Irène Sadowska-Guillon[1]

Guillon

La réunification des deux Corées, texte et mise en scène de Joël Pommerat. Création dans le cadre du programme européen « Villes en scène » à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, à Paris du 17 janvier au 3 mars 2013.

Avec La réunification des deux Corées, appartenant à la veine de son écriture « réaliste et humoristique » entamée avec Je tremble, Pinocchio et poursuivie dans Cercle/ fiction, Ma chambre froide, Cendrillon, La grande et fabuleuse histoire du commerce, Joël Pommerat (né en 1963) nous surprend toujours en renouvelant radicalement à la fois son écriture et son travail scénique, son rapport à l’espace et au public. Il s’agit d’un « théâtre d’action, réaliste » conçu comme une mosaïque de fragments indépendants.

« La réunification des deux Corées » de Joël Pommerat, présentée au Théâtre de l'Odéon-Ateliers Berthier, en janvier 2013. Photo : Elsabeth Carecchio.
« La réunification des deux Corées » de Joël Pommerat, présentée au Théâtre de l’Odéon-Ateliers Berthier, en janvier 2013.
Photo : Elsabeth Carecchio.

Un théâtre où les situations de la vie intime des individus prennent en même temps une dimension métaphorique, plus générale, humaine et politique, de la difficulté de « vivre ensemble » sur des valeurs partagées.

La fusion, l’union idéale de deux êtres est-ce une utopie, une illusion ? À quoi tient son échec ? Comment les relations amoureuses, amicales, entre deux individus, et par extension les liens entre les membres d’une communauté humaine, se fissurent et se brisent soudainement ? Qu’est-ce qui nous sépare, nous divise ? Qu’est-ce qui fait surgir brusquement des murs, des lignes de démarcation, des frontières couvertes de barbelés, infranchissables ?

Les pièces de Joël Pommerat s’écrivent directement sur le plateau avec les comédiens, toujours à partir d’une conception très précise de la scénographie où l’écriture des mouvements ou de l’immobilité des corps précède celle du texte. De sorte que le rapport à l’espace, au public, est consubstantiel de son écriture et de la structure dramatique. Dans La réunification des deux Corées, Pommerat aborde pour la première fois le rapport bi-frontal à l’espace du jeu, confiné dans un long couloir « comme une vallée entre deux montagnes de public », dit-il, mais évoquant aussi une frontière. Cette configuration implique ainsi le public dans le jeu de ruptures, à la fois sujet et forme dramatique éclatée de la pièce constituée d’une suite de fragments bruts, de scènes miniatures articulées autour d’un thème commun : de fusion impossible de deux êtres, de malaise et de frustrations, de manque ressenti, souvent indicible, menant irrémédiablement à la séparation brutale, violente. Une succession de situations flash des rapports conflictuels dans un couple constitué ou fortuit, culminant en crise, qui s’exprime ici davantage par le jeu, les tensions, les attitudes, les réactions, les affrontements des protagonistes que par ce qu’ils disent. On est dans un théâtre qui saisit et montre des instants de vie sans rien démontrer, sans recours à la psychologie.

En abordant pour la première fois une structure dramatique fragmentée, Joël Pommerat s’inspire de la construction concise et efficace des nouvelles et des pièces en un acte de Tchekhov, et recourt dans trois séquences au modèle schnitzlerien de La ronde et du récit Rien qu’un rêve. Un petit extrait tiré du film d’Ingmar Bergman Scènes de la vie conjugale ouvre le spectacle et amorce sa thématique.

Dans un espace de jeu vide, abstrait, avec sur le sol projetés par moments des dessins lumineux géométriques, des arabesques, apparaissent dans certaines séquences, puis disparaissent instantanément, comme par magie, tables, chaises, lit, autos tamponneuses, etc. Les brèves séquences s’enchaînent rapidement avec une extraordinaire fluidité, reliées à trois ou quatre reprises par l’intervention d’un chanteur de music-hall en costume blanc couvert de paillettes.

En une vingtaine de petites scènes la rupture, la mésentente, le sentiment du vide, de privation difficilement définissable, ou même incompréhensible, se déclinent sous diverses formes. Les affrontements brutaux, les propos violents, cruels, prennent parfois une teinte humoristique, voire absurde. Ainsi par exemple la rupture entre deux femmes dont une dit à l’autre : rends-moi ce que tu as de moi en toi. On voit un homme tentant de séparer un couple de lesbiennes qui en viennent aux mains avant de se quitter ; deux meilleurs amis inséparables qui donneraient chacun sa vie pour l’autre, se transformer en pires ennemis ; un couple où la femme, après plusieurs années de vie commune, ne supportant plus le vide, l’absence d’amour, décide de partir, etc.

Pourquoi ? Qu’est-ce qui fait qu’il y a soudain une fracture ? que les liens apparemment forts se rompent ? Question qui reste, pour les personnages mêmes, obscure, inexplicable, insurmontable. Et si on essayait de se retrouver sur la frontière infranchissable pour faire la fête ? Comme peut-être un jour la population des deux Corées ?

Les neuf acteurs qui interprètent plusieurs personnages éblouissent par la force, la justesse et le registre de leur jeu orchestré par Joël Pommerat avec une rigueur et une précision absolues. Il nous laisse face à cette série de clashs, tout comme face à l’énigmatique titre de la pièce, tirer nos propres conclusions. Plus encore que dans ses créations précédentes, dans La réunification des deux Corées il implique le spectateur en sollicitant son imagination. C’est à nous de chercher les failles et peut-être les issues possibles.

Un spectacle d’une qualité exceptionnelle, qui confirme, s’il le fallait encore, la singularité du travail de Joël Pommerat, figure unique de notre théâtre.

Tournée : Théâtre National de Bruxelles, à Bruxelles du 19 au 30 mars 2013. – Théâtre français du Centre National des Arts du Canada, à Ottawa (Canada) du 10 au 13 avril. – La Filature Scène Nationale, à Mulhouse du 14 au 15 mai. – Folkteatern, à Göteborg (Suède) du 23 au 26 mai. – Teatro Stabile di Napoli, à Naples (Italie) du 6 au 8 juin. – Teatrul National Radu Stanca, à Sibiu (Roumanie) du 15 au 16 juin. – Le Parapluie (Centre International de Création Artistique), Festival d’Aurillac du 21 au 24 août. – Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg, à Luxembourg du 24 au 25 octobre. – Châteauvallon Centre National de Création et de Diffusion culturelles, à Ollioules du 28 au 30 novembre.


Guillon

[1] Irène Sadowska-Guillon est critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain et présidente de « Hispanité Explorations », Échanges franco-hispaniques des dramaturgies contemporaines.

Print Friendly, PDF & Email
Jeu de ruptures