Jean-Pierre Han[1]

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Summary

The Fadjr International Theatre Festival, which takes place every year in Tehran, Iran, was presenting this year its 29th edition. It is the second consecutive year that the IATC sends three of its members to be part of a jury of five critics. The jury was thus composed of the two vice-presidents, Margareta Sörenson and Jean-Pierre Han, and of its secretary general Michel Vaïs, and completed by two Iranian critics, Iradj Zohari and Ashkan Ghafardli. Here is Jean-Pierre Han’s report.

Les frontières théâtrales de la France, et de quelques autres pays, ont beau être largement ouvertes depuis plusieurs années maintenant, il n’en reste pas moins que, paradoxalement, notre connaissance des dramaturgies étrangères reste étonnamment lacunaire. Il est vrai que les spectacles accueillis viennent souvent des mêmes régions du monde : Allemagne, Grande-Bretagne, ex-pays de l’est… ; autant dire que dans ces conditions parler du théâtre en Iran ne peut relever que de la découverte. Que savons-nous du théâtre en Iran? Pas grand-chose assurément. Tout au plus pourrons-nous citer le nom du metteur en scène Amir Reza Koohestani dont le spectacle Where Were You on January 8th? a récemment été présenté à Paris. Mais au-delà?

Sans doute est-ce pour pallier cette lacune que les organisateurs du 29e Festival Fadjr à Téhéran avaient choisi de nous présenter – à nous autres membres d’un jury de critiques internationaux comprenant trois «étrangers» de l’AICT, Margareta Sörenson, Michel Vaïs et moi-même, et deux précieux critiques iraniens, le très respecté Iradj Zohari et le jeune Ashkan Ghafaradli – une sélection de spectacles (vingt-quatre au total!) tous réalisés en farsi! Ce choix délibéré était d’autant plus surprenant à nos yeux que le Festival Fadjr est un festival international et qu’à son programme on pouvait trouver des spectacles de l’Allemand Peter Stein ou de l’Italien Romeo Castellucci! Mais pas d’échappatoire possible: nous allions découvrir le théâtre iranien au jour le jour, et n’avions droit qu’à ce théâtre-là!

Impossible néanmoins d’évoquer cette découverte sans parler du contexte politique et social dans lequel elle s’est déroulée. Nous étions en février, en pleine effervescence de ce que l’on a appelé «le printemps arabe». L’Iran n’était pas en reste au plan des revendications formulées par une partie de la population. À Téhéran, nous nous retrouvâmes au cœur même de certaines manifestations violemment réprimées. Que valait le théâtre dans ces conditions? Étrange situation que la nôtre, spectateurs enfermés dans le grand théâtre Vahdat, ou encore dans la véritable maison du théâtre qu’est le Théâtre de la Ville, forteresse ronde comprenant plusieurs salles de spectacles, des bureaux, des cafétérias, etc., en plein centre de Téhéran. Des fenêtres des bureaux situés aux étages, nous pûmes voir des manifestants pourchassés par la police. Pendant ce temps-là, les postulants spectateurs se pressaient pour entrer par une petite porte afin d’assister à une représentation, Antigone de Sophocle par exemple, donnée par une troupe venue de Lettonie dont certaines membres se firent arrêter quelques heures pour avoir imprudemment voulu prendre des clichés du théâtre de la rue…, du théâtre de la vie… Oui, vraiment, étrange situation, alors que pendant que Castellucci s’efforçait de faire fonctionner son dispositif avec des techniciens iraniens, l’un des responsables tentait de téléphoner pour prendre des nouvelles du «dehors» et savoir si je pouvais quitter le hall de ce Théâtre Vahdat…

Poor Macbeth de Payam Azizi.
Poor Macbeth de Payam Azizi.
Poor Macbeth de Payam Azizi.
Poor Macbeth de Payam Azizi.

Le soir, toutefois, la foule, à nouveau, se pressait pour assister, comme si rien ne s’était passé, aux représentations dans des salles toujours pleines voire archi bondées.

Alors, le théâtre dans tout cela? Le vrai ou le faux? Le vrai-faux ou le faux-vrai? L’appréhension de la réalité est particulière dans ces conditions. Reste à noter que la vie théâtrale ici, à Téhéran, est foisonnante, elle est animée par de nombreux jeunes qui trouvent de quoi assouvir leur passion de spectateurs dans de nombreux théâtres.

Soyons clair: sur les vingt-quatre spectacles proposés – les équipes sélectionnées, même non rémunérées, tirent profit de leur passage au festival en termes de tournées futures –, une grande partie ne présente pas grand intérêt, ce qui est dans l’ordre des choses: la médiocrité n’a pas de frontières et qualifie toujours la majorité des productions proposées ici où là. N’en parlons pas. Pour le reste, on remarquera que dans l’ensemble, les productions sont, comparées aux productions occidentales, extrêmement précaires sinon pauvres. Il faut faire preuve d’imagination autant que faire se peut. Dans ces conditions beaucoup de spectacles sont de courte durée, et finissent par trouver refuge dans des petits espaces.

Poor Macbeth de Payam Azizi.
Poor Macbeth de Payam Azizi.

L’autre remarque enfin concerne le contenu des spectacles: tous, d’une manière ou d’une autre, c’est-à-dire la plupart du temps d’une manière allusive ou détournée, entendent parler du monde d’aujourd’hui, des problèmes politiques et sociaux de notre monde, et de l’Iran, pourquoi pas? Dans ces conditions, il n’est pas étonnant de constater qu’appel est très largement fait, une fois de plus, à l’inépuisable Shakespeare. Directement donc, mais plus souvent revu et corrigé comme le Poor Macbethde Payam Azizi ou un certain Maclet (condensé de Macbeth et de Hamlet!) écrit par Arman Tayeran et mis en scène par Ghasem Notfi Khajeh Pasha, un jeune homme d’à peine trente ans qui a déjà présenté un Romeo and Juliet in Wonderland! Payam Azizi ne lui cède en rien: il est tout juste plus âgé, et a, lui aussi, déjà présenté un Macbeth Becomes Prime Minister. Pas vraiment de quoi révolutionner le théâtre iranien, même si ces metteurs en scène connaissent déjà les «ficelles» de leur métier.

Mais Shakespeare n’est pas le seul «classique» à avoir été mis à contribution: Hamid Reza Na’eemi revisita de belle manière le mythe de Faust, Gogol fut mis à contribution, et Beckett tout comme Brecht que l’on peut aisément classer parmi les classiques contemporains, furent avec plus ou moins de bonheur appelés à la rescousse. On remarquera au passage que c’est le spectacle le plus respectueux envers l’œuvre originale, les Fusils de la Mère Carrar de Brecht, qui emporta l’adhésion du jury, non pas tant d’ailleurs pour le respect du texte que pour l’inventivité de la mise en scène signée Mehdi Mohammadi, jeune homme de 32 ans, et sa juste et talentueuse distribution. Comme quoi ce n’est pas tant l’adaptation des textes classiques ou simplement connus qui importe que l’intelligence dramaturgique et scénique à partir de ces textes… À cet égard, une fois encore, il n’y a guère que les Fusils de la Mère Carrar qui furent convaincants dans une forme certes traditionnelle, mais sachant jouer avec elle, avec les signes, le tout avec une véritable économie de moyens.

Notre jury eut le privilège d’attribuer six prix à choisir parmi les vingt-quatre spectacles: la question est de savoir si les prix attribués reflètent, même d’une manière partielle, un certain état du théâtre iranien d’aujourd’hui. On l’aura constaté: les auteurs, réalisateurs des spectacles cités ci-dessus sont tous très jeunes, ce qui est sans aucun doute un véritable gage d’avenir. Pour ce qui concerne le palmarès qui n’a guère été l’objet de très grandes discussions, puisque, critiques iraniens ayant donc un certain regard (et celui d’Iradj Zohari qui du haut de ses 78 ans pouvait nous conter l’histoire du théâtre iranien depuis des lustres avec beaucoup de mansuétude) et critiques «étrangers» de l’AICT fûmes à peu près d’accord. En vrac, et sans vouloir donner ici le palmarès, disons que fut distingué en premier lieu un grand spectacle de facture classique lorgnant vers une dramaturgie shakespearienne (encore!), Royal Highness écrit et dirigé par Hosein Pakdel dont on a bien senti la maturité (il est quinquagénaire) avec une distribution à l’expérience éprouvée. Une pièce (et un spectacle) sur le pouvoir…

Autre grand spectacle qui, cette fois-ci, s’écarta délibérément de tout classicisme pour explorer des territoires beaucoup plus aventureux, Let’s Swing a Little de l’un des auteurs iraniens contemporains les plus intéressants, Mohammad Charm Shir, mis en scène par Arvand Dasht Aray qui signe également le très original dispositif scénographique composé de nacelles montant et descendant au gré du spectacle, et sur lesquelles se tiennent et jouent les comédiens toujours en équilibre. Là aussi le spectacle renvoie aux travaux et aux jours de la société (iranienne), entre vie et mort. La liaison avec le monde d’aujourd’hui tel qu’il est vécu sinon subi apparaît on ne peut plus clairement.

Très curieusement, on retrouve le nom d’Arvand Dasht Aray au générique, en tant que scénographe, d’un autre spectacle primé, The Last Letter, belle et décapante comédie absurde sur fond de guerre écrite et mise en scène par Mehrdad Kourosh Nia. La dénonciation est ici explicite qui se donne dans un lieu minuscule où le scénographe fait merveille dans un registre diamétralement opposé à celui de Let’s Swing a Little…

Reste enfin à citer un dernier (mais pas le moins intéressant) spectacle, Lobby, écrit par une jeune femme, Arash Abbasi, mis en scène par Bita Elahian qui réussit le prodige de nous faire entendre et comprendre sa fable, toujours avec un arrière-plan guerrier, comme si nous en saisissions la langue! Nous votâmes à l’unanimité pour le prix de la meilleure pièce, un avis que confirmèrent les deux critiques iraniens. Sans doute la qualité de la pièce induisit-elle son remarquable traitement, entre abstraction et réalité, dans un véritable travail de recherche, enfin!

Était-ce délibéré? L’échantillon des vingt-quatre spectacles iraniens était, tous registres théâtraux confondus, on ne peut plus éclectique, le meilleur côtoyant parfois le pire, grandes productions mêlées aux petites faites parfois de bric et de broc, tragique succédant au grotesque, lorgnant vers le drame, le tout dans le genre musical toujours très prisé… Comment s’y reconnaître dans un tel mélange? Et un simple regard sur les autres spectacles iraniens programmés dans le festival (sans parler du hors festival), mais non inclus dans notre parcours ne fit qu’accroître notre perplexité, voire notre désarroi à saisir la réalité de ce théâtre.

Lobby, écrit par Arash Abbasi, mis en scène par Bita Elahian.
Lobby, écrit par Arash Abbasi, mis en scène par Bita Elahian.
Lobby, écrit par Arash Abbasi, mis en scène par Bita Elahian.
Lobby, écrit par Arash Abbasi, mis en scène par Bita Elahian.
Lobby, écrit par Arash Abbasi, mis en scène par Bita Elahian.
Lobby, écrit par Arash Abbasi, mis en scène par Bita Elahian.

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[1] Jean-Pierre Han : Journaliste et critique dramatique. Directeur de la revue Frictions. Rédacteur en chef des Lettres françaises. Vice-Président de l’AICT.

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Un échantillon de théâtre iranien