Patrice Pavis[1]

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Self-Portrait
: trois étapes de la vie. Choréographie et danse: Nam Jeungho. Avril 2011 au Théâtre d’Arko, Séoul, Corée.

Une première phase, à distance, sur un faisceau lumineux en diagonale : la danseuse figure un chemin possible, droit mais étroit, le chemin de la vie. Le corps y montre une légèreté, une gaité lyrique sur une musique de percussions de type afro-américano-brésilien. Tel un funambule, elle danse sur la corde raide. Les figures de la danse y sont perçues en deux dimensions comme sur une fresque. Dans ces figures simples et répétées domine le sautillement de la jeunesse : les bras remontent vers le haut, les pieds sautent de pierre en pierre au-dessus du ruisseau ou du vide. Quelque chose d’insouciant et de brillant donc, mais qui peut-être cache déjà une blessure.

(Souvent le corps nous accompagne ainsi en sautillant devant ou derrière nous, avec un léger décalage qui permet qu’on l’observe, mais sans qu’on puisse jamais l’attraper).

Puis déjà s’annonce la deuxième phase : le personnage ôte sa tunique rouge, puis son pantalon bleu, ses chaussures et enfin sa perruque, déposant ces trophées vers l’avant-scène, plus près de nous, dansant alors dans le triangle. Peut-être se débarrasse-t-il ainsi des apparences : costume de scène trop clinquant, coréanité shamanique trop pesante, jeunesse dorée trop ‘Gangnam » ? Ce dépouillement vient comme une surprise, il révèle un Pierrot lunaire jaune blanc, dans le style de la pantomime du dix-neuvième siècle. Il inaugure une nouvelle étape de la vie. Après la phase d’insouciance et de virtuosité de la jeunesse, vient la maturité et la période des doutes, la fatigue de tout. La danse et la danseuse sont à terre, le corps se recroqueville, se replie sur soi-même. Cette phase de la chorégraphie, moins virtuose et enlevée, est la plus émouvante. Moments de crise, là où pourtant la vie est à son apogée, là où la danse s’inscrit dans tout l’espace scénique et social, borné seulement par la dépouille de ce qui fut notre splendeur, notre ambition, notre désir de créer. Arrachement, accélération, répétition. La danseuse tombe et se relève, elle a perdu son équilibre, le travail se répète, jusqu’au moment où elle s’immobilise sur le ventre, visage enfoui dans le sol. On craint le pire, on la croit finie. Mais elle fait face, elle ne se voile plus la face.

(Souvent la face que nous ne voulons pas perdre nous cache ainsi à nous-mêmes une image plus profonde, que nous devrions pourtant observer).

L’art et la vie reprennent le dessus, Pierrot surmonte sa mélancolie, il remet ses habits bariolés, le mouvement et la danse peuvent reprendre, la vie continuer. C’était une fausse sortie : les spectateurs ont applaudi trop tôt. Etait-ce pour la remercier ou pour lui suggérer de quitter les lieux ? La danseuse joue de cette ambiguïté, semblant réclamer des applaudissements, pour partir ou repartir. Ce n’était pas sa fin ni la fin de la danse. La danseuse retrouve l’allant de sa jeunesse, elle sort sur une autre diagonale, inverse de la première, mais tout aussi assurée. La musique de percussion à la pulsation vitale reprend ses droits, le corps sa légèreté juvénile. Telle est la fable générale, mais il faudrait aussi suivre la logique du corps. A chaque phase correspond une gestuelle adaptée à l’humeur et au vieillissement de l’être humain.

Comment reconstruire sa vie ? Trois moments en marquent la construction, puis la déconstruction, et enfin la reconstruction. Les mêmes éléments de costume, les mêmes repères musicaux, les mêmes types de geste sont les bornes de ce cheminement.

Cette chorégraphie nous bouleverse par sa simplicité, ses changements de rythme, sa parfaite cohérence : chacun de nous s’y reconnaîtra et s’y reconstruira peut-être un jour ainsi. Il y a peu de danses (et de danseuses) qui osent aborder cette question de la crise ou de la maturation de leur art, de l’évolution de leur look, du changement de leur corps, qui acceptent d’y réfléchir un instant sans complexe ni idéalisation. C’est cette leçon magistrale de danse et de vie que nous offre Nam Jeong-ho. Cette image de soi est un cadeau à l’autre en nous.

Toute séquence dansée est une victoire sur le chaos et sur le non-lieu. Elle s’inscrit sur une diagonale fuyant vers l’infini, sur un parchemin qui se déroule devant soi comme un tapis lumineux, un curriculum vitae, un dessin de soi-même, un autoportrait.


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[1] Patrice Pavis was professor of theatre studies at the University of Paris (1976-2007). He is currently professor in the department of Drama at the University of Kent at Canterbury. Educated in the Ecole normale supérieure de Saint-Cloud (1968-1972), where he studied German and French literature, he has published a Dictionary of theatre(translated in thirty languages), and books onPerformance analysis, Contemporary French dramatists and Contemporary mise en scène. He is an Honorary Fellow at the University of London (Queen Mary) and Honoris Causa Doctor at the University of Bratislava. His most recent publication is La Mise en scène contemporaine, Armand Colin, 2007. Currently visiting professor at the Korea National University of Arts, Seoul.

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On Self-portrait by Nam Jeong ho