Hyun-Sook Shin[1]

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La Tempête de Shakespeare, mise en scène par Oh Tae-Suk, a été jouée au Théâtre des Arts Daehangno, Seoul, du 15 au 25, décembre, 2011.

Oh Tae-Suk est un dramaturge et metteur en scène coréen. La Tempête a été invitée, à titre officiel avec cinq autres oeuvres théâtrales asiatiques, au festival international d’Edimbourg(du 12 août au 4 septembre 2011) dont le thème était « Asia ». Cette représentation a été bien reçue par le public, et a gagné le Prix Herald Angels. Elle a également intéressé les critiques de théâtre présents et Robert Dawson Scott (The Times) a écrit : « It is Korea, but it is Shakespeare, too ».

Oui, « C’est la Corée », et le spectacle fut dynamique plein de vitalité, d’envolées imaginaires, et d’humour.

Oh Tae-Suk a révélé, dans un entretien, son ambition concernant la mise en scène de la Tempête :

Je n’avais pas voulu imiter l’esthétique du théâtre occidental. Au contraire, j’avais essayé d’interpréter les pensées de Shakespeare par les techniques d’écriture dramatique coréenne, par la sensibilité et la vision coréennes du monde.[2]

Pour réaliser son projet et pour passer des codes de la culture occidentale à ceux de la Corée, Oh Tae-Suk a choisi comme éléments de médiation un plateau nu, le langage corporel, des éléments visuels et sonores, des masques ainsi que divers objets. Il a conservé la ligne narrative du drame avec la vengeance de Prospero : il y a la tempête produite par la magie de Prospero, le naufrage de l’équipée royale, une punition sévère et magique, l’amour des adolescents, le pardon et la réconciliation, enfin le départ de l’île. Il a cependant transféré le récit de la Tempête dans un temps et des lieux différents. C’est ainsi que l’histoire se déroule dans les anciens Royaumes coréens de Garak et de Shilla; et l’île enchantée, sauvage et légendaire, où règne Prospero se situe dans la mer de l’Est de la Péninsule Coréenne.

Quelques personnages ont été modifiés; Ariel et les fées sont personnifiées en épouvantails, Caliban est un gamin-monstre à deux têtes, d’autres personnages sont inventés comme le bouffon de la danse masquée, la jeune chamane, la sage-femme, les singes, les tigres, les canards, et les oiseaux.

L’incendie produite par la magie de Prospero. Photo © Hanguk Performing Arts Center(HanPAC)
L’incendie produite par la magie de Prospero. Photo © Hanguk Performing Arts Center(HanPAC)

Pour la représentation, Oh a choisi un plateau nu qui peut se transformer parfois en un espace agrandi qui renvoie à la Nature à laquelle les êtres humains, les animaux, les insectes, et mêmes les esprits qui coexistent ensemble, sont soumis. D’autrefois l’espace est réduit pour permettre la convergence de plusieurs événements théâtraux. Rappelons que le concept de l’espace vide est très familier aux Coréens et aux Orientaux. Le vide, libre passage, correspond au moyeu du char dans le Tao Te King, c’est aussi le « Vide » bouddhiste qui rend possible toutes les choses. D’ailleurs, en Corée, c’est un théâtre en rond qui est le lieu de la représentation du « Madang-Keuk »; il y a une scène vide en plein air, la frontière entre la scène et la salle n’étant pas respectée. Prospero s’adresse plusieurs fois au public au cours de la représentation et aussi à la fin du spectacle où il donne son éventail magique à un spectateur. C’est la transgression du « quatrième mur », une des conventions du théâtre occidental, et un sous-codage lié au « Madang-Keuk » dans lequel le dialogue entre le comédien et le spectateur est un des éléments du spectacle.

Sur le plateau nu, les corps des acteurs et les objets sont le support primordial du spectacle. Oh Tae-Suk insiste sur les expressions corporelles et vocales des comédiens. La Tempête devient ainsi un spectacle où se mélangent la danse masquée, le rite chamaniste coréen, et la farce. Les comédiens jouent leur rôle comme le feraient un clown, un acrobate, voire un (une) chaman(e), tout en exploitant avec énergie leur corps et leur voix. Le public a ainsi pu découvrir avec plaisir leur jeu très flexible et spontané, un jeu basé sur l’improvisation, mais aussi le « Taekyun », un art martial coréen, et le « Danhak », art traditionnel de maîtrise du souffle et de méditation basée sur l’énergie de la « force vitale » (Ki (기), terme taoïste). Dans ce spectacle, les objets sont choisis avec économie et aucun d’eux n’est fixé; ils accompagnent les mouvements des acteurs qui les apportent sur la scène et les emportent en sortant. Dans la première scène, il y a deux échelles, les acteurs y montent et en tombent en criant. Un brouillard épais recouvre le plateau, l’éclairage est bleu foncé et légèrement rougeoyant, on entend le bruit du vent et les acteurs agitent un rouleau d’étoffe blanc, l’ensemble suggère un navire qui se fraye un chemin entre les vagues déchaînées.

Le naufrage. Photo © Hanguk Performing Arts Center(HanPAC)
Le naufrage. Photo © Hanguk Performing Arts Center(HanPAC)

L’utilisation du masque pour les personnages-animaux oblige les acteurs à faire des gestes dynamiques et caricaturaux, car l’acteur qui porte un masque ne peut changer l’expression du visage.

Les effets sonores sont soigneusement organisés. Pour évoquer la tempête en mer, il y a le son du tambour que Prospero bat de toutes ses forces; pour renforcer l’atmosphère sauvage et fantastique de la vie quotidienne dans l’île, on utilise les instruments de musique traditionnelle coréenne, on entend le bruit des pas des animaux, et des sons vocaux qui imitent les canards et d’autres animaux. Il y a aussi un choeur composé soit d’épouvantails personnifiés, des sujets d’Ariel, de singes, ou bien de villageois. Le choeur a un double rôle : commenter la situation dramatique et réciter l’incantation chamanique. Au niveau de la diction, on utilise le rythme du mètre de la versification coréenne, soit trois-quatre (3,4) temps, soit quatre-quatre (4,4) temps; le langage quotidien devient chargé d’émotion, il est mélodique et sensuel. Le spectacle acquiert ainsi une musicalité particulière.

Pour la forme du jeu théâtral, Oh Tae-Suk a mélangé le rite chamaniste, la fête bouddhique, la danse masquée, le jeu des lions, et la farce coréenne. Donnons quelques exemples. Dans la scène de punition du roi de Shilla (Alonso, roi d’Italie chez Shakespeare), le tigre dont toutes les articulations du corps sont retenues par les comédiens, masqués ou non, apparaît en marchant pas à pas avec des mouvements serpentés. Cette image qui provient du jeu des lions est très spectaculaire.

La punition : Le jeu des lions. Photo © Hanguk Performing Arts Center(HanPAC)
La punition : Le jeu des lions. Photo © Hanguk Performing Arts Center(HanPAC)

Il y a aussi la scène du rite chamaniste de purification pour les naufragés, coupables, où coexistent une impression de dérision et des élans de sympathie. On peut citer une scène pleine d’humour, celle de mariage du beau Prince (Ferdinand) avec Ajie (Miranda), gamine aux cheveux mal peignés et espiègle, qui montre une discordance entre la culture et la nature; on y voit la naïveté immaculée, un amour frais et plein de vivacité. Les images corporelles et visuelles produisent des effets pleins de vitalité, d’humour, elles sont très spectaculaires, et peut-être exotiques pour les spectateurs occidentaux.

La rencontre entre Ajie(Miranda) et le Prince(Ferdinand). Photo © Hanguk Performing Arts Center(HanPAC)
La rencontre entre Ajie(Miranda) et le Prince(Ferdinand). Photo © Hanguk Performing Arts Center(HanPAC)

Dans la Tempête de Oh Tae-Suk, les humains, les animaux, les oiseaux, les épouvantails mêmes, communiquent entre eux par la parole et le chant, ou bien par les gestes. On a donc l’impression d’être dans une île primitive le jour d’une fête à la fois magique et grotesque.

On peut maintenant se demander où se rencontrent Shakespeare et Oh Tae-Suk. Est-ce au centre d’une île sauvage, enchantée par la magie de l’amour, ou au bord de la mer ?

Au début, dans le Prospero de Shakespeare, les personnages sont dans une île située très, très loin de toute terre habitée. Prospero use de sa magie pour punir les coupables de leur crime. Entre temps, se développent deux complots de meurtres, celui de Sébastien et celui de Stephano. C’est l’inlassable répétition des complots pour s’approprier le pouvoir. Pourtant, Prospero pardonne sans se venger, et il se libère de son pouvoir en enterrant la baguette magique et en lançant le livre de l’art magique dans la mer. C’est la force de l’amour des jeunes qui permet de transformer la vengeance et la rancune des adultes égocentriques en pardon et en réconciliation. Jusqu’ici, Oh Tae-Suk accompagne Shakespeare.

Mais soudain, il prend un sentier forestier et découvre un endroit de l’île où vivent en harmonie tous les êtres vivants. Prospero, tel que le voit Oh Tae-Suk, n’insiste ni sur la valeur morale, ni sur la justice parfaite; il a lui-même dit à Alonso : “moi-aussi, j’avais commis quelque faute…”, car il reconnaît les limites des forces de l’homme: « Ainsi va le monde ». Il ressent, cependant, de la pitié envers les êtres, que ce soit un monstre ou un petit ver. C’est pourquoi il utilise la magie pour donner deux têtes à Caliban, ainsi les deux personnes pourront s’aider mutuellement quand elles auront été abandonnées dans l’île. Il transforme également les épouvantails en canards pour qu’ils deviennent, selon la mythologie asiatique, des messagers de Dieu. A la fin du spectacle, le Prospero d’Oh Tae-Suk donne son éventail magique à un spectateur en disant : « Dès maintenant, elle est à vous, ma magie. Agitez-mon éventail comme vous voudrez. »

Comment l’agiterons-nous ? Pour quoi faire ?


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[1] Hyun-Sook Shin est professeur émérite à l’Université Duksung (Seoul, Corée du Sud), critique de théâtre, dramaturge. Elle est actuellement responsable du programme de Drama Art Thearapy à l’Institut catholique de rééducation fonctionnelle. Elle a publié, entre autres ouvrages, Le Surréalisme, La Structure du texte théâtral, Lire le théâtre contemporain coréen, Artaud et le théâtre de la cruauté.
[2] Sang-Ran Lee, “Entretien avec Oh Tae-Suk”, The Korean Theatre Review, 2012, 02, p. 16.

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La Tempête, un dialogue interculturel entre Shakespeare et Oh Tae-Suk