Alvina Ruprecht[1]

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Lettres d’amour à Staline de Juan Mayorga, mise en scène Jorge Lavelli, texte français de Jorge Lavelli et Dominique Poulange, scénographie Graciela Galan et Jorge Lavelli, lumières Gérard Monin et Jorge Lavelli, costumes Graciela Galan. Une production de Le Méchant Théâtre avec le soutien de la Drac Ile de France, en coréalisation avec le Théâtre de la Tempête et remerciements du Ministère de la Culture d’Espagne. Presentée au Théâtre de la Tempête (la Cartoucherie) , Paris, du 27 avril au 29 mai, 2011.

Lettres d’amour à Staline de Juan Mayorga, mise en scène Jorge Lavelli Gérard Lartigau (Stalin), Luc-Antoine Diquero (Bulgakov) and Marie-Christine Letort (Mrs. Bulgakov) in a rehearsal photo from April 2011
Lettres d’amour à Staline de Juan Mayorga, mise en scène Jorge Lavelli Gérard Lartigau (Stalin), Luc-Antoine Diquero (Bulgakov) and Marie-Christine Letort (Mrs. Bulgakov) in a rehearsal photo from April 2011

Une scène remplie de mobilier lourd nous accueille : des tables, des chaises, des divans, un lit et des bibliothèques vides alignés comme des sentinelles. Ces objets enferment, voire étouffent l’homme penché sur sa table d’écriture en train de rédiger à un rythme frénétique. Des miroirs encastrés dans des placards renvoient à l’écrivain l’image de sa propre déchéance, tout en nourrissant sa panique et son besoin de sortir de cette exclusion qui est en train de tuer son âme d’artiste. Déjà le dispositif scénique construit avec beaucoup d’efficacité un lieu clos sombre qui incarne le monde intérieur d’un créateur frappé par l’interdiction de l’état stalinien et annonce la nature obsessionnelle d’un texte qui fouille impitoyablement la psyché d’un homme que l’état condamne à l’inexistence.

La référence à l’histoire est très claire. Boulgakov, auteur dramatique connu hors de son pays surtout pour son roman Le Maître et Margarita, a écrit des lettres à Staline entre 1929 et 1938. Il demande très respectueusement qu’on lui explique la raison de la censure de son œuvre qui a transformé l’auteur en paria social. Et…puisqu’il ne sera plus joué, il voudrait qu’on lui accorde au moins un poste subalterne dans le théâtre de Stanislavski ou qu’il obtienne l’autorisation de quitter le pays, comme c’était le cas d’Evgueni Zamiatine, autre auteur interdit mais qui a pu partir en 1931 sans perdre son passeport russe. Zamiatine est mort à Paris en 1937.

Boulgakov n’a jamais obtenu cette autorisation. Il a même été la victime de jeux quasi sadiques de la part des autorités afin de faire croire que son problème était sur le point de se régler, pour mieux torturer l’écrivain. D’ailleurs le nom de Zamiatine revient comme un leitmotiv dans le texte, modèle d’une sortie possible que le tyran fait miroiter pour mieux faire souffrir l’auteur.

Staline, qui enfin, semble répondre à ses lettres après des mois de silence. Malheureusement, la conversation est coupée au moment où le dictateur s’apprête à fixer un rendez-vous avec Boulgakov pour, semble-t-il, parler d’un poste au théâtre Stanislavski. Jeu cruel du dictateur qui provoque la colère et la frustration chez l’écrivain. Et, voilà le début d’une attente obsessionnelle où l’auteur retourne la conversation cent fois dans sa tète, et imagine les suites, car il est convaincu que Staline va le rappeler. La pièce se constitue à partir de ce scénario possible, projeté par le personnage qui ne supporte plus le silence de son interlocuteur.

Jorge Lavelli , avec énormément de finesse, insiste sur une mise en abyme qui projette l’inconscient troublé du personnage principal. Dans un premier temps, sa femme, Boulgakova, se transforme en « Staline » et recrée le dialogue que l’artiste aurait souhaité avoir avec son bourreau. Les lumières fortes évoquent une ambiance d’interrogatoire alors que le jeu de Marie-Christine Letort , hyperthéâtral, hyperactif, hyperémotif, nous transporte dans un monde issu de l’ imaginaire désespéré de Boulgakov, obsédé par le désir de confronter celui qu’il n’arrive pas à rejoindre en personne. Cet premier dialogue « joué » par sa femme est dure car les réponses de celle-ci en « Staline » obéissent à la logique impeccable de la révolution et contredisent les besoins du créateur. S’ensuit un dialogue des sourds ou nous sentons déjà que les ‘arguments’ de Staline annoncent la logique de celui qui est prêt à sacrifier l’individu pour maintenir le pouvoir, et que le fantasme théâtral est tellement puissant que même la femme pourrait être un produit de l’imaginaire torturé de l’artiste.

Toutefois, à partir du coup de téléphone avorté, le dialogue se transforme. L’artiste lui-même imagine un robot cauchemardesque ressemble à Staline, qui envahit la scène et incarne l’intransigeance , la cruauté de son régime. La confrontation finit par démolir le poète. Désormais, le jeu s’inscrit dans une deuxième mise en abyme qui confirme le martyr de l’auteur. Le robot reprend le discours de « Staline », jouée par la femme, tout en raffinant la torture psychologique, en feignant la générosité du dictateur pour mieux déstabiliser sa victime.

La logique implacable du pouvoir totalitaire incarnée par la figure moustachue d’une masculinité énergique robotisée, se heurte parfois aux hurlements quais hystériques de la Boulgakova qui interviennent d’une manière aussi énergique pour défendre son mari. Entre ces deux forces vitales qui incarnent l’amour passion et la passion du pouvoir, se retrouve l’artiste, déchiré, désespéré, réduit au silence, incapable de se faire entendre par ceux qui se disputent ce qui reste de l’artiste…des vautours du système enfermés dans leurs propres discours, leurs propres énergies, leurs propres jeux. La violence, l’agression et enfin le silence mettent fin à un dialogue qui n’a jamais réellement eu lieu.

Il est évident que Jorge Lavelli a insisté sur les tonalités, les débits, les rythmes, toute une orchestration des voix et des corps pour mieux diversifier un texte d’apparence répétitif et statique. Il a ainsi clarifié le sens théâtral de ce discours que le dictateur manie comme une arme mortelle. Le travail de Lavelli a bien saisi le propos de Mayorga qui veut nous faire comprendre que l’oppression passe autant par un contenu que par une forme d’énonciation que l’acte théâtrale surtout est apte à représenter.

On aurait pu couper certains échanges, surtout aux moments où les intentions étaient déjà évidentes et où les répétitions avaient tendance à faire ralentir l’énergie scénique, surtout vers la fin. Nous étions malgré tout, captivée par ce dialogue cruel, quasi insupportable, mené autant par les corps et que par les voix. Mayorga et Lavelli ont bien cerné la vie de Boulgakov mais ils ont aussi cerné une profonde angoisse humaine qui ne cesse de se faire entendre dans tous les coins du globe actuellement. L’œuvre de Juan Mayorga est d’une très grande importance et Lavelli porte la voix de l’auteur d’une manière magistrale.


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[1] Alvina Ruprecht est professeur émérite de l’Université Carleton et actuellement professeur adjoint au programme d’études théâtrales de l’Université d’Ottawa. Elle est critique de théâtre à la Radio nationale du Canada (services anglais et français), et membre co-fondateur de l’Association régionale des critiques de théâtre de la Caraïbe. À part ses recherches et ses nombreuses publications universitaires, elle contribue à différents sites de critique théâtrale dont www.madinin-art.net (Martinique) et www.theatredublog.unblog.fr (Paris), www.scenechanges.com (Toronto) et www.capitalcriticscircle.com (Ottawa).

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Lettres d’amour à Staline; Rencontre fantasmée entre l’artiste et son bourreau