Maria João Brilhante[1]

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Invitée à parler du Teatro Meridional, j’ai pensé à ce qui pourrait intéresser ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion de connaître les créations de cette troupe. J’allais dire « portugaise » et je ne vous tromperais pas, car il y a des rapports étroits entre les images, les thèmes ou les situations créés par Miguel Seabra et ses copains du Meridional et les racines culturelles du Portugal, même lorsqu’il s’agit de mettre en scène Beckett, aussi rigoureusement que les textes de cet auteur le demandent. Mais mon hésitation est principalement due au fait que leur travail de création part très souvent d’une idée ou d’un ensemble de textes — poèmes, contes — et que la réelle dimension ethnologique, si je puis l’appeler ainsi, est assujettie à un désir d’expression à dimension universelle. Je crois que la production présentée à Saint-Pétersbourg, Cabo Verde,est exemplaire de ce double vecteur à l’œuvre dans les créations du Meridional : l’imaginaire portugais et africain, représenté par la mise en espace, les gestes et les attitudes, les sonorités, les paroles prononcées ou chantées ; l’universalité, sentie ou pressentie à travers les sentiments, les émotions, les contradictions, les hésitations, la force de l’humour. Il n’en tient qu’au spectateur de se retrouver dans ce territoire très codifié et cela implique la reconnaissance de ce qu’en nous transcende l’expérience individuelle.

Le début de ce projet Meridional, il y a 19 ans, réunissant un Italien, un Portugais et un Espagnol, a introduit d’emblée la nécessité d’accommoder les détails, c’est-à-dire, les images, les symboles, les métaphores personnelles, issues de chaque culture, dans cet autre plan de l’universel humain. Le Sud voulait exprimer sa différence, les fondements historiques et artistiques de son théâtre, mais il fallait surtout atteindre ce qui justifie encore aujourd’hui tout théâtre : le partage du temps humain.

Carla Galvão, dans Cabo Verde (Cape Vert). Mise en scène : Miguel Seabra. Production : Teatro Meridional, 2007 © Patrícia Poção
Carla Galvão, dans Cabo Verde (Cape Vert). Mise en scène : Miguel Seabra. Production : Teatro Meridional, 2007 © Patrícia Poção

Cela me conduit aux deux termes à travers lesquels j’aimerais vous inviter à regarder les créations du Meridional : temps et humain. Le temps est, selon moi, le principe ou l’essence du travail du Meridional et des expériences qu’il nous propose de partager. L’expérience du temps que le spectateur accomplit pendant qu’il suit l’action est très singulière. Effectivement, il est invité à suspendre le rythme qu’il transporte de sa vie quotidienne à l’espace du théâtre et cette exigence qui lui est faite par le biais du rythme des actions scéniques, devenu dense et prégnant, l’oblige à élargir le niveau de son attention sur d’infimes détails aussi bien que sur les mouvements larges et la respiration du spectacle.

En d’autres mots, ce théâtre veut nous éloigner du temps quotidien, du temps que nous vivons comme gaspillage, comme somme d’actes naturels, non pensés, pour nous intégrer dans le temps de la distinction, de la sélection, de la découverte ou de la reconnaissance. Ce qui, pour nous, avait cessé d’exister, était rangé dans nos mémoires, ressurgit illuminé et réussit à produire une forte émotion, comme si quelqu’un que nous croyions disparu revenait de très loin.

Il s’agit aussi du temps de la critique, le temps des interrogations : qu’avons-nous fait des gestes fondateurs ? Sont-ils dissimulés sous la gesticulation globale ? Miguel Seabra nous donne le temps de faire comme si on était à l’abri du temps. Pour que nos éprouvions son épaisseur, il lui faut s’occuper du temps quotidien des comédiens pendant d’assez longues résidences de création collective et leur faire retrouver la lenteur du détail, les plis des gestes en les amplifiant, en les recoupant.

Carla Galvão, dans Cabo Verde (Cape Vert). Mise en scène : Miguel Seabra. Production : Teatro Meridional, 2007 © Patrícia Poção
Carla Galvão, dans Cabo Verde (Cape Vert). Mise en scène : Miguel Seabra. Production : Teatro Meridional, 2007 © Patrícia Poção

À propos des productions du Meridional, nous pouvons parler d’écriture scénique, de dramaturgie des corps, de construction d’un récit dont le spectateur est aussi le narrateur et tout cela est vrai. Mais, selon moi, il est plus adéquat de souligner l’obstiné désir de vivre et faire vivre un autre temps et de justifier le théâtre, dans ses multiples formes, comme lieu de son inscription à travers l’éternel combat contre la voracité du quotidien.

Le deuxième terme, l’humain, est souvent présent dans les discours critiques qui font partie de l’histoire du Meridional. Maria Helena Serôdio a utilisé, il y a quelques années, l’heureuse expression « émotive célébration de l’humain » pour définir le rapport des spectateurs au spectacle Para além do Tejo (Au-delà du Tage). Il me semble que le défi central de chaque nouvelle création réside dans l’impossibilité d’épuiser la complexité de l’humain et dans cet appel permanent à lui enlever couche après couche. C’est ainsi que l’humour surgit comme moyen de conjurer le sentiment d’impuissance, mais aussi comme invitation au partage et à la complicité adressée au spectateur.

Lorsque le théâtre contemporain se laisse souvent, apprivoiser par les technologies de la communication devenues la mesure de toute chose et que la réalité nous est proposée à travers de multiples filtres, comme si, entre nous et les autres, un cordon sanitaire avait été élevé pour toujours, il est réconfortant de retrouver cette complexité de l’humain sous les gestes les plus élémentaires, de voir recoupées sur la scène des actions sans autre but que d’éveiller en nous des émotions qui viennent se déposer dans nos mémoires.

Para além do Tejo (Au-delà du Tage), Mise en scène: Miguel Seabra. Production : Teatro Meridional, 2004 © Rui Mateus & Patrícia Poção
Para além do Tejo (Au-delà du Tage), Mise en scène: Miguel Seabra. Production : Teatro Meridional, 2004 © Rui Mateus & Patrícia Poção

Si le sens de l’humain est entré en crise au siècle précédent, Miguel Seabra et le Meridional ont choisi d’y répondre par la ré-humanisation du théâtre, redonnant à l’acteur le centre de la piste. Le travail de l’acteur a pris le premier plan, non en tant que virtuose médiateur d’un personnage, mais comme sujet qui se présente au spectateur dans toute sa dimension humaine. Son identité scénique naît du croisement des discours et des actions qu’il se doit de nous proposer, mais aussi de notre capacité, je dirais même, de notre engagement à suivre ses exploits aussi bien que ses faiblesses. Nous savons tous que ce n’est pas uniquement la vie reproduite sur la scène qui nous attire vers le théâtre, mais la possibilité unique de se trouver parmi d’autres hommes et femmes et de partager ensemble des émotions.

Pour le spectateur du Meridional, la rencontre avec la dimension humaine du travail des acteurs devient une expérience souvent inoubliable et émouvante, car dans les actions qu’ils pratiquent on a, par moments, le bonheur d’apercevoir ce qui fait de nous tous des êtres humains.


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[1] Maria João Brilhante est professeure à la Faculté des Lettres de l’Université de Lisbonne, où elle enseigne « Iconographie » et « Histoire du Théâtre portugais » dans la post-graduation en Études théâtrales. Ayant publié plusieurs études, elle est actuellement présidente du conseil d’administration du Théâtre National D. Maria II, à Lisbonne.

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Du temps humain: À propos de la place du spectateur dans le travail du Teatro Meridional