{"id":229,"date":"2016-02-03T19:40:47","date_gmt":"2016-02-03T19:40:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/?p=229"},"modified":"2022-05-29T09:56:48","modified_gmt":"2022-05-29T09:56:48","slug":"philosophie-et-nouveau-theatre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/philosophie-et-nouveau-theatre\/","title":{"rendered":"Philosophie et nouveau th\u00e9\u00e2tre"},"content":{"rendered":"<p><strong>Patrice Pavis<\/strong><a href=\"#end1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-230\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/Pavis.jpg\" alt=\"Pavis\" width=\"170\" height=\"230\" \/><\/p>\n<p><strong>Philosophy and New theatre<\/strong><\/p>\n<figure id=\"attachment_242\" aria-describedby=\"caption-attachment-242\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-242\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1277507020.jpg\" alt=\"Apparition \u00a9 Patrice Pavis La mise en sc\u00e8ne cherche le moment o\u00f9 le sens, le jour sortent de l'ombre pour dessiner quelques silhouettes, alors que la lumi\u00e8re trop vive ne nous a pas encore aveugl\u00e9s. MAis en perdant son flou, en devenant visible, la mise en sc\u00e8ne risque alors de n'\u00eatre plus qu'une chose banale, trop vite reconnie et nomm\u00e9e. Il ne faut jamais trop s'\u00e9loigner de la caverne platonicienne, afin d'y revenir lorsque tout s'\u00e9claire trop vivement.\" width=\"550\" height=\"368\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1277507020.jpg 500w, https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1277507020-300x201.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 550px) 100vw, 550px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-242\" class=\"wp-caption-text\">Apparition \u00a9 Patrice Pavis<br \/>La mise en sc\u00e8ne cherche le moment o\u00f9 le sens, le jour sortent de l&#8217;ombre pour dessiner quelques silhouettes, alors que la lumi\u00e8re trop vive ne nous a pas encore aveugl\u00e9s. MAis en perdant son flou, en devenant visible, la mise en sc\u00e8ne risque alors de n&#8217;\u00eatre plus qu&#8217;une chose banale, trop vite reconnie et nomm\u00e9e. Il ne faut jamais trop s&#8217;\u00e9loigner de la caverne platonicienne, afin d&#8217;y revenir lorsque tout s&#8217;\u00e9claire trop vivement.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Philosophy has been in demand during the whole history of theatre. In the last fifty years the following theories have been used: Marxism and dramaturgical analysis, critical theory, structuralism, deconstruction, hermeneutics, semiotics, phenomenology. They all for their part have provided us with important insights for the study of theatre. Recently, two important questions have been raised: performativity and aesthetic experience. In a certain reversal of perspective theatre has become a way of challenging philosophy and leading to new\u00a0 views of performance. A few photos are described in order to illustrate the way philosophy has been influential for the development of contemporary performance.<\/p>\n<figure id=\"attachment_241\" aria-describedby=\"caption-attachment-241\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-241\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1305659058.jpg\" alt=\"Indication \u00a9 Patrice Pavis L'index importe plus que l'objet indiqu\u00e9. Selon un dicton chinois, repris par Brecht, l'idiot regarde le doigt au lieu d'observer la lune vers laquelle il pointe. Dans le spectacle, comme dans toute oeuvre esth\u00e9tique, il faut donc rester un peu idiot et observer ce que la repr\u00e9sentation tente d'indiquer et ce \u00e0 quoi elle veut en venir.\" width=\"550\" height=\"364\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1305659058.jpg 500w, https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1305659058-300x199.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 550px) 100vw, 550px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-241\" class=\"wp-caption-text\">Indication \u00a9 Patrice Pavis<br \/>L&#8217;index importe plus que l&#8217;objet indiqu\u00e9. Selon un dicton chinois, repris par Brecht, l&#8217;idiot regarde le doigt au lieu d&#8217;observer la lune vers laquelle il pointe. Dans le spectacle, comme dans toute oeuvre<br \/>esth\u00e9tique, il faut donc rester un peu idiot et observer ce que la repr\u00e9sentation tente d&#8217;indiquer et ce \u00e0 quoi elle veut en venir.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Chaque nouvelle mise en sc\u00e8ne, chaque texte dramatique fra\u00eechement \u00e9crit, chaque\u00a0 exp\u00e9rience th\u00e9\u00e2trale originale nous oblige \u00e0 repenser le monde, \u00e0 le reconstruire par l\u2019imagination. Pour construire cet objet minuscule ou d\u00e9risoire, ce monde en miniature, nous devons le ramener au n\u00f4tre et donc r\u00e9fl\u00e9chir (\u00e0) ce monde. La philosophie n\u2019est pas loin. Elle s\u2019est d\u2019ailleurs depuis toujours int\u00e9ress\u00e9e de pr\u00e8s au th\u00e9\u00e2tre, m\u00eame si, avec Platon par exemple, c\u2019\u00e9tait pour bannir les po\u00e8tes de la cit\u00e9, ou avec Aristote pour se m\u00e9fier du jeu de la repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>Il y a longtemps que la philosophie ne se demande plus si le th\u00e9\u00e2tre est litt\u00e9rature ou art autonome, s\u2019il peut repr\u00e9senter le monde, corriger les m\u0153urs,ou bien encore si l\u2019acteur ou le dramaturge est n\u00e9cessairement, comme l\u2019affirmait Nietzsche,\u00a0 capable d\u2019 \u00ab assister soi-m\u00eame \u00e0 sa propre m\u00e9tamorphose et agir d\u00e8s lors comme si l\u2019on \u00e9tait effectivement entr\u00e9 dans un autre corps, dans un autre personnage \u00bb (Naissance de la trag\u00e9die, \u00a78, p.60). Nous sommes \u00e0 pr\u00e9sent bien \u00e9loign\u00e9s de la suspicion des penseurs grecs, des p\u00e8res de l\u2019Eglise et des sc\u00e9nophobes de tous poils. Loin donc des grandes questions de la philosophie. Mais le besoin de philosophie demeure ! Pourquoi ?<\/p>\n<p>Le besoin de philosophie :<\/p>\n<p>Est-ce parce que la philosophie nous aide \u00e0 mieux comprendre la pratique contemporaine du th\u00e9\u00e2tre et de la performance ? Au-del\u00e0 d\u2019une r\u00e9flexion normative sur la mani\u00e8re dont le th\u00e9\u00e2tre est cens\u00e9 imiter les actions humaines ou corriger les m\u0153urs, on constate l\u2019utilit\u00e9 de la philosophie dans l\u2019usage quotidien du th\u00e9\u00e2tre du point de vue des cr\u00e9ateurs comme de celui des spectateurs. Au-del\u00e0 des grandes questions sur l\u2019origine et l\u2019essence du th\u00e9\u00e2tre, apr\u00e8s les grandes r\u00e9volutions des sciences humaines des ann\u00e9es 1950 \u00e0 1970, la philosophie semble s\u2019\u00eatre fragment\u00e9e en une longue s\u00e9rie de th\u00e9ories souvent\u00a0 contradictoires et ferm\u00e9es sur elles-m\u00eames. A chaque \u00e9poque, \u00e0 chaque moment historique correspond une philosophie dominante, laquelle s\u2019explicite en diverses th\u00e9ories, voire m\u00e9thodologies.<\/p>\n<figure id=\"attachment_239\" aria-describedby=\"caption-attachment-239\" style=\"width: 390px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-239\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1013715262.jpg\" alt=\"Abstraction \u00a9 Patrice Pavis D\u00e9construire l'objet et le regard, c'est faire abstraction des d\u00e9tails inutiles pour se concentrer non pas sur une hypoth\u00e9tique essence, mais sur quelques lignes de force, une esquisse \u00e0 grands traits, une structure d'ensemble, une gestalt. Cette radiographie, cette stylisation, cette abstraction rendent l'objet beaucoup plus facilement manupulable, intelligible, et parfois m\u00eame plus sensuel.\" width=\"390\" height=\"583\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1013715262.jpg 350w, https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1013715262-201x300.jpg 201w\" sizes=\"auto, (max-width: 390px) 100vw, 390px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-239\" class=\"wp-caption-text\">Abstraction \u00a9 Patrice Pavis<br \/>D\u00e9construire l&#8217;objet et le regard, c&#8217;est faire abstraction des d\u00e9tails inutiles pour se concentrer non pas sur une hypoth\u00e9tique essence, mais sur quelques lignes de force, une esquisse \u00e0 grands traits, une<br \/>structure d&#8217;ensemble, une gestalt. Cette radiographie, cette stylisation, cette abstraction rendent l&#8217;objet beaucoup plus facilement manupulable, intelligible, et parfois m\u00eame plus sensuel.<\/figcaption><\/figure>\n<ul>\n<li>Le marxisme fournit dans les ann\u00e9es 1950 et 60 une armature \u00e0 l\u2019analyse dramaturgique des pi\u00e8ces et des spectacles, analyse inspir\u00e9e du brechtisme.<\/li>\n<li>L\u2019\u00e9cole de Francfort (Horkheimer, Adorno, Habermas) prolonge les \u00e9tudes marxistes. La r\u00e9ception am\u00e9ricaine de la Critical Theory incite \u00e0 critiquer l\u2019id\u00e9ologie des \u0153uvres, \u00e0 examiner leur potentiel \u00e9mancipateur, tout en critiquant sans tr\u00eave ses pr\u00e9suppos\u00e9s et la situation dans laquelle elle est employ\u00e9e. Malheureusement, les gens de th\u00e9\u00e2tre y font fait tr\u00e8s peu appel, en d\u00e9pit de l\u2019int\u00e9r\u00eat de montrer combien les perceptions fausses du lecteur comme du spectateur sont li\u00e9es \u00e0 leur emprisonnement cognitif autant qu\u2019id\u00e9ologique.<\/li>\n<li>Le structuralisme, dans les ann\u00e9es 1960, puis la s\u00e9miologie vers 1970-1980, s\u2019appliquent bien \u00e0 la mise en sc\u00e8ne consid\u00e9r\u00e9e comme syst\u00e8me clos et coh\u00e9rent.<\/li>\n<li>Par opposition, et quasi simultan\u00e9ment, la d\u00e9construction d\u2019un Derrida, le poststructuralisme et la Th\u00e9orie Critique\u00a0 qui en d\u00e9coulent, notamment aux Etats-Unis, deviennent un bon outil pour d\u00e9crire la performance et les pratiques sc\u00e9niques, lesquelles prennent parfois le nom de \u00ab th\u00e9\u00e2tre postdramatique \u00bb (Lehmann, 1999).<\/li>\n<li>La sociocritique, la psychocritique, \u00e0 la suite des travaux de Goldmann et Mauron, fournissent de pr\u00e9cieux mod\u00e8les d\u2019analyse, trop vite abandonn\u00e9s<\/li>\n<li>L\u2019herm\u00e9neutique d\u2019un Gadamer ou d\u2019un Ricoeur permet d\u2019assouplir les analyses en prenant en compte les attentes du lecteur\u00a0 ou spectateur. La Rezeptionstheorie (th\u00e9orie de la r\u00e9ception) allemande d\u2019un Jauss ou d\u2019un Iser, syst\u00e9matise l\u2019horizon d\u2019attente du public et \u00e9tablit la suite des concr\u00e9tisation d\u2019une m\u00eame \u0153uvre par une s\u00e9rie de moments historiques ou de mises en sc\u00e8ne.<\/li>\n<li>La ph\u00e9nom\u00e9nologie, inspir\u00e9e de Husserl et de Merleau-Ponty, appliqu\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre par Bert States (1987) ou Stan Garner (1994), nous montre la mani\u00e8re dont le spectateur re\u00e7oit et traite l\u2019objet esth\u00e9tique.<\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>Le d\u00e9placements des grandes questions<\/strong><\/p>\n<figure id=\"attachment_240\" aria-describedby=\"caption-attachment-240\" style=\"width: 390px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-240\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1011037489.jpg\" alt=\"D\u00e9construction \u00a9 Patrice Pavis Au th\u00e9\u00e2tre, nous sommes dans le r\u00e9el autant que dans le reflet de ce r\u00e9el \u00e0 l'int\u00e9rieur de notre conscience. Sommes-nous pos\u00e9s sur les choses ou les choses sont-elles pos\u00e9es sur nous? Si le th\u00e9\u00e2tre est un miroir plac\u00e9 devant la nature, comment acc\u00e9der \u00e0 celle-ci, sinon \u00e0 travers le trompe-l'\u0153il, ses reflets, ses codifications, ses s\u00e9ries des signes? Reconstruire ce monde n'est possible que si nous savons d\u00e9construire l'objet qui nous est pr\u00e9sent\u00e9 autant que le regarid que nous portons sur lui.\" width=\"390\" height=\"585\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1011037489.jpg 350w, https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1011037489-200x300.jpg 200w\" sizes=\"auto, (max-width: 390px) 100vw, 390px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-240\" class=\"wp-caption-text\">D\u00e9construction \u00a9 Patrice Pavis<br \/>Au th\u00e9\u00e2tre, nous sommes dans le r\u00e9el autant que dans le reflet de ce r\u00e9el \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de notre conscience. Sommes-nous pos\u00e9s sur les choses ou les choses sont-elles pos\u00e9es sur nous? Si le th\u00e9\u00e2tre est un<br \/>miroir plac\u00e9 devant la nature, comment acc\u00e9der \u00e0 celle-ci, sinon \u00e0 travers le trompe-l&#8217;\u0153il, ses reflets, ses codifications, ses s\u00e9ries des signes? Reconstruire ce monde n&#8217;est possible que si nous savons<br \/>d\u00e9construire l&#8217;objet qui nous est pr\u00e9sent\u00e9 autant que le regarid que nous portons sur lui.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Ces th\u00e9ories continuent \u00e0 \u00e9voluer et donc \u00e0 influencer \u00e0 des degr\u00e9s divers la mani\u00e8re de penser le th\u00e9\u00e2tre. Elles sont cependant souvent \u00ab d\u00e9pass\u00e9es \u00bb, ou \u00ab survol\u00e9es \u00bb, par deux tendances actuelles de la th\u00e9orisation : la performativit\u00e9 et l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique.<\/p>\n<ul>\n<li>La th\u00e9orie linguistique des performatifs, appliqu\u00e9e \u00e0 la litt\u00e9rature et aux sciences humaines, insiste sur l\u2019action produite par toute \u00e9nonciation. Qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019identit\u00e9 sexuelle (le r\u00f4le sexuel comme acte performatif), gestuelle pour l\u2019acteur ( la gestualit\u00e9 soumise aux m\u00eames techniques corporelles et esth\u00e9tiques) ou sociale (les conventions r\u00e9glant la communication), les performatifs structurent la vie sociale en rep\u00e9rant les actions accomplies \u00e0 tous les niveaux du comportement humain. D\u2019o\u00f9 le schisme depuis une trentaine d\u2019ann\u00e9es entre \u00ab theatre studies \u00bb et \u00ab performance studies \u00bb<\/li>\n<li>L\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique du spectateur est cens\u00e9e \u00eatre le but ultime de l\u2019\u0153uvre d\u2019art, ce qui d\u00e9place vers le r\u00e9cepteur le gros des troupes th\u00e9oriques. Il est vrai que beaucoup d\u2019\u0153uvres r\u00e9centes dans les arts plastiques\u00a0 ou sc\u00e9niques exigent du spectateur une activit\u00e9 et une inventivit\u00e9, pour ne pas dire une patience, que l\u2019oeuvre classique, avec ses r\u00e8gles strictes n\u2019avait pas rendues n\u00e9cessaires. Cette exp\u00e9rience engage donc le spectateur, y compris sur le plan \u00e9thique, puisqu\u2019il doit r\u00e9pondre de l\u2019impact de l\u2019\u0153uvre sur la collectivit\u00e9. La th\u00e9orie ou la philosophie ne nous disent toutefois pas comment formaliser et syst\u00e9matiser cet acte r\u00e9ceptif. Souvent l\u2019exp\u00e9rience de la perception est d\u00e9sarm\u00e9e lorsqu\u2019elle doit mettre en mots ce que le sujet \u00e9prouve en affects et en sensations. Il est alors tentant de ramener le texte ou la mise en sc\u00e8ne \u00e0 quelque chose d\u2019ineffable, d\u2019imperceptible, voire de postdramatique : mani\u00e8re de repousser \u00e0 plus tard sa d\u00e9finition ou sa saisie philosophique.<\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>Renversement de la perspective<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<figure id=\"attachment_238\" aria-describedby=\"caption-attachment-238\" style=\"width: 390px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-238\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1230977046.jpg\" alt=\"Incarnation \u00a9 Patrice Pavis Nous projetons sur la nature comme sur le th\u00e9\u00e2tre l'ombre de nous-m\u00eames, l'ombre d'un doute. Nous y voyons \u00e0 la fois un sujet ext\u00e9rieur et notre part intime, celle qui observe, s'observe et qui accepte un court instant d'\u00eatre observ\u00e9e par l'autre. Notre ombre port\u00e9e s'inscrit dans le paysage, elle y reste accroch\u00e9e et pr\u00e9sente sous forme de trace. En cherchant \u00e0 observer ou \u00e0 photographier l'autre, nous ne faisons que nous photographier nous-m\u00eames. Et inversement. Au momoent o\u00f9 il pense s'incarner dans un personnage, l'acteur \u00e9chappe \u00e0 lui-m\u00eame et le spectateur s'aper\u00e7oit qu'il n'est qu'une ombre port\u00e9e sur la r\u00e9alit\u00e9. Il n'y a pas d'incarnation heureuse.\" width=\"390\" height=\"582\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1230977046.jpg 350w, https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1230977046-201x300.jpg 201w\" sizes=\"auto, (max-width: 390px) 100vw, 390px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-238\" class=\"wp-caption-text\">Incarnation \u00a9 Patrice Pavis<br \/>Nous projetons sur la nature comme sur le th\u00e9\u00e2tre l&#8217;ombre de nous-m\u00eames, l&#8217;ombre d&#8217;un doute. Nous y voyons \u00e0 la fois un sujet ext\u00e9rieur et notre part intime, celle qui observe, s&#8217;observe et qui accepte un<br \/>court instant d&#8217;\u00eatre observ\u00e9e par l&#8217;autre. Notre ombre port\u00e9e s&#8217;inscrit dans le paysage, elle y reste accroch\u00e9e et pr\u00e9sente sous forme de trace. En cherchant \u00e0 observer ou \u00e0 photographier l&#8217;autre, nous ne<br \/>faisons que nous photographier nous-m\u00eames. Et inversement. Au momoent o\u00f9 il pense s&#8217;incarner dans un personnage, l&#8217;acteur \u00e9chappe \u00e0 lui-m\u00eame et le spectateur s&#8217;aper\u00e7oit qu&#8217;il n&#8217;est qu&#8217;une ombre port\u00e9e sur la<br \/>r\u00e9alit\u00e9. Il n&#8217;y a pas d&#8217;incarnation heureuse.<\/figcaption><\/figure>\n<p>La question est de savoir s\u2019il existe aujourd\u2019hui une philosophie, ou m\u00eame simplement une th\u00e9orie, qui permette de rendre compte de l\u2019av\u00e8nement du th\u00e9\u00e2tre postdramatique et de l\u2019\u00e9largissement du th\u00e9\u00e2tre occidental \u00e0 d\u2019autres formes. Il faudrait nous mettre en qu\u00eate d\u2019une philosophie qui nous offre de nouveaux mod\u00e8les d\u2019intelligibilit\u00e9 de l\u2019objet \u00ab (cultural) performance \u00bb. Au-del\u00e0\u00a0 d\u2019une philosophie cart\u00e9sienne du sujet, ou h\u00e9g\u00e9lienne de la dialectique historique, le mod\u00e8le cognitiviste de Lakoff et Johnson (1999) tente de d\u00e9passer le dualisme du corps et de l\u2019esprit ; il propose un mode de pens\u00e9e qui n\u2019oppose plus le sensible et l\u2019intelligible, le percept et le concept, la mat\u00e9rialit\u00e9\u00a0 concr\u00e8te et la compr\u00e9hension abstraite. La mise en sc\u00e8ne, et avec elle tout objet spectaculaire ou performatif non identifi\u00e9, instaure pr\u00e9cis\u00e9ment une m\u00e9diation entre l\u2019abstraction de la philosophie et le concret de l\u2019oeuvre plastique ou gestuelle.<\/p>\n<p>Quel que soit le respect qu\u2019on porte \u00e0 la philosophie et \u00e0 tout ce qu\u2019elle \u00e9claire de la cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale, il faut \u00e0 pr\u00e9sent se demander si, inversement, la pratique th\u00e9\u00e2trale ne nous aide pas \u00e0 faire aussi une nouvelle exp\u00e9rience de la philosophie, si\u00a0 le travail de l\u2019\u00e9criture dramatique ou de la sc\u00e8ne ne d\u00e9bouche pas sur quelque inesp\u00e9r\u00e9e \u00ab illumination \u00bb philosophique !<\/p>\n<p>On sait que les philosophes, au moins depuis les Lumi\u00e8res, ont souvent \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois des litt\u00e9rateurs ou des dramaturges, pratiquant les deux genres avec un \u00e9gal bonheur (qu\u2019on pense \u00e0 Diderot, Voltaire ou Schiller). Mais la s\u00e9paration de corps restait de rigueur, car\u00a0 c\u2019est seulement avec des essayistes comme Blanchot ou Derrida que litt\u00e9rature et philosophie se sont interp\u00e9n\u00e9tr\u00e9es. Les gens de\u00a0 th\u00e9\u00e2tre ont \u00e9t\u00e9 plus timides, les discours passant pour trop \u00e9loign\u00e9s et mutuellement exclusifs. L\u2019\u00e9criture dramatique de philosophes comme Sartre ou Camus reste \u00a0 trop esclave du message \u00e0 faire passer pour qu\u2019on puisse parler d\u2019une recherche de contenus philosophiques \u00e0 partir d\u2019exp\u00e9riences dramatiques. En revanche, avec des auteurs comme Beckett ou Novarina, Handke ou Jelinek, la recherche litt\u00e9raire et dramatique aboutit \u00e0 une r\u00e9flexion sur le sens ou l\u2019absurde, \u00e0 une remise en cause\u00a0 d\u2019un principe philosophique. Un auteur comme Kolt\u00e8s qui passe \u00e0 tort pour un peintre de la vie des marginaux, teste dans une pi\u00e8ce comme Dans la solitude des champs de coton le principe h\u00e9g\u00e9lien de la dialectique, de la contradiction et de l\u2019identit\u00e9 des consciences. Il pousse la d\u00e9construction jusqu\u2019\u00e0 parodier la disputatio philosophique ou th\u00e9ologique en employant des arguments aussi vides que\u00a0 flamboyants dans l\u2019usage de la th\u00e9orie. Comment mieux dire la r\u00e9ification, la marchandisation des relations humaines ?<\/p>\n<p>A fortiori, la performance, au sens de\u00a0 Performance art\u00a0 des ann\u00e9es 1950 et 60 se donnait comme t\u00e2che de contredire et de provoquer des certitudes esth\u00e9tiques et philosophiques (la repr\u00e9sentation, l\u2019identification, la mim\u00e8sis notamment). M\u00eame sans la radicalit\u00e9 de leurs a\u00een\u00e9s, beaucoup de metteurs en sc\u00e8ne se donnent pour but, parfois sans le savoir et par pure intuition, de faire d\u00e9couvrir gr\u00e2ce \u00e0 la forme th\u00e9\u00e2trale une v\u00e9rit\u00e9 ou une hypoth\u00e8se philosophique. Ainsi la Digital Performance\u00a0 lance un d\u00e9fi aux notions de pr\u00e9sence, d\u2019identit\u00e9, de personne. Quoi qu\u2019elle raconte, elle ne manque pas de rendre le public attentif \u00e0 ces notions, le for\u00e7ant \u00e0 r\u00e9\u00e9valuer ses certitudes. Ou bien l\u2019\u00e9criture dramatique dite chorale : elle\u00a0 d\u00e9tourne le principe de l\u2019\u00e9change dialogique,\u00a0 elle produit \u00e9galement un effet inattendu en pulv\u00e9risant la notion de sujet ou de locuteur, en ouvrant le texte \u00e0 des \u00e9chos innombrables, pas seulement sous-textuels et psychologiques (comme chez Tch\u00e9khov), mais polyphoniques et ind\u00e9cidables\u00a0 Se trouve ainsi pos\u00e9e la question de la mobilit\u00e9 du sens,\u00a0 de son espacement quasi derridien. Dans tous ces exemples on retrouve ce proc\u00e9d\u00e9 de la d\u00e9construction selon le philosophe fran\u00e7ais : seule la pratique textuelle ou sc\u00e9nique est en mesure de donner une image de ce proc\u00e9d\u00e9 philosophique si fr\u00e9quent et aussi difficile \u00e0 d\u00e9finir qu\u2019un Koan chinois.<\/p>\n<p>Ira-t-on jusqu\u2019\u00e0 affirmer que le th\u00e9\u00e2tre de recherche provoque toujours la philosophie, la fait avancer ? Serait-ce une trop grande pr\u00e9tention de sa part ? Peut-\u00eatre pas si l\u2019on admet l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019apparition depuis la modernit\u00e9 d\u2019un discours hybride, fait de litt\u00e9rature, de th\u00e9\u00e2tre, de th\u00e9orie critique et d\u2019essai philosophique. Si la mise en sc\u00e8ne est non seulement un r\u00e9glage du sens, mais un \u00ab d\u00e9r\u00e8glement des sens \u00bb, elle est alors un syst\u00e8me provisoire, fluctuant, saisi instantan\u00e9ment par un collectif\u00a0 d\u2019artistes pour un collectif de spectateurs. En essayant plusieurs \u00ab solutions \u00bb, elle r\u00e9v\u00e8le quelques principes de sa construction, et donc des cl\u00e9s philosophiques\u00a0 qui en retour aideront \u00e0 l\u2019ouvrir. Ainsi donc la philosophie n\u2019est pas seulement n\u00e9cessaire aux spectateurs pour int\u00e9grer ces savoirs h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, mais elle a besoin, pour bouger, de la cr\u00e9ation fictionnelle ou de l\u2019essayage de la mise en sc\u00e8ne, et de la cr\u00e9ation artistique.<br \/>\nEntre philosophie et th\u00e9\u00e2tre, la dispute \u00e9ternelle ne fait pourtant que commencer.<\/p>\n<figure id=\"attachment_237\" aria-describedby=\"caption-attachment-237\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-237\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1128361360.jpg\" alt=\"Glaciation \u00a9 Patrice Pavis Malgr\u00e9 l'emprise des glaces, malgr\u00e9 la r\u00e9ification de l'analyse par les signes, quelques \u00e9l\u00e9ments vivants de la mise en sc\u00e8ne r\u00e9sistent au grand froid et au regard objectivant et glacant. Ils laissent de nouveau circuler la vie, le d\u00e9sir, l'impr\u00e9visible, l'\u00e9v\u00e9nement th\u00e9\u00e2tral : autant de cygnes qui pourraient s'envoler \u00e0 tout moment.\" width=\"550\" height=\"365\" srcset=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1128361360.jpg 500w, https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/1128361360-300x199.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 550px) 100vw, 550px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-237\" class=\"wp-caption-text\">Glaciation \u00a9 Patrice Pavis<br \/>Malgr\u00e9 l&#8217;emprise des glaces, malgr\u00e9 la r\u00e9ification de l&#8217;analyse par les signes, quelques \u00e9l\u00e9ments vivants de la mise en sc\u00e8ne r\u00e9sistent au grand froid et au regard objectivant et glacant. Ils laissent de<br \/>nouveau circuler la vie, le d\u00e9sir, l&#8217;impr\u00e9visible, l&#8217;\u00e9v\u00e9nement th\u00e9\u00e2tral : autant de cygnes qui pourraient s&#8217;envoler \u00e0 tout moment.<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n<p class=\"hangingindent\">GARNER, S. 1994. Bodied Spaces, Phenomenology and Performance in Contemporary Drama. Ithaca : Cornell University Press.<\/p>\n<p class=\"hangingindent\">JAUSS , H.-R. 1977. Asthetische Erfahrung und literarische Hermeneutik. M\u00fcnchen : Fink Verlag.<\/p>\n<p class=\"hangingindent\">LAKOFF , G. \/ JOHNSON, M. 1999. Philosophy in the Flesh. Basic Books.<\/p>\n<p class=\"hangingindent\">LEHMANN , Hans Th. 1999. Postdramatisches Theater. Frankfurt: Verlag der Autoren.<\/p>\n<p class=\"hangingindent\">NIETZSCHE , F. 1977. Naissance de la trag\u00e9die. Paris : Gallimard.<\/p>\n<p class=\"hangingindent\">STATES, B. 1987 Great Reckonings in little rooms, Berkeley : University of California Press.<\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-thumbnail wp-image-230\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/1\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2016\/02\/Pavis-150x150.jpg\" alt=\"Pavis\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p><a name=\"end1\"><\/a>[1] <strong>Patrice Pavis<\/strong> was professor of theatre studies at the University ofParis (1976-2007). He is currently professor in the department of Drama at the University of Kent at Canterbury. Educated in the Ecole normale sup\u00e9rieure de Saint-Cloud (1968-1972), where he studied German and French literature, he has published a <em>Dictionary of theatre<\/em> (translated in thirty languages), and books on <em>Performance analysis<\/em>, <em>Contemporary French dramatists<\/em> and <em>Contemporary mise en sc\u00e8ne<\/em>. He is an Honorary Fellow at the University of London (Queen Mary) and Honoris Causa Doctor at the University of Bratislava.\u00a0 His most recent publication is: <em>La<\/em><em>Mise en sc\u00e8ne contemporaine<\/em>, Armand Colin, 2007.<\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">Copyright <strong>\u00a9<\/strong> 2009 Patrice Pavis<br \/>\n<em>Critical Stages\/Sc\u00e8nes critiques<\/em> e-ISSN: 2409-7411<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/4.0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/www.critical-stages.org\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/88x31.png\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center; font-size: 14px;\">This work is licensed under the<br \/>\nCreative Commons Attribution International License CC BY-NC-ND 4.0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Patrice Pavis[1] Philosophy and New theatre Philosophy has been in demand during the whole history of theatre. 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