By Patrice Pavis (translation into English by Joël Anderson)
358 pp. London and New York : Routledge, 2013

Compte rendu de Philippe Rouyer[1] (France)

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Cette traduction reprend le texte de la deuxième édition en avril 2011 chez Armand Colin revue et modifiée de La mise en scène contemporaine – Origines, tendances, perspectives publié pour la première fois en 2007 chez Armand Colin. La différence entre les deux éditions concerne le chapitre 12 intitulé en 2007 « la mise en scène dans ses derniers retranchements » et qui devient ici « la mise en scène de la calamité : mise en scène et performance à Avignon en 2005 » et le plan de l’excellent chapitre 13 : « conclusions : où va la mise en scène ? »

L’architecture du livre donne vraiment envie de le lire . Qu’on en juge . Le chapitre 1 : « D’où vient la mise en scène ? origine et théorie » est sobre et précis, respectueux des doutes sur la date d’apparition du concept de mise en scène. Le Chapitre 2 « Aux frontières de la mise en scène » aborde de nouvelles formes comme la lecture scénique,la non mise en scène et la mise en scène improvisée et se penche sur l’embarras de la critique dramatique sur le sujet .Le chapitre 3 « Mise en scène, performance : quelle différence ? » est à la fois historique et conceptuel et s‘appuie sur des exemples précis très bien choisis. Le Chapitre 4 « Tendances de la scénographie en France » fait une belle synthèse : «  à force d’étendre son champ d’action,la scénographie s’est rapprochée de la mise en scène au point de ne plus toujours s’en distinguer » (p.78).

Le superbe chapitre 5 «  la mise en jeu des textes contemporains » nous fait comprendre la différence entre mise en jeu ( non traduit par Anderson dans le titre mais traduit par setting it into motion dans le texte) et mise en scène ( staging it p.80). Reprenant les bases de son livre de 1990 (1re éd.1987) Le théâtre au croisement des cultures,Pavis en s’appuyant sur les vidéos de Gòmez Peña montre le glissement entre performance studies et cultural performances.Le chapitre 7 « Le théâtre dans une autre culture : l’exemple de la Corée » est une jolie excursion dans un pays que Pavis connaît bien . lLe chapitre 8 « Les médias sur scène » s’interroge à partir d’exemples sur l’entrée des nouvelles technologies et des nouveaux médias dans la scénographie et la mise en scène.

Le chapitre 9 « La déconstruction de la mise en scène postmoderne » analyse les dérives de ce phénomène de déconstruction et conclut (p.179): « Notre meilleur théâtre, contrairement à un sentiment fréquemment exprimé, ne détruit rien, il déconstruit et souvent reconstruit.».

Le chapitre 10 «  Le théâtre du geste et la dramaturgie de l’acteur » se fonde sur 9 exemples pour parler de ce théâtre physique (physical theatre selon la traduction d’Anderson) qui s’est largement développé par des contacts fructueux avec le monde de la danse. Le chapitre 11 « Splendeurs et misères de l’interprétation des classiques » parle davantage de la situation française et considère « le passage progressif et la dégradation de l’artistique en culturel , du culturel en socioculturel. » (p.240)

Le chapitre 12 «  la mise en scène de la calamité : mise en scène et performance à Avignon en 2005 »

est nouveau par rapport à l’édition originale de 2007 et confirme un théoricien devenu un spectateur attentif et modeste en face de nouveaux modes d’expression de qu’on appelle encore le tragique. Je suggère enfin aux lecteurs de ce livre de commencer par le chapitre 13 : «  Conclusions : où va la mise en scène » remanié pour cette deuxième édition de 2011.

On nous permettra de regretter que le traducteur ne fasse pas l’objet d’une courte notice de présentation. Il a beaucoup travaillé avec Pavis quand il était étudiant et après . Un traducteur n’est pas un simple objet puisqu’il permet d’entrer fidèlement dans la langue d’une autre culture.

Précisément, la traduction très fidèle et dont la pagination correspond pratiquement à la même pagination que l’original, pose quelque menus problèmes . Pourquoi avoir gardé mise en scène dans le texte anglais, d’autant plus que quelquefois un mot anglais apparaît ( p.283 c’est directing). Ce n’est pas un reproche car l’anglais (production, staging, directing sont ses trois mots) est moins large que le français mise en scène alors que l’anglais performance a fait l’objet d’une utilisation particulière en français plus ou moins synonyme de happeningqu’on emploie aussi.

Performance en anglais est plus riche que représentation en français : mettre sous les yeux, retour en arrière et achèvement ( le préfixe re-) ; la représentation est le signe par rapport à la virtualité de l’œuvre et de ses sens possibles. Alors que performance qui vient de formare (créer, former, organiser) renforcé par per (finir de , obtenir des résultats réels) convient bien au spectacle fini sous les yeux du spectateur. Là encore le lecteur sera surpris que le couple text/performance (p.293) traduise texte/représentation et que le couple text/stage couple (p.302) traduise le français Texte/représentation.

Mais on n’en voudra pas au traducteur car Patrice Pavis tente de cerner au plus près l’ensemble des contenus du vocabulaire consacré au théâtre et aux artisans du spectacle vivant en général. Il y a d’ailleurs un excellent glossaire et on sait que des générations d’amateurs de théâtre et pas seulement de spécialistes ont pratiqué le Dictionnaire du Théâtre ( 1ère édition éd. 1980, dernière éd.1996) de Patrice Pavis, traduit en… 30 langues !!

Pour Patrice Pavis La mise en scène contemporaine – Origines, tendances, perspectives / Contemporary mise en scène : staging theatre today, constitue le troisième volet d’une trilogie aujourd’hui achevée qui part de L’analyse des spectacles ( Paris, Nathan, 1996) se poursuit avec Le théâtre contemporain : analyse de textes de Sarraute à Vinaver, Paris, A.Colin, 2002 .

Cet universitaire français, né en 1947 en région parisienne a suivi un cursus universitaire d’excellence. À l’université de Paris 3 Sorbonne Nouvelle, où il a étudié l’allemand et la littérature et le langage (1968-1973) ; en même temps il était élève de l’École normale supérieure de Saint Cloud. Il a passé une thèse de 3ème cycle (PhD) Problèmes de sémiologie théâtrale (publiée en 1976 aux Presses de l’université du Québec à Montréal en 1974) à Lyon 2 et une thèse d’état ( State Doctorate) à Paris 3 sur Marivaux à l’épreuve de la scène , publiée en 1986 aux Presses de la Sorbonne.

Patrice Pavis a été professeur à Paris 3 jusqu’en 1987 puis à l’université de Paris 8 en 1987 et il

partage aujourd’hui son temps entre diverses universités dont l’université du Kent à Cantorbéry. Il a beaucoup enseigné et fait des conférences à l’étranger ( Allemagne, Etats-Unis, Italie) y compris en Corée du Sud . Il a aussi, je serais tenté de dire surtout, été un spectateur gourmand de toutes les formes de théâtre et de mise en scène, ouvert au phénomène de mondialisation et de globalisation des pratiques théâtrales et mettant au service de ce spectateur modeste ses formidables connaissances théoriques. On pourra lire ses articles publiés parThéâtre/Public , une des revues les plus appréciées dans le monde du théâtre, sur les nouvelles formes de théâtre présentées à Avignon ( n°152,mars 2000, sur Avignon 1999, n° 156, nov.2000, sur Avignon 2000, n° 162, nov 2001, n°180, mars 2006 sur Avignon 2005, n° 183,nov. 2006 sur Avignon 2006, entre autres.

Je retiendrai une phrase ( dans le n° 165, nov.2002, p.49) : « Chaque spectacle, ce fut mon hypothèse, précise ce qu’est la mise en scène, invente ou confirme une de ses propriétés, et c’est à quoi le spectateur devrait être attentif. Plutôt que de courir après une théorie universelle de la mise en scène, ne vaudrait-il donc pas mieux examiner comment cette dernière se reconstitue sans cesse à partir des mille expériences de la pratique du théâtre. »

Contemporary mise en scène:staging theatre today a su garder cette approche ouverte et ce qui fait l’importance de cet ouvrage dont l’auteur sait bien, comme il le dit, qu’un individu ne peut pas être encyclopédique et faire une histoire universelle de la mise en scène car aujourd’hui les contextes géographiques, culturels et institutionnels, les genres et les spectacles, sont divers.

Son approche pluri-fonctionnelle de la mise en scène a tout pour nous donner à penser et à voir : repère des tendances, cerner quelques genres à partir d’exemples concrets en sachant que la théorie et l’approche scientifique – Pavis est aussi un des pionniers en matière de popularisation des outils sémiologiques et sémiotiques – n’est pas au dessus des lois subjectives de la critique et qu’elle ne peut « éliminer tout jugement de valeur » . Dans son avant propos, Pavis écrit « qu’on a raison de se méfier de la mise en scène et surtout de questionner cette méfiance » en restant un spectateur ouvert. . la mise en scène, écrit-il «  a changé notre manière de concevoir le théâtre et bien au delà notre rapport à la littérature et aux arts plastiques ».

Son hypothèse de départ, nourrie par toutes ses recherches en sémiologie théâtrale, est que « la mise en scène est une notion indispensable pour juger la manière dont le théâtre se met en jeu – il faudrait presque dire , met en jeu son existence. » De la lecture- spectacle à la scénographie appliquées aux classiques ou aux contemporains de façon interculturelle ou /et rituelle, avec l’arrivée des nouvells technologies et leur utilisation en direct sur la scène, on suit avec bonheur le parcours de ce livre qui pose tous les défis : celui du théâtre du geste et de la nouvelle dramaturgie de l’acteuret celui des polémiques salutaires autour de la pratique postmoderne de la déconstruction de la mise en scène des textes qui les accompagne. Pour tout dire, un livre ( original ou traduction) que tout spectateur et spécialiste du spectacle vivant doit avoir dans sa bibliothèque et dans son sac à dos de festivalier partout où se produit cet événement merveilleux : du théâtre et du texte…


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[1] Philippe Rouyer, Professeur émérite, Université Michel de Montaigne – Bordeaux

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Contemporary mise en scène: Staging Theatre Today