Un coffret livre, CD et DVD. (A boxed book, CD and DVD). La Maison d’à Côté, IMEC et INA (France)

Irène Sadowska-Guillon[1]

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Il arrive que certains metteurs en scène entretiennent un lien particulier avec l’œuvre d’un auteur. Pour Jouvet par exemple c’était Giraudoux, pour Chéreau Koltès, pour Mesguisch Shakespeare et son Hamlet. Pour Vitez Électre de Sophocle.

Électre de Sophocle, première mise en scène d’Antoine Vitez en 1966 au Théâtre – Maison de la Culture de Caen, inaugurale de son théâtre, sera l’ancrage et le fil conducteur de son parcours. Il montera encoreÉlectre en 1971 au Théâtre d’Ivry et en 1986 à Chaillot, en la retraduisant chaque fois lui-même et en réinterrogeant le texte de Sophocle pour en proposer des versions scéniques différentes. Évelyne Istria sera chaque fois son Électre.

Caen où il débute, Ivry où il se révèle, Chaillot où il triomphe, les trois lieux marqués du sceau d’Électre, sont autant les étapes de sa trajectoire que de l’évolution esthétique, philosophique et politique de son engagement d’homme et d’artiste.

Vitez a beaucoup travaillé sur le mythe (Andromaque, Phèdre, Iphigénie, Hamlet, Faust). Pourquoi revient-il sans cesse à Électre et à celle de Sophocle ? Le mythe de la vengeance d’Électre et d’Oreste a aussi été traité par Eschyle qui y a vu un acte héroïque de justice, Euripide présente les vengeurs comme victimes d’une malédiction et du destin.

Pour Vitez Électre de Sophocle représente un équilibre plus parfait que celle d’Eschyle et d’Euripide entre la famille et le social, le politique, entre le microcosme et le macrocosme, chacun des deux éléments étant pris comme métaphore de l’autre.

Sa première Électre en 1966, jouée dans un espace dépouillé, sombre, large était très statuaire, hiératique, les acteurs presque immobiles, toute l’action concentrée sur Électre, la parole venant des temps lointains proférée dans le public.

La seconde Électre en 1971 se joue sur une longue et étroite scène dans un rapport bifrontal au public. Les visages des acteurs peints en or, tel des masques, le jeu délibérément expressif, provocant, démonstratif. En reprenant sa traduction de la pièce Vitez y introduit des fragments de poèmes de Yannis Ritsos, dit en grec en voix off.

Dans sa troisième Électre de 1986 il amplifie le contraste entre la réalité du décor et des costumes et l’éloignement poétique du texte. Il situe l’action de la pièce dans une cuisine, dans la réalité quotidienne de la Grèce contemporaine en conférant aux personnages des comportements simples, triviaux, anachroniques par rapport à la tragédie de Sophocle.

Le chœur dans Électre est représenté par trois femmes, porte-parole du public, parlant chacune à son tour.

« Antoine Vitez – remarque Jean-Loup Rivière – n’a pas fait trois mises en scène d’Électre, il n’en a fait qu’une seule en trois temps. Avec trois versions de la même pièce il invente une sorte de mise en scène perpétuelle.… Électre avait un passé, elle a désormais un avenir car le temps retrouvé n’est pas celui qui était passé mais celui que le crime ancien avait figé. »

L’approche des trois Électre de Vitez proposée dans le coffret inscrit ce phénomène unique dans la trajectoire théâtrale de Vitez. Le CD audio réunit une sélection d’extraits d’entretiens avec Vitez sur ces trois versions d’Électre et sur la mise en scène en général. Vitez raconte son enfance, sa rencontre avec le théâtre, ses premiers rôles d’acteur, ses doutes et sa tentation de renoncement puis le tournant avecÉlectre, parle de sa traduction, du travail avec les acteurs, les décorateurs dans ses mises en scène d’Électre.

Le DVD comprend des extraits assez longs des Électre de 1966 et 1971 et l’intégralité du spectacle de 1986 à Chaillot filmé par le cinéaste Hugo Santiago.

Une série d’entretiens avec Antoine Vitez réalisés à ces occasions, apporte un éclairage très précis sur les divers aspects et sur l’évolution de son approche de la pièce. Le livre, à travers les textes et les documents réunis par Nathalie Léger, retracent chronologiquement le trajet vitézien d’Électre en Électre, à partir de sa traduction de l’œuvre inclue dans le volume, de ses propres commentaires, réflexions et extraits de son journal de travail, les témoignages de ses collaborateurs, des analyses et des articles critiques. Parmi ces témoignages des pages sur Yannis Ritsos texte de Hugo Santiago sur son approche cinématographique du théâtre, un long entretien avec Évelyne Istria sur son parcours avec Vitez enfin les distributions des trois Électre et des extraits des programmes de salle des spectacles.

Une iconographie extrêmement riche émaille le livre : photos des spectacles, pages manuscrites de la traduction, des notes et des annotations d’Antoine Vitez, croquis de Yannis Kokkos.

Un travail extrêmement précis, fouillant les divers aspects du rapport de l’artiste à l’œuvre et à sa création, qui constitue sinon la bible, au moins une mémoire de ce théâtre « à combustion lente » dont rêvait Antoine Vitez.


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[1] Irene Sadowska-Guillon is a free-lance critic based in Paris.

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Antoine Vitez : Trois fois Électre (Antoine Vitz : Three Times Electra)