Cet article a été traduit par par Jung Hye-yong

Noh Yi-Joung[1]

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Une chanson coréenne pour enfants :

Quand je serai devenu, comme mon père, une grande personne,
Je construirai ma maison de mes propres mains.
Une belle maison sans haies ni murs
Venez chez moi n’importe quand
Vous m’entendrez dire « Bienvenue chez moi.

Rêver de se faire une nouvelle maison, il ne s’agit pas d’un « dream house » mais d’un symbole du passage d’une génération à l’autre ; construire une maison pour soi-même à partir de son plan au lieu d’hériter celle où ses parents habitaient, cela peut être un acte critique de remettre en cause la vie de la génération précédente.

Choi Jin-A, scénariste et metteuse en scène, nous raconte de diverses épisodes autour de la démolition et de la reconstruction de la maison de Grand-Mère Lee Cha-suk par ses trois enfants : les parents construisent une maison et leurs enfants la démolissent et reconstruisent. Les trois enfants embauchent une équipe de journaliers composée d’un chef, d’un sous-chef et d’un apprenti. Faute d’argent, ils ne sont pas en mesure d’engager architecte ni constructeur ; pour eux, les difficultés à surmonter ne sont pas d’ordre technique mais d’ordre de la vie. En prenant comme modèle la maison de leur père, les problèmes de l’ancienne maison agrandie par celui-ci selon les circonstances se répètent phylogénétiquement dans la nouvelle maison.

La pièce commence par démolir la maison. Sur la scène, une pancarte est installée au coin. En changeant de carton de pancarte portant une telle information « le nième jour de travaux », on informe les spectateurs de l’écoulement du temps depuis le commencement des travaux. Ceux qui viennent en remplacer un carton par une autre sont les membres de la famille, les trois journaliers, une voisine, un chauffeur de camion transportant les matériaux de travaux, etc. Ces divers personnages se servent de cette occasion pour faire savoir le principe de la maison ; ils parlent des matériaux de construction comme de la pierre ou de la terre, de l’importance d’une forme rectangulaire de la maison, du rôle du moule, de l’effet néfaste de l’humidité, etc. Par exemple, le sous-chef dit : « Si un matériel de construction en terre contient une grande quantité de sable, l’eau y passe trop facilement ; s’il contient une grande quantité d’argile, il est chargé de trop d’humidité. Ni l’un ni l’autre ne conviennent. Par ailleurs, il faudrait penser que l’érosion et la désagrégation agissent, pendant de longues années, dans la formation de la terre, cette première matière la plus présente dans les matériaux naturels de construction. De longues années ! C’est le mot-clé. C’est pour ça que la construction de la maison se déroule dans le présent en même temps qu’au-delà du présent. » Dans la mesure où les jours s’accumulent à partir du ‘jour 0’ où l’on entame la démolition de la maison jusqu’au « 51ème jour » où la construction de la maison est en suspendue, les problèmes se compliquent d’une manière sensible. La scène qui était au début presque vide devient de plus en plus remplie : après le soubassement, les murs deviennent de plus en plus hauts et les piliers de plus en plus nombreux. Pendant une heure et demie, la scène n’est pas régie par une force langagière mais une force physique ; les spectateurs qui assistent aux travaux manuels des acteurs sont naturellement conduits à réfléchir sur la relation entre l’homme, la nature et la maison ; au fur et à mesure que la maison sur la scène prend sa forme, leur réflexion s’approfondit.

La maison est un endroit où l’homme se met en relation avec la nature. L’homme incapable de vivre sans abri dans la nature cherche à se protéger contre les forces naturelles, de l’eau, du vent, du soleil, etc. D’où vient la maison, ce terrain d’entente. Mais ce côté symbolique de la maison s’oublie vite. L’homme ne s’en souvient plus ; l’homme prend l’habitude de penser, sans le savoir, que depuis toujours, la maison est là, comme telle. Si la pièce de Choi Jin-A a quelque chose d’original, c’est qu’elle évoque le vrai sens de la maison éclipsé par sa fonction pratique. Dans la mesure où la pièce se déroule, on s’aperçoit de nouveau que la maison joue un rôle d’intermède entre l’homme et la nature. La maison n’est plus une chose évidente mais ce qu’on s’efforce de construire à partir des matières naturelles. En fait, la plupart des spectateurs habitent réellement dans une maison plus moderne que celle qui se construit sur la scène et c’est pourquoi que la maison sur la scène apparaît comme une allégorie de la maison. Un livre de méditation sur la maison. Une histoire racontée à travers la maison.

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De ce point de vue, c’est la maison qui est le personnage principal. La construction d’une nouvelle maison fait resurgir à Grand-Mère Lee Cha-suk et ses enfants l’histoire de l’ancienne maison. Le mari de Lee Cha-suk l’a construite juste à côté de son champ. Avec la naissance des enfants, il l’a agrandie sans l’autorisation administrative ; cet agrandissement selon des besoins circonstanciels l’a rendue déséquilibrée et difforme. Il n’est jamais arrivé aux membres de la famille de se demander pourquoi la maison a pris une telle apparence et quelle histoire y est cachée. C’est en construisant une nouvelle maison que les enfants commencent à prendre conscience des obstacles auxquels leur père s’est affronté. Pour les surmonter à leur tour, les enfants fouillent leur mémoire et creusent un sillon dans les années d’enfance. « Ah, je m’en souviens. Ici, le mur était penché et on ne pouvait se tenir tout droit. Je l’ai tout oublié », dit la cadette. L’histoire de la maison reconstituée par la famille de Mme Lee est essentiellement identique à celle de la modernisation de la Corée.

A travers la maison, la nouvelle génération dialogue avec la génération précédente. La vie du père représente celle de la génération précédente qui a fait de son mieux pour survivre au cours de la modernisation du pays. Les sentiments des trois enfants envers leur père se révèlent ambivalents. Tantôt ils critiquent sa façon de vivre sans plan, tantôt ils recourent à sa sagesse en se demandant ce qu’il aurait fait dans cette situation. L’aîné, lecteur en université, qui visite de temps en temps le chantier pour donner la direction, reproche à son père d’avoir construit la maison par approximation et choisit comme principe de construction la rationalité et la modernité. Mais c’est son petit frère, conducteur de pelle mécanique, qui affronte des problèmes pratiques et se démène pour financer les travaux. A la différence de ses deux frères obligés d’aller au boulot, la cadette, artiste, assiste assidument à la construction de la nouvelle maison et suit de près le chantier. La cadette souhaite que la nouvelle maison conserve le charme de l’ancienne maison ; elle remet en question le point de vue traditionnel sur la maison et propose un principe de créativité. C’est elle qui fait installer dans l’angle du mur une fenêtre donnant sur la montagne et une salle de bain de plus. La cadette n’ayant pas de mauvais souvenir de l’ancienne maison inconfortable essaie de réinstaller son ambiance. Mais dès qu’elle se heurte à des problèmes pratiques, elle n’a qu’à recourir à ses deux grands frères.

C’est vrai que d’un côté, la génération des enfants critique la manière désordonnée de la génération des parents et d’un autre côté, elle envie son optimisme. Mais le point commun de deux générations est qu’elles ont un concept de maison très simple et artisanal. Elles pensent que l’artificialité de la maison doit être maintenue au minimum, car son rôle fondamental est de lier l’homme avec la nature. Cependant, dans la société coréenne, la maison n’est pas un simple lieu d’habitation mais un moyen d’augmenter la richesse. Les maisons individuelles, ce type d’habitation traditionnel, ont été remplacées par les appartements du building situés au cœur de la spéculation foncière. Les grandes entreprises lancent chacune leur marque comme « LG Xii », « Samsung Raemian », « Daewoo Prugio », etc. Cette habitation typiquement coréenne est caractérisée par la haute consommation d’énergie non seulement pour le chauffage mais aussi pour le système d’aération. Aucun des personnages de la pièce n’approuve un tel concept matérialiste et antinaturel ou non-naturel. Pour eux, une maison est un endroit humain où l’homme s’harmonise avec la nature, mais la réalité en dehors de la scène est très loin de ce qu’ils pensent de la maison.

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La construction d’une nouvelle maison ne se passe pas sans accroc : un conflit frontalier avec des voisins, un grand constructeur d’immeuble convoitant le terrain de la famille de Mme Lee pour y construire une résidence de haut de gamme, l’hospitalisation de Mme Lee… Dans ces circonstances, les travaux sont suspendus et leur rêve de construire, pour leur mère, une maison comme il faut reste donc inaccompli. Leur tentative d’avoir leur nouvelle maison modeste et humaine justement à la place de l’ancienne maison sera-t-elle donc avortée ?

Une maison est un lieu où notre vie, notre souvenir et nos années passées sont conservés, mais on trouve rarement des pièces consacrées purement à la maison. Dans ce contexte, invitant les spectateurs à assister à la construction d’une maison,  Chez Cha-suk dont l’adresse est 1 dong 28  attaque de front la République de Travaux de construction, une appellation péjorative qu’on attribue à la Corée où les travaux de construction deviennent un moyen principal pour redresser la conjoncture économique. En 2010 où l’éclatement de la bulle foncière et des propriétaires pauvres soulèvent un débat violent, la scénariste choisit la maison comme sujet du discours théâtral. L’adresse de maison de Grand-Mère Lee Cha-suk ayant le numéro 1 au lieu d’un nom exact de rue et de quartier n’existe pas réellement ; cette adresse n’indique pas un lieu concret mais n’importe quelle maison dans n’importe quel quartier.

Les personnages de la pièce ne parlent pas de dialectes ; leurs pensées sur la maison sont pareilles malgré les quelques différences selon leur métier. Pour cette raison, ils peuvent expliquer tour à tour d’où viennent les difficultés de construire une maison et où est la beauté de la maison. Dans un certain sens, ils jouent tous un rôle similaire à celui du chœur. Par exemple, les personnages y compris Grand-Mère racontent l’histoire des mutations des toilettes depuis l’époque d’ouverture de la Corée aux influences étrangères. Si cette transformation des personnages en commentateurs est possible, c’est parce qu’au lieu de confier la construction d’une nouvelle maison à l’architecte ou au constructeur, ils y participent tous et qu’il y a tout le temps le va-et-vient des opinions entre les membres de la famille. Tout cela conduit les spectateurs à retrouver le vrai sens de la maison et les sensibilise à leur responsabilité envers la maison.

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La pièce est finie en laissant la maison inaccomplie ; la maison sur la scène n’a que les murs sans toit ni portes. Cette maison inachevée fait penser à la distance entre nous-mêmes et la maison. Nous détruisons et reconstruisons la maison en poursuivant à travers la maison le profit et le confort, mais la maison est là avec indifférence. Personne ne peut posséder la maison. Ni celui qui construit ni celui qui fait construire ne sont propriétaires. La maison inachevée sur la scène nous dit, semble-t-il, ainsi :

Vous parlez de la maison ? J’aimerais bien qu’on construise la maison comme il faut. Regardez bien les matières premières nécessaires à la construction de la maison comme de la terre, du sable, etc. Elles sont tous propres. Par ailleurs, il faudrait tant d’années pour leur formation. N’est-ce pas honteux de bâcler les travaux avec tous ces matériels précieux ? (La réplique du chauffeur de camion)


[1] Noh Yi-Joung is theatre critic, writes for Korean newspapers and journals. She teaches at School of Drama, Korea, National University of Arts. She edits <Pan-asian performing arts magazine> and works for <The Korean Theatre Journal> as a member of the editorial boards. She had served as a member of the executive committee of the Korean Association of Theatre Critics.

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