Jönköping (Suède), le 23 mai 2013, Colloque de l’AICT, « Les arts du spectacle : idées, pratique, critiques ».
Présenté en anglais sous le titre « Performing Arts – the Life, the Meaning and the Parade ».

Michel Vaïs[1]

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À Montréal, le Festival de théâtre des Amériques (FTA), fondé en 1985, a changé de nom il y a cinq ans pour devenir le Festival TransAmériques. Cela, parce que le Festival international de nouvelle danse (FIND) avait fait faillite après une douzaine d’années. Ainsi, le nouveau festival a été conçu pour couvrir à la fois le théâtre et la danse. (On constate que, de ce fait, le nouveau FTA a évacué le mot « théâtre », comme vous en Suède avec votre nouvelle Biennale des Arts du Spectacle.) Bien sûr, on trouve toujours – et peut-être de plus en plus – dans ces festivals d’autres arts du spectacle que la danse et le théâtre : représentations multimédias, spectacles de rue, installations vivantes…

Ces événements peuvent se dérouler dans des espaces publics, à l’intérieur ou à l’extérieur ; en fait, n’importe où sauf dans des théâtres… Par exemple, à Montréal, on a pu voir récemment des personnes dans la soixantaine suspendues à des chaises fixées aux murs extérieurs de certains immeubles, dix mètres au-dessus du sol, passant quelques heures à lire, écrire des poèmes ou tricoter en silence ; on a aussi vu des douzaines de spectateurs participer à des foules éclairs (flash mobs), dansant avec des danseurs professionnels. Rien de tout cela n’est totalement nouveau, mais il semble qu’avec de tels événements, le Festival TransAmériques veuille pousser de plus en plus le théâtre hors de l’espace théâtral. C’est d’ailleurs une tendance que plusieurs d’entre nous avons constatée au cours du colloque de l’AICT à Varsovie en avril 2012, dont le thème était carrément : « Le théâtre hors du théâtre ».

La parade

Un festival constitue toujours une occasion de présenter des spectacles plus audacieux que pendant la saison théâtrale régulière, car le public paraît prêt pour des expériences. D’abord, plusieurs de ces représentations sont gratuites, et consistent essentiellement en un moyen de promouvoir le festival dans la ville. Elles sont une manière de dire : « Il y a quelque chose de spécial qui arrive dans votre ville et on vous invite à en faire partie. Alors, soyez de la fête ! » Un peu comme une parade ou une fanfare annonçant qu’un cirque est arrivé en ville. Mais les festivals tentent aussi d’élargir le public habituel des amateurs de théâtre en attirant des gens qui ont davantage l’habitude de fréquenter les musées ou les galeries d’art ; par exemple, les gens qui travaillent dans les domaines de la publicité ou du design, des gens plus jeunes, qui œuvrent dans les technologies de l’information ou l’industrie informatique. Tous ces segments de la population ont justement été ciblés par le Festival TransAmériques de Montréal. En général, ces gens s’intéressent plutôt au cinéma en 3-D, en HD, ou en IMAX, aux concerts rock, ou à d’autres types de divertissements modernes qu’au « vieux théâtre verbal ». Et nous savons que ces domaines ont tendance à devenir toujours plus théâtraux, afin de s’approcher toujours davantage de la vraie vie et du spectacle vivant.

Cela dit, je ne vois pas vraiment de baisse de l’activité théâtrale à Montréal. Plusieurs théâtres sont encore complets, le nombre de spectacles semble en augmentation, et de nouveaux auteurs apparaissent chaque année. Donc, je ne pense pas que les expériences audacieuses proposées par les festivals en dehors des lieux théâtraux détournent le public du théâtre plus conventionnel. Peut-être un théâtre à Montréal et un autre à Québec (les deux principales villes théâtrales au Québec) reflètent-ils vraiment le genre de spectacles audacieux proposés par le Festival TransAmériques au cours de la saison habituelle. Cela dit, combien de spectateurs séduits par le Festival deviennent ensuite des amateurs de théâtre ? Voilà une question à laquelle je n’ai pas de réponse.

Secagénaire juché sur une chaise et lisant de la poésie (en silence), et jetant ses feuilles au sol au fur et à mesure. FTA, mai 2012
Secagénaire juché sur une chaise et lisant de la poésie (en silence), et jetant ses feuilles au sol au fur et à mesure. FTA, mai 2012

Le sens

Maintenant, comment tout cela influence-t-il les critiques ? Les critiques de théâtre se plaignent toujours que leur espace rédactionnel diminue dans les journaux, en comparaison avec les shows de musique, le cinéma ou d’autres divertissements : rien de neuf. En même temps, de plus en plus de gens donnent leur opinion sur le théâtre dans des blogues, à la radio, et ainsi de suite. On demande souvent à de simples spectateurs, ou encore à des vedettes de la télé, à des comédiens, à des chanteurs, à des politiques, voire à des sportifs, de livrer leurs impressions après un spectacle où l’on voit des vedettes de la télé. Rien de neuf là non plus. Autant que je m’en souvienne, nous avons discuté de cela à Helsinki lors de notre congrès de 1996 (sous le thème : « Les critiques – stratégies de survie ») ; nous avons aussi discuté de cette idée à Turin en 2006, où nous nous avons parlé de « La mort de la critique », et à Séoul six mois plus tard, où le sujet était « Une nouvelle critique pour un nouveau théâtre ».

J’estime que les critiques de théâtre doivent toujours chercher un sens dans les spectacles dont ils traitent. Nous devrions être à même de distinguer entre une fanfare ou une parade annonçant l’arrivée d’un cirque, ou un événement qui reflète vraiment notre société, qui a d’une manière ou d’une autre quelque chose à nous dire sur nous-mêmes, sur notre monde, notre sort sur la terre. Nous devrions être ouverts à n’importe quel média, n’importe quelles technologie, durée ou dimension d’événement, pourvu que des êtres humains soient en train d’offrir une représentation à d’autres êtres humains, que nous appelons des spectateurs. Et à mon avis, parmi tous les types de journalistes, les critiques de théâtre sont mieux placés pour traiter de ces spectacles que, disons, ceux qui couvrent habituellement les accidents de la route, la guerre en Syrie ou la mort d’un président.

La vie

Depuis plus de vingt ans, je travaille à un projet de musée des arts du spectacle vivant à Montréal. En fait, je suis devenu le président d’une société pour le développement d’un tel musée. En français, il n’existe pas d’expression courte pour parler de ce qu’on appelle en anglais « performing arts ». On parle des « arts du spectacle vivant ». Je suis conscient qu’en anglais, il faut être prudent lorsqu’on parle delive show, car entre autres choses, cela peut désigner un acte sexuel accompli en public. De tels spectacles sont régulièrement présentés notamment à Bangkok et à Amsterdam, deux villes que j’ai déjà visitées. On les appelle live, par opposition à « faux », je suppose parce qu’il doit s’agir de « véritables » actes sexuels…

Mais pour notre futur musée, nous avons adopté une définition claire de ce concept des arts du spectacle vivant, définition qui, à son tour, est difficile à rendre en anglais : les arts du spectacle vivant sont ceux dans lesquels « une relation immédiate s’établit entre des êtres humains, dont une partie est en représentation ». L’expression « en représentation » peut être traduite par performing en anglais. Nous parlons de « relation immédiate », ce qui signifie « sans média », car la représentation ne doit pas reposer exclusivement sur un écran, ou un moniteur par exemple. Ou consister en un simple « sons et lumières », ou un spectacle reposant entièrement sur des projections sans participation humaine. Bien sûr, il peut y avoir des écrans et des moniteurs, mais pour l’appeler « spectacle vivant », je suggère qu’il faut des êtres humains quelque part, et pas seulement dans la fabrication du spectacle. Ils peuvent être cachés, comme dans certains spectacles de marionnettes, ou derrière un écran, mais un film, ou un spectacle qui ne serait présenté que par des robots, ne pourrait être considéré comme un spectacle vivant. Voilà la démarche que nous avons adoptée pour notre futur musée. C’est aussi la ligne de conduite que je vous propose.

Autre personnage juché à dix mètres du sol, réparant des radios. FTA, mai 2012
Autre personnage juché à dix mètres du sol, réparant des radios.
FTA, mai 2012

Cela étant dit, évidemment, il arrive que les expériences théâtrales les plus intéressantes soient celles qui traversent les frontières et qui secouent les conventions, mettant ainsi en péril le théâtre lui-même. Le critique français Bernard Dort a déjà dit que le théâtre devrait toujours essayer d’aller aussi loin que de nier sa propre existence ou son intégrité, au risque même de cesser d’être du théâtre. Un bon exemple de cela réside dans Les Aveugles, une pièce de l’auteur symboliste Maurice Maeterlinck mise en scène par le Québécois Denis Marleau il y a dix ans, qui vient juste d’être reprise et qui recommence à faire une tournée mondiale. Là, les personnages sont représentés par douze visages – six d’hommes et six de femmes – suspendus dans le noir comme douze masques sans support apparent, et qui parlent ! Aucun être humain n’est présent au cours du spectacle, ni sur la scène ni derrière ; il n’y a qu’un technicien qui démarre la machine, un peu comme l’homme qui active le projecteur dans un cinéma. Marleau appelle cela une « fantasmagorie technologique ».

Techniquement, cela n’est pas une représentation vivante. Comme le disait le metteur en scène français Louis Jouvet, au théâtre, les acteurs jouent tandis qu’au cinéma, ils ont joué. Dans la mise en scène desAveugles de Denis Marleau, personne ne joue ; les acteurs ont terminé leur travail. Et le spectacle que nous voyons est toujours le même, comme un film. Il ne changera jamais, ne sera jamais influencé par un spectateur qui tousse ou par le bruit d’une ambulance qui passerait à l’extérieur du théâtre. La seule chose qui pourrait influencer le spectacle serait une panne de l’équipement ou une coupure de courant ! Cependant, la présence de ces acteurs fantomatiques est extraordinaire, et peut-être cette technologie de pointe était-elle le meilleur moyen de rendre justice à Maeterlinck, qui voulait que sa pièce fût jouée par des êtres fantomatiques, ou des marionnettes. Alors, est-ce un spectacle vivant ou non ? Absolument pas, mais cette manière de jouer avec les frontières du théâtre est tout de même fascinante !

Pour conclure, en toute logique, est-ce que l’Association internationale des critiques de théâtre devrait maintenant s’appeler Association internationale des critiques des arts du spectacle ? Ou des critiques des arts du spectacle vivant / de la représentation vivante ? Par le passé, l’AICT a toujours été plutôt inclusive. Nous savons qu’il y a parmi nous des critiques spécialisés dans – ou intéressés par – la danse, les marionnettes, l’opéra, pas tellement par le cinéma cependant, qui est vraiment un autre média. Alors, le terme « théâtre » me semble assez large. J’espère seulement que les festivals des arts du spectacle continueront de nous inviter à traiter de leurs spectacles, aussi longtemps qu’ils croiront qu’ils contiennent du sens, c’est-à-dire, qu’ils ont quelque chose à nous dire sur notre monde.


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[1] Ex-rédacteur en chef de la Revue de théâtre Jeu, journaliste indépendant et traducteur, Michel Vaïsest Secrétaire général de l’Association internationale des critiques de théâtre depuis 1998. Après des études en lettres françaises à l’Université de Montréal et à McGill, il a obtenu un doctorat d’études théâtrales à l’Université de Paris 8. Il a reçu la médaille d’or du Rayonnement culturel décerné par la Renaissance française et plusieurs prix Jean-Béraud pour son activité de critique de théâtre, notamment au journal Le Devoir et à la chaîne culturelle de Radio-Canada pendant 21 ans. Michel Vaïs a publié ses mémoires en novembre 2005: L’accompagnateur. Parcours d’un critique de théâtre (Éd. Varia). Le premier Dictionnaire des artistes du théâtre québécois, dont il est directeur éditorial, a paru en 2008 (Éd. JEU/Québec Amérique).

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La vie, le sens et la parade (Quebec)