Irène Sadowska-Guillon[1]

Guillon

Les amours vulnérables de Desdémone et Othello. Texte de Manuel Piolat Soleymat et Razerka Ben Sadia-Lavant (librement inspiré d’Othello, le Maure de Venise de Shakespeare). Mise en scène : Razerka Ben Sadia-Lavant. Les représentations au Théâtre Nanterre-Amandiers, du 14 au 29 septembre 2013, sont suivies d’une tournée nationale et, en 2014, d’une tournée au Portugal. Le texte de la pièce paraît en janvier 2014 aux Éditions Riveneuve/Archimbaud.

Tout comme Harpagon ou Tartuffe de Molière, incarnations emblématiques l’un de l’avarice compulsive, l’autre de l’imposteur manipulateur, les protagonistes principaux d’Othello, le Maure de Venise de Shakespeare sont devenus des figures symboliques, Othello de la jalousie meurtrière, Desdémone de l’amour sans limites, Iago du génie manipulateur avide de pouvoir.

Manuel Piolat Soleymat et Razerka Ben Sadia-Lavant se saisissent du grand classique shakespearien non pas pour raconter une fois de plus la tragédie de l’amour de Desdémone et d’Othello brisé par la stratégie perfide de Iago, mais pour mettre en jeu le mécanisme destructeur que ce dernier va activer, en pénétrant l’intimité des personnages et en se servant de leurs points faibles pour éliminer ceux qui barrent la route à son ambition. Comment ses manœuvres sordides font-elles basculer de la culture à la barbarie ?

Othello (Disiz) avec Desdémone (Alexandra Fournier)
Othello (Disiz) avec Desdémone (Alexandra Fournier)

L’interférence entre l’intime et le politique, la place de l’autre, du différent, à l’intérieur d’une société normalisée, voici quelques enjeux de cette version libre et néanmoins fidèle à la pièce de Shakespeare et de la mise en scène de Razerka Ben Sadia-Lavant.

Avec un étonnant savoir-faire et une parfaite maîtrise du langage scénique pluriculturel et pluridisciplinaire, elle s’approprie la pièce de Shakespeare et, sans la travestir, fait résonner dans cet univers des doges vénitiens le bruit et la fureur du monde d’aujourd’hui.

Sur le plateau nu une architecture légère, assemblage de poteaux, évoquant des arcades, un lieu à la fois d’exposition et de dissimulation de la vie publique et de l’intimité. À gauche, dans une semi obscurité, le musicien, joueur de oud classique et électrique et la chanteuse Sapho qui parfois se glisse, déambule, dans l’aire du jeu. Des deux côtés du plateau, des gros bidons en plastique et des casiers à bouteilles apportés par les acteurs dans la scène de la taverne.

La voix de Sapho qui, accompagnée par le oud, chante en arabe le poème de Mahmoud Darwich « L’art d’aimer », ouvre le spectacle, transperce et emplit l’espace des tonalités, des couleurs orientales. On pense à ces anciens poètes chanteurs, conteurs d’histoires.

Voilà qu’apparaît face à nous Iago qui, tel le grand ordonnateur d’un rituel, ou le metteur en scène, après un « je hais le Maure » tranchant comme un couperet, nous expose les motifs de sa haine pour Othello et de la vengeance qu’il trame.

Othello, le Maure, l’étranger basané, sauveur de Venise, vainqueur glorieux des Ottomans, adoré par sa jeune et belle épouse Desdémone, fille d’une famille de l’aristocratie vénitienne. Ce Maure l’a humilié en choisissant Cassio comme son lieutenant.

En stratège et manipulateur génial, pour arriver à ses fins, il va frapper là où c’est le plus sensible, le plus vulnérable. Il exploite la passion irrépressible de Roderigo pour Desdémone afin de s’accaparer la fortune de celui-ci. Connaissant les effets de l’alcool sur Cassio, Iago le pousse à boire. Othello, surprenant la bagarre déclenchée par Cassio ivre, le destitue de sa fonction de lieutenant. En même temps, Iago instille avec une finesse perverse dans l’esprit d’Othello que Desdémone le trompe avec Cassio, attisant ainsi sa jalousie jusqu’à l’amener au meurtre de sa femme et à condamner à mort Cassio.

Othello (Disiz, à gauche) et Iago (Denis Lavant)
Othello (Disiz, à gauche) et Iago (Denis Lavant)

Contrairement à son prototype shakespearien où la machination de Iago est découverte et où Othello, apprenant l’innocence de Desdémone, se suicide, le spectacle s’achève sur le meurtre de la jeune femme et l’envoi adressé par Othello au public (en écho au discours de Iago au début), une mise en garde contre le piège des apparences.

Que devient Iago ? Ses avatars aux visages multiples ne perpétuent-ils pas toujours son art de la calomnie, de la manipulation des faiblesses, des peurs, des fantasmes, inoculant dans les esprits, en maître du langage et de la formule, le doute, le soupçon, le mensonge qui, tels une puissante drogue, s’emparent de nous, nous font basculer dans la haine, dans la violence ? Ces Iago contemporains œuvrant dans l’ombre, tueurs par procuration, n’ont-ils pas infiltré le monde politico-médiatique et l’Internet ?

Razerka Ben Sadia-Lavant met en scène une île Chypre-monde. Un espace à la fois clos et ouvert, intemporel, traversé d’évocations, de sonorités, de figures d’avant et de maintenant, d’ailleurs et d’ici. Un monde où Othello, le Maure, l’étranger, le différent, celui du dedans et non pas du dehors, incarne des individus originaires de races, de cultures, de croyances différentes. En adéquation absolue avec cette approche, elle mêle dans le spectacle les genres, les disciplines artistiques et les langues, réunissant sur scène des danseurs, des comédiens, des musiciens chanteurs, d’origines et de cultures différentes.

Razerka Ben Sadia-Lavant opère remarquablement la fusion entre la matière shakespearienne et sa version moderne autant dans le texte, sans archaïsmes mais aussi sans néologismes ni expressions actuelles jargonnantes, que dans la dramaturgie scénique, dans le traitement des images, des actions et dans la conception des personnages.

Ainsi, pour incarner le Maure Othello, à la fois général glorieux et étranger dans la société vénitienne, choisit-elle Disiz, le rappeur à succès mais novice au théâtre. Belle réussite. Il apporte à son personnage cette authenticité de l’innocence et de la fragilité de quelqu’un venu d’ailleurs, tout en restant très juste dans son rôle d’homme de pouvoir. Face à cet homme intègre, droit, sincère, éperdument amoureux de sa jeune femme, Denis Lavant en Iago, virtuose du langage, fin stratège, maître en ruses, qui, tel un serpent maléfique, glisse entre les personnages, susurre le soupçon, envoûte les esprits, attise les passions, use des faiblesses.
Un très beau traitement des personnages des femmes. Desdémone (Alexandra Fournier), follement amoureuse, ne manque pas de caractère ni de dignité, Émilia (Claire Sermonne) qui, dévouée à Iago, lui fait face, s’interroge sur la fidélité, ses limites, et fait entendre dans son propos sur la condition de la femme des accents très contemporains.

Les costumes, plutôt contemporains avec quelques références orientales, renforcent la notion d’intemporalité de cette histoire. La musique et le chant, passant des tonalités traditionnelles aux contemporaines, créent un univers sonore, tracent des tensions dramatiques, s’impliquent dans les actions. La musique (le oud électrique), très forte, violente, et les mouvements survoltés, acrobatiques des danseurs, qui comme dans une transe sautent, tournent, luttent, se roulent par terre, créent des images d’une grande puissance poétique : la bataille navale et la tempête anéantissant la flotte turque, ou encore le débordement festif après la victoire. Ces moments d’excès, de fureur, de corps lâchés, laissés à leurs pulsions, font irruption, tels des forces sauvages, incontrôlables, menaçant sans cesse l’ordre et l’équilibre apparent de ce microcosme.

Un spectacle en tout point remarquable par la fluidité des enchaînements, des séquences, par une parfaite maîtrise du registre du jeu et des tensions dramatiques, enfin, par sa puissance d’évocation poétique.


Guillon
[1] Irène Sadowska-Guillon est critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain et présidente de « Hispanité Explorations », Échanges franco-hispaniques des dramaturgies contemporaines.

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Cette barbarie qui nous guette