Irène Sadowska-Guillon[1]

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« … Como el musguito en la piedra, ay si, si, si… », Création de Pina Bausch et du Tanztheater de Wuppertal, décors et vidéo Peter Pabst. Avec : Pablo Aran Gimeno, Rainer Behr, Damiano Ottavio Bigi, Ales Cucek, Clémentine Deluy, Silvia Farias Heredia, Ditta Miranda Jasjfi, Nayoung Kim, Eddie Martinez, Dominique Mercy, Thusnelda Mercy, Morena Nascimento, Jorge Puerta Armenta, Azusa Seyama, Fernando Suels Mendoza, Anna Wehsarg, Tsai-Chin Yu.

Au Théâtre de la Ville à Paris, du 22 juin au 8 juillet 2011.

Ditta Miranda in the Pina Bausch dance performance Como el musguito. Photo by Ursula Kaufmann.
Ditta Miranda in the Pina Bausch dance performance Como el musguito. Photo by Ursula Kaufmann.

Le Chili, ultime destination de Pina Bausch clôt avec« … como el musguito en la piedra, ay si, si, si… » l’œuvre de cette artiste unique qui a su comme personne danser « l’humain, par trop humain », en inventant son « tanztheater ». Une « Danse drame » évoquant le théâtre originel, sacré, où le corps, le geste, le mouvement disent les dessous de la parole, du langage.

Elle avait ce don de faire surgir les blessures, les peurs, les désirs enfouis, oubliés ou refoulés des êtres singuliers, de transformer cette matière première en art pour tracer dans l’espace une fresque de l’humanité, saisie dans divers endroits de la planète.

Son cycle de « créations voyages » initié en 1989 en Sicile avec Palermo, Palermo, s’est arrêté 20 ans après au Chili.

Le Chili dont les fractures, les blessures du passé récent, de la dictature, refont toujours surface, tourmentent le présent. Ce Chili d’hier et d’aujourd’hui dont Pina et ses danseurs ont saisi avec une incroyable acuité et sensibilité dans « … como el musguito en la piedra, ay si, si, si… » les tourments telluriques et humains, les voix singulière, les sonorités, les saveurs, les couleurs.

C’est au Chili, sous la dictature, en 1980, que Pina Bausch rencontre Ronald Kay, poète, professeur d’esthétique et de littérature à l’Université de Santiago, père du fils de Pina, Rolf Salomon, né en 1981. C’est au Chili aussi qu’elle achève le dernier chapitre de son œuvre « … como el musguito en la piedra, ay si, si, si… », créé le 12 juin à Wuppertal, à peine 3 semaines avant sa mort le 30 juin 2009.

Sans doute savait-elle que cette fresque chilienne serait l’ultime étape de son voyage, mais ce dernier spectacle n’est en rien testamentaire. C’est une œuvre lumineuse, empreinte de gravité et d’humour, en prise directe avec les forces contradictoires, extrêmes, les pulsions violentes, consubstantielles à la nature, à l’âme chilienne, qui s’affrontent, se combattent.

Pina Bausch et ses danseurs extraient et traduisent en actions et situations chorégraphiques la substance vitale et douloureuse du Chili, de ce peuple qui a généré les plus atroces oppressions, voir la dictature de Pinochet, mais aussi l’élan démocratique d’Allende, des poètes militants comme Gabriela Mistral pour les droits des femmes et des indigènes, résistants contre l’oppression comme Pablo Neruda ou encore Violeta Parra, Victor Jara…

Le titre du spectacle est emprunté à la chanson El musguito en la piedra de Violeta Parra, intégré avecVolver a los 17 dans le tissu musical tout comme Deja la vida volar de Victor Jara, poète, compositeur et chanteur torturé par les militaires de Pinochet qui lui ont coupé les mains pour qu’il ne puisse plus jamais jouer de la guitare.

Peter Pabst, scénographe, collaborateur de Pina Bausch depuis 1981, a conçu un espace en cercle, la scène avançant dans le public. Au fond, tiré par les danseurs un rideau blanc servira pour la projection, unique dans le spectacle, d’une cascade de flots sur laquelle les danseurs dansent.

Le sol blanc brillant évoque la géographie du Chili : le désert d’Atacama au Nord, les espaces glacés de la Tierra del Fuego au Sud, et peut être aussi le stade de Santiago où, au début du Coup d’État ont été rassemblés tous les opposants.

Ce sol à la fois riche de ressources minières (nitrate, cuivre) et menace sismique permanente (des tremblements de terre extrêmement fréquents au Chili) va petit à petit, comme sous l’effet d’invisibles secousses, se fracturer. Cette image est aussi la métaphore des fractures, des déchirures de la société chilienne, des séquelles de la dictature qui hante le présent.

Comme dans beaucoup de spectacles de Pina Bausch la présence d’éléments naturels se décline sous diverses formes : cascade d’eau projetée, bouteille d’eau, bougies représentant des étoiles, pierres…

Intégrée dans la narration scénique, la trame musicale dont les thèmes affluent brusquement, les uns en rupture avec les autres, enveloppant les séquences, créant des sous textes, renforcent l’image.

Les séquences très brèves, parfois come des flashs, s’enchaînent rapidement, s’imbriquant l’une dans l’autre.

Le spectacle commence par l’image d’une jeune fille à quatre pattes, hurlant, poursuivie par deux hommes et s’achève par la même image de la jeune fille à quatre pattes, seule sur le plateau nu. La boucle se boucle.

Dans le final, le dernier quart d’heure, les danseurs reprennent quelques moments du spectacle, comme un retour sur les traces constituant à la fois la mémoire de l’œuvre et la mémoire du passé d’un peuple menacée d’oubli.

Car si le spectacle parle essentiellement de présent, les traces des atrocités de la dictature, des traumatismes, y surgissent brusquement dans des images extrêmement fortes, parfois brutales. Ainsi une jeune femme les yeux bandés conduite on ne sait où, un homme forçant une femme à boire de l’eau, lui mettant une cigarette dans la bouche, la relevant chaque fois qu’elle tombe, évoquant des tortures, une jeune femme attachée à une corde tentant en vain de courir, un couple enlacé séparé brutalement par deux hommes.

Dans d’autres scènes les danseurs captent des situations dans la société actuelle où les rapports de violence, de domination et de soumission entre les hommes et les femmes évoluent, s’inversent parfois dans un affrontement, ou se pacifient, laissant apparaitre le désir, un geste de tendresse, des sentiments simples qui s’expriment dans des scènes d’une grande poésie et sensualité. Par exemple un homme s’allongeant à côté d’une femme enfouit sa tête dans sa chevelure, un paysage nocturne, paisible, dans lequel les danseurs s’allongent et regardent les étoiles, représentées par de petites lumières disposées sur le plateau.

Des situations pointent les contradictions, les conflits, les solitudes, l’indifférence, la recherche du plaisir immédiat dans la nouvelle société chilienne : des couples qui se font et se défont, des personnages traversant la scène sans remarquer les autres, le machisme qui n’a pas dit son dernier mot, la libération et l’hédonisme triomphant : “La seule chose importante pour moi maintenant c’est de jouir de l’instant” dit une femme.

En contrepoint à la violence, le comique, l’humour, parfois subversif, font soudain intrusion, démontant, voire inversant, les rapports de force, les schémas installés.

Les danseurs, les femmes en robes longues de diverses couleurs, les hommes en noir ou en gris, ne représentent pas, ne jouent ni n’incarnent rien, mais juste avec des mouvements, des gestes, des actions, des expressions, des attitudes d’un naturel, d’une authenticité évidente, créent des images d’une puissance d’évocation inouïe.

On reconnait dans le spectacle des thèmes, des motifs récurrents chez Pina Bausch : la sensualité des mouvements, les longues chevelures des femmes secouées violement ou flottant dans l’air, la présence de certains objets, la répétition de certains mouvements, des traversées de la scène, etc…, mais en reprenant ces motifs, comme en clin d’œil ironique, elle les casse, y introduit des variantes.

De même, ce qu’on ne voyait pas dans ses spectacles précédents, certaines actions débordent la scène, intégrant la salle : une danseuse apporte un café à un spectateur, une autre nettoie les lunettes d’un spectateur, un danseur offre des fruits au public.

Car en effet c’est de nous tous qu’il est question dans cette fresque condensée de la condition humaine faite de beauté, de poésie, de grâce, de violence, de barbarie.

Un cinéma pour incarner la danse

Irène Sadowska-Guillon

The poster of the Wim Wenders film on Pina Bausch.
The poster of the Wim Wenders film on
Pina Bausch.

Pina dansez, dansez, sinon nous sommes perdus,un film de Wim Wenders en 3 D. Production Gian Piero Ringel, une production Neue road movies avec le Tanztheater Wuppertal – Pina Bausch.

Pina, dansez, dansez, sinon nous sommes perdusde Wim Wenders, premier film européen et le premier film d’auteur en 3 D, est à la fois une prouesse technique et artistique.

Plus qu’un hommage à cette artiste unique dont l’art de saisir l’humain nous transperçait d’émotion, dans son film Wim Wenders retrouve avec les danseurs du Tanztheater de Wuppertal l’esprit même, cette flamme magique, créatrice que Pina Bausch savait porter à l’incandescence dans ses créations.

En souvenir des liens privilégiés tissés depuis 1978 entre Tanztheater de Wuppertal et le Théâtre de la Ville à Paris qui a accueilli la plupart des créations de Pina, Wim Wenders a présenté son film, projeté en avant-première, dans cette salle où la dame de Wuppertal jusqu’en 2009 venait retrouver chaque saison son public. Un film qui va au cœur et nous rend Pina vivante au cœur de son travail, de son œuvre.

L’enfance passée dans le café hôtel tenu par ses parents à Solingen, l’atmosphère où la musique se mêle aux conversations des gens qui passent, l’expérience précoce de la guerre, du sentiment d’un danger invisible, imminent, laisseront des traces indélébiles chez Filipina Bausch (née en 1940) et nourriront ses futures créations chorégraphiques. À 14 ans elle commence sa formation de danseuse et crée en 1969 sa première chorégraphie dont le titre Dans le vent de l’époque, indique déjà l’esprit de son futur travail.

En 1972 on lui confie la direction du Ballet de Wuppertal qu’elle rebaptisera Tanztheater et avec lequel elle créera en 1974 Iphigénie en Tauride. Parmi les créations qu’elle fait avec sa troupe : Les sept péchés capitaux, Barbe Bleue. Elle y reviendra désormais chaque année avec ses nouveaux et anciens spectacles dont Café Müller, Bandonéon, Ahnen, Nelken, Palermo Palermo, Danzon, Nur Du, etc. Vollmond et Mazurca Fogo.

En 1985 Wim Wenders a vu pour la première fois une pièce de Pina Bausch Café Müller, c’était pour eux un coup de foudre. De la rencontre des deux artistes nait le projet d’un film dont la réalisation sera remise sans cesse, jusqu’à ce que Wim Wenders ne trouve en 2007 une forme adéquate, en 3 D numérique, pour transposer dans l’espace l’art de Pina Bausch. Le noyau du film devait s’articuler autour de quatre pièces choisies par Pina dans son répertoire : Café Müller, Le sacre du printemps, Vollmond,Kontakthof, inclues dans le programme de sa saison 2009 / 2010. La production entamée au début de 2009 s’interrompt avec la mort de Pina Bausch.

En reprenant le travail plusieurs mois plus tard Wim Wenders transpose dans le film la méthode des questions que Pina Bausch utilisait pour créer ses pièces, en demandant aux danseurs de la troupe de formuler leurs souvenirs et le rapport que chacun d’eux avait à Pina, à travers des soli filmés dans divers endroits de Wuppertal.

Ainsi, à côté des extraits des quatre pièces choisies par Pina Bausch et de quelques documents d’archives très peu connus la montrant au travail, intégrés dans le film en 3 D, de nombreux soli improvisés par les danseurs et leurs souvenirs personnels sur Pina, offrent-t-ils un complément polyphonique aux pièces très composées de Pina.

Wim Wenders restitue ainsi, depuis le regard de Pina, l’artiste vivante, saisie de l’intérieur dans l’univers même de sa création et dans ses rapports à chacun de ses danseurs.

Avec un art incomparable Wim Wenders restitue l’éphémère, le mouvement, l’expression furtive, tissant dans le film les extraits d’œuvres accomplies, les images rares de répétitions, les souvenirs et les retours des danseurs sur l’esprit du travail d’une extrême exigence de Pina, sur cette complicité créatrice qu’elle avait avec chacun d’eux. De sorte que sa présence est presque tangible dans le film, émouvante, bouleversante, quand par exemple on la voit danser.

Au-delà de l’exploit technologique d’insuffler la vie à l’image, de lui conférer une réalité spatiale, le chef d’œuvre de Wim Wenders nous offre la possibilité et le bonheur de replonger dans un ici et maintenant au cœur de l’univers de cette immense artiste qu’était Pina Bausch.


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[1] Irène Sadowska-Guillon est Critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain et Présidente de « Hispanité Explorations » Echanges Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines.

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Danser le Chili