Edited and introduced by Mark Brown
214 pp. Bristol and Chicago: intellectbooks, 2011.

Philippe Rouyer[1]

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Cet ensemble de 17 entretiens avec Howard Barker (né à Dulwich, UK le 28 juin 1946) dans l’ordre chronologique est un régal pour tous ceux qui connaissent déjà l’œuvre prolifique de leur auteur. Grâce à la proximité et à la connivence entre Mark Brown, journaliste, critique, professeur à Strathclyde, Ecosse, membre de l’AICT et Howard Barker, les matériaux qui nous sont offerts permettent de visiter et surtout de revisiter l’œuvre théâtrale mais pas seulement — il est aussi peintre et poète — d’un des auteurs les plus importants de notre époque. L’ordre chronologique permet de suivre le développement de la pensée à la fois théorique et pratique de Howard Barker sur l’écriture, le monde , ses enjeux idéologiques et politiques, sur le théâtre, le jeu de l’acteur. Cet ordre chronologique est d’autant plus passionnant qu’il prouve la continuité d’une pensée qui s’approfondit au fil des contradictions mais qui reste adossée à des fondements incontournables.

Nous n’avons que deux ou trois petits regrets à formuler et nous les ferons tout de suite.

Dans la table des matières, les dates des entretiens, leur date et lieu de publication, ou le fait que ce sont des entretiens originaux, ne sont pas mentionnées ; il faut se reporter à la fin de chaque entretien.

Dans un livre de cette qualité, on regrettera en outre l’absence d’une liste complète des œuvres théâtrales et surtout de leur date de création sur scène. De la même façon on regrettera dans la liste de lecture (p.211) que seuls les ouvrages publiés depuis 2007 par Oberon Books soient cités. John Calder a publié, avant de fermer sa maison d’édition (1949-2007) et de donner les droits des œuvres théâtrales à Faber, des collected plays pour la plupart épuisées. Cela aurait mérité de figurer de même que les publications faites à l’étranger — notamment en France grâce à l’Atalante, et à Lansman en Belgique –, et surtout depuis 2001 aux Éditions théâtrales. Dernier petit regret : j’ai eu le plaisir de diriger la thèse de doctorat de Juliette Mézergues soutenue en juin 2008 à l’Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3 dont la présidente du jury était E. Angel-Pérez, grande spécialiste de Barker en France qui a dirigé l’équipe pour la traduction de Arguments pour le théâtre, Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2006. Le titre de la thèse est : Pour une esthétique du chaos : le théâtre de la catastrophe. On y trouvera une chronologie complète des œuvres de Barker et de leurs représentations en GB et ailleurs, notamment en France, jusqu’en 2008.

Howard Barker n’est pas prophète en son pays, un peu comme Edward Bond et il est en froid, c’est une litote, avec le monde des institutions théâtrales. Mais en France, l’Odéon Théâtre de l’Europe a proposé de janvier à avril 2009 un cycle Howard Barker (Les européens, Gertrude et Le cas Blanche Neige) qui a révélé au grand public français une œuvre encore confidentielle ici.

Il est impossible de détailler la richesse de tous ces entretiens conduits par des chercheurs universitaires confirmés et par de jeunes doctorants passionnés. On recommandera cependant le premier (pour Theatre Quarterly en 1981 vol.10.40) et le dernier entretien original spécialement conduit pour ce livre par Mark Brown avec Howard Barker et qu’il faut lire plume à la main tant les images et les idées y sont riches. On sera frappé de la continuité: c’est le même homme qui parle avec cette honnêteté fondamentale et paradoxale qui assume ses contradictions, ses changements d’allégeance à une idéologie politique, celle de la gauche orthodoxe et alternative, mais qui reste comme Edward Bond fidèle à ses convictions profondes au delà des modes et des bouleversements de surface du monde capitaliste et libéral. De 1980 à aujourd’hui on a le plaisir de retrouver le même courage esthétique et humain de dire qu’il faut poser des questions et surtout qu’on ne pose pas de questions en feignant d’avoir les réponses.

S’inscrire dès le départ dans une vision catastrophique du monde n’est pas un aveu de faiblesse mais de grande lucidité où le théâtre peut apporter sa contribution dérangeante. En face de notre part d’ombre — Barker emploie beaucoup le mot dark dans de nombreux entretiens — dans la situation de citoyens mortels formatés par le monde commercial, télévisuel et politique du spectacle, il faut avoir le courage, qui est en fait un vrai retour aux sources du théâtre tragique, d’accepter que le théâtre est le seul lieu où le provisoire est roi et que dire, j’aime ou je n’aime pas le théâtre de Barker n’a aucun sens.

Pour apprécier ce livre, il faut certainement connaître le théâtre de Barker, mais c’est aussi une invitation à le découvrir sur scène ou par la lecture. Tous les interrogateurs qui ont œuvré; ici ne sont pas des fanatiques de Barker; ils savent, grâce à la dialectique de l’engagement dans la rencontre face à face, être à l’écoute d’un homme qui écrit et joue sa vie sans narcissisme excessif, se défie de lui-même, de Dieu (mais athée n’est pas le bon mot pour Barker), trouve tout de suite des formules superbes sur tout, par exemple la vie, la mort, l’honnêteté, la justice, l’impartialité («c’est la mort du théâtre» voir l’entretien «the idea of hidden life» de 1989), l’énergie, la catastrophe, la tragédie, le capitalisme, le théâtre politique, le réalisme et le naturalisme (théâtre de la pertinence — relevance bien difficile à traduire), la modernité… la liste est longue.

La méthode de l’entretien oral suivi d’une transcription scrupuleuse apportent la confirmation d’une intelligence acérée, d’une certitude ouverte de la pensée et de la pratique d’un auteur qui n’accepte pas les à peu près et gère brillamment les contradictions. Sa capacité à formuler dans l’instant de la conversation des idées et leur mise en pratique scénique avec beaucoup de brio, de style et de conviction nous donne l’impression que nous sommes, nous les lecteurs, ses interlocuteurs.

Dans tous ces entretiens, Barker nous montre les raisons de son aversion pour les distinctions traditionnelles et paralysantes entre pensée et action, autobiographie et œuvre artistique, performance et direction impitoyable d’acteurs. On apprend autant sur la vie de l’auteur, en tant qu’auteur, que sur l’homme, être humain engagé dans la vie politique du monde que sur l’œuvre en perpétuelle reconsidération et restructuration, sur la manière dont il peut partir d’une image, d’un objet, d’un personnage ou d’une idée pour arriver à un texte très structuré ou éclaté.

Les plus belles pages sur la notion de théâtre de la catastrophe, centrale chez Barker, se retrouvent d’un entretien à l’autre; la catastrophe barkerienne n’a rien à voir avec la catastrophe ordinaire formatée à laquelle nous a habitués la télévision.

Il serait presque indécent pour nous de vouloir résumer l’entretien final avec Mark Brown « Art is; about going into the dark » [l’art c’est partir vers l’obscur]: affronter l’ombre, notre part personnelle et sociale d’ombre, accepter la tragédie sans croire à la catharsis finale chère à Aristote ; créer toujours en situation de catastrophe et accepter que mobiles et éthique puissent changer sans qu’on condamne ces changements.

Barker, un peu comme Beckett, mais dans un autre registre formel, se refuse à fabriquer de l’optimisme — la lumière de Brecht — à partir de situations éminemment noires qu’il faut affronter.

Pour Barker, le théâtre est « l’espace de l’illégalité » par excellence, le laboratoire des possibles humains (entretien de 1993) ; le théâtre est le lieu des possibles imaginables et non des fantasmes ou des situations revécues à la façon de la méthode stanislavskienne. Sa manière de parler de la ‘Shoah’ comme événement malheureusement imaginable est un raccourci saisissant sur le rôle de l’imagination des hommes et de leur part d’ombre.(p.192-93)

On trouvera aussi tout ce qu’il faut savoir pour comprendre la création, avec des acteurs de la Royal Shakespeare Company et du Royal Court Theatre, en 1988 de sa compagnie The Wrestling School [l’école de la lutte] qui est sans doute le paradigme pour les compagnies de théâtre de notre temps (entretien « on The Wrestling school » p.181-86). Le concept en action de wrestling rappelle ‘l’athlète affectif’ cher à Antonin Artaud et celui de school nous ramène à l’étymologie grecque du mot school (leisure [le loisir]) qui est une ascèse et non un mode de consommation passive. L’acteur comme le créateur travaille à partir de l’instinct plus fondamental que la formation ou l’entraînement ; sens et rythme, syntaxe et émotion vont de pair. La Wrestling school n’est pas un collectif d’acteurs ni un groupe d’auteurs ; c’est une équipe au service d’un auteur/directeur/metteur en scène qui ne transige pas avec ses principes dans une aventure spirituelle où ils ne sont pas des collaborateurs mais des éxécutants qui trouvent en eux mêmes dans la souffrance et le noir intérieur (encore du dark) la force de faire advenir le sens des images et la force obscure qu’est la sexualité sans jamais tomber dans la pornographie. Il y a des pages lumineuses sur la nudité. Le travail à la table n’existe pas ; c’est sur le plateau que le sens des mots et des images prend corps. Pour Barker le théâtre est une affaire de complète intégrité : il n s’agira pas de plaire au public simplement pour lui plaire comme veut notre société marchande et sécurisée : ce serait mépriser ce public. La Wrestling school n’est pas une auberge espagnole ; elle a son style qui est visionnaire et ne se négocie pas. Ce qui ne veut pas dire pour Barker qu’on ne puisse pas monter ses pièces ailleurs que dans son école et autrement.

Cet ouvrage satisfera tous ceux qui lisent l’anglais et on peut espérer que les entretiens rassemblés ici seront traduits dans d’autres langues. Ils y trouveront un panorama complet à la fois synchronique et diachronique de l’oeuvre d’un auteur de mieux en mieux reconnu dans le monde et systématiquement dénigré par l’establishment [les institutions] théâtral et journalistique britannique alors que de plus en plus de spectateurs le découvrent et le comprennent même dans sa radicalité obscure et violente.

À travers ces entretiens, c’est toute la vie de la pensée, de l’action et de l’engagement d’un homme et d’un auteur qui croit en l’homme à condition d’accepter que la mort et la sexualité, le trou noir à explorer ne soit pas excuse à la dégradation car au théâtre on peut tout aborder et surtout parler de crise et de catastrophe qui sont le coeur de la vie comme de l’écriture dramatique et de sa représentation.


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[1] Philippe Rouyer est Professeur émérite, Université Michel de Montaigne (Bordeaux III), France.

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Howard Barker Interviews 1980-2010: Conversations in Catastrophe