Irène Sadowska-Guillon[1]

Guillon

L’atelier volant de Valère Novarina, mise en scène de l’auteur, du 6 septembre au 6 octobre 2012 au Théâtre du Rond Point, à Paris. Suivie d’une tournée nationale durant toute la saison 2012/2013. – Le texte de la pièce est publié aux Éditions P.O.L.

Pour la première fois Valère Novarina met en scène sa première pièce L’atelier volant, écrite en 1971 et créée en 1974 par Jean-Pierre Sarrazac. 40 ans après cette pièce n’a non seulement pris aucune ride mais semble avoir été écrite hier.

L’atelier volant montrant l’entreprise dans l’engrenage des lois du marché, du capitalisme moderne, lue à l’époque comme une pièce sur la lutte des classes, considérée comme dangereusement politique, a été interdite de radiodiffusion le 22 avril 1972 à la veille d’un important référendum.

Aujourd’hui le monde qu’elle met en scène « n’a pas changé mais simplement empiré » dit Novarina. Les mutations de la société décrite dans L’atelier volant, doublées d’une mécanisation du langage, s’opèrent aujourd’hui dans un perpetuum mobile devant nous. En rappelant à la vie cette pièce Valère Novarina une fois de plus nous fascine par son art d’orchestrer et de tracer dans l’espace les mouvements, les rythmes, les pulsations de son texte incarné avec brio par ses acteurs, acrobates de la parole.

L’atelier volant, pièce fondatrice du théâtre de Valère Novarina, de structure plus classique que ses textes postérieurs : situations concrètes, lieux d’action, personnages, s’articule sur le conflit entre un trio patronal : Monsieur Boucot, sa femme Madame Bouche, le docteur et les cinq employés sans identité précise, trois hommes, A, B, C et deux femmes D, E. Pas de réalisme ni de référence historique, la pièce est une métaphore car sous le conflit apparent identifié dans les années 1970 à la lutte des classes, transparaît et se fait entendre la lutte des langages, cette forme de domination beaucoup plus manifeste, omniprésente aujourd’hui. Le langage, les éléments du langage, les mots qui sournoisement agissent sur nous « nous dévorent », tel un corps animal.

Les acteurs de L’atelier volant Olivier Martin Salvan, Myrto Porcopiou, Richard Pierre, Nicolas Struve, Dominique Parent, René Turquois. © Giovanni Cittadini Cesi
Les acteurs de L’atelier volant Olivier Martin Salvan, Myrto Porcopiou, Richard Pierre, Nicolas Struve, Dominique Parent, René Turquois. © Giovanni Cittadini Cesi

Car dès sa première pièce, au léger parfum brechtien, contenant en germes tous les thèmes récurrents de l’œuvre de Novarina, entre en scène l’acteur essentiel de ce théâtre : le verbe vivant, la parole agissante, cette force invisible dont les acteurs sont les révélateurs.

Valère Novarina aborde aujourd’hui L’atelier volant depuis son expérience de 40 ans d’écriture et presque autant de pratique scénique, avec des acteurs rompus à l’exercice de la langue novarinienne et de ses déploiements dans l’espace. Il inscrit sa mise en scène en abîme de la matière verbale, rythmique, physique, corporelle, picturale, sculpturale et musicale de son œuvre.

Aucune modification dans le texte, juste quelques coupes finement opérées. L’espace s’avoue comme celui du théâtre, du jeu. Au fond un grand rideau couvert de signes non figuratifs qui s’ouvrant au milieu, laisse passer un chariot carré. Les éléments mobiles déplacés, manipulés par les acteurs et les techniciens, trois meubles rectangulaires peints en bleu, de hauteurs différentes, à usage multiple, des boîtes à pans démontables, créent des lieux, délimitent les zones du jeu.

Les costumes personnalisés du trio patronal : Monsieur Boucot, pantalon, gilet, Madame Bouche en robe moulante bleue avec un grand volant en bas, le docteur, chemise, pantalon, contrastent avec les combinaisons gris beige un peu bouffantes couvrant les corps, uniformes, dépersonnalisant le groupe d’employés. Ils fabriquent des objets indéfinissables dans un rythme qui s’accélère de plus en plus.

En quelques traits Valère Novarina croque les mécanismes de l’entreprise : la production soumise à la loi du marché, l’organisation du travail, l’impératif de la rentabilité, les rapports de forces, de domination. Une petite société en mouvement permanent régie par les lois du marché et les forces du discours qui manipule, soumet, hypnotise, prive de parole la masse laborieuse. Ainsi le discours du groupe patronal, de plus en plus rapide, autoritaire, truffé du nouveau jargon du marketing, d’autant plus puissant qu’incompréhensible aux employés, auquel leur parole démunie tente de faire face.

Novarina trace dans l’espace cette lutte des langages, affrontement des discours en les situant à des hauteurs différentes sur les éléments scéniques et en les faisant s’incarner dans les corps et les mouvements des acteurs. Il y a à la fois de la cruauté et du comique dans ces affrontements. Ainsi dans la dernière scène le discours maladroit de l’employé A hissé tout en haut d’un mat, haranguant ses camarades : « La vie est mal organisée. Réclamons la fin des manigances tout de suite » … désamorcé par le langage « supérieur », ironique des patrons, se désarticule, s’étouffe et le malheureux Diogène humilié est renvoyé à son tonneau.

Avec un humour très fin Novarina joue avec les signes et les symboles (drapeau rouge, boîtes rouges, rose…) évoquant les luttes politiques et sociales.

La musique de Christian Paccoud intervient de temps à autre, telle une voix, mais n’accompagne pas le chœur a cappella, un peu déglingué, des employés.

Les huit acteurs, virtuoses du langage novarinnien, agis, habités par l’énergie de la parole, révèlent le mouvement de la pensée dans son action physique, voire physiologique, du corps parlant.

Une pièce visionnaire sur ce que nous vivons aujourd’hui.


Guillon
[1] Irène Sadowska-Guillon est critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain et présidente de « Hispanité Explorations », Échanges franco-hispaniques des dramaturgies contemporaines.

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