Selim Lander[1]

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P’tite Souillure de Koffi Kwahulé, mise en scène par Damien Dutrait et Nelson-Raffael Madel. Théâtre des Deux Saisons à Fort-de-France (Martinique) en mars 2013.

Summary

As opposed to so many texts which are performed nowadays, Koffi Kwahulé’s P’tite Souillure, presented at the Théâtre Aimé Césaire in Fort de France, could be called a real play with a complex structure and the unexpected developments of vaudeville. Inspired by references to the ancient rites of Koffi Kwahulé’s native Ivory Coast, P’tite Souillure is nevertheless entirely modern, with the characters presenting many facets, and the truth always remaining ambiguous. If a “mask”, or rather the man bearing it, has been murdered before the action begins, everybody in the play, actually, has something to hide… Let us then immerse ourselves in this stage narrative – somewhere between an imaginary tale and a bourgeois drama – to see what Nelson-Raffael Madel, an actor of Martinican origin, and his colleagues from the Théâtre des deux saisons, have made of this strange story.

Deux jeunes metteurs en scène, le Martiniquais Nelson-Raffael Madel et Damien Dutrait, se sont associés pour monter P’tite Souillure à Fort-de-France (Martinique), avant de montrer leur production en juillet 2013 au festival d’Avignon.

Koffi Kwahulé, originaire de Côte-d’Ivoire, est un écrivain de théâtre reconnu, à la tête d’une œuvre considérable (vingt-trois pièces de théâtre, des romans, des nouvelles, un essai sur Jarry). Son théâtre est savant ; il affectionne les constructions complexes, les personnages ambigus, le tout traduit dans une langue au registre varié, depuis la poésie la plus pure jusqu’aux grossièretés les plus crues. P’tite souillure illustre les multiples talents de ce dramaturge.[2]

La construction est circulaire. Au départ, un intrus, nommé Ikédia, débarque dans une famille bourgeoise (papa médecin, maman au foyer, la jeune fille révoltée) et annonce qu’il va incendier la maison. À la fin il y mettra effectivement le feu. Entre-temps, nous aurons appris pourquoi il avait une bonne raison de le faire. La première énigme de la pièce est donc en réalité double ? Pourquoi prétend-il incendier la maison et le fera-t-il vraiment ? Nous aurons d’abord la réponse à la première question : son père a été tué par une femme de la maison. Ce qui engendre immédiatement une nouvelle énigme : laquelle de la mère ou de la fille est responsable ? Mais Koffi Kwahulé est un auteur contemporain : ni les questions ni les réponses ne sont formulées directement. Voici par exemple comment il fait savoir que quelqu’un a été assassiné et qu’il s’agit du père d’Ikédia. Ce dernier, sur la scène, fait mine d’abattre le père (de la famille) avec un fusil. Le dialogue sous-entend qu’ils se sont parlé tous les deux à propos d’un meurtre et qu’Ikédia sait déjà de quoi il retourne. Mais le spectateur est dans l’ignorance de ce qu’ils ont pu se dire avant ; il voit simplement le jeu de scène accompagné du dialogue suivant :

IKÉDIA : C’était ainsi ?
LE PÈRE : Non, elle (?) tenait d’abord le fusil ainsi, entre les jambes.

Le dialogue se poursuit pendant un moment sur d’autres sujets – la mère est malade, la fille est fragile –, avant qu’il soit temps de nous apprendre que c’est le père d’Ikédia qui a été assassiné. L’auteur s’y prend ainsi :

LE PÈRE : C’était votre père ?
IKÉDIA : Appelez-moi Ikédia.
LE PÈRE : C’était votre père ?
IKÉDIA : Je vous ai dit de m’appeler Ikédia.
LE PÈRE : C’était votre père.

Ikédia n’a pas besoin de répondre à la question qui lui est posée pour que nous comprenions que le père a bien deviné la vérité.

D’autres énigmes ne seront pas élucidées. Ainsi, la fille, appelée « P’tite Souillure », porte-t-elle ce nom en référence à l’inceste qu’elle commettrait avec son père ? La mère le laisse entendre à plusieurs reprises mais la fille le nie avec une véhémence plutôt convaincante. Autre exemple : Qui est vraiment Ikédia, un homme réel, ou le spectre qui hante la conscience des membres de la famille ? Il dispose en effet de pouvoirs quasi-magiques. Comment a-t-il trouvé la maison où se trouve la meurtrière ? Il cherchait une voiture rouge et la mère en possède une : est-ce un indice suffisant ? A priori non, mais Ikédia semble doué du don d’omniscience, l’une de ses formules favorites étant « Je le sais, c’est tout », lorsque ses interlocuteurs s’étonnent qu’il soit au courant de telle ou telle chose qu’il n’est pas censé savoir.

Le personnage d’Ikédia se rattache du plus près à la mythologie africaine qui nourrit une part de l’inspiration de l’auteur. Il est fils d’un « masque » qui dansait devant le métro en chantant une mélopée ésotérique, avant d’être abattu, donc, d’un coup de fusil. On peut alors admettre qu’Ikédia ait hérité des pouvoirs de son père. Mais la présence de l’Afrique, à travers ce « masque », oblige à porter sur la pièce un éclairage particulier : il devient difficile d’accorder crédit à la mère lorsqu’elle prétend avoir tiré au hasard, sans hésiter d’ailleurs à se contredire : « Peut-être parce qu’il dépareillait dans la ville… J’ai horreur de ce qui dépareille… » Cette interprétation devient évidente par la distribution dans la version du Théâtre des deux saisons : tandis que la famille est jouée par des Blancs, c’est Nelson-Raffael Madel, le Martiniquais de couleur, qui interprète Ikédia.

On ne peut pas parler de cette pièce sans s’attarder un instant sur les caractères. Le père ne quitte que rarement son rôle de personnage falot, s’il en est, conciliant, principalement chargé de servir de faire-valoir. Ikédia adopte au contraire le plus souvent l’attitude du macho brutal et cynique, qui adore clouer le bec de ses interlocuteurs avec des formules définitives. Il abandonne pourtant son attitude mystérieuse et hautaine lorsqu’il évoque sa mère, la femme du « masque ».

Les deux femmes apparaissent d’emblée plus complexes. P’tite Souillure n’a pas un discours cohérent : l’intrus est-il vraiment cet Ikédia qu’elle aurait rencontré auparavant et qui peut-être l’aurait mise enceinte ? Ou a-t-elle profité de l’intrusion d’un inconnu pour faire semblant de retrouver en lui cet Ikédia réel ou imaginaire ? Il est bien difficile de répondre puisque, dans une même tirade, elle peut aussi bien l’appeler Ikédia et lui dire pour finir qu’il n’est pas Ikédia, sans que le personnage interpellé ainsi prenne la peine de rectifier.

La mère est tantôt une bourgeoise autoritaire, mais qui reste soucieuse des convenances, tantôt dévorée de jalousie à l’encontre de P’tite Souillure dans laquelle elle voit une rivale, tantôt enfin femelle en rut. Elle passe d’un personnage à l’autre en changeant de jeu comme de discours. Elle n’hésite ni devant le langage ordurier ni devant la langue la plus précieuse. Face à un Ikédia dominateur, elle est le seule à oser lui dire son fait : « petit merdeux », « sale petit trou du cul », « enculé », « petit con », « petit branleur ». Décontenancé par cette avalanche d’insultes, Ikedia osera un simple « je vais te buter, vieille enflure », avant de poursuivre l’offensante hors du plateau… où les deux antagonistes succomberont à une attirance que rien – ou presque – ne pouvait laisser prévoir. Après quoi la mère se montrera très complaisante à l’égard d’Ikédia, ne l’appelant plus que « mon petit sucre ». Et ceci n’est qu’un exemple de changement atmosphérique dans une pièce où les phases de haute et de basse pression se succèdent constamment.

Koffi Kwahulé exploite toutes les ressources de la langue. Cela est en particulier vrai pour la mère. Mais les autres personnages s’expriment eux-mêmes différemment, au gré des circonstances. Ikédia, on l’a dit, n’est plus le même quand il évoque sa mère. Le père lui-même finit par changer lorsque, à la fin, il se met à raconter, sur le mode incantatoire, la prise d’Ourgashi par le guerrier Hajik, au temps où « Babylone ensevelissait Nabuchodonosor ». P’tite Souillure est celle qui change le moins de ton, sinon de discours, ne quittant guère le registre de l’adolescente agressive et énervée.

La pièce comporte des morceaux à plusieurs voix, comme au début dans les deux duos qui s’expriment en alternance, l’un constitué du père et Ikédia, l’autre de la mère et de la fille. Tandis qu’à la fin la famille temporairement réunie entonne une sorte d’oratorio parlé, à trois voix, centré autour de l’histoire du guerrier Hajik qui a pris Ourgashi mais ne l’a pas détruite : allusion transparente à Ikédia qui menace toujours de brûler la maison…, ce qu’il finira d’ailleurs par faire.

Une trouvaille doit enfin être signalée. Le « masque » est étranger. Quand il danse, il chante une sorte de mélopée qui doit être écrite logiquement dans une autre langue que celle de la pièce. Koffi Kwahulé a choisi le portugais, langue pas très éloignée du français mais qui n’est pas pour autant compréhensible par la plupart des spectateurs francophones. Comment, alors, faire en sorte que le spectateur comprenne malgré tout les paroles ? La solution imaginée par l’auteur consiste à introduire une scène entre Ikédia et le père au cours de laquelle ce dernier mime la danse du « masque » en chantant la mélopée en français. Plus tard, dans la pièce, Ikédia reprendra la même mélopée mais cette fois en portugais, supposé être la langue de son père.

Cela nous amène à la mise en scène de Nelson-Raffael Madel et Damien Dutrait. Dans les didascalies, Koffi Kwahulé précise que le portugais n’est utilisé qu’à titre indicatif, qu’il suffit que ce passage soit joué dans une « autre langue (ou patois) que celle de la pièce ». Dans la version présentée à Fort-de-France, Nelson-Raffael Madel – qui s’est lui-même chargé du rôle d’Ikédia – utilise fort logiquement le créole martiniquais et l’effet s’avère saisissant pour des spectateurs qui ne s’attendaient pas à l’irruption soudaine de leur langue maternelle.

Deux confrontations en parallèle : (de gauche à droite) Emmanuelle Ramu et Céline Vacher, Paul Nguyen et Nelson-Raffael Madel.
Deux confrontations en parallèle : (de gauche à droite) Emmanuelle Ramu et Céline Vacher, Paul Nguyen et Nelson-Raffael Madel.

Le jeu des comédiens est excellent. Paul Nguyen interprète le père, Céline Vacher P’tite Souillure. Une mention particulière pour Emmanuelle Ramu qui campe une mère époustouflante ; elle semble mener le jeu du début à la fin alors même qu’elle n’est pas présente dans la plupart des moments cruciaux de l’intrigue. On a déjà souligné combien le choix d’un Martiniquais pour interpréter Ikédia paraissait opportun. Il se trouve par ailleurs que l’âge, la prestance, la voix de Nelson-Raffael Madel collent parfaitement avec son personnage initial de voyou arrogant. L’accompagnement musical est confié à un violoncelliste, Thomas Le Saulnier.

Un mot, pour finir, de la scénographie. Puisqu’il y a à la fois une maison et un jardin, un rideau le plus souvent baissé dissimule le jardin. Constitué d’étroites bandes de tissu disposées verticalement, il ne manque pas d’élégance ; il peut être aisément traversé, ou s’écarter pour laisser apparaître, au besoin, la tête du « masque » ou le musicien. La maison, pour sa part, comporte un escalier, en fait un escabeau en bois, géant, mobile, sur lequel se juche de temps en temps P’tite Souillure. L’ameublement se réduit à un canapé rouge (prévu par l’auteur), lui aussi mobile, et à un guéridon portant une carafe et quelques verres. Le jardin est symbolisé par de grandes fleurs rouges artificielles, des anthuriums : dispositif simple, pourtant spectaculaire.


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[1] Selim Lander lives in Martinique (French West Indies). His theatre reviews appear in the following webjournals: mondesfrancophones.com and madinin-art.net.
[2] Le texte a été publié, avec celui d’une autre pièce, Big Shoot, aux Éditions théâtrales (Montreuil) en 2010.

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P’tite Souillure, comédie sacrée