132\" aria-describedby=\"caption-attachment-132\" style=\"width: 400px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"132\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/quelques-aspects-neocolonialistes-de-la-francophonie-theatrale\/irene-1-8x61\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-1-8x61.jpg\" data-orig-size=\"509,765\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Irene-1-8&amp;#215;61\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"&lt;p&gt;Pur en finir avec B\u00e9r\u00e9nice, mise en sc\u00e8ne de Faustin Linyekula \u00a9 Compagnie Linyekula.&lt;\/p&gt;\n\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-1-8x61.jpg\" class=\"wp-image-132\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-1-8x61.jpg\" alt=\"Pur en finir avec B\u00e9r\u00e9nice, mise en sc\u00e8ne de Faustin Linyekula \u00a9 Compagnie Linyekula.\" width=\"400\" height=\"601\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-1-8x61.jpg 509w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-1-8x61-200x300.jpg 200w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-132\" class=\"wp-caption-text\">Pur en finir avec B\u00e9r\u00e9nice, mise en sc\u00e8ne de Faustin Linyekula <br \/>\u00a9 Compagnie Linyekula.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Contrairement aux grands empires coloniaux, l\u2019Angleterre, qui a structur\u00e9 ses anciennes possessions en union politico-\u00e9conomique, et l\u2019Espagne, qui a construit avec ses anciennes colonies la communaut\u00e9 hispanique (<i>Hispanidad<\/i>) bas\u00e9e sur des liens culturels et une coop\u00e9ration \u00e9conomique, la r\u00e9cup\u00e9ration \u00e0 la fran\u00e7aise de sa domination coloniale et de sa pr\u00e9sence se fait par la politique francophone culturelle. Elle tient d\u2019une d\u00e9marche missionnaire consistant \u00e0 semer et \u00e0 enseigner partout dans le monde la grande culture et les lumi\u00e8res de l\u2019esprit fran\u00e7ais, dont les Alliances et Instituts fran\u00e7ais, \u00e0 l\u2019instar des \u00e9glises culturelles, sont les relais. La carte de visite culturelle est-elle plus noble que celle du monde des affaires ? Le divan du psychanalyste nous \u00e9clairerait sans doute davantage sur cette posture.<\/p>\n<p><b><\/b>M\u00eame si aujourd\u2019hui, les Instituts et les Alliances fran\u00e7aises ferment, faute d\u2019argent, les postes de missionnaires culturels sont toujours \u00e0 pourvoir.<b> <\/b>Ainsi, dans le cadre de notre politique francophone, envoie-t-on partout, y compris dans la brousse africaine, nos auteurs, metteurs en sc\u00e8ne et autres animateurs de formation artistique pour enseigner comment on doit \u00e9crire, mettre en sc\u00e8ne, jouer, danser. Si cette bonne parole, dot\u00e9e de surcro\u00eet de financement, est bienvenue car telle le magique \u00ab S\u00e9same ouvre-toi \u00bb, elle ouvre peut-\u00eatre la voie des sc\u00e8nes fran\u00e7aises et pourquoi pas, europ\u00e9ennes, des voix rebelles se font entendre, de plus en plus nombreuses.<\/p>\n<p><b><\/b>En Afrique, l\u00e0 o\u00f9 la pression francophone est la plus forte et o\u00f9 la France reste souvent la porte d\u2019acc\u00e8s au monde, les artistes revendiquent leur libert\u00e9 de cr\u00e9ation face, d\u2019une part, \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif et aux mod\u00e8les impos\u00e9s de la modernit\u00e9 venus d\u2019ailleurs et, d\u2019autre part, \u00e0 l\u2019exigence de rentrer dans le moule de l\u2019africanit\u00e9, conforme \u00e0 l\u2019image que l\u2019on s\u2019en fait en Europe. Car cette sorte d\u2019exotisme a du succ\u00e8s sur nos sc\u00e8nes, dans nos festivals. Pour y arriver il suffit d\u2019ex\u00e9cuter les recettes \u00e0 toute \u00e9preuve garantissant la compassion et le succ\u00e8s : un peu de politique, beaucoup de mis\u00e8re et d\u2019injustice, une bonne dose de souffrance, la posture de victime \u00e9tant recommand\u00e9e.<\/p>\n<p><b><\/b>Reconnaissons qu\u2019il y a l\u00e0 de la manipulation et pr\u00e9cis\u00e9ment de l\u2019exploitation indigne de la mis\u00e8re mat\u00e9rielle et spirituelle, des exactions et des crimes politiques, des conflits ethniques et religieux, mais aussi des aspirations et des espoirs de ces jeunes artistes r\u00e9duits \u00e0 l\u2019alternative : se conformer \u00e0 l\u2019ordre du r\u00e9gime ou \u00e0 la posture vendeuse d\u2019artiste victime mais r\u00e9sistant.<b><\/b><br \/>\n<b><br \/>\nII \u2013 L\u2019entre-deux, laboratoire de l\u2019identit\u00e9 transform\u00e9e dans le th\u00e9\u00e2tre de Koffi Kwahul\u00e9<\/b><\/p>\n<p>Se consid\u00e9rant comme \u00e9crivain ni fran\u00e7ais ni ivoirien, Koffi Kwahul\u00e9 se situe d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment dans un \u00ab entre deux \u00bb devenu la source de son \u00e9nergie cr\u00e9atrice, et inscrit son th\u00e9\u00e2tre dans une voie d\u2019\u00e9mancipation des \u00e9tiquettes identitaires. Il fait partie de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration postcoloniale des dramaturges qui remettent en question leur rapport identitaire \u00e0 l\u2019Afrique, \u00e0 l\u2019africanit\u00e9 et \u00e0 la n\u00e9gritude.<\/p>\n<p>Acteur, metteur en sc\u00e8ne, auteur d\u2019une trentaine de pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre, romancier, Koffi Kwahul\u00e9, n\u00e9 en 1956 \u00e0 Aben Gourou en C\u00f4te d\u2019Ivoire, se forme d\u2019abord \u00e0 l\u2019Institut National des Arts d\u2019Abidjan. Il poursuit ses \u00e9tudes en France, \u00e0 l\u2019ENSATT (\u00c9cole Nationale Sup\u00e9rieure des Arts et des Techniques du spectacle) \u00e0 Paris, et obtient un Doctorat d\u2019\u00c9tudes th\u00e9\u00e2trales de l\u2019Universit\u00e9 de Paris III.<\/p>\n<p>Naturalis\u00e9 Fran\u00e7ais, il vit et travaille depuis 30 ans en France. Son th\u00e9\u00e2tre, traduit en une quinzaine de langues, se joue dans de nombreux pays (Qu\u00e9bec, USA, Belgique, Gr\u00e8ce, Italie, Angleterre, Allemagne, en Afrique\u2026). Laur\u00e9at de plusieurs Prix importants pour son th\u00e9\u00e2tre, il re\u00e7oit en 2006 le Grand Prix Amadou Kourouma pour son roman <i>Babyface<\/i>, publi\u00e9 aux \u00c9ditions Gallimard.<\/p>\n<p>Son th\u00e9\u00e2tre se nourrit d\u2019\u00e9l\u00e9ments divers, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : folklore, exotisme africain, mythes, jazz, traces du quotidien, diverses sources culturelles. Un th\u00e9\u00e2tre radical dans les choix dramaturgiques, esth\u00e9tiques, stylistiques et dans son refus de coller au concept europ\u00e9en de th\u00e9\u00e2tre africain. On se souvient que d\u2019aucuns reprochaient aussi \u00e0 Sony Labou Tansi de ne pas \u00eatre assez Africain dans son \u00e9criture. Koffi Kwahul\u00e9 ne r\u00e9pond pas \u00e0 ce qu\u2019on attend de lui en France. Rien d\u2019\u00e9tonnant que ses pi\u00e8ces aient d\u2019abord \u00e9t\u00e9 jou\u00e9es et publi\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, surtout aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de sa pi\u00e8ce <i>Bintou<\/i> (1996), Koffi Kwahul\u00e9 aborde la question de la qu\u00eate d\u2019identit\u00e9 en tant qu\u2019Africain, Noir. Sa conscience africaine se d\u00e9place vers une conscience diasporique dans la fa\u00e7on de penser le monde et d\u2019\u00e9crire le th\u00e9\u00e2tre. \u00ab Je devais \u00e9crire \u2013 dit-il \u2013 avec cette b\u00e9ance, cette faille entre ce qu\u2019on est devenu et d\u2019o\u00f9 on vient, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on n\u2019est plus d\u2019o\u00f9 on vient et on n\u2019est pas ce qu\u2019on devient \u00bb.<a href=\"#end2\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Un \u00ab entre deux \u00bb o\u00f9 d\u00e9sormais il se construit en construisant un autre type de th\u00e9\u00e2tre dans une lutte acharn\u00e9e contre les notions d\u2019identit\u00e9, d\u2019africanit\u00e9, destin\u00e9es \u00e0 d\u00e9terminer l\u2019\u00eatre en devenir. Depuis sa position d\u2019auteur en exil qui lui apporte un point de vue diff\u00e9rent sur l\u2019Afrique et l\u2019Occident, Koffi Kwahul\u00e9 oppose au fantasme de l\u2019Afrique immuable et globalisante une vision individuelle de l\u2019Afrique dans sa pluralit\u00e9, dans son hybridit\u00e9 culturelle. Il d\u00e9place l\u2019id\u00e9e que l\u2019on se fait commun\u00e9ment du th\u00e9\u00e2tre africain vers un th\u00e9\u00e2tre qui, d\u00e9passant la th\u00e9matique africaine, sort du dialogue avec le m\u00eame que soi pour devenir un espace de partage.<\/p>\n<figure id=\"attachment_131\" aria-describedby=\"caption-attachment-131\" style=\"width: 700px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"131\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/quelques-aspects-neocolonialistes-de-la-francophonie-theatrale\/irene-2-8x61\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-2-8x61.jpg\" data-orig-size=\"757,759\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Irene-2-8&amp;#215;61\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"&lt;p&gt;Pur en finir avec B\u00e9r\u00e9nice, mise en sc\u00e8ne de Faustin Linyekula \u00a9 Compagnie Linyekula.&lt;\/p&gt;\n\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-2-8x61.jpg\" class=\"wp-image-131\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-2-8x61.jpg\" alt=\"Pur en finir avec B\u00e9r\u00e9nice, mise en sc\u00e8ne de Faustin Linyekula \u00a9 Compagnie Linyekula.\" width=\"700\" height=\"702\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-2-8x61.jpg 757w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-2-8x61-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-2-8x61-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-2-8x61-270x270.jpg 270w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-2-8x61-230x230.jpg 230w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-131\" class=\"wp-caption-text\">Pur en finir avec B\u00e9r\u00e9nice, mise en sc\u00e8ne de Faustin Linyekula \u00a9 Compagnie Linyekula.<\/figcaption><\/figure>\n<p><b>III \u2013 Les nouveaux colonis\u00e9s de la francophonie<\/b><\/p>\n<p>Le refus de Koffi Kwahul\u00e9 d\u2019\u00eatre assign\u00e9 \u00e0 r\u00e9sidence identitaire en tant qu\u2019artiste prend un aspect politique \u00e0 travers son refus de l\u2019\u00e9tiquette d\u2019auteur francophone, d\u2019endosser l\u2019habit de l\u2019auteur b\u00e2tard fran\u00e7ais. Ce parti pris est r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019un certain nombre de r\u00e9alit\u00e9s et des attitudes, r\u00e9sidus du colonialisme, de la s\u00e9gr\u00e9gation raciale, op\u00e9rant dans le champ de la francophonie. La r\u00e9duction de l\u2019autre aux \u00ab origines color\u00e9es \u00bb, africaines, carib\u00e9ennes ou autres, n\u2019est-ce pas une fa\u00e7on de se d\u00e9finir soi-m\u00eame en remettant l\u2019autre \u00e0 sa place ? Ne se sert-on pas parfois de ces artistes francophones, invit\u00e9s dans des colloques, exhib\u00e9s dans des festivals et parfois honor\u00e9s par des prix, comme des alibis et des preuves m\u00eames de notre ouverture \u00e0 la diversit\u00e9 ?<\/p>\n<p>Cependant, malgr\u00e9 les apparences, la diversit\u00e9 ne rime pas forc\u00e9ment avec l\u2019\u00e9galit\u00e9 et la fraternit\u00e9. Pourquoi est-il toujours difficile d\u2019admettre en France qu\u2019un auteur africain mette en crise dans son th\u00e9\u00e2tre non seulement les Africains, mais aussi les Fran\u00e7ais, les Japonais, etc. et s\u2019arroge le droit de porter un regard sur le monde dont les Europ\u00e9ens ont toujours cru d\u00e9tenir l\u2019exclusivit\u00e9 ? Voil\u00e0 une des questions d\u00e9rangeantes pos\u00e9es par Koffi Kwahul\u00e9.<\/p>\n<p><strong>En France \u2013 dit-il \u2013, cette fa\u00e7on de consid\u00e9rer que les autres doivent rester \u00e0 leur place tient m\u00eame d\u2019une id\u00e9ologie. L\u2019int\u00e9gration des diff\u00e9rents groupes \u2013 asiatique, arabe, africain \u2013 a reproduit le sch\u00e9ma colonial. Si je me d\u00e9place de l\u2019endroit qui m\u2019est assign\u00e9, je contrains celui qui est en face \u00e0 se d\u00e9placer. Or la France n\u2019a pas envie de se d\u00e9placer par rapport \u00e0 l\u2019Afrique, qui devrait rester \u00e0 sa place.<\/strong><a href=\"#end3\"><sup>[2]<\/sup><\/a><\/p>\n<p>N\u2019en est-il pas de m\u00eame de la relation entre la langue fran\u00e7aise des Fran\u00e7ais de souche et la langue francophone qui est de seconde zone ?<\/p>\n<p><strong>La France peut d\u00e9penser beaucoup d\u2019argent pour l\u2019autre, pourvu qu\u2019il garde sa place. Ce qui d\u00e9termine les auteurs francophones, ce n\u2019est pas tant la langue que l\u2019espace politique auquel ils sont cens\u00e9s appartenir. Car il faut encore faire la diff\u00e9rence entre la francophonie blanche et celle de couleur. Cette distinction de couleurs est tr\u00e8s importante en France. M\u00eame si elle n\u2019est pas exhib\u00e9e, elle est dans les faits, dans la structure mentale. C\u2019est un racisme int\u00e9gr\u00e9, \u00ab naturel \u00bb<\/strong><a href=\"#end4\"><sup>[3]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>La relation d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal serait-elle une utopie de la francophonie et notamment th\u00e9\u00e2trale ? Que se passe-t-il quand des op\u00e9rateurs culturels et des artistes fran\u00e7ais vont \u00ab d\u00e9fricher \u00bb, voire \u00ab d\u00e9brousser \u00bb en Afrique francophone ?<\/p>\n<p><strong>Le th\u00e9\u00e2tre qui se fait en Afrique \u2013 t\u00e9moigne Koffi Kwahul\u00e9 \u2013 est \u00ab sous-trait\u00e9 \u00bb par la francophonie. C\u2019est un th\u00e9\u00e2tre financ\u00e9 par la France, fabriqu\u00e9 pour \u00eatre jou\u00e9 en France. Quand je vais en Afrique faire des ateliers, les jeunes artistes me demandent des \u00ab recettes \u00bb pour faire des spectacles qui marcheraient en France. Ces jeunes d\u00e9pendent des financements fran\u00e7ais car \u00e9videmment, ce ne sont pas leurs gouvernements qui vont financer la culture.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Cette politique fabrique des artistes assist\u00e9s. On leur envoie des metteurs en sc\u00e8ne fran\u00e7ais pour leur apprendre \u00e0 faire du th\u00e9\u00e2tre. Si l\u2019on peut leur construire des ponts, des h\u00f4pitaux, des \u00e9coles, on ne peut pas fabriquer l\u2019imaginaire d\u2019un peuple \u00e0 sa place. C\u2019est une sorte d\u2019utopie mortif\u00e8re qui fait prendre du retard \u00e0 ceux qui aimeraient travailler, cr\u00e9er.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Dans mes ateliers en Afrique, je conseille aux jeunes artistes d\u2019\u00e9crire et de faire du th\u00e9\u00e2tre comme ils le sentent et non pas comme on le leur demande. Comment parler du monde \u00e0 partir de la C\u00f4te d\u2019Ivoire, \u00e0 travers sa propre exp\u00e9rience ? J\u2019essaie de leur faire comprendre que tant que leur question ne sera que guin\u00e9enne, ivoirienne, gabonaise, etc., elle ne concernera qu\u2019eux et qu\u2019ils n\u2019auront pas de prise sur le r\u00e9cit du monde<\/strong><a href=\"#end5\"><sup>[4]<\/sup><\/a>.<br \/>\n<b><br \/>\nIV \u2013 Pour en finir avec l\u2019esprit des colonis\u00e9s<\/b><\/p>\n<figure id=\"attachment_130\" aria-describedby=\"caption-attachment-130\" style=\"width: 700px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"130\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/quelques-aspects-neocolonialistes-de-la-francophonie-theatrale\/irene-3-8x61\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-3-8x61.jpg\" data-orig-size=\"800,533\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Irene-3-8&amp;#215;61\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"&lt;p&gt;V\u00e9ronika Makdissi-Warren &amp;#038; R\u00e9jean Vall\u00e9e, Ave Maria, de Koffi Kwahul\u00e9, mise en sc\u00e8ne de Michel Nadeau, Th\u00e9\u00e2tre de la Bord\u00e9e de Qu\u00e9bec, 2008 Jean-Fran\u00e7ois Landry.&lt;\/p&gt;\n\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-3-8x61.jpg\" class=\"wp-image-130\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-3-8x61.jpg\" alt=\"V\u00e9ronika Makdissi-Warren &amp; R\u00e9jean Vall\u00e9e, Ave Maria, de Koffi Kwahul\u00e9, mise en sc\u00e8ne de Michel Nadeau, Th\u00e9\u00e2tre de la Bord\u00e9e de Qu\u00e9bec, 2008 Jean-Fran\u00e7ois Landry.\" width=\"700\" height=\"466\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-3-8x61.jpg 800w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-3-8x61-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-3-8x61-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-130\" class=\"wp-caption-text\">V\u00e9ronika Makdissi-Warren &amp; R\u00e9jean Vall\u00e9e, Ave Maria, de Koffi Kwahul\u00e9, mise en sc\u00e8ne de Michel Nadeau, Th\u00e9\u00e2tre de la Bord\u00e9e de Qu\u00e9bec, 2008 \u00a9 Jean-Fran\u00e7ois Landry.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Comment les jeunes artistes africains s\u2019affranchissent-ils aujourd\u2019hui des s\u00e9quelles du colonialisme, de l\u2019h\u00e9ritage culturel fran\u00e7ais et du d\u00e9terminisme francophone ? Ces jeunes pionniers de l\u2019ind\u00e9pendance culturelle et spirituelle, s\u2019ils ne sont pas encore majoritaires, du moins tracent-ils le chemin que d\u2019autres pourront emprunter \u00e0 leur tour. Il ne s\u2019agit pas de refus de la francophonie ni d\u2019un s\u00e9paratisme culturel ou linguistique, mais d\u2019un changement d\u2019attitude.<\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, la d\u00e9marche du Congolais Faustin Linyekula, danseur, chor\u00e9graphe et directeur d\u2019une compagnie de jeunes danseurs et com\u00e9diens, me semble exemplaire. Elle consiste non pas \u00e0 int\u00e9grer le regard, les valeurs et les crit\u00e8res culturels fran\u00e7ais, mais \u00e0 les affronter avec un esprit critique depuis le territoire africain en introduisant dans la notion de communaut\u00e9 culturelle et linguistique la notion d\u2019alt\u00e9rit\u00e9, d\u2019\u00e9tranget\u00e9. Cela passe par l\u2019aveu de l\u2019identit\u00e9 schizophr\u00e9nique, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame, du Congo, marqu\u00e9e par les r\u00e9sidus du colonialisme.<\/p>\n<p>Des s\u00e9quelles dont Faustin Linyekula, n\u00e9 en 1974 \u00e0 Kisangani, ancienne Stanleyville, comme toute sa g\u00e9n\u00e9ration, porte les empreintes. Il fait ses \u00e9tudes litt\u00e9raires et th\u00e9\u00e2trales \u00e0 Kisangani, puis s\u2019installe \u00e0 Nairobi o\u00f9 il fonde en 1997, avec le mime Opayo Okach et la danseuse Afrah Tenambergen, la compagnie Gaara, premi\u00e8re compagnie de danse contemporaine au Kenya. D\u00e8s le d\u00e9part, il articule sa d\u00e9marche sur la question de la cr\u00e9ation artistique qui, consubstantielle de la r\u00e9alit\u00e9 du peuple congolais d\u2019aujourd\u2019hui, g\u00e9n\u00e9rerait un th\u00e9\u00e2tre pour demain. Il met sur pied en 2001 \u00e0 Kinshasa le studio Kabako, une structure pour la danse et le th\u00e9\u00e2tre visuel, un lieu d\u2019\u00e9changes, de recherche et de cr\u00e9ation. Il y cr\u00e9e avec sa compagnie huit pi\u00e8ces dont <i>The dialogue series<\/i>, pr\u00e9sent\u00e9e en 2007 au Festival d\u2019Avignon.<\/p>\n<p>Depuis 2006, il inscrit son travail \u00e0 Kisangani, o\u00f9 il \u0153uvre \u00e0 mettre en place un r\u00e9seau de centres culturels de quartier. Un choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 d\u2019installer son travail non pas \u00e0 Kinshasa, consid\u00e9r\u00e9e comme le Centre, mais dans le tissu urbain de Kisangani, dans des quartiers populaires, pour partager avec les gens sa qu\u00eate artistique ancr\u00e9e dans des questions essentielles. Qui sommes-nous ? O\u00f9 en est-on aujourd\u2019hui et comment en est-on arriv\u00e9 l\u00e0 ? Qu\u2019est-ce qu\u2019on peut proposer pour nous-m\u00eames ? Comment vivre ensemble ici ? Comment sortir de l\u2019esprit de colonis\u00e9s, d\u2019assist\u00e9s qui attendent de l\u2019aide de l\u2019\u00e9tranger ? Qu\u2019est-ce que le th\u00e9\u00e2tre peut apporter aujourd\u2019hui dans notre pays, et quel th\u00e9\u00e2tre ?<\/p>\n<p>La compagnie vit \u00e0 80 % de ses tourn\u00e9es. Non seulement elle ne peut compter sur un financement de l\u2019\u00c9tat congolais, mais encore elle risque de voir ses projets cass\u00e9s. Reconnu sur la sc\u00e8ne internationale Faustin Linyekula est invit\u00e9 en 2009 \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise pour mettre en sc\u00e8ne <i>B\u00e9r\u00e9nice<\/i> de Racine, le monument du th\u00e9\u00e2tre classique fran\u00e7ais et de la langue fran\u00e7aise, qui atteint dans l\u2019alexandrin racinien sa forme la plus raffin\u00e9e, la plus pure et la plus artificielle.<br \/>\n<b><br \/>\nV \u2013 Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019exorcisme de l\u2019ali\u00e9nation identitaire<\/b><\/p>\n<p>De la confrontation avec ce chef-d\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire na\u00eet le projet de sa nouvelle cr\u00e9ation, <i>Pour en finir avec B\u00e9r\u00e9nice<\/i>, qu\u2019il r\u00e9alise avec sa compagnie, dans le cadre de sa r\u00e9sidence au Centre National de Danse Contemporaine d\u2019Angers en 2010. Cr\u00e9\u00e9 au Th\u00e9\u00e2tre Le Quai \u00e0 Angers, le spectacle, jou\u00e9 en tourn\u00e9e au Congo, est repris au Festival d\u2019Avignon 2010 et, en 2011, au Th\u00e9\u00e2tre National de Chaillot \u00e0 Paris. La cr\u00e9ation de ce spectacle, manifeste artistique et politique de Faustin Linyekula, co\u00efncidait avec le Cinquantenaire de l\u2019ind\u00e9pendance du Congo.<\/p>\n<figure id=\"attachment_129\" aria-describedby=\"caption-attachment-129\" style=\"width: 700px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"129\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/quelques-aspects-neocolonialistes-de-la-francophonie-theatrale\/irene-4-8x61\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-4-8x61.jpg\" data-orig-size=\"800,533\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Irene-4-8&amp;#215;61\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"&lt;p&gt;Chinaza Uche in Bintou, de Koffi Kwahul\u00e9, mise en sc\u00e8ne de David Mendizabal, Harlem School of the Arts, 2010 \u00a9 Tristan Fuge.&lt;\/p&gt;\n\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-4-8x61.jpg\" class=\"wp-image-129\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-4-8x61.jpg\" alt=\"Chinaza Uche in Bintou, de Koffi Kwahul\u00e9, mise en sc\u00e8ne de David Mendizabal, Harlem School of the Arts, 2010 \u00a9 Tristan Fuge.\" width=\"700\" height=\"466\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-4-8x61.jpg 800w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-4-8x61-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Irene-4-8x61-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-129\" class=\"wp-caption-text\">Chinaza Uche in Bintou, de Koffi Kwahul\u00e9, mise en sc\u00e8ne de David Mendizabal, Harlem School of the Arts, 2010 \u00a9 Tristan Fuge.<\/figcaption><\/figure>\n<p><i>Pour en finir avec B\u00e9r\u00e9nice<\/i> est une <i>B\u00e9r\u00e9nice<\/i> de Racine infiltr\u00e9e par la r\u00e9alit\u00e9 du Congo d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p><strong>Il y a dans la pi\u00e8ce de Racine \u2013 dit Faustin Linyekula \u2013 des questions d\u2019identit\u00e9, de l\u2019\u00e9tranger (quand et pourquoi devient-on l\u2019\u00e9tranger ?), d\u2019exclusion, qui sont au c\u0153ur de mon travail. Il y a la langue fran\u00e7aise pr\u00e9cieuse, port\u00e9e au sommet de la sophistication, qui est une langue de pouvoir.<\/strong><\/p>\n<p><strong>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par la d\u00e9dicace de cette pi\u00e8ce faite par Racine \u00e0 Colbert : \u00ab votre tr\u00e8s humble et ob\u00e9issant serviteur \u00bb. Nous sommes rentr\u00e9s au Congo dans un temps racinien o\u00f9 le r\u00e9gime a sur vous le pouvoir de vie et de mort. Si vous d\u00e9rangez, vous \u00eates mis en prison ou assassin\u00e9<\/strong><a href=\"#end6\"><sup>[5]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Faustin Linyekula met <i>B\u00e9r\u00e9nice<\/i> de Racine en multiple ab\u00eeme, \u00e0 savoir : celui du th\u00e9\u00e2tre, de la tentative de cr\u00e9ation de la pi\u00e8ce par sa propre compagnie dans la r\u00e9alit\u00e9 congolaise d\u2019aujourd\u2019hui, et celui de l\u2019histoire r\u00e9cente, de l\u2019\u00e9poque de l\u2019ind\u00e9pendance du Congo dans les ann\u00e9es 1960. Dans le spectacle, nous sommes au Congo en 2010, \u00e0 Kisangani, o\u00f9 une compagnie de th\u00e9\u00e2tre, Faustin et ses six com\u00e9diens danseurs, trois hommes et trois femmes, revisitent <i>B\u00e9r\u00e9nice<\/i> de Racine, \u00e0 la fois symbole de la langue et de la culture fran\u00e7aise et vestige de leur pass\u00e9 colonial.<\/p>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre, la tentative des jeunes com\u00e9diens de s\u2019approprier le vers racinien et la trag\u00e9die de cette reine \u00e9trang\u00e8re rejet\u00e9e par Rome, deviennent ainsi la m\u00e9taphore de la soci\u00e9t\u00e9 congolaise \u00e9cartel\u00e9e entre le pr\u00e9sent et une histoire qui ne lui appartient pas.<\/p>\n<p>Les derni\u00e8res ann\u00e9es du colonialisme sont \u00e9voqu\u00e9es au d\u00e9but du spectacle \u00e0 la fois par la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un fait r\u00e9el : \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950, un professeur de fran\u00e7ais monte <i>B\u00e9r\u00e9nice<\/i> dans une \u00e9cole pour les Blancs, et par la citation du discours du 30 juin 1960 de Patrice Lumumba, premier Pr\u00e9sident du Congo ind\u00e9pendant. Les fragments de <i>B\u00e9r\u00e9nice<\/i> se m\u00ealent dans le spectacle \u00e0 des extraits de reportages, d\u2019enqu\u00eates, de commentaires, et des r\u00e9flexions des com\u00e9diens sur la pi\u00e8ce, sur sa langue, sur le sens de cette trag\u00e9die, sur le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 faire dans la r\u00e9alit\u00e9 disloqu\u00e9e de leur pays o\u00f9 la parole de plus en plus brid\u00e9e ne circule pas. Ces acteurs de bonne foi se confrontent \u00e0 la pi\u00e8ce, s\u2019affublent de perruques, portent des masques blancs qui d\u00e9forment l\u2019\u00e9locution, amplifiant encore l\u2019artifice de l\u2019alexandrin, la difficult\u00e9 de s\u2019en emparer, enfin l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de cette langue dans le quotidien congolais. Le spectacle s\u2019ach\u00e8ve par la citation du discours de Stuart Hall sur la d\u00e9colonisation, sur les traces profondes de l\u2019histoire et de la m\u00e9moire partag\u00e9e laiss\u00e9e par les colonisateurs.<\/p>\n<p>Pas de revendications ni d\u2019accusations dans le spectacle, qui questionne le paradoxe de l\u2019identit\u00e9 congolaise, de ce qui la rend \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame, du sens, de la pr\u00e9sence, du pouvoir exerc\u00e9 par la langue fran\u00e7aise. Cette langue fran\u00e7aise, langue officielle du Congo, est devenue aujourd\u2019hui un instrument de pouvoir et d\u2019une colonisation int\u00e9rieure. Ma\u00eetris\u00e9e par 20 % des Congolais, elle r\u00e9git toute la vie priv\u00e9e et publique du pays.<\/p>\n<p><strong>Cette langue dans laquelle sont r\u00e9dig\u00e9s la Constitution et les Lois exclut 80 % de la population qui se retrouve \u00e9trang\u00e8re dans son propre pays. Ce qui permet au pouvoir de manipuler facilement cette majorit\u00e9-l\u00e0, explique Faustin Linyekula. Le fran\u00e7ais est devenu une clef pour une caste. On dit au Congo : c\u2019est la langue fran\u00e7aise qui a tu\u00e9 ce pays. Je dirais que ce n\u2019est pas tant la langue, mais ce qu\u2019on en fait<\/strong><a href=\"#end7\"><sup>[6]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Comment r\u00e9agissent les promoteurs de la francophonie face au recul de l\u2019usage du fran\u00e7ais et \u00e0 sa r\u00e9cup\u00e9ration \u00ab n\u00e9ocoloniale \u00bb par le r\u00e9gime ?<\/p>\n<p><strong>La France a mis en place au Congo un programme sur quelques ann\u00e9es pour redynamiser la langue fran\u00e7aise. Mais son but est de contrer l\u2019anglophonie qui se d\u00e9veloppe dans les r\u00e9gions strat\u00e9giques. Par exemple, dans la province du Katanga, toutes les compagnies mini\u00e8res qui s\u2019installent, chinoises, sud-africaines, etc., sont anglophones. Les gens apprennent l\u2019anglais pour survivre, trouver du travail. Si l\u2019anglais est une langue utilitaire, avec le fran\u00e7ais il y a une histoire d\u2019amour mais aussi de haine. Mais c\u2019est la langue de la culture. Elle me permet de construire une vision du monde. Je suis conscient que la ma\u00eetrise du fran\u00e7ais me donne acc\u00e8s \u00e0 certaines choses, un statut de privil\u00e9gi\u00e9, alors que cela devrait \u00eatre une norme<\/strong><a href=\"#end8\"><sup>[7]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Faustin Linyekula et d\u2019autres artistes, profond\u00e9ment convaincus que leur travail est essentiel dans leur pays et qu\u2019il peut contribuer \u00e0 l\u2019affranchissement de l\u2019esprit de colonis\u00e9s, savent que ce combat implique une prise de distance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de toutes les formes de paternalisme et d\u2019assistance, y compris celle de la politique culturelle francophone. Un combat de David contre Goliath, pourrait-on dire. Mais peut-\u00eatre l\u2019arme modeste de la cr\u00e9ation \u00e9mancip\u00e9e sera-t-elle plus puissante que l\u2019arsenal des mod\u00e8les import\u00e9s, souvent castrateurs de l\u2019imaginaire, de l\u2019esprit cr\u00e9ateur ?<\/p>\n<hr>\n<p><strong>Notes de fin<\/strong><\/p>\n<p style=\"font-size: 13px\">\n<a name=\"end2\"><\/a>[1] \u00ab Entretien avec Koffi Kwahul\u00e9 \u00bb par Ir\u00e8ne Sadowska Guillon, publi\u00e9 dans <i>Primer Acto<\/i>, Madrid, 2007.<br \/>\n<a name=\"end3\"><\/a>[2] <i>Idem<\/i>.<br \/>\n<a name=\"end4\"><\/a>[3] <i>Idem.<\/i><br \/>\n<a name=\"end5\"><\/a>[4]<i> Idem<\/i>.<br \/>\n<a name=\"end6\"><\/a>[5] \u00ab Entretien avec Faustin Linyekula \u00bb par Ir\u00e8ne Sadowska Guillon, publi\u00e9 dans la revue <i>Cassandre<\/i>, Paris, 2010.<br \/>\n<a name=\"end7\"><\/a>[6] <i>Idem<\/i>.<br \/>\n<a name=\"end8\"><\/a>[7] <i>Idem<\/i>.<\/p>\n<hr>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"31\" data-permalink=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/give-advice-be-a-political-journalist-%e2%94%81-interview-with-finnish-dramaturge-juha-pekka-hotinen\/guillon\/\" data-orig-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon.jpg\" data-orig-size=\"800,676\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Guillon\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon.jpg\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-31\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-150x150.jpg\" alt=\"Guillon\" width=\"150\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-270x270.jpg 270w, https:\/\/www.critical-stages.org\/10\/wp-content\/uploads\/sites\/12\/2016\/04\/Guillon-230x230.jpg 230w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/p>\n<p><a name=\"end1\"><\/a>*<b>Ir\u00e8ne Sadowska<\/b><b>\u2013<\/b><b>Guillon <\/b>est critique dramatique et essayiste, sp\u00e9cialis\u00e9e dans le th\u00e9\u00e2tre contemporain et pr\u00e9sidente de \u00ab Hispanit\u00e9 Explorations \u00bb, \u00c9changes franco-hispaniques des dramaturgies contemporaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2014 Ir\u00e8ne Sadowska\u2013Guillon<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\"><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ir\u00e8ne Sadowska-Guillon* Le post rajout\u00e9 au colonialisme signifie-t-il sa disparition d\u00e9finitive ? 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